Preacher, une série de Seth Rogen, Evan Goldberg et Sam Catlin : Critique

Les amateurs de fantastique hardcore, d’humour noir et de bières bien fraîches ne pourront qu’apprécier cette série, malgré le choix de ses créateurs de construire sa première saison comme une longue introduction de ses personnages.

Synopsis : Jesse Custer est, comme son père avant lui, révérend dans une petite église au fin fond du Texas. Mais, hanté par un passé trouble, sa foi est constamment mise à l’épreuve. L’arrivée dans son village d’un village excentrique et son acquisition d’un pouvoir divin vont le pousser à devoir trouver l’équilibre entre ses statuts d’homme d’Eglise et de criminel.

Un séisme surnaturel

« Un vampire, des agents du gouvernement et un prêtre psychopathe… ce monde n’est rien d’autre qu’un cloaque ». Ce constat désenchanté fait par le shérif de Annville dans l’épisode final résume l’esprit what the fuck avec laquelle est conçue cette nouvelle série. On ne pouvait pas en attendre moins d’un univers visuel conçu par Garth Ennis, bien connu pour ses comics ultraviolents et auteur, à la fin des années 90, de ce roman graphique dont la série est librement adaptée. Le caractère déjanté de l’adaptation est de plus assuré par le fait que celle-ci soit concoctée sous la houlette de Seth Rogen épaulé d’Evan Goldberg, avec qui il avait déjà notamment coréalisé le bel OVNI auto-satirique C’est la fin, ainsi que de Sam Catlin, connu pour son travail sur Breaking Bad. La collaboration entre ces quatre artistes ne pouvait donc qu’aboutir sur une œuvre destinée à sortir des sentiers battus. Dès l’épisode pilote, la série prouve sa qualité principale, celle de mettre en place une mythologie et une iconographie propres au cinéma de genre le plus radical. Là où The Walking Dead, érigé comme modèle de l’adaptation sérielle de roman graphique à tendance gore et série star d’AMC, s’est perdu depuis longtemps dans ses sous-intrigues les plus lénifiantes, Preacher se pose d’emblée comme un électrochoc frapadingue dans le domaine de la série fantastique. Et que son scénario fasse ouvertement le choix de ne pas respecter pas le fil de la bande dessinée devrait avoir de quoi surprendre même ses plus fervents lecteurs.

L’art de l’irrévérence survoltée

Dans un paysage épuré et désertique souffle un vent violent et des odeurs de méthane nauséeuses, la modeste église érigée à l’écart du village semble alors un refuge pour tous les rednecks texans, mais aussi pour son propre pasteur, lui-même en quête de rédemption. Voilà un point de départ qui pourrait être celui d’un scénario puritain, forgé dans la bien-pensance américaine. Toute l’audace de Preacher est justement de s’amuser à prendre à contre-pied tous les codes locaux, bâtis dans ceux de la religion protestante et des grands mythes de la courte Histoire du pays. La première cible de la série est donc la religion chrétienne, d’abord à travers les doutes du pasteur sur sa propre foi, puis dans le discours profondément irréligieux de certains personnages (et en particulier du promoteur immobilier local, Odin Quinncannon interprété par le toujours inquiétant Jackie Earle Haley), et enfin dans le détournement des légendes bibliques, à commencer par la présence d’anges très loin de leur imagerie classique. Le ton résolument impertinent et la violence jubilatoire s’accordent parfaitement avec ce délire blasphématoire, auxquels vient s’ajouter une relecture là encore déjantée d’un mythe cher au cinéma fantastique, celui du vampire. Le suceur de sang imaginé ici, Cassidy, est lui aussi bien loin du stéréotype mainstream puisqu’il est le principal apport à l’humour grivois de l’écriture. Enfin, le grand mythe américain auquel s’attaque la série est évidemment celle du western, avec des scènes d’une insupportable brutalité à l’époque de la conquête de l’Ouest.

Les passages renvoyant l’action en 1885 semblent impromptus au cœur d’une histoire tout ce qui a de plus contemporaine. Ils ne sont en fait que l’un des symptômes de la déconstruction de la narration. Faisant fi de la linéarité scénaristique, les showrunners se sont en effet amusés à multiplier les scènes, parfois des flash-backs, à priori détachées de l’action principale, mais qui iront trouver leur pleine cohérence au fil des épisodes. Cette première saison a donc des allures de puzzle, au gré de laquelle on en apprendra par exemple plus sur le passé trouble de son héros. Et quel héros ! Incarné par Dominic Cooper, cet homme d’église et ancien voyou est la parfaite incarnation de l’Amérique, à savoir un dur à cuire n’hésitant jamais à faire usage de la force dès l’instant que cela peut se justifier par sa propre interprétation, contestable, de la parole divine. Cette vision politique du personnage ne sera toutefois pas pleinement intégrée au développement de l’intrigue, qui lui préférera ses scènes violentes et trashs. Contrairement à Ash Vs. Evil Dead, les scènes les plus sanglantes sont ici filmées avec une virtuosité, profitant d’un sens du montage et de chorégraphies soignées, qui les rend mémorables…

Une mise en place qui prend son temps

Mais la violence de Preacher n’est pas que dans ses gunfights surhumains, mais aussi dans son humour noir et donc dans ses dialogues. Souvent très bavarde, la série n’en perd donc pas pour autant son mordant, mais prend le risque de souffrir d’un rythme assez inégal. Tel est le résultat de son intention parfaitement réussie de faire se rencontrer des enjeux surnaturels et d’autres purement humains. Cette dimension est d’ailleurs surtout incarnée par les principaux personnages féminins, avec en tête Ruth Negga dans la peau d’une criminelle en manque d’amour aux antipodes de son rôle dans Loving. Chacune de ses apparitions multiplie la badassitude de la série, et réduit ainsi en miettes les aprioris machistes propres à tous ces rednecks qui peuplent Annville. Toute une brochette de personnages secondaires hauts en couleurs, mais dont certains (à commencer par l’indien) auraient gagné à être plus développés. Mais finalement, Jesse, Tulip et Cassidy sont les trois seuls véritables héros que cette première saison se devait de nous faire découvrir avant que ne débute un road-trip qui ira, si la série est renouvelée, rejoindre un schéma plus proche du matériau d’origine. Dix épisodes pour installer les enjeux et les personnages des prochaines saisons (car oui, leur grand méchant ne sera clairement annoncé que dans l’ultime plan, en guise de cliffhanger), ça peut sembler un peu long, mais on s’ennuie si peu en les regardant que ce parti pris n’apparait jamais comme une tare.

Inutile d’en espérer une dynamique frénétique de bout en bout ou de le voir sombrer dans le piège de la parodie caricaturale. Au contraire, ce qui fait la force de Preacher c’est de prendre soin d’ancrer son improbable mélange de genres dans un certain réalisme diablement corrosif. Le résultat en est un récit décalé, adulte et surtout subversif comme on en trouve trop peu.

Preacher : Bande-annonce

Preacher : Fiche technique

Créateurs : Seth Rogen, Evan Goldberg, Sam Catlin
Réalisation : Evan Goldberg, Kate Dennis, Seth Rogen, Guillermo Navarro, Michael Morris, Michael Slovis, Scott Winant
Scénario : Seth Rogen, Evan Goldberg et Sam Catlin d’après le roman graphique de Garth Ennis
Interprétation : Dominic Cooper (Jesse Custer), Joseph Gilgun (Cassidy), Ruth Negga (Tulip O’Hare), Lucy Griffiths (Emily Woodrow), W. Earl Brown (Sheriff Hugo Root), Ian Colletti (Eugene Root), Anatol Yusef (DeBlanc), Tom Brooke (Fiore)…
Producteurs : Seth Rogen, Evan Goldberg, Sam Catlin, Garth Ennis…
Société de production : AMC Studios
Format : 10 épisodes de 40 minutes
Genre : Fantastique, comédie
Diffusion en France : Sur OCS Choc à partir du 23 mai 2016

Etats-Unis – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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