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Jason et les argonautes : gloire aux monstres et aux dieux en Blu-ray

Retour sur l’un des grands films de la collection Ray Harryhausen, édité en combo Blu-ray/DVD par Sidonis Calysta, Jason et les argonautes (1963). Après un travail éditorial bancal concernant L’Île mystérieuse, que vaut le coffret dédié à ce grand huit de dieux et de monstres géré par un Harryhausen toujours plus audacieux ?

Synopsis : le père de Jason a été assassiné par Pélias lors de sa conquête de la Thessalie. Quand Jason revient pour réclamer le trône qui lui revient, Pelias, qui n’a pas révélé son identité, l’envoie conquérir la Toison d’Or. S’il lui rapporte, alors Jason pourra confronter Pelias et récupérer son trône. A bord de l’Argos dans lequel embarquent les meilleurs marins et guerriers, il met le cap sur une terre lointaine et dangereuse d’accès. S’il bénéficie de l’aide de certains dieux de l’Olympe, d’autres, par contre, dressent devant lui des créatures et monstres qui défient l’imagination : des squelettes ressuscités, un titan de bronze, des harpies, un hydre à sept machoires accérées.

Sur le devoir de célébration par la critique et la cinéphilie : à chaque jour son idôle

A l’occasion de sa sortie Blu-ray chez Sidonis Calysta dans un conséquent coffret, Jason et les argonautes a reçu nombre d’éloges ici et là par la critique et autres autorités du tribunal de la cinéphilie. On peut d’ailleurs lire sur la quatrième de couverture du boitier ceci : « Scénario et mise en scène sont à l’unisson de cette débauche d’imagination » (Télérama) ; et « Ce péplum est devenu l’archétype du film d’aventures. (…) La mise en scène est parfaite » (Le Monde). À la revision du film d’aventure dirigé par Don Chaffey et surtout Ray Harryhausen à la réalisation de toutes les scènes à effets spéciaux, on remarque que nombre de rédacteurs et autres griffeurs ont sombré dans la magie du compliment à tout va pour cet objet filmique. La gloriole contemporaine qui s’active automatiquement vis-à-vis d’un temps passé ou d’un nom mal connu de retour sous les projecteurs n’a pas manqué de réitérer ses méfaits. Il ne s’agit pas nécessairement de nostalgie, mais force est de constater que les autorités en matière du bon goût cinématographique s’agitent en fonction de la mode du moment, de telle manière que les premiers jugements sur ces mêmes objets pop semblent n’avoir jamais existé. Parce que c’est bon chic bon genre d’aimer tel ou tel élément ou individu à telle ou telle époque. On en parle aux soirées, on cite les deux trois éléments du dossier de presse. Et pendant ce temps là, le passionné réduit au silence par les logorrhées des parvenus de la culture pop, au savoir plus important sur l’objet de la discussion, pense (tout bas ou tout haut) : « Mais… T’as pas fini de te faire briller le cul ? En plus avec un sujet qui m’est cher et que tu saccages par ton devoir de mémoire artificiel ? »

Le devoir de mémoire artificiel, ou le devoir de célébration du jour, concerne autant les adeptes de cinéphilie de l’internet que les autorités critiques qui s’extasient sur une œuvre au moindre événement lié : une sortie Blu-ray ; une ressortie au cinéma d’un « classique » ; la sortie d’un film jamais finalisé par son auteur aujourd’hui terminé par des « gardiens du temple » à bout de notes et autres artefacts… Extase se faisant, l’ensemble est passionné et la lucidité devient le parent pauvre de l’Histoire. Quoique pour certains films, des bonhommes n’oublient pas de mettre au pilori l’œuvre incarnée par un héros trop fumeur, alcoolique, ou raciste en repentir. Et il y a bien sûr une dose de nostalgie. Quoi de mieux pour beaucoup en ce moment que de retrouver son doudou ou un semblant de doudou (concept de Nicolas Bonci) grâce aux rééditions, ressorties vidéo et énièmes remakes et reboots au cinéma ? Le mal enfin présenté, le présent article tentera d’aller au-delà des oeillères, fantasmes et autres points de vue énoncés ci-dessus dans son approche du film consacré par cet écrit : Jason et les argonautes.

Des monstres et des dieux

Jason et les argonautes est-il un grand film d’aventure ? Non. Premièrement, il manque une incarnation à l’aventure humaine de Jason. La platitude de l’acteur Todd Armstrong n’aide pas, tout comme la réalisation des séquences humaines dont la grammaire cinématographique s’avère limitée et répétitive : les échelles de plan se répètent, le champ/contre-champ prend son pied. Des séquences fortes comme l’engagement des grands combattants marins de Jason ou encore la trahison d’Acaste sont malmenées par un traitement expédié, et par les manques d’ampleur et d’émotion nécessaires à de tels moments (l’amusement pour la première, le stress face à un risque de défaite ainsi qu’une dose de mystère pour le deuxième). Quant aux personnages mythologiques, Médée est moins une magicienne – de la magie, où ça ? – qu’un charm et love interest. A noter que l’aspect romantique est basé sur la rencontre mythologique de celle-ci et Jason, duquel elle tomba follement amoureuse. L’affaire se corse avec Hercules, monsieur muscle vieillissant et inconséquent, qui fait payer le prix de sa conception naïve de la hardiesse à l’un de ses camarades. On pourra tout de même remarquer la volonté du personnage de réparer son erreur (il est en cause dans la mort d’un de ses frères d’armes) finalement ridicule lorsque, quelques dizaines de mètres depuis le bateau, sur la plage, on l’entend hurler comme un benêt le nom de l’homme perdu…

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Le combat de Jason contre des squelettes ressuscités ou un sommet d’inventivité et d’imaginaire cinématographiques

Jason et les argonautes fonctionne comme un grand huit : l’humanité nous ennuie dans la platitude des échanges et nous perd dans le suivi de ses enjeux ; puis il y a ces dieux intrigants et joueurs, qui s’amusent de cette aventure humaine et surtout les incroyables créatures déployées au fur et à mesure des étapes du voyage. Tout le récit fonctionne ainsi de façon bipolaire. On doit au deuxième pole le succès du film : ce récit de dieux et monstres. Le long métrage aurait dû s’appeler Zeus & Hera : une histoire de monstres. En effet, le succès du film – tant narratif que technique – se constitue dans l’audace et l’inventivité démesurées de Ray Harryhausen. Au fond, si un élément du récit est bien clair au final, c’est d’avoir assisté à une partie d’échecs entre les dieux d’un Olympe paradisiaque, plongé dans une vapeur céleste et occupé par quelques gadgets dont une table ensorcelée qui, activée par un dieu, s’avère être une fenêtre sur les tribulations humaines. Et puis ils ont d’autres atouts fantastiques : des créatures et décors dangereux qu’ils vont s’amuser à voir s’animer lors du passage des hommes. L’expérience spectatorielle trouve sa force – pour le rédacteur, tout comme le critique Guillaume Méral et l’un des responsables de PopCorn Reborn, Hadrien Joly – dans ce jeu de démiurge permis par le travail d’un autre démiurge : Ray Harryhausen.

Il ne s’agit pas d’écrire ou penser comme ceci : « pour l’époque c’était bien fait« . Non, même en 2019, Harryhausen reste l’un des maîtres des effets spéciaux, de l’animation, et des monstres au cinéma. Regardez la direction des regards humains sur les créatures, hommes miniaturisés et autres éléments à effets spéciaux. Ils sont parfaitement cohérents, loin du Christopher Waltz d’Alita qui ne sait pas où poser ses deux yeux. Observez la finesse de l’homogénéité visuelle du combats avec les squelettes. Ray Harryhausen fut et reste l’un des rares à pouvoir passionner notre foi et éprouver notre suspension d’incrédulité face à la rencontre de l’impossible et du réel. On peut donc répondre à ceux qui se targueraient d’un « aujourd’hui, on fait mieux » ceci : d’une part, ce n’est pas vrai, on arrive à encore à toucher le fond grâce à des maîtrises catastrophiques des nouvelles technologies (coucou Black Panther, 2018). D’autre part, on peut leur rappeler qu’on ne serait pas arrivé à Star Wars (1977), Jurassic Park (1993), Avatar (2009) et autres grands moments de créativité et de réinvention visuelle, technologique et technique sans l’apport pluridisciplinaire de Ray Harryhausen qui lui-même n’en serait pas arrivé à de telles audaces sans le cinéma inventif de Méliès et le King Kong de Cooper & Schoedsack (1933), et surtout le pionnier des effets visuels et de l’animation Willis O’Brien qui fut d’ailleurs le mentor de Harryhausen. De même que nous n’aurions pas eu la délirante Armée des ténèbres d’Evil Dead 3 de Sam Raimi, ou la mémorable scène de momies guerrières réveillées par Imhotep lors du dernier acte de La Momie de Stephen Summers, sans l’inventivité démiurgique de Ray Harryhausen, dont les créatures et formes monstrueuses, souvent réadaptations cinématographiques de figures mythologiques, font partie des pierres fondatrices de l’imaginaire cinématographique.

Ainsi Jason et les argonautes est-il un grand film ? Oui. Mais cet excellent film existe non pas grâce à Jason et son équipage, ç’aurait pu être Ulysse et son odyssée que le constat n’aurait pas changé. Jason et les argonautes n’est pas un grand film d’aventure humaine. En effet, cette grande œuvre existe grâce à ce film catastrophe de dieux jouant avec leurs petites créatures humaines à coup de sortilèges, créatures et autres malices, tout comme Ray Harryhausen s’est amusé à donner vie à ses monstres mythologiques réinventés dans ce grand cosmos personnel qui n’a jamais cessé de l’animer : l’imagination.

Ci-dessous, le score épique de Bernard Herrmann (VertigoCitizen Kane) pour Jason et les argonautes

HD mythologique

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L’édition signée Sidonis Calysta est de bien meilleur facture que celle de L’Île mystérieuse. Le coffret se présente sous forme d’un digibook comprenant le livre de 152 pages sur Ray Harryhausen, l’enchanteur des effets spéciaux signé Marc Toullec. L’ouvrage, à la manière du documentaire Les Chroniques de Harryhausen, retrace chronologiquement la carrière du créateur avec bien plus de détails. Ce qui est logique à la vue du nombre conséquent de sources réunies par Toullec. On en retiendra aussi le caractère nuancé investi par ses citations : on apprend ainsi de Ray Harryhausen qu’il fut déçu de tel effet spécial qu’il n’a pas pu diriger jusqu’au bout sur L’Île mystérieuse ; ses doutes quant à l’accord de Bernard Herrmann pour la composition originale du premier volet de la trilogie Sinbad ; ou encore sa déconvenue lors de la découverte des dinosaures miniatures lors de son arrivée sur Le Monde des animaux d’Irwin Allen (1956). Marc Toullec rend ainsi un formidable hommage à Ray Harryhausen en retranscrivant la complexité de son parcours loin d’être aussi lumineux que les produits de son imaginaire. L’ouvrage est complété par un bonus de taille : le documentaire formidable de Gilles Penso, co-produit par Alexandre Poncet (récemment réunis sur Phil Tippett, Mad Dreams and Monsters), Ray Harryhausen, le titan des effets spéciaux. Ceux qui auraient goûté aux Chroniques de Harryhausen avant ce documentaire remarqueront la reprise d’extraits de la première, ici augmentée par les interviews de grands noms tels que Peter Jackson, Guillermo Del Toro, James Cameron, Tim Burton, Phil Tippett, Dennis Muren… L’occasion pour Gilles Penso de questionner l’héritage de Harryhausen dans le rapport aux effets spéciaux, à l’animation et l’imaginaire dans la pop culture américaine des années 80 puis des années 90 avec l’arrivée des premiers grands pas en avant des effets digitaux. Que signifie Ray Harryhausen aujourd’hui ? Si le documentaire date de 2011, la question et ses réponses sont toujours d’actualité. Notons joyeusement que le documentaire est présenté en HD. Enfin, l’ensemble est complété par un riche entretien avec Michel Eloy, spécialiste du péplum, ainsi que par des spots télévisuels et bandes-annonces d’époque.

Concernant le film, celui-ci se présente dans sa meilleure copie connue à ce jour, loin de la catastrophique édition DVD. Hélas le master américain est loin d’être parfait. Bien sûr, certains plans abimés semblent devoir leur état à l’usure du temps sur le matériau original. Le même qui a été éprouvé par des procédés techniques lors de l’élaboration des effets spéciaux : utilisation de la rétroprojection ; filmage avec cache puis refilmage de la pellicule avec l’élément à intégrer ; etcétéra. Le visionnage pourra être souvent gêné par une alternance – et cela concerne autant des plans à effets que des dialogues ou séquences sans artifices visuels – entre un rendu médiocre, soutenu par une perte monstrueuse de piqué, un grain émoustillé et une colorimétrie malmenée, et une présentation sublime, avec des images détaillées, des couleurs nuancées et un grain d’origine préservé. À ce propos, on peut remarquer une légère différence dans le traitement du grain entre la copie américaine et le même master réapproprié par Sidonis qui semble avoir légèrement lissé celui-ci. Le rendu visuel, dans son ensemble, est très bon malgré ces baisses qualitatives régulières qui ne sont donc pas dues entièrement à la technique et technologie de conception des effets visuels. À propos du master, il est intéressant de pointer le fait qu’il a déjà dix ans au compteur. Certes, un master numérique reste un master numérique, il est fixé. Toutefois, on peut se demander si on ne pourrait pas aujourd’hui trouver un meilleur matériau pour proposer un remaster. En effet, les consciences vis-à-vis de la sauvegarde du patrimoine cinématographique et des remasterisations et ressorties de « classiques » ont évolué. Et il en est de même pour les technologies de scan, restauration, remasterisation et d’édition. On peut donc espérer obtenir un jour une nouvelle édition HD. Toutefois, si la possibilité d’une meilleure copie ne se présente pas, alors contentons-nous de ce résultat plus que satisfaisant. D’ailleurs, notons le formidable rendu sonore de la piste originale stéréo qu’on préférera à celle en 5.1 à l’effet surround porté par la merveilleuse bande-originale de Bernard Herrmann. Concernant la VF, le rendu sonore est, comme sur l’édition de L’Île mystérieuse, plus que correcte. Remasterisée, la plage audio n’est pas écrasée ni vraiment dominée par les dialogues français qui laissent une bonne place aux effets sonores – la bande-originale y compris. Enfin, le DVD de l’édition comprend le nouveau master du film ainsi tous les bonus ou presque puisqu’il lui manque le documentaire de Gilles Penso. Ainsi, Sidonis Calysta nous présente une belle et riche édition de Jason et les argonautes qu’on ne peut que conseiller malgré les quelques remarques ci-dessus.

Bande-annonce – Jason et les argonautes (1963)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES DU COFFRET

104 mn – 16/9 – 1.66 – Couleur restaurée – VO-VF restaurées Stéréo / 5.1 – Sous-titres français – Chapitrage – Etats-Unis – 1963

COMPLÉMENTS

Livre de 152 pages sur Ray Harryhausen par Marc Toullec

Ray Harryhausen, le titan des effets spéciaux, documentaire de Gilles Penso (93 min)

De la mythologie au cinéma, entretien avec Michel Eloy, spécialiste du péplum (35 mn)

2 bandes-annonces d’époque (4 mn 28 s – VOSTFR)

8 spots TV (3 min 08 s – VO)

Sortie le 18 février 2019 – Prix : 29,99 €

Note des lecteurs2 Notes
4.5

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