Altered Carbon de Laeta Kalogridis : la réussite SF de Netflix sur l’aliénation de l’immortalité

Avec ses allures de grands blockbusters hollywoodiens, la nouvelle série de Netflix, Altered Carbon, est une réussite. Même si le résultat n’est pas toujours très finaud, la série arrive parfaitement à faire cohabiter l’action gore du polar au questionnement existentialiste de l’univers SF esthétisé à outrance.

Dans son processus, Altered Carbon contient de nombreuses ressemblances avec American Gods de Bryan Fuller : loin d’être subtiles dans leur approche philosophique et passant par des sous intrigues à l’intérêt discutable, ces deux séries ont surtout l’avantage de présenter un environnement moderne, un acteur principal aussi athlétique que sombre, une esthétique aussi organique que pompeuse, et une imagerie trash sans tabou. Passant de ruelles pluvieuses illuminées par des néons criards aux demeures grandiloquentes d’une caste privilégiée, de scènes d’actions sanguinolentes aux effluves sexuelles crues, la série gagne en profondeur grâce à sa direction artistique et son visuel design digne de grands blockbusters SF. Sans toucher la perfection d’un Blade Runner 2049, l’univers est protéiforme, technologique, violent et détonne d’une certaine déliquescence.

Altered Carbon, le grand budget de Netflix, avec l’extravagance de ses CGI, pose de grandes questions sur le sens de la vie, notre condition à la mortalité, ce qui nous rend humain, comment la science et la religion peuvent se connecter. Le point central de la série est l’incarnation de la technologie via l’esprit et l’utilisation du corps. Au lieu d’être d’un énième erzast de Blade Runner ou de Ghost in The Shell, la création de Laeta Kalogridis qui adapte le roman de Richard K. Morgan, s’accapare le thème de l’immortalité : l’âme des gens est intégrée dans des « piles », des puces de sauvegarde de la conscience qui peuvent être transplantées dans n’importe quelle enveloppe corporelle. Tuer le corps ne suffit pas pour tuer l’humain.

Cette création permet donc à la population la plus riche de ne plus vieillir, de se servir de la technologie pour passer de corps en corps et de pousser leur désir fantasmatique encore plus loin dans la folie à l’instar de la richesse représentée dans Salo et les 120 jours de Sodome. On suit donc l’histoire de Laurens Brancroft, homme riche qui vient de se faire tuer et qui souhaite savoir qui a tenté de le tuer. Pour cela, il demande à Takeshi Kovacs, un soldat rebelle dont l’esprit est congelé depuis des années ; s’il réussit l’enquête et trouve le coupable, Brancroft lui donnera sa liberté. Cette étude de la corporalité de l’âme, ce portrait d’une humanité sans chair identitaire, où le corps n’est qu’un vêtement d’apparence, permet à la série de tirer sa singularité. Altered Carbon, au-delà de son postulat de polar existentialiste SF, est un récit sur la confusion des visages, la mécanisation des corps, la disparition des genres et l’imbroglio des sentiments humains : on pense à Cronenberg, Verhoeven, aux sœurs Wachowski.

Même si les rouages de la série sont parfois un peu grossiers, un brin tape à l’œil, un peu confus dans l’enchevêtrement à la fois des thématiques et de l’intrigue qui patauge avec parcimonie, Altered Carbon propose un éventail cyberpunk assez imposant de pistes scénaristiques, de personnages complexes (Quell ou Poe). Dans l’univers qui nous est proposé, la technologie n’est pas qu’une affaire médicale : elle est un vrai sujet de société qui amène une partie des citoyens à se rebeller pour dissoudre l’immortalité et la déshumanisation. Politique, religion, sentiment, mœurs de la société, corruption permettent donc de voir resurgir la question de la disparité entre les classes.

Là où Altered Carbon brille, non sans ironie et humour, c’est dans ses visuels futuristes et ses explorations thématiques de la nature de l’identité et de l’âme. Le paysage urbain de Bay City est à la fois morne et magnifique, à la fois gris et néon, à la fois au sol et dans les airs. La toile de fond narrative qui va de l’objection religieuse à la réimplantation des âmes dans le corps de quelqu’un d’autre jusqu’à l’impact sociétal des riches ayant le choix des corps les plus désirables, a des concepts impressionnants à utiliser comme point de départ d’une série qui n’a pas encore tout dit sur ses mystères. Vu la profondeur de champ que peut offrir cette série, et les concepts qui l’entourent, c’est à se demander vers quelle direction pourrait se tourner une éventuelle saison 2. On a déjà hâte.

Bande annonce – Altered Carbon

Fiche Technique – Altered Carbon

Créateurs : Laeta Kalogridis
Réalisation : Nick Hurran, Pete Hoar, Uta Briesewitz, Alex Graves
Scénario : Laeta Kalogridis,
Interprètes : Joel Kinnaman, Martha Higareda, James Purefoy
Société de production : Skydance Productions
Société de distribution : Netflix
Genre : Polar, SF
Durée : 10 épisodes de 50 minutes environ
Date de diffusion : 2 février 2018

Voir la fiche série sur BetaSeries

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.