« Un homme qui passe » : l’amour peut-il être éphémère ?

Chez Dupuis, dans la collection « Aire libre », Denis Lapière et Dany (Daniel Henrotin) s’associent le temps d’un roman graphique. Fermement ancré dans l’air du temps, ce dernier met aux prises une femme moderne, post-Me-Too, et un photographe plus âgé, concevant l’amour comme une expérience fugace et se cramponnant avant tout à sa liberté.

Les premières pages d’Un homme qui passe sont éminemment cinématographiques. Tandis qu’une tempête s’abat sur les îles Chausey et que la mer se déchaîne, un individu s’apprête à mettre un terme à ses jours. Par leur dynamisme et un souci évident du détail, les dessins nous immergent déjà au cœur de l’histoire, dans des vignettes gorgées de mélancolie et de phénomènes météorologiques extrêmes.

un-homme-qui-passe-extrait
Extrait de la bande dessinée « Un homme qui passe », visible sur le site de l’éditeur.

Paul est interrompu dans son geste d’abdication par un signal de détresse envoyé d’un bateau échoué à quelques encablures de là. Il postpose ses adieux au monde et décide de porter secours à une jeune femme qu’il reconnaît presque aussitôt. Il s’agit de Kristen, une « assistante » qu’il a déjà aperçue aux éditions Hocq, auprès desquelles il est redevable depuis trois mois de la maquette de son prochain livre. C’est ainsi que le pedigree de notre héros se voit éventé : Paul est un célèbre photographe, salué pour ses clichés de paysages en grand format. Mais cette fois, c’est « le journal d’une vie d’aventures » qu’il entend publier.

Ces aventures sont intimes et nous mènent à Hanoï, Dubaï, Séoul ou en Guyane. Paul goûte moyennement qu’on le taxe de séducteur, encore moins de « prédateur », mais le fait est qu’il a longtemps multiplié les conquêtes amoureuses, d’un soir ou de plusieurs années, mais immuablement sans engagements. En qualité d’artiste reconnu, il n’a eu aucun mal à entamer des liaisons avec toutes sortes de femmes magnifiques, qui l’ont sincèrement marqué, desquelles il est souvent tombé amoureux, mais dont il se séparait finalement sans se préoccuper de la peine qu’il pouvait leur causer.

Il se trouve que c’est précisément l’objet de la visite de Kristen, intimement liée à l’une de ses anciennes conquêtes. « Votre comportement est complètement égocentrique. Vous vous servez des femmes comme du reste… Vous prenez tout ce qui vous plaît et vous l’abandonnez quand ça ne vous amuse plus, sans vous soucier le moins du monde de ce que vous avez pu abîmer ou détruire ! » Deux visions de l’amour s’opposent ici. L’une repose sur une entente mutuelle : le plaisir partagé, dénué d’attache, charnel et sentimental mais jamais durable ni coercitif. L’autre est plus mature, surdéterminée par une vision idéalisée du couple et le respect que toute femme doit pouvoir revendiquer.

Pendant qu’il s’épanche longuement au sujet de ses relations passées, dont certaines sont immortalisées et tapissent les murs de sa chambre à coucher, Paul n’a pas l’air de se douter de la portée de ses actes, de leurs conséquences sur certaines des femmes qu’il a aimées. « La vie est trop courte pour n’en avoir qu’une », arguera-t-il à celle qui adopte de plus en plus une posture de juge d’instruction. Pourtant, leurs deux conceptions de l’amour sont-elles vraiment et irrémédiablement inconciliables ? Denis Lapière et Dany vont y apporter une réponse nuancée, subtile et pleine d’à-propos. Mais avant cela, dans des planches remarquablement soignées, ils vont se servir de chaque histoire comme d’une parenthèse douce-amère, leur permettant d’ausculter les mœurs, l’hédonisme ou la bisexualité, mais aussi des sujets plus politiques, comme l’orpaillage sauvage ou le bagne guyanais.

Un homme qui passe, Denis Lapière et Dany
Dupuis, mars 2020, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.