American Gods : Bordel de dieux !

Malgré tous ses atouts et toutes ses qualités, la série American Gods n’est pas la claque attendue. Par abus d’images kitsch, Bryan Fuller dénature finalement l’œuvre qu’il devait adapter.

Dès sa parution, le roman fleuve de Neil Gaiman (comme ses autres œuvres) aura tapé dans l’œil des producteurs d’Hollywood. Road trip atypique prenant la forme d’une déambulation punk à travers l’Amérique, l’ouvrage provoque la collision étonnante entre un panthéon mythologique décrépi (mythologies viking, romaine etc.) et un animisme post-moderne étonnant. A partir d’une guerre entre anciens et nouveaux dieux (Internet, les médias, l’argent) se détache un récit initiatique non dénué d’une dimension philosophique. Un unique roman qui offre déjà une matière assez dense le rendant d’office inadaptable pour le cinéma (ce qui était un peu voulu par l’auteur). Mais avec le boom d’HBO et « l’âge d’or » des séries qui pointe le bout de son nez dans les années 2000, l’idée refait surface.

Le développement sera néanmoins chaotique. Malgré le soutien de Tom Hanks au début, HBO finit par jeter l’éponge. La chaîne Starz (Black Sails, Outlander), toujours prête à marcher dans le sillon de sa grande sœur, récupère les droits et se paye Bryan Fuller, tout juste sorti d’Hannibal. En renfort arrive Michael Green, créateur de la prometteuse Kings (annulée trop tôt) tandis que Gaiman promet de suivre la chose de très près. Les fans ont l’air convaincu, le budget et la liberté créatrice sont là. Aucune raison de s’inquiéter donc.

gillian-anderson-est-david-bowie-dans-serie-starz-american-gods-show-tvEt pourtant une fois les 8 épisodes terminés l’ensemble laisse un goût amer. Si elle n’est pas la purge qu’avait été The Strain ou Under the dome (autres adaptations littéraires en séries), American Gods n’est pas pour autant la claque espérée. Dès le pilote un problème de taille se pose : si les fans du livre arrivent en terrain conquis, les autres qui espéraient découvrir un univers riche rongent leur frein en attendant d’apprendre quelque chose de concret. Donc soit nous connaissons le déroulé des événements (peu de surprises), soit on n’y entend goutte à cette rencontre improbable entre un ancien détenu, un arnaqueur mystique et un leprechaun autour d’un bar en forme de crocodile. Autant dire que les choses ne sont pas très bien engagées.

Dire que cela ne s’améliore pas ensuite serait mentir. American Gods a ses qualités, à commencer par un casting alléchant. Autour de Ian McShane (John Wick, Deadwood) et Ricky Whittle (The 100) se construit un panthéon de seconds rôles honorables : une Gillan Anderson carnavalesque à souhait, un Peter Stormare crasseux, un Crispin Glover multipolaire et même un Orlando Jones (Evolution, Sleepy Hollow) affable et spectaculaire. Mais toutes ces tronches ne font que défiler à l’écran, offrant le temps de quelques minutes une performance électrisante, avant de disparaître aussi vite. Cette exhibition de vedettes a au moins l’intérêt de maintenir éveillé en venant ça et là dynamiter une écriture qui a bien du mal à cacher sa difficulté a appréhender un roman complexe.

american-gods-ricky-whittle-Shadow-Moon-emily-browning-show-tvCar le livre de Gaiman est certes dense dans ses thématiques, mais reste au final un roman unique. Malgré ses 600 pages de texte qui se lisent d’une traite, on est loin de la longueur de Game of Thrones ou Outlander. L’effet Hobbit se fait donc rapidement ressentir. A la fin de cette première saison, seuls quelques chapitres introductifs seront adaptés et il faudra attendre le dernier épisode pour commencer à discerner une trame ou un objectif à atteindre pour les personnages. Autant dire que c’est long et qu’il faut meubler tout ça à grand coup de scènes « cultes ». Fort de son expérience sur Pushing Daisies et Hannibal, Bryan Fuller a donc toute latitude pour multiplier les séquences oniriques numériques qu’il affectionne. Sauf que le risque d’une forme qui écrase le fond avec ses gros sabots n’est jamais loin. Ainsi, ce que la série développe en imagerie kitsch, elle le perd en force narrative. Certaines séquences marquent (le vagin de Bilquis) d’autres dérapent vers le mauvais goût (les marshmallows géants, la colère de Pâques). Reste alors en tête une succession de moments plus ou moins bigarrés dont le sens global semble constamment nous échapper…

Mais malgré tout, c’est dans ses infidélités au matériau de base qu’American Gods trouve parfois son salut. Le développement surprenant de deux personnages secondaires, Laura (Emily Browning) et Mad Sweeney (Pablo Schreiber) offre un appel d’air salvateur dans cet étalage prétentieux de philosophie de bazar et d’images numériques. Le duo mal assorti fait des étincelles, à tel point que la série atteint son pic émotionnel dans cet épisode un peu à part qui nous raconte les origines du leprechaun. On se retrouve dans la situation gênante où l’histoire d’une émigrée anglaise (également jouée par Browning) du XVIIIe est plus intéressante que tous ces dieux à peine capables de faire des effets spéciaux corrects. Et c’est un peu triste.

american-gods-saison-1-mythologieLes producteurs nous promettent une suite plus furieuse, ce qui prête à sourire car en l’état, faire plus lent aurait été un exploit. L’avantage c’est qu’il reste encore beaucoup de matière à adapter et peut être que la suite vaudra le détour. Mais en attendant, American Gods ressemble tout de même un peu à une adaptation bâclée sortie un peu trop vite (ce qui étonne vu le temps de développement) pour convaincre les spectateurs. L’ensemble à des airs d’un (très) long pilote de luxe où aucun enjeux n’est vraiment posé pour un suspense réduit à une peau de chagrin. Dans le même genre de l’ésotérisme punk on préféra Preacher qui, derrière son empilage de séquences grotesques, a tout de même deux ou trois choses à dire, contrairement à Fuller et Green qui, en multipliant les effets de style outranciers et vains, confondent esbroufe et mise en scène et semblent oublier de raconter une histoire…

American Gods : bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=oyoXURn9oK0

American Gods : fiche technique

Création : Michael Green et Bryan Fuller
Réalisation : David Slade
Scénario : Neil Gaiman, Michael Green et Bryan Fuller
Casting : Ricky Whittle Ombre Moon (Shadow Moon en VO), Ian McShane : Voyageur (M. Wednesday en VO), Emily Browning (Laura Moon), Pablo Schreiber (Sweeney le Dingue/ le Leprechaun), Crispin Glover : M. Monde (M. World en VO)…
Genre : fantasy, action, drame
Chaîne d’origine : Starz
Nb. de saisons 1
Durée : 59-63 minutes
Production : FremantleMedia; Living Dead Guy Productions
Diff. originale 30 avril 2017 – en production
Site web http://www.starz.com/series/americangods

États-Unis – 2017

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Vincent B.
Vincent B.https://www.lemagducine.fr/
Intéressé par tout, mais surtout n’importe quoi. Grand amateur de fantastique et de Science fiction débridé. Spécialiste Normand expatrié à Lille de la vague Sushi Typhoon (le seul qui s'en vante en tout cas). Je pense très sérieusement que l’on ne peut pas juger qu’un film est bon si l’on en a jamais vu de vraiment mauvais.

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.