5 ans après les aventures magico-fantastiques des Contes de Terremer, Goro Miyazaki réalise avec La Colline aux coquelicots son second film, dans le Japon du miracle économique des sixties. Au-delà du changement radical d’atmosphère, une thérapie familiale et transgénérationnelle opère en silence.
Les jeux de Tokyo
A la veille des jeux de 1963, Umi, une lycéenne studieuse qui vit avec sa grand-mère, son petit frère et sa petite sœur, gère toutes les tâches dans une pension qui reçoit beaucoup de monde. Dynamique, elle sort tous les matins hisser un drapeau en souvenir de son père, un ancien marin, disparu pendant la récente guerre de Corée. En quelques touches, le charme typique des productions dites réalistes opère pour les uns : un personnage positif, volontaire, affrontant le quotidien en y glissant une once de poésie et de nostalgie, en témoignant de la condition de vie des femmes japonaises de l’après-guerre. Pour les autres, les jeux ne sont pas faits : Umi, il faut le reconnaître pour ceux-là, a tout les atours d’une ghiblesque Mary-Sue : elle ne râle pas, est charmante, ne s’accable pas sur son sort, reste douée à l’école en dépit des difficultés. Mais que lui manque t-il donc ?
True romance
La réponse tombe comme un couperet : peut-être une belle histoire. Le titre éthéré et l’ambiance doucerette ne trompent pas le spectateur avéré : le manga adapté tire plus vers le Shojo, qui fait en général fuir les hommes, les vrais, dès l’âge canonique de 10 ans a peu près. En effet, le shojo, le manga des petites filles, aime bien les romances… Pour les vieux combattants du club Dorothée, un exemple éloquent : Juliette je t’aime, Maison ikkoku de Rumiko Takahashi. Un pensionnat, une jeune fille modèle et dévouée, une histoire d’amour : n’en jetez plus, on tient notre modèle (et de rien, ne me remerciez pas pour le générique que vous avez désormais en tête).
A en perdre son quartier latin
Au lycée d’Umi, le quartier latin, vétuste, doit être détruit pour laisser la place à un nouveau bâtiment. Quelques irréductibles dont Shun, délégué des élèves et irréductible plume du journal des lycéens tente tant bien que mal d’attirer l’attention des autres sur le sujet, à grands renforts de gestes de protestation plus dingues les uns que les autres, mais rien n’y fait. Umi, sa promise, débarque comme une petite fée dans cet univers foutraque, pour retrouver son admirateur secret qui la cite dans des poèmes publiés dans le journal lycéen.
Au nom du fils
28 Juin 2006. Hayao Miyazaki assiste à la première projection des Contes de Terremer. Il sort au bout d’une heure. Après la représentation, il déclare qu’« un film ne se résume pas seulement aux sentiments » et que son fils « n’est pas encore adulte ». On a connu plus affectueux. Ce serait cependant oublier, dans le cas du génie créatif qu’est Hayao Miyazaki, le perfectionnisme démesuré qui est le sien de film en film. Il épuise les dessinateurs, les collaborateurs : derrière le charisme débonnaire d’un gentil Gandalf, l’onirisme se construit à grands renforts d’humanités qui froissent des feuilles ou oublient parfois des cafés froids sur le bord de la table. Et c’est cet homme qui co-scénarise 5 ans plus tard un script pour son fils, pas rancunier sur ce coup-là.
Japanese History X
Derrière la légère romance de façade, ce si bel apprêt, la réalité du Japon de 1963 se fait une place dans les interstices. Le miracle économique de l’ancien géant vaincu de la Seconde Guerre mondiale, couronné par l’accueil d’une grande manifestation internationale ne masque pas la violence de la défaite et de l’occupation vécue par toute une génération. En transmettant ce passé incarné par la grande scène du film, la découverte du quartier latin par Umi, dans son plus beau chaos, refuge de théoriciens, de penseurs obscurs, d’improbables groupuscules culturels oubliés même de leurs voisins de palier, Miyazaki père retranscrit ce qui restait encore à vif. La peur d’un avenir oubliant les traditions ancestrales japonaises, le rejet d’un avenir tout tracé pour un nouveau Japon où Nintendo était encore une boîte qui vendait des cartes à jouer et dans lequel beaucoup ne souhaitaient alors pas se projeter.
The voice
Quand le proviseur visite le quartier latin la première fois, la troupe de lycéens entonne les chants lénifiants qui endorment sa vigilance pour le flatter dans le bon sens, quand les vraies chansons qui résonnent pour ces rebelles sont celles des contestataires de la nouvelle génération des sixties qui n’ont pas connu la bombe atomique. Cela ne marche pas : promis malgré ces flagorneries à la destruction, le quartier latin devra être nettoyé sur l’initiative d’Umi, présenté comme un sou neuf à un vieux ponte d’un obscur conseil pour être finalement conservé. C’est là tout l’itinéraire de la colline aux coquelicots : au-delà des remous d’une histoire d’amour très chaste, emberlificotée dans une série de rebondissements théâtraux assez détonants pour une production Ghibli, au-delà même du film en soi et d’une animation réputée médiocre pour le studio, un vrai échange s’opère, presque pudique, entre deux générations : à l’image des coquelicots du titre français, tout cela est désuet et donc terriblement indispensable.
Bande-annonce
https://www.youtube.com/watch?v=tVnW2Dk4zdg
Fiche technique
Titre original : Kokuriko zaka kara (コクリコ坂から?)
Titre français : La Colline aux coquelicots
Titre anglais : From Up on Poppy Hill
Réalisation : Gorō Miyazaki
Scénario : Hayao Miyazaki et Keiko Niwa, d’après le manga de Tetsurô Sayama (scénario) et Chizuru Takahashi (illustration)
Musique originale : Satoshi Takebe
Chanson du générique interprétée par : Aoi Teshima
Image : Atsushi Okui
Production : Toshio Suzuki, Tetsurô Sayama, Chizuru Takahashi
Sociétés de production : Studio Ghibli, Toei, Walt Disney Company, Nippon Television Network Corporation, Dentsu, Mitsubishi Shoji, GNDHDDT, Hakuhodo DY Media Partners
Pays d’origine : Drapeau du Japon Japon
Langue originale : japonais
Format : couleur – 1,85:1 – DTS / Dolby Digital
Durée : 91 minutes
Dates de sortie :
Japon : 16 juillet 2011
Belgique, France, Suisse : 11 janvier 2012
États-Unis, Canada : mars 2013
Au-delà du personnage incarné par Will Hunting, le film de Gus Van Sant nous émeut et retient notre attention pour faire l’éloge d’un autre protagoniste : celui de Sean Maguire. Un personnage qui révèle toutes les qualités d’écriture du long métrage mais qui nous permet surtout d’observer le personnage principal, Will Hunting, sous un regard nouveau.
Alors que la rédaction de LeMagduciné pose son dévolu ce mois-ci sur un cycle portant sur les seconds rôles, il était presque indispensable de passer par la case Will Hunting. C’en est presque un cas d’école tant sa manière d’amener son récit et de cartographier la catharsis de ce mélodrame au casting parfait, permet aux personnages secondaires de nous dévoiler le véritable visage de Will Hunting. L’histoire est connue de tous : Will Hunting (fabuleux Matt Damon) est un génie, mais qui ne fait pas d’étude, balayeur dans une université et qui vit dans les bas fond de South Boston. Il est invisible aux yeux de la haute société et préfère rester avec ses amis d’enfance, pour boire des coups après le travail ou se mettre sur le gueule avec des loubards.
Un professeur d’université, voulant profiter de ses dons, l’aide à se sortir du guêpier qu’est la prison mais l’oblige à faire connaissance avec un psychologue pour le mettre sur le droit chemin. Après de multiples tentatives, où Will s’amusera des uns et des autres, il fera la rencontre de Sean Maguire. Les deux vont apprendre bien des choses, sur l’un et sur l’autre, mais aussi et surtout sur eux-mêmes. Mais alors que le portrait de Will Hunting commence à tout doucement se dessiner – être aux connaissances phénoménales, autodidacte forcené ayant une grande confiance en lui et ses capacités, tout en détestant l’arrogance hypocrite et prémâchée des riches fils à papa – , sa rencontre avec Sean Maguire va petit à petit matérialiser des fêlures en lui et nous en apprendre un peu plus sur ses multiples talons d’Achille.
C’est donc à ce moment précis que Sean Maguire, joué par l’incroyable Robin Williams, intervient. D’emblée, sa mine grisâtre, sa dégaine endimanchée, son regard mélancolique, le drame qu’il dissimule derrière ses petites lunettes, sa force et sa colère intériorisées et sa faculté à jouer au chat et à la souris avec Will Hunting, en font un personnage qui marque le spectateur. Au plus profond de soi. Les différents dialogues, qui prennent l’allure d’ardents matchs de ping-pong entre les deux acolytes, sont délicieux, à la fois par l’émotion qui en découle (la défunte femme de Sean) et hilarants concernant les souvenirs de chacun (le match de Baseball). Mais la beauté d’un personnage comme Sean Maguire, n’est pas seulement due à son interaction avec Will Hunting, il n’est pas qu’un ressort narratif ou un gimmick sentimental. Son discours sur la vie, sa modestie, et son incroyable manière de parler de sa femme en font un protagoniste d’une douceur incommensurable.
Pourtant, derrière cette caractérisation des personnages qui misent sur l’efficacité émotionnelle et l’identification première, Gus Van Sant élargit son champ d’application et sait faire de son mélodrame, un portrait plus tenace sur l’Amérique périphérique, gardant sous le coude quelques moments contemplatifs que l’on connait dans son cinéma un peu plus expérimental. Ce qui est passionnant dans Will Hunting, outre sa grande capacité à faire éclabousser son émotion, c’est son mécanisme, certes un peu schématique, mais qui fonctionne par strates et par symboles. Will Hunting, personnage principal est une planète égarée et les personnages secondaires, des satellites qui vont lui indiquer le chemin et qui tous, porteront en eux la symbolique de l’attachement et du rejet, deux notions importantes du récit, comme en atteste la relation fraternelle entre Will et son ami Chuckie, où ce dernier lui avouera que sa place n’est plus à South Boston.
Au fil des discussions, les deux personnages que sont Sean et Will vont se trouver un point commun : l’incapacité à avancer et à s’ouvrir aux autres par peur du vide. Les violences de la vie faisant que. Par peur de « remiser ». Dans ce genre de mélodrame, qui voit naître les stigmates de l’enfance ressurgir, il est aisé de comprendre rapidement que Sean Maguire tiendra la symbolique du père de substitution, celui qui lui tendra enfin la main. Faire que, et c’est la malice du film, la relation soit égalitaire, à hauteur d’hommes et surtout à hauteur d’âmes. Car en face de nous ce n’est pas un père et un fils qui se créent mais bien une relation à première vue antagoniste, au final parfaitement complémentaire, pour se finaliser avec cet immense climax et cette scène où l’exclamation « ce n’est pas ta faute » résonne pendant de longues minutes. Sean Maguire est la porte d’entrée pour Will d’un monde plus serein et emphatique et inversement, Will est un regain d’espoir pour Sean. Deux étoiles, qui vont enfin reprendre en main leur vie.
Dans l’une des saga parmi les plus individualistes au monde, on ne prête généralement guère attention à ce qui entoure le fringuant 007. Tout n’est que pour lui et ses désirs (charnels), et il faut souvent un méchant charismatique ou vraiment effrayant pour détourner l’attention. Mais alors, quid des seconds rôles et hommes de main liés à l’antagoniste ? Sont-ils voués à n’être, sans mauvais jeu de mots, que des gadgets ? Ou peuvent-ils prétendre à plus que ça ? Éléments de réponse…
Si l’on devait se risquer à une analogie (versant elle-même dans la référence) pour ouvrir ce propos, on ne pourrait s’empêcher de penser au fameux second petit déjeuner que quémandent Merry et Pippin dans Le Seigneur des Anneaux. Puisqu’au fond, pourquoi diable vouloir un second petit déjeuner quand on a déjà le ventre plein ? Tout au plus peut-on le vouloir par pure gourmandise. Ou alors, car on sait qu’il sera l’égal du premier ? Ce constat, presque naïf quand on y réfléchit plus d’une seconde, est sensiblement le même dès lors qu’on aborde le cas du cinéma. C’est d’autant plus paradoxal d’ailleurs, qu’a priori, aucun acteur n’a besoin de se voir flanqué d’un ou d’une subalterne dans les pattes comme de nombreux films ont pu le prouver par le passé. Néanmoins, c’est comme ça, voilà, on ne peut pas y échapper et le fait est que donner du temps d’écran à ces silhouettes qui bien souvent échouent à se frayer une place sur l’affiche finale, est devenu un passage obligé dans le mode de pensée hollywoodien. Car, un second rôle, quoiqu’on puisse en dire, a plusieurs fonctions : aider ou affronter le héros, rassurer ou inquiéter le spectateur et enfin, donner un point d’accroche émotionnel à ce dernier. En outre, il peut être, comme c’est le cas avec certaines trognes aux physiques atypiques (on pensera à Robert Z’Dar) utilisé pour rien de moins que la force iconographique qu’il dégage. Autrement dit, l’apparence.
Le culte des apparences
Et c’est bien d’apparence dont il sera question dans la saga James Bond. Après tout, que penser d’autre à la vue d’une saga qui perdure certes depuis bientôt 60 ans, mais dont la longévité aura été rendue possible par un certain « asservissement » aux marques qui jalonnent les films ? Aston Martin, Bollinger, Omega, Rolex, Lotus Esprit, BMW, Don Perignon, autant de firmes qui ont eu le chic d’être devenues des passages obligés dans la saga, tant elles reflètent une certaine image de marque et attestent ainsi de ce besoin presque irrépressible qu’a la saga de se baser sur le paraître. Mais alors, d’aucuns argueront : quel est le mal à cela ? Et la réponse sera : aucun. C’est d’ailleurs un élément à ranger du coté des points positifs de la saga, tant elle aura su s’adapter (Rolex étant par exemple progressivement remplacé par Omega dans les films) et ainsi admettre cette part non négligeable de son identité. Ceci étant dit, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Pourquoi ne pas pousser la logique plus loin ? A ce rythme, tout peut y passer : les plastiques souvent très affriolantes des actrices, l’exotisme revendiqué par le coté globe-trotter de l’espion et des intrigues auxquelles il est confronté. Mais il y a un point qui ne cesse de revenir et qui pour beaucoup est indissociable de la saga : la figure de l’antagoniste. On ne parle pas ici des différents types de méchants qu’a engendré la saga, non, mais plutôt des codes iconographiques et donc visuels qui les accompagnent. Outre la tanière nichée dans un volcan ou dans un complexe démesuré, les costumes chics et ce bon syndrome du génie incompris, les méchants de James Bond ont pour eux, ce besoin de prouver autant à eux-mêmes qu’aux autres, qu’ils sont plusieurs dans leurs délires. Comprendre ici, qu’ils sont entourés de sous-fifres, d’assistants, d’un vivier de tueurs prêts à mourir pour lui tel un bon fascisme des familles. Puisque bon, après tout, qu’est-ce qui est plus intimidant encore qu’un méchant dans un film ? Tout simplement, un méchant entouré d’autres méchants, et si possible, bien effrayants comme il faut. En cela, le second couteau maléfique dans la saga James Bond a sans surprise, un objectif initial clair : élever l’aura malfaisante du méchant suprême. Agissant tel un bonus, il incarne ainsi d’une certaine manière le sous-boss du niveau (comprendre ici le film) qui devra forcément être défait avant que le méchant principal y passe à son tour.
Il ne sera pas donc étonnant de voir cette dimension illustrative souvent utilisée dans la saga, si ce n’est même majoritairement puisque à l’exception notable de Skyfall, dans lequel Javier Bardem joue au méchant seul (bien qu’entouré de sbires qui ne dépasseront pas le stade de la silhouette), tous les films de la saga possèdent une voire deux têtes clairement identifiables comme seconds rôles et qui ont parfois le luxe d’avoir des dialogues à déclamer avec l’air le plus méchant possible.Mais alors, c’est tout ? Le méchant second couteau ne sert qu’à ça ? Qu’à élever son patron ? Pas si sûr, comme l’ont prouvé certains films de la saga qui s’avèrent étonnamment sournois, voire vicieux vis-à-vis de cette convention de cinéma. Car parfois, le second couteau voire l’homme de main (les deux termes sont valides ici) est le méchant suprême, reléguant son patron à un… homme de main. Cela s’en ressent quand les films optent pour faire éliminer le méchant qu’on croyait central avant l’homme de main, prouvant ainsi que parfois l’intellect qui fait la force du méchant dit principal n’est que de piètre assistance face à un Bond déchaîné. On pensera ainsi à Vivre et Laisser Mourir ou Demain Ne Meurt Jamais, qui décident de faire passer à la trappe Yaphet Kotto et Jonathan Pryce avant leur iconique sbire, Tee Hee et Stamper ; prouvant ainsi que parfois les seconds couteaux ne sont pas que des pantins mais bien des personnages sous-estimés.
Mais donc, si on fait le compte, une dimension illustrative, un rôle parfois ambigu voire carrément ambivalent. Ça fait peu, non ? Qu’est-ce qu’a donc pu amener le second couteau à la saga pour pouvoir être à ce point révéré et ré-utilisé ? C’est sans doute sur ce dernier point qu’il sera le plus facile de s’étendre puisque bien souvent, les seconds couteaux, en lieu et place de servir le méchant, s’assument comme de véritables électrons libres, qui en fin de compte, capturent toute l’attention. A ce titre, il est impossible dans Goldeneye d’oublier Xenia Onatopp (campée avec un rare sadisme par Famke Janssen) tant elle s’accapare l’écran avec une telle poigne que le « vrai » méchant, Alec Trevalyan (Sean Bean) est traité comme un méchant étonnamment lambda. Mais ce constat s’applique autant à Emile Lopolod Locke de Rien Que Pour Vos Yeux qui par son mutisme et sa mort mémorable, reste davantage en mémoire que le banal armateur mafieux Aris Kristatos (Julian Glover) ; qu’à Zao (Rick Yune) dont le visage blafard et balafré de diamants marque plus que son « patron », Gustav Graves/Colonel Moon (Toby Stpehens/Will Yun-Lee) dans Meurs Un Autre Jour. Preuve en est ainsi faite que parfois le second couteau est certes caractérisé comme tel par les conventions de cinéma qui régissent le film, mais ne s’assume pas comme tel, autant parce que l’acteur ne le permet pas, que parce que sa ténacité, son impact visuel ou sa férocité sont autant de raisons de le voir survivre le plus longtemps et mourir dans les pires souffrances possibles.
Mais s’il fallait une ultime preuve que le second couteau dans l’univers de James Bond est somme toute insaisissable, c’est via l’exemple de Requin (Richard Kiel). Pour beaucoup de fans, il est ainsi LE méchant suprême de la saga ou tout du moins l’un des plus emblématiques. Sa carrure atypique, sa mâchoire chromée, son mutisme glacial et surtout son étonnante froideur ont vite fait de populariser le sbire comme l’un des éléments les plus déterminants d’un bon opus de la saga. Mais alors quoi ? Et bien, outre d’avoir su inscrire dans les gènes de la saga, un besoin de compter sur un sbire « brutal et bourru » (Dave Bautista dans Spectre en est un exemple), Requin a pour lui d’être le seul méchant à être apparu dans 2 opus de la saga, et ce, étonnamment, du fait des fans qui avaient trop apprécié le personnage dans L’Espion Qui M’Aimait (1977). On assiste donc là à un travestissement du méchant et donc du second rôle puisque dans le cas de Requin, le voilà qu’il éclipse son patron (ici Karl Stromberg) et devient LE vrai méchant du film. Le comble étant finalement qu’il ne passera pas à trépas ni dans le film susvisé, ni dans le suivant, tant la sympathie véhiculée par l’acteur aura raison de la volonté des producteurs de l’éliminer. Preuve en est ainsi faite, que parfois, tout aussi relégués en arrière plan qu’ils peuvent être, les seconds couteaux de James Bond, ne sont en définitive que des méchants qui n’attendent qu’une scène, un plan, ou une bagarre pour briller et s’imposer aux yeux de tous.
Chez Dupuis, dans la collection « Aire libre », Denis Lapière et Dany (Daniel Henrotin) s’associent le temps d’un roman graphique. Fermement ancré dans l’air du temps, ce dernier met aux prises une femme moderne, post-Me-Too, et un photographe plus âgé, concevant l’amour comme une expérience fugace et se cramponnant avant tout à sa liberté.
Les premières pages d’Un homme qui passe sont éminemment cinématographiques. Tandis qu’une tempête s’abat sur les îles Chausey et que la mer se déchaîne, un individu s’apprête à mettre un terme à ses jours. Par leur dynamisme et un souci évident du détail, les dessins nous immergent déjà au cœur de l’histoire, dans des vignettes gorgées de mélancolie et de phénomènes météorologiques extrêmes.
Extrait de la bande dessinée « Un homme qui passe », visible sur le site de l’éditeur.
Paul est interrompu dans son geste d’abdication par un signal de détresse envoyé d’un bateau échoué à quelques encablures de là. Il postpose ses adieux au monde et décide de porter secours à une jeune femme qu’il reconnaît presque aussitôt. Il s’agit de Kristen, une « assistante » qu’il a déjà aperçue aux éditions Hocq, auprès desquelles il est redevable depuis trois mois de la maquette de son prochain livre. C’est ainsi que le pedigree de notre héros se voit éventé : Paul est un célèbre photographe, salué pour ses clichés de paysages en grand format. Mais cette fois, c’est « le journal d’une vie d’aventures » qu’il entend publier.
Ces aventures sont intimes et nous mènent à Hanoï, Dubaï, Séoul ou en Guyane. Paul goûte moyennement qu’on le taxe de séducteur, encore moins de « prédateur », mais le fait est qu’il a longtemps multiplié les conquêtes amoureuses, d’un soir ou de plusieurs années, mais immuablement sans engagements. En qualité d’artiste reconnu, il n’a eu aucun mal à entamer des liaisons avec toutes sortes de femmes magnifiques, qui l’ont sincèrement marqué, desquelles il est souvent tombé amoureux, mais dont il se séparait finalement sans se préoccuper de la peine qu’il pouvait leur causer.
Il se trouve que c’est précisément l’objet de la visite de Kristen, intimement liée à l’une de ses anciennes conquêtes. « Votre comportement est complètement égocentrique. Vous vous servez des femmes comme du reste… Vous prenez tout ce qui vous plaît et vous l’abandonnez quand ça ne vous amuse plus, sans vous soucier le moins du monde de ce que vous avez pu abîmer ou détruire ! » Deux visions de l’amour s’opposent ici. L’une repose sur une entente mutuelle : le plaisir partagé, dénué d’attache, charnel et sentimental mais jamais durable ni coercitif. L’autre est plus mature, surdéterminée par une vision idéalisée du couple et le respect que toute femme doit pouvoir revendiquer.
Pendant qu’il s’épanche longuement au sujet de ses relations passées, dont certaines sont immortalisées et tapissent les murs de sa chambre à coucher, Paul n’a pas l’air de se douter de la portée de ses actes, de leurs conséquences sur certaines des femmes qu’il a aimées. « La vie est trop courte pour n’en avoir qu’une », arguera-t-il à celle qui adopte de plus en plus une posture de juge d’instruction. Pourtant, leurs deux conceptions de l’amour sont-elles vraiment et irrémédiablement inconciliables ? Denis Lapière et Dany vont y apporter une réponse nuancée, subtile et pleine d’à-propos. Mais avant cela, dans des planches remarquablement soignées, ils vont se servir de chaque histoire comme d’une parenthèse douce-amère, leur permettant d’ausculter les mœurs, l’hédonisme ou la bisexualité, mais aussi des sujets plus politiques, comme l’orpaillage sauvage ou le bagne guyanais.
Un homme qui passe, Denis Lapière et Dany Dupuis, mars 2020, 72 pages
Les Sœurs Grémillet reforment « le club des trois frangines ». Leur mission est simple : en apprendre davantage sur le passé de leur mère et comprendre enfin les songes étranges de Sarah, l’aînée de la famille.
Elles sont trois. Il y a Cassiopée, toujours dans la lune et parfois heurtée par le comportement despotique de sa grande sœur. Il y a Lucille, la benjamine, taciturne et essentiellement préoccupée par son chat. Il y a enfin Sarah, l’aînée, taraudée par des responsabilités pesantes, mais aussi par un rêve mystérieux qui la poursuit chaque nuit. Ce dernier comprend des méduses, une forêt étrange et un arbre majestueux sur lequel siège un « palais de verre ». De toute évidence, ces visions oniriques constituent autant d’indices sur le passé secret de leur mère, comme le confirmeront des photographies débusquées dans un coin du grenier.
Extrait visible sur le site de l’éditeur.
L’essentiel de cet album repose sur l’enquête des sœurs Grémillet. Après avoir fouillé dans les affaires poussiéreuses de leur mère, elles partent recueillir des informations en ville et interroger quelques proches, jusqu’à la révélation finale, édifiante quant aux douleurs insidieuses occasionnées par la perte d’un être cher. Si le deuil fait ainsi office de clé de voûte scénaristique, les dynamiques à l’œuvre dans une famille, entre sœurs ou entre parents et enfants, marquent également de leur empreinte le récit. Pour les porter, on peut compter sur les dessins colorés et enchanteurs d’Alessandro Barbucci, lesquels s’adressent tant aux adultes qu’aux plus jeunes.
Ces derniers, justement, apprécieront certainement de voir leur point de vue adopté par les auteurs : c’est leur besoin de réponses et leur volonté de transparence qui vont mener les trois sœurs à une nouvelle appréhension de leur famille. L’ensemble est touchant, bien élaboré, mais sans doute un peu trop lisse. Malgré les non-dits, les récriminations et les jugements à l’emporte-pièce circulant à leur sujet dans le village, les Grémillet continuent de former une famille modèle, comme en témoignent les dernières planches de l’album. Notons enfin que quelques clins d’œil agrémentent cette bande dessinée, telle la présence de Pikachu ou Totoro sous forme de peluches.
Les Sœurs Grémillet : Le Rêve de Sarah (T.01), Giovanni Di Gregorio et Alessandro Barbucci Dupuis, avril 2020, 72 pages
L’édition française reprend le titre original Barrier parce qu’il se comprend tel quel, mais certainement aussi pour donner une première idée de ce que les protagonistes devront tenter de surmonter : la barrière du langage et le choc des cultures. Un comics original, jusque dans son travail éditorial !
Liddy est une jeune Texane, propriétaire d’une sorte de ranch. Elle parcourt à cheval de grandes étendues planes et arides. D’emblée, la question se pose : a-t-elle les épaules assez larges pour une telle charge ? Mais on va rapidement réaliser pourquoi elle se retrouve seule avec ces responsabilités.
Oscar
Le jeune homme veut fuir le Honduras pour une vie meilleure aux États-Unis. Pour cela, il cherche à passer la frontière mexicaine. On sait que les Américains surveillent cette frontière attentivement, pour limiter au maximum l’immigration clandestine.
Indices
Oscar et Liddy vont être amenés à se croiser dans des circonstances particulières. Liddy a fait des observations qui incitent à penser qu’on cherche à l’intimider, lui faire comprendre en quelque sorte que sa simple présence gêne un trafic et qu’il vaudrait mieux qu’elle quitte la région.
Incident de frontières
Au moment où Liddy tombe sur Oscar, la méfiance est à son comble. Il suffirait d’un geste malheureux ou d’une parole prononcée sur un ton légèrement agressif pour déclencher un drame irréversible. C’est à ce moment que les événements prennent une tournure totalement inattendue. La situation échappe à tout contrôle des protagonistes qui nagent en pleine confusion. Liddy et Oscar cherchent à comprendre ce qui leur arrive et plusieurs épisodes ouvrent la porte à diverses interprétations. Liddy et Oscar vont devoir se défendre par rapport à une agression beaucoup plus dangereuse que tout ce à quoi ils pouvaient s’attendre. Paradoxalement (ou logiquement), ce péril va les obliger à tenter une collaboration, alors qu’entre eux la communication est quasi impossible, puisqu’elle parle anglais alors que lui ne connait que l’espagnol.
Compréhension mutuelle
On tient avec cette barrière du langage une des clés annoncées de cet album particulièrement ambitieux. En effet, les auteurs ont fait le choix de placer leur lectorat dans la même situation que les protagonistes, puisque ceux-ci s’expriment naturellement dans leur langue d’origine. Bien entendu, puisqu’il s’agit d’une traduction, pour nous l’anglais devient du français, mais l’espagnol reste tel que dans la version originale. Outre le langage propre à la BD, on observe qu’un autre langage, totalement issu de l’imaginaire des auteurs, vient enrichir la donne (sans oublier un autre qui apparait brièvement à la fin). L’ambition affichée des auteurs (clairement annoncée sur la quatrième de couverture) est d’inciter les lecteurs à l’enrichissement culturel par la diversité et l’ouverture d’esprit. Pour apprécier tous les détails de ce comics, il faudrait ni plus ni moins assimiler au moins des rudiments d’espagnol pour comprendre ce qui se dit dans cette langue (ou au moins demander des traductions à l’aide d’un logiciel). N’étant pas hispanophone, je me suis néanmoins contenté d’une lecture classique. Il faut bien dire que si les situations permettent une compréhension approximativement, il faudrait effectivement y passer du temps pour saisir toute la teneur des échanges en espagnol. Quand on réalise l’immensité du travail accompli en trio sur ce roman graphique, on comprend que les auteurs aimeraient un minimum d’efforts de la part de leur lectorat. A chacun chacune de voir selon ses aptitudes, envies ou moyens du moment.
Un scénario d’une grande richesse
Autant dire que cette BD fourmille de détails bien pensés qui contribuent à l’architecture de l’ensemble. Conçu par Brian K. Vaughn, connu pour la série Y, le dernier des hommes, le scénario demande une réelle attention, car beaucoup de points sont révélés au fur et à mesure, maintenant un vrai suspense. À partir du moment où tout bascule (après le premier tiers environ), on se pose autant de questions que les protagonistes. Et de nombreuses séquences mériteraient plusieurs lectures, puisqu’il y a très certainement des souvenirs et des parties oniriques, voire des hallucinations et des projections de l’esprit en forme d’hypothèses sur ce qui peut se passer, comment et pourquoi.
Le dessin
Dû à Marcos Martin, épaulé par sa collaboratrice et compagne, la coloriste Muntsa Vicente, il est d’une remarquable qualité, avec un trait qui s’approche du réalisme. Le format italien fonctionne parfaitement et les idées s’enchaînent avec une organisation des planches toujours adaptée et souvent originale. Les couleurs éclaboussent l’œuvre, avec une tendance parfaitement assumée vers des tons vifs, voire flashy, qui donnent tout leur éclat à la dernière partie.
Le travail éditorial
Remarque en forme d’étonnement : le titre revient souvent (en dehors de la numérotation des chapitres), probablement une trace de la publication originelle sous forme numérique accessible sur un site Internet dédié (PanelSyndicate.com). Dans sa postface datée du 24 juillet 2017, Brian K. Vaughan qui ne néglige pas un peu d’autosatisfaction (justifiée) et de flatterie, explique que les auteurs ne s’attendaient pas au succès de cette version numérique, avançant qu’ils avaient pesé le pour et le contre, mais voulaient ce travail en toute indépendance pour aller au bout de leurs idées. Barrier (la publication américaine date de 2018) constitue leur nouveau défi insensé, après la réussite de The Private Eye (2015).
Un pari très audacieux
On peut d’ores et déjà qualifier ce pari de gagné, même si cette version papier ne fera sans doute jamais l’objet de tirages vertigineux. Le simple fait d’exister et d’attirer l’attention des curieux en librairie est une belle satisfaction, aussi bien pour les éditeurs que pour les auteurs et espérons-le pour les lecteurs également. Pour cette édition française, il faut enfin citer Jérémy Manesse (traduction), Eric Montésinos (lettrage) et François Giraudet (adaptation graphique).
Barrier, Brian K. Vaughan, Marcos Martin, Muntsa Vicente Urban Comics, octobre 2019, 192 pages
Ce mois de mars débarque chez l’éditeur de comic books Vestron le deuxième tome de la série limitée ALIENS: Defiance, imaginée par Brian Wood, auteur vétéran dans le domaine, qui nous emmène dans une course contre-la-montre face aux xénomorphes et à la Compagnie, la Weyland-Yutani, qui n’a cessé, depuis le premier film réalisé par Ridley Scott en 1979, de chercher à capturer et exploiter un spécimen à des fins malveillantes.
Synopsis : (Tome 1) Jeune recrue du corps des Colonial Marines, Zula Hendricks va devoir affronter ses démons du passé alors qu’elle lutte pour survivre face à des créatures d’origine inconnue en compagnie des synthétiques de la Weyland-Yutani. Les ordres qui suivront mettront en doute sa loyauté, alors que de terribles événements se préparent…
(Tome 2) La suite du périple de Zula Hendricks, qui va devoir affronter les Colonial Marines lancés à sa poursuite et les xénomorphes dont veut s’emparer la Weyland-Yutani…
ALIENS: Defiance : se dépasser face à l’insurmontable
Publiés entre avril 2016 et juin 2017 chez Dark Horse Comics, les six premiers des douze numéros constituant ALIENS : Defiance peuvent être découvert en France avec la sortie d’un premier tome en décembre 2019. Vestron, l’éditeur qui, depuis une bonne année, enchante notamment les fans de licences fortes de l’imaginaire telles qu’Alien, Predator, Terminator, Evil Deadou encore RoboCopen publiant leurs prolongements imaginés, dessinés et publiés chez Dark Horse, sort ce mois-ci le deuxième volume d’ALIENS : Defiance qui vient poursuivre et clore la série.
Située entre Alien (Ridley Scott, 1979) et Aliens (James Cameron, 1986), Defiance suit une trooper du fameux corps des Colonial Marines, blessée dans sa chair. Zula Hendricks n’a plus de colonne vertébrale, ou à peine. À peine venait-elle de terminer sa riche formation qu’elle est blessée en débarquant en plein combat. L’égo en a pris un coup, mais elle ne relâche rien. Elle a dû se battre pour s’imposer en tant que femme, noire et petite de taille. Et elle avait réussi jusqu’au terrible incident. Alors qu’elle se remet sur pieds à coup de traitements chirurgicaux, Zula se retrouve embarquée dans une mission d’abordage d’un transporteur à la dérive. Elle est notamment accompagnée par une équipe de drones de la Weyland. Le vaisseau fantôme n’en est pas vraiment un, la vie alien y réside et est déjà prête à s’attaquer aux nouveaux venus. Déchainements de violence à la double mâchoire et queue perçante, ou encore au fusil à impulsions traversent, entre autres cauchemars, le récit de science-fiction qu’est ALIENS : Defiance. Parce qu’avant d’être un produit dérivé d’une franchise culture, Defiance est d’abord le récit d’un personnage qui va encore une fois dépasser les jugements d’autrui pour s’accomplir, non plus juste en tant que digne marine colonial, mais être humain moral digne de l’être.
« Light my fire » – La Weyland-Yutani et son imagerie militaro-fasciste. Copyright : Vestron.
Au-delà d’Alien(s)
Une machine qui rêve d’indépendance, d’autres prêtes à tout pour suivre la mission, des flux de xénomorphes, des space marines prêts à tout pour la Compagnie, fameuse pour sa quête de la créature… Autant de grands concepts de science-fiction réappropriés par l’imaginaire d’Alien et qui réussissent à retrouver ici une vision neuve sinon efficace, grâce à la scénographie de Brian Wood, ainsi qu’aux traits et couleurs de ses comparses : Tristan Jones, Tony Brescini, Eduardo Francisco, entre autres, au dessin ; Dan Jackson à la couleur. Oui, une scène d’humano-xéno accouchement vous rappellera Prometheus (Ridley Scott, 2012), non pas pour le fan service mais pour mettre en scène la scène gore et malsaine – terminée sur un jeu ironique avec le nouveau-né – qu’on n’a pas peut-être pas eu en salles, mais qu’on a là, sans postures et bien réelle, sur papier, entre nos mains – quand vos doigts seront notamment posés sur le tome 2. On peut aussi penser à cette fabuleuse découverte des aliens dans le tome 1 (voir cases au-dessus et ci-dessous) qui renvoie à la dramaturgie cameronienne et verhoevenienne (coucou Starship Troopers) : des sons de tirs entendus par les deux personnages principaux dans une pièce silencieuse et fantomatique, puis, page suivante, un plan moyen sur des troopers en mode shooters posés et assurés, un contre-champ sur des matières étrangères déchiquetées par les tirs, puis ce revirement devenu propre au film d’infestation, ici formidablement exécuté en trois cases. Deux plans serrés au cadre vertical viennent ainsi densifier cette fausse pause : le signe de main qui demande l’arrêt du tir ; la lampe dirigée vers la zone de tir dans un plan en contre-plongée ; et enfin ce formidable plan large qui vient inverser le rapport de force avec une contre-plongée vers la horde alien inarrêtable, et un éclairage de sas rouge qui cite Aliens tout autant qu’il annonce le massacre à venir. Aussi peut-on vous parler des planches en double page qui replongent le lecteur dans l’expérience du vide spatial telle que les fans de space opera et space survival ont pu apprécier dans le film 2001 L’Odyssée de l’espaceet le jeu video Alien Isolation.
Comment mettre en scène l’entrée du xénomorphe avec un savoir-faire inspiré et efficace avec Brian Wood. Copyright : Vestron.
À ce propos, les fans de la licence seront probablement ravis de trouver ici quelques clins d’œil à Amanda Ripley et son aventure avec le Torrens qui ont amené les joueurs à passer plus de vingt heures* de plaisir horribilo-sci-fi-maso-Alien sur consoles ou PC depuis sa sortie en 2014 (*et cela, sans les excellents DLC sortis entre temps, dont certains – rejeux de séquences du dernier acte du premier film – sont gratuits). Il ne s’agit pas de simple fan service puisque Zula, qui a déjà un certain lien avec Amanda, la retrouvera dans la suite de Defiance et d’Isolation, ALIENS : Resistance, qu’on peut d’ores et déjà prévoir d’acquérir chez Vestron. Certes, la fin de Defiance promet d’emmener l’aventure dans de nouvelles voies pour la licence qui – de façon générale – réussit sur papier ce qu’elle rate sur grand écran depuis la deuxième moitié des nineties. On peut toutefois regretter le cheminement quelque peu hiératique de son personnage principal qui va passer de l’héroïne prête à tout pour son corps d’armées à la rebelle humaniste avec son lot de petits et grands moments mais aussi naïveté, de trahison et de retournements qui tendent, notamment dans le tome 2, à faire passer Zula pour une pure imbécile égoïste reniant toute logique héroïque en très peu de décisions. Ce qui est d’autant plus dommage que le personnage de Brian Wood s’impose comme une formidable nouvelle figure héroïque de l’univers Alien sur le premier tome et dans l’épilogue solaire et riche de promesses du second volume.
Vestron : you gonna (re)love paperbacks
Il ne s’agissait pas pour l’auteur de ces lignes de vanter les éditions estampillées Vestron mais de revenir brièvement sur leur qualité assez unique. L’éditeur ne s’en cache pas, on le note d’ailleurs sur le site : « Les albums Vestron sont des « Paperbacks » : des livres à couverture souple, au format unique. Vestron utilise des papiers de qualité supérieure et applique à ses couvertures des finitions spéciales pour en faire des objets agréables à toucher et à lire. » On a pu lire un commentaire sur la page Facebook de l’éditeur qui revenait sur la fragilité de ce type d’édition. Oui il y a une forme de fragilité. Un softcover peut s’écorner et être marqué plus facilement qu’un hardcover. Mais cette dégradation naturelle pour tout lecteur et ce format unique nous ramènent au contenu : de la SF pop, gore, fun, à lire ici, relire là-bas, et donc user passionnément.
ALIENS : Defiance – Tome 1 – 144 pages – sorti en Décembre 2019 – Tome 2 – 144 pages – sorti en Mars 2020 – Couleur – Vestron (éditions) – Prix unitaire : 17,95€
Étrange cocktail que les addictions et l’écriture. Dans la littérature de Stephen King, cette addiction est incarnée par deux grands romans : Ça et Misery. Analyse et interprétation psychanalytique du côté de chez Freud… Comment et pourquoi les personnages de Stephen King, faibles et frustrés, deviennent super puissants ?
Stephen King avoue une période de sa vie douloureuse : celle où il était accro aux drogues (1978-1986).
Cependant, l’écriture et les drogues, c’est loin d’être récent, c’était fréquent dans le mouvement surréaliste et même avec Baudelaire.
Nous analyserons donc l’effet des drogues sur l’écrivain mais aussi comment sa dépendance a pu entraîner des œuvres-phares et des personnages incarnant par excellence le Mal, comme Ça dans le roman éponyme et Kathy Bathes dans Misery.
Aussi, nous analyserons quelques personnages adolescents pour y déceler des personnages frustrés qui vont devenir puissants.
Que symbolise cette métamorphose ?
Stephen King et sa double vie (1978-1986)
Stephen King le dit lui-même, il fut addict et accro à l’alcool et aux drogues dures.
L’ auteur ne se souvient absolument pas d’avoir écrit son roman Cujo (1981). Il admet dans Ecriture : Mémoires d’un métier avoir écrit Les Tommycknockers (publié en 1987 mais écrit à partir de 1982) durant une période où il était dépendant à l’alcool et à des drogues, dont la cocaïne. Il a réalisé ensuite que le roman était la métaphore de son addiction.
La représentation de cette addiction dans des livres-phares : Ça et Misery. Dans les profondeurs de l’inconscient…
Dans ces années-phares, deux personnages sont l’incarnation de cette addiction, il s’agit du personnage du clown diabolique et monstrueux dans Ça. Le personnage du clown se nourrit de la peur la plus profonde des enfants et parvient à en prendre la forme.
Le personnage dans Ça est un personnage de clown tueur et psychopathe ; il incarne le mal par excellence en proposant une apparence humaine qui paraît de prime abord joviale et heureuse. Le personnage du clown absorbe dans un entre-deux (les égouts) les enfants dont il se nourrit. Les égouts symbolisent un monde intermédiaire entre le monde réel et le monde de la mort. C’est le monde dans lequel le clown vit. Il n’est ni réel ni vivant, il est une projection du mal incarné, le mal qui absorbe les enfants, un auteur qui prend de la cocaïne.
Stephen King va jouer à nouveau avec cette image toute faite dans Misery : Paul Sheldon, le double de l’auteur, vient de terminer son roman et a un accident dans les montagnes en voiture. C’est sa plus grande admiratrice, Annie Wilkes, infirmière, qui va le sauver, prendre soin de lui et devenir sa pire ennemie lorsqu’elle va comprendre, après avoir eu le droit de lire le roman non publié, que son héroïne favorite va être tuée à la fin de l’histoire. Elle va alors séquestrer Paul Sheldon pour l’obliger à modifier la fin de son roman.
Stephen King a déclaré à Rolling Stones en 2014 : « Misery est un livre à propos de la cocaïne. Annie Wilkes est la cocaïne. C’est mon admiratrice numéro 1. »
Le personnage de Annie Wilkes vit à travers l’héroïne du livre de Paul Sheldon. Il s’agit quasiment d’un dédoublement de personnalité. Elle connait tous les romans du romancier par coeur. Elle se transforme d’un coup de l’infirmière gentille et bienveillante en une infirmière menaçante et psychopathe parce que son héroïne préférée meurt. Cette métamorphose de ce personnage incarne bien la drogue : lorsque la personne est saine, elle a un comportement normal et, sous la drogue, son comportement change de manière radicale et devient agressif.
La lutte de Paul Sheldon pour se sauver de chez sa plus grande fan est la métaphore de cette lutte de son alter ego pour se sortir de cette dépendance.
Misery est le dernier livre écrit par l’auteur avant de devenir sobre.
En voyant le nom du personnage « ça », il est impossible de ne pas penser à Freud et à ses concepts psychanalytiques. En 1923, Freud explique à propos du ça : « C‘est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité ».
En deux mots, le ça est le réservoir de toutes nos pulsions, il obéit au principe de plaisir, « ignore les jugements de valeurs, le bien, le mal, la morale ».
Du ça naissent le moi (principe de réalité) et le surmoi (interdits comme l’inceste).
Le moi est coincé entre trois dangers : les exigences du ça, la sévérité du surmoi (comme une éducation trop rigide) et les contraintes du monde extérieur (règles sociales).
Si une personnalité est trop fragile et n’arrive pas à surmonter par elle-même, c’est la cassure de l’ordre parfait du psychisme de l’individu.
Nous allons voir que les personnages de Stephen King ont ces caractéristiques, des personnages communs, voire faibles, qui vont soudainement devenir puissants lors d’un changement important, d’une métamorphose dans leur vie. Cette addiction à la drogue donne cette sensation de puissance.
Des personnages faibles et frustrés deviennent des personnages hyper-puissants. Analyse et interprétation
Nous évoquerons ici particulièrement deux personnages-clés : Carrie, dans le roman éponyme (1974), et Arnie Cunningham et sa Plymouth Fury modèle 1958 rouge et blanche dans Christine(1983).
Carrie est une jeune adolescente gentille mais très renfermée, timide et complexée. Sa mère lui inculque une éducation très rigide pour l’époque et pour son âge. Elle ne comprendra pas ce qui lui arrivera sous la douche, lorsque, pour la première fois, elle aura ses règles. Les filles de son lycée la prennent comme bouc émissaire.
A partir de sa transformation symbolique, Carrie se découvre le pouvoir ancien de télékinésie : elle peut, rien que par la force de son esprit, faire déplacer des objets. Comme sous la drogue, Carrie adolescente dominée devient forte après avoir eu ses règles (métamorphose), et c’est elle qui va alors dominer les autres et donc avoir le pouvoir. Ce pouvoir, elle va le garder secret jusqu’au bal du lycée où elle va être élue reine du bal, mais l’élection est truquée et des adolescents ont prémédité leur coup jusqu’a renverser sur Carrie des seaux de sang de porc.
C’est à partir de ce moment-là, où elle est doublement humiliée, qu’elle rentre dans une fureur et active ses pouvoirs. La jeune adolescente timide devient une adolescente terrifiante et meurtrière. Toute la furor des autres qu’elle a subie pendant des années, elle la laisse exploser en bloquant tous les accès de la salle de bal et en laissant les adolescents périr. De retour chez elle, sa mère la poignarde et Carrie la tue avant de décéder en faisant arrêter son cœur.
L’éducation de Carrie a été si répressive que son moi n’a pas pu surmonter toutes ces frustrations et c’est son ça qui a pris le dessus. Elle devient donc une meurtrière en puissance. Sa soudaine puissance d’abord évoquée comme une humiliation (règles) face à ses amies qui se moquent d’elle se transforme en une puissance incroyable capable de tuer (télékinésie). Le personnage de Carrie montre qu’une même adolescente tout d’abord faible et humiliée peut se transformer sous la prise de drogue en une vengeresse.
Arnie, comme Carrie, est un adolescent frustré et qui est rempli d’acné. Comme Carrie, il est le souffre-douleur de ses camarades jusqu’au jour où il s’offre une voiture qu’il va prénommer Christine, une Plymouth Fury modèle 1958, rouge et blanche. Christine devient la personnification d’Arnie, il s’investit et aime sa voiture comme on aime une femme. Christine prend toutes les caractéristiques d’un humain. La personnalité d’Arnie évolue. Avant de posséder Christine, Arnie s’inquiétait des autres. A partir du moment où il fait l’acquisition de Christine, il devient beaucoup plus distant mais plus sûr de lui. L’exemple le plus frappant, c’est lorsque Arnie se trouve avec sa petite amie dans la voiture et que la jeune fille s’étouffe sans raison apparente ; Arnie ne réagit absolument pas pour la sauver. Arnie est possédé par Christine. Il se transforme comme Carrie, une fois avec Christine. Le bolide lui donne l’idée de beauté et de puissance, symboles de la voiture.
C’est bien connu, la voiture est le symbole phallique par excellence et montre un désir de puissance et de mort qui est bien entendu lié à la sexualité. Comme avec Carrie, la personnalité de l’adolescent qu’est Arnie est trop faible pour pouvoir lui-même faire face à toutes ses frustrations. C’est donc son ça qui va s’exprimer, mais contrairement à Carrie, ce n’est pas lui qui va agir directement : il est le possesseur de la voiture et les pulsions d’Arnie se dédoublent en Christine.
Stephen King a créé des personnages lésés qui vont incarner leur frustrations avec des pouvoirs divers qu’ils vont se découvrir et découvrir. Cet archétype de personnage vient des drogues ingérées durant toute cette période.
Si la drogue n’est pas explicitement citée elle existe symboliquement par le lien du personnage avec son pouvoir et de l’usage qu’il en fait.
Les personnages du clown et d’Annie Wilkes symbolisent à eux deux l’incarnation du mal et de la folie humaine. Deux incarnations dans toute sa splendeur du ça, qui n’est plus maîtrisé par les personnages diaboliques de Stephen King. Cela nous terrifie. Mais on adore ça et on en redemande…
Sortie ce mois de mars des Feux de l’Été (The Long, Hot Summer) en Blu-ray pour la seconde fois. Ici réédité chez les éditions BQHL, le long métrage de Martin Ritt nous emmène dans le sud des Etats-Unis dans un récit emmené par un casting prestigieux et étrangement partagé entre envolées romantiques, chronique rurale et farce bourgeoise.
Synopsis : Quand se consument toutes les passions… Précédé par une réputation d’incendiaire, Ben Quick échoue à Frenchman’s Farm, une petite ville du Mississippi dominée par le patriarche Will Varner et sa famille. Varner donne davantage que du travail à cet étranger en qui il se reconnaît : il l’accueille à son domicile, en fait le rival de son propre fils et le pousse dans les bras de sa fille, une femme indépendante que courtise un aristocrate indécis… En bousculant malgré lui l’ordre établi, Quick s’expose aussi à l’hostilité de certains.
Paul « Magnificent Blue Eyes » Newman et les autres
Les Feux de l’Été tient du récit classique qui suit l’arrivée d’un étranger au cœur d’une bourgade bien rodée. Bien sûr, cette intrusion dans la routine d’une ville et de sa famille dirigeante va poser quelques problèmes. Le charme du film n’est pas de faire de Welles un pestiféré usant jusqu’à la moelle un langage faulknérien même si cela s’avère être assez amusant. Et il n’est clairement pas dans son happy end brutalement – car rapidement – déployé dans un récit qui progressait à petit pas et tout en précisions. Il s’agit de la manière dont Ritt croise les tons. La chronique rurale croise ainsi celle bourgeoise qui tire vers une forme de farce baignée d’ironie. Et l’ensemble est habité par des envolées romantiques formidables.
Pour cela, Ritt joue des déplacements des personnages – et donc de leurs sentiments – qui vont amener les spectateurs dans des espaces musicaux bien précis. Le compositeur Alex North (Spartacus, Cléopâtre, Un tramway nommé désir) nous livre des refrains jazzy diégétiques, des tensions dramatiques extradiégétiques ou encore, à la croisée des chemins, des envolées lyriques avec l’une des plus belles compositions romantiques de l’histoire du cinéma (à écouter ci-dessous). Justement, Ritt amène Newman et les spectateurs dans la demeure bourgeoise des Varner où le refrain jazzy résonne aussi fort que l’ironie déployée sur les personnages et leur routine. La musique, ici diégétique, permet d’exposer une forme d’ironie méta, ancrée dans le réel comme dans notre expérience du film. L’accompagnement dramatique mis à part, cette mise en abîme laisse place à cette « croisée des chemins » constituée par un romantisme et un lyrisme particuliers. Cette manifestation prend notamment place lorsque Newman se retrouve en compagnie de la lumineuse Joan Woodward. La musique, utilisée de façon extradiégétique (que vous écoutez ci-dessous, si ce n’est pas encore fait), questionne les sentiments, joue musicalement des ambiguïtés émotionnelles à l’image des personnages qui se testent. C’est à croire que le compositeur, les personnages et les spectateurs sont tous dans l’expectative, conscients des enjeux tout en ne connaissant pas l’aboutissement de la séquence.
Ci-dessous, un morceau romantique et étrange de la bande-son composée par Alex North.
L’autre maillon qui traverse ces ambiances est bien sûr le personnage de Newman. Même si son point de vue est de temps à autre abandonné, ce dernier semble laisser l’empreinte de son regard, de son passage sur chaque scène, comme s’il était présent dans l’esprit des autres personnages et comme s’il les observait. On doit cela à la présence über-charismatique de Paul Newman dont le regard perçant et la belle gueule explosent de charme à l’écran, faisant exister le personnage davantage dans les silences que dans les dialogues bien menés. Le long métrage aurait beaucoup perdu en puissance dramatique sans l’acteur non reconnu à l’époque et que Ritt a imposé aux studios. Les deux se retrouveront d’ailleurs dans Paris Blues, Hombre, The Outrage et leur chef d’œuvre, Hud (Le Plus sauvage d’entre tous).
The Long, Hot Blu-ray
Les Feux de l’Été ressort en Blu-ray chez BQHL avec un nouveau master inédit en France que l’on pouvait découvrir outre-Atlantique chez l’éditeur Twilight Time en 2017. Exit le master de 2012 édité chez nous par Filmedia en 2014, sa définition médiocre et son grain sur-présent. Le film fait un come-back HD surprenant : définition à la hauteur du support (hormis sur quelques plans mais rien de grave) ; pas d’artefacts (griffes, poussières) et un grain mieux géré. On note aussi un meilleur rendu du scope anamorphique qui constitue la copie avec, à l’inverse du master de 2012, un grain de données sur chaque bord du cadre. Toutefois, quelques doutes subsistent quant à la colorimétrie très contrastée du film qui manque de nuances par rapport au master de 2012 (voir comparatifs ci-dessous). La question se pose : est-ce que cette nouvelle palette colorimétrique est plus proche du rendu original du film ? Un léger doute peut se former suite à un simple constat : les couleurs sont menées par deux dominantes : le jaune/doré et le magenta/violet.
Copyright : Jerry Wald Productions, 20th Century Fox, Medusa, Twilight Time Captures d’écran : DVDBeaver, Blu-ray.com
Peu à dire concernant les pistes sonores si ce n’est que la VF est à éviter tant les voix dominent et ce, sans restauration. On note quelques résonances sur certains dialogues beaucoup trop clairs en VO par rapport au reste de la piste sonore. Enfin, on regrette le sous-titrage très moyen du film par l’éditeur. Répliques ou morceaux de dialogues non sous-titrés, termes oubliés ou négligés et une traduction approximative constitue les sous-titres, gros point noir de l’édition.
Même si le cadre n’est le meme entre les photogrammes, le changement colorimétrique est notable. Copyright : Jerry Wald Productions, 20th Century Fox, Medusa, Twilight Time Captures d’écran : DVDBeaver, Blu-ray.com
Côté compléments, l’édition de BQHL ne comporte aucun des bonus présents sur celle de Twilight Time – soit la piste sonore musicale isolée, la bande-annonce, une archive des news de l’époque et un documentaire d’une vingtaine de minutes –, ni de la précédente édition de Filmedia. D’ailleurs, ne comptez pas sur des bonus vidéo et encore moins sur un menu, puisque la galette vous propose juste d’accéder à la version originale sous-titrée ou à la piste française. On note heureusement la présence extra-disque d’un livret de seize pages écrit par Marc Toullec, déjà rencontré sur de nombreuses éditions vidéo : Hellraiser, Zombie, Un justicier dans la ville, Jason et les argonautes, entre autres. Le Magduciné n’a pu avoir accès au livret, mais comme le note Kinoscript, Toullec, accompagné de citations de membres de l’équipe du film (acteurs, etc), reviendrait sur sa conception.
Ainsi l’édition BQHL partage : malgré cette colorimétrie étrangement exacerbée, le master enchante. Le manque de compléments sur la galette Blu-ray, même s’il est heureusement comblé par la présence du livret, a un gout de déception. Enfin les sous-titres sont tellement moyens qu’ils pousseront hélas certains à passer sur la VF médiocre ou bien mieux, à retirer manuellement ceux-ci via le lecteur et à goûter le film pleinement dans sa langue natale.
Extrait – Les Feux de l’été/ The Long, Hot Summer (1958)
CARACTERISTIQUES TECHNIQUES
USA – 1958 – Durée du film : 116 mn – format : 16/9 comp. 4/3- noir et blanc –
Sous-titres : français – Éditions BQHL
Bonus : Un livret de 16 pages conçu par Marc Toullec
Les Anges descendent du ciel et les hommes ne font que constater la destruction de leur monde. Ces derniers regardent la lueur des étoiles mais ne voient que la foudre s’abattre sur leur sol. C’est alors que Neon Genesis Evangelion de Hideaki Anno abasourdit et foudroie par sa majesté.
Dans un Tokyo futuriste qui voit l’immensité de la technologie perpétrée par l’Homme s’agrandir et la petitesse physiologique de l’être humain s’affaisser encore plus, des jeunes adolescents sont, à première vue, le seul rempart face au chaos, les seuls à pouvoir se synchroniser et à prendre le contrôle d’Eva, des robots géants créés pour anéantir les Anges (Manuscrit de la Mer Morte) qui viennent sur Terre, après le Second Impact où l’humanité toute entière a failli s’éteindre. Mais à vouloir jouer avec des choses qui le dépasse, l’Homme va se brûler. Neon Genesis Evangelion est difficile à appréhender sous toutes ses coutures, allant de strates en strates, mêlant à la fois l’animation fluide de combats endiablés, sanguinolents et gargantuesques à un récit mystique et religieux sur la place de l’homme dans l’univers et sa quête absolue de jouissance et de contrôle.
C’est à ce moment que la série prend alors toute son ampleur, et requiert l’attention voire la fascination de son spectateur. Car derrière les multiples ruptures de tons et les visages hétéroclites que peuvent prendre les épisodes les uns après les autres, la meurtrissure de chaque protagoniste devient alors plus véloce. Derrière ce regard bienveillant voire pittoresque sur l’adolescence – leur libido,la nudité et les amours -, la série ne semble ne pas avoir de frontières, ne donne aucune limite à la solitude et à l’autodestruction de chaque personnage et n’en oublie jamais sa première note d’intention : décrire un monde mutant, fuyant et désagrégé par le néant où politiciens et scientifiques se servent d’enfants pour jouer aux Dieux des Dieux.
Comme dans Akira ou Ghost in the Shell, il n’est pas aisé de raccorder toutes les synapses d’un sérieux en vases communicants qui au fil du temps deviendra de plus en plus théorique voire biblique. Les épisodes passent, les combats s’accumulent, les mises en perspectives de la confusion sur la création alors palpables, les sauts suicidaires résonnent par leur écho, les dommages collatéraux cicatrisent de moins en moins chez cette jeunesse torturée et les plaies ouvertes par la peur deviennent un gouffre où il est difficile de s’extirper.Que ça soit Shinji, Rei ou Asuka, tous sont des machines à tuer à qui on dicte ce qu’ils doivent faire, tous ont un vide, une forme de mutisme, un secret qui les pousse à se « désynchroniser » ou alors voient dans leurs âmes des blessures qui mettent à mal leur conscience et leurs raisons de vivre.
Que cela soit dans une rame de train où de multiples réflexions existentielles bourdonnent et dissimulent un passé trouble, que cela soit dans une grande salle de conférence placide et architecturale où des décisions avec une absconse logorrhée scientifique sur la survie de l’humanité jaillissent, ou finalement dans ces deux derniers épisodes psychédéliques et omniscients où il est question du soi et de sa relation à la réalité, Neon Genesis Evangelion éblouit et fascine par sa capacité à mélanger les genres, à parler de l’humain et sa finalité. Une grande série.
Alors que le genre super héroïque est un genre cinématographique qui fleurit à grandes enjambées dans nos salles avec les écuries Marvel et DC Comics, la rédaction du LeMagduciné a voulu se frotter au jeu de savoir quel était son top 10 de films de super héros.
Parmi les films de super héros, rare est de constater les films mettant les super héroïnes au cœur de l’intrigue, sans passer pour une side-kick. Il faut attendre 2020, après pas loin de 23 films Marvel pour que la superbe Black Widow obtienne enfin le film la mettant en avant. Captain Marvel avant elle a servi de mise en bouche d’une nouvelle tendance à féminiser les super héros. Mais parmi ces figures féminines, la plus incontournable reste celle de Wonder Woman. La première apparition sur les écrans de Wonder Woman fut sous les traits de Lynda Carter, élue Miss World USA en 1972. Sortie de l’imagination de son créateur masculin, William M. Marston, la belle héroïne impressionnait plus par ses courbes sexy que par sa force physique.
C’est en 2017, que Patty Jenkins, la réalisatrice de Monster, ré-actualise la figure de Wonder Woman dans un film super féministe. Son actrice, Gal Gadot, n’est plus juste l’incarnation d’un fantasme masculin en mini-jupe, mais une véritable guerrière invincible. Le personnage de Diana, princesse amazone se bat a égalité avec des autres guerriers masculins et détient un véritable pouvoir d’agency qui est mis en avant tout au long du film. Pas question pour elle d’être relayée à l’ombre des hommes.
Dès le début, la scène ou elle s’extirpe des tranchées pour affronter les balles du No Man’s Land, sublime sa force et sa témérité sur le champ de bataille. Elle sert aussi d’exemple aux autres personnages féminins, sans jamais les considérer comme plus faibles qu’elle. On retrouve en Wonder Woman (2017) une véritable figure de super-héroïne encore rarement montrée au sein des block-busters américains.
Si l’on aime se souvenir de l’interprétation joyeuse de Jack Nicholson en Joker dans le premier Batman réalisé par Tim Burton, on a tendance à oublier que l’acteur laissait finalement peu de place au reste de la bande. Même le jeune réalisateur semble un peu perdu dans ce blockbuster qui le dépasse. Le film n’en est pas moins un succès, et la Warner remet l’argent sur la table, avec une promesse : laisser une totale liberté à Burton, qui semble avoir fait ses preuves. Le studio s’en mordra les doigts, voyant son contrat avec McDonald’s fondre comme neige au soleil, tant leur jeune poulain déploie des trésors d’imagination macabres, éloignant de plus en plus le sacro-saint public familial. Trop sombre, trop étrange…le film déçoit à sa sortie.
Pourtant, avec le recul, il apparaît comme l’un des plus personnels de son auteur. Apprenant de ses erreurs passées, Burton trouve un équilibre parfait entre ses multiples personnages (le seul film de super-héros à ce jour capable de faire exister trois méchants à l’écran) et ses thématiques riches (qui est le monstre, qui est l’humain?). Le tout orchestré dans un Gotham toue en grandiloquence gothique, jamais très loin de l’expressionnisme allemand auquel Burton ne manque jamais de rendre hommage. Michael Keaton y est un Batman/Bruce Wayne dont on doute, plus que jamais, de la santé mentale. Michelle Pfeiffer offre la meilleure interprétation de Catwoman, aussi sensuelle que cruelle et masochiste, tandis que Dany DeVito trouve là un rôle à sa mesure : une véritable bête humaine, grotesque, touchante et terrifiante.
Plus jamais l’univers Batman n’aura l’air aussi fou et aussi déviant. Avec Burton poussé vers la sortie, très peu de films de super-héros après celui-là peuvent encore réclamer le statut de film d’auteur. C’est, paradoxalement, dans le blockbuster et dans la culture comics qu’il apprécie peu, que Burton aura fait naître son chef-d’œuvre.
Vincent B.
8 – Batman Vs Superman de Zack Snyder
Batman vs Superman est un objet cinématographique complexe. Œuvre matricielle de ce qui aurait dû être un grand DC Universe, mené tambours battants par l’idéal Zack Snyder, le film n’aura pas les suites qu’il mérite (on connaît le désastre Justice League, et hormis peut-être Wonder Woman, qui aura plutôt convaincu, Aquaman se révélera en désaccord total avec le ton et les enjeux disséminés dans « BvS »). Très critiqué à sa sortie, le film de Snyder sera, espérons-le, réhabilité avec le temps ; car il est passionnant.
Au-delà de la confrontation entre Batman et Superman, c’est la confrontation de l’humain et du divin que Snyder, réalisateur d’un Watchmen aux thématiques finalement assez proches de ce point de vue, met en scène. Rares sont les films de super-héros à réfléchir autant sur l’opinion publique, les répercussions des actes super-héroïques sur les populations, sur la légitimité d’un demi-dieu tel que Superman à faire justice lui-même, et sur la légitimité, en parallèle, d’un Batman en roue libre et quasi-dépressif, de l’imiter.
Un film où le religieux imprègne chaque scène et toute l’imagerie de Snyder, jusqu’à la descente du corps de Superman, inerte, dans les bras de Wonder Woman, faite Marie. La colère des civils, les pertes humaines, le procès de Superman, les doutes de Batman : tout ceci participe à une atmosphère sombre et torturée sublimée par une esthétique purement « snyderienne », que le combat final en tout-numérique entachera forcément. Mais qu’importe : le film est loin d’être parfait, surtout si l’on passe à côté du Director’s Cut indispensable à l’épaisseur de l’écriture et au déploiement de ses thématiques.
La place de la mère, centrale, et loin d’être ridicule, ramène ces héros à une humanité rarement aussi palpable dans ce genre de films. L’émotion point, entre deux scènes d’action toujours très bien filmées, et la mythologie que l’introduction des autres superhéros esquisse permet, malgré les déceptions que l’on connaît aujourd’hui, de retrouver cet état d’esprit de l’époque de sa découverte en salle – époque où tout était encore permis d’espérer.
Mike Mignola donne naissance en 1994 à un beau petit bébé Satan, croisé d’un démon et d’une humaine, soit un peu comme Merlin l’enchanteur, mais avec plus de cornes diaboliques, de vannes, de flingues et de nazis : bienvenue dans la pop culture foutraque et jubilatoire. Cette histoire douce et dingue n’attendait qu’un autre démiurge pour le faire entrer dans une autre dimension : 10 et 14 ans plus tard, Guillermo del Toro, ses bouquins de Lovecraft sous le bras et des tonnes d’idées visuelles à en faire baver nos yeux intronise la bête en en convoquant une autre : Ron Perlman, l’acteur adéquat, éternel second couteau, devient le véhicule rêvé pour faire jaillir des entrailles de la création un anti-héros rêvé pour tous les spectateurs lassés de super héros bombant des torses, moulés de partout.
Avec sa dégaine de mastard las et cynique bedonnante, Hellboy prend les rênes d’une contre-culture heureuse de débarquer dans un blockbuster pour mieux en contourner les codes naissants. Des acolytes anonymes, ou presque : un homme-poisson (Doug Jones), une pirokynésiste schizophrène/dépressive/lunatique (Selma Blair), des personnages entre loufoquerie et cliché, sont là pour défier Raspoutine, quelques nostalgiques du 3ème Reich, leur employeur de FBI et un public sûrement trop gâté avant l’heure. Las, le premier film culte, suivi d’un second seulement très bon, ne suffira pas à conclure la seule trilogie qui aurait valu le coup d’exister depuis un, deux, trois soleil… Tant pis pour nous. On souffrira comme rarement depuis un reboot Star Wars en 2009, avec un remake de ce chef d’œuvre de dinguerie, aseptisé et charismatique comme un froncement de sourcil de Chris Pine. Dommage, on retournera vers nos sucreries, en attendant que Guillermo convoque de nouveau les enfers…
Bryan Singer, avec X-MEN : Days of Future Past, nous livre un des meilleurs X-MEN de la saga. Une vision prospective de la fin de l’humanité, où un casting très complet sera réuni pour interpréter l’équipe des X-Men à travers les différentes temporalités abordées dans le scénario. Ici, l’accent est mis sur les tensions entre certains personnages à travers les âges, et sur l’aventure collective menée de front par un Wolverine charismatique, déterminé à sauver les mutants. Pour arrêter la guerre avant qu’elle n’éclate, il devra rassembler chaque mutant malgré certaines réticences et leurs conflits passés, jusqu’à mettre le professeur Xavier face à lui-même, et changer le passé. Tel un prophète, Logan sera le guide qui rassemble, qui unit, pour sauver les mutants face à un ennemi redoutable : les Sentinelles. Le film nous dresse ici un tableau complexe, tant sur la temporalité que sur la psychologie des personnages, qu’on voit évoluer tout au long de leur vie et de leurs expériences.
Fred Jadeau
5 – Incassable de M.Night Shyamalan
Quand dans bien des années, nous oserons faire le compte de ce qui aura durablement marqué nos esprits (et donc la culture qui l’aura façonnée), nous arriverons invariablement à un même constat : l’hégémonie de Marvel et DC aura profondément impacté notre perception des super-héros. Des êtres à la puissance infinie, acclamés, capables de soulever des buildings ou de voler, mais dont on notera une propension claire à ne jamais s’aventurer (sauf à de rares occasions) dans le versant humain, voire intime. C’est sans doute pour cette raison qu’encore aujourd’hui, le Incassable de M. Night Shyamalan continue de séduire et de s’imposer auprès des fans de lycra, comme une oeuvre qui compte dans le vivier super-héroïque. Pourquoi ?
Pour avoir su embrasser tous les dilemmes d’un super-héros qui ici, ne sait pas comment percevoir ses capacités (est-ce un cadeau ou une malédiction) tout en étant implanté dans un monde résolument humain et donc normal. Sans doute est-ce là, la clé de la réussite du film : avoir su normaliser un comportement et des capacités jusqu’ici représentées de manière anormales et donc amener le film dans une poche de réel, qui marque davantage les esprits tant on serait tenté de croire que les super-héros se cachent réellement parmi nous et restent tapis dans l’ombre.
Antoine Delassus
4 – Spider-Man 2 de Sam Raimi
À l’heure de l’offre pléthorique de l’univers Marvel appelé le « Marvel Cinematic Universe », et de ses nuances qualitatives, il est aujourd’hui encore difficile de trouver le plaisir et la maturité de la trilogie de Sam Raimi. Bon, à l’exception du troisième volet, peut-être, un peu plus bancal. Mais ce Spider-Man 2 constitue le sommet de cette trilogie, et est aujourd’hui considéré, à juste titre, comme une pièce maîtresse du genre « super-héros ».
Le premier Spider-Man plaçait déjà la barre haute en terme d’entertainment de qualité, intelligent dans son scénario, haletant dans son rythme, émouvant dans ses intentions. Spider-Man 2 est loin d’être une vulgaire suite sans saveur. Plus sombre, plus profond, finalement plus abouti, ce deuxième volet recentre l’histoire autour de ses personnages et pousse plus loin l’exploration du caractère de ses personnages.
Une manière de constamment ramener l’histoire à des enjeux humains et humanistes. Un détail, loin d’être insignifiant, que semblent pas mal oublier les nouvelles productions Marvel. Le cinéma est fort lorsqu’il parle de l’humain, de l’intime. Sam Raimi l’a bien compris et nous livre avec ce film un sommet de spectacle mêlé à un récit dramatique intense, finalement bien ancré dans le monde réel. Il serait judicieux de ne pas l’oublier.
Jonathan Rodriguez
3 – Watchmen de Zack Snyder
Avec Watchmen, Zack Snyder s’est réapproprié avec brio le comics d’Alan Moore. Certains pourraient argumenter sur le fait que le film retranscrit de manière trop scolaire case par case, l’ouvrage de base, mais pourtant, malgré sa fidélité évidente et son amour du genre, le cinéaste n’a pas son pareil pour distiller une atmosphère de soufre, de puanteur humaine autour de ses personnages psychotiques (magnifiques Dr Manhattan et Rorschach) et amener son récit vers un questionnement passionnant sur la place du super héros dans la société et son rôle dans l’autodestruction de cette dernière. Avec sa mise en scène glaçante, son adoration pour l’action qui tape là où il faut, sa caractérisation et son design aussi hypnotique que viscéral, Watchmen est une oeuvre salutaire pour le genre super héroïque, sombre et pessimiste sur les hommes et femmes aux costumes, qui sont le visage masqué d’une Amérique aux antipodes des valeurs dont elle se prémunit de manière hypocrite.
Alors que, depuis des années, les films de super-héros semblent se dérouler selon le même schéma et obéir au même cahier des charges, Logan se démarque sur de très nombreux points. Ici, nous ne sommes pas inondés sous un déluge d’effets spéciaux : les trucages vertigineux ne sont pas la raison d’être du film, remplacés ici par un travail remarquable sur l’ambiance et les personnages. Les deux sont d’ailleurs en adéquation : l’atmosphère du film est sombre, poussiéreuse, cadre idéal pour faire évoluer des personnages en fin de vie. Les mutants sont en voie de disparition, le professeur X est mourant et reclus dans un hangar, et Logan lui-même, que l’on croyait indestructible, est mal en point… James Mangold nous offre une réalisation nerveuse, brutale et d’une grande précision, et signe un des films de super-héros les plus violents. Mais aussi un film désespéré, hanté par la maladie et la mort.
Avec The Dark Knight, Christopher Nolan a révolutionné le film de super héros. A des années lumières des Marvel funs et décomplexés, des Superman, Batman humoristiques, et des remakes plutôt aseptisés, il insuffle au genre un traitement noir, psychologique, dramaturgique et politique, sous la forme assez inédite d’un thriller haletant et oppressant. La figure emblématique du Joker, ici aussi effrayante qu’insaisissable, représente la folie, l’anarchisme nés d’une société corrompue et gangrenée. TDK, film épique, ne donne pas à voir un super héros tout puissant, infaillible, mais un Bruce Wayne parfaitement humain, en proie aux doutes, à la rage, à la peur de perdre l’être aimé et de l’échec. Un homme prêt à tous les sacrifices, à se salir les mains, à endosser des crimes pour défendre ses valeurs et la paix publique. Un cavalier noir.
Kenji Mizoguchi réalise entre 1922 et 1956 près d’une centaine de films. La Rue de la honte est son ultime réalisation. En brossant le portrait de cinq prostituées dans le Tokyo d’après-guerre, Mizoguchi remet sur le tatami une thématique qui aura été le fil rouge de sa filmographie : le statut des femmes japonaises et en particulier celui des geishas. Les éditions Caprici rééditent ce film peu connu dans une version remastérisée Blu-ray/DVD.
Un film engagé
Yoshiwara, le « rêve » en japonais, est un établissement de charme situé dans Le Quartier de la lumière rouge (titre original). Cinq « courtisanes » y officient pour un maigre salaire sous la houlette d’un couple de tenanciers. S’y rendent discrètement ou sans souci (sushi) du qu’en-dira-t-on, hommes d’affaires ou traine-misère, hommes mariés ou célibataires invétérés. Parallèlement, un projet de loi visant à interdire les lieux de prostitution divise la communauté. La Rue de la honte s’inscrit à la suite de Miss Oyu ou des Musiciens de Gion, dans une filmographie très fortement consacrée à la condition de la femme japonaise. L’occasion pour le réalisateur de mettre en évidence l’hypocrisie d’une société ancestralement patriarcale.
Solidarité féminine
Film choral, La Rue de la honte s’attache à cinq femmes aux personnalités différentes. Il y a les expérimentées Yumeko et Yori : la première s’accroche au rêve de voir son fils entrer à l’usine, la deuxième à un mariage longtemps repoussé. Il y a Hanaë qui supporte la double charge d’un nourrisson et d’un mari tuberculeux. Elle emprunte à crédit à Yasuni dont la beauté le dispute à son sens de la thésaurisation : une pipe est une pipe et un yen est un yen ! Et puis Mickey, la dernière arrivée, « panier percé » au grand cœur qui tire sur sa cigarette avec la même indifférence qu’elle enchaine les clients. Chacune compose avec ses rêves, parfois illusoires et ses difficultés mais toutes font preuve d’une grande solidarité comme dans la scène des cadeaux de mariage pour Yori. Une poignée de personnages féminins très attachants et parfaitement interprétés.
Ombres et lumière
Mizoguchi est connu pour apporter un soin tout particulier à chacun de ses plans. Cela se traduit aussi bien en matière de rythme – la formule « une scène/un plan » s’appliquant particulièrement bien ici – qu’en termes de photographie. La Rue de la honte bénéficie notamment d’un superbe noir et blanc sublimé par la remastérisation. Les scènes de rue, souvent nocturnes, s’accordent parfaitement au clair obscur typique du style de Mizoguchi. Le travail sur les décors est également caractéristique. En artisan du plan, le réalisateur n’a de cesse de jouer avec les lignes architecturales, tant du point de vue du cadre (ou des cadres dans le cadre) que de la lumière. Les extérieurs – la rue – et les alcôves propices aux confidences s’agençant comme dans une maison de poupée. De l’orfèvrerie cinématographique.
Un beau film à redécouvrir.