Critique : Miss Oyu de Kenji Mizoguchi

La rétrospective Mizoguchi, initiée par Capricci depuis le 31 juillet, redonne toute sa splendeur aux classiques du maître et offre le plaisir de la redécouverte au peuple cinéphile. Mais surtout, elle attire notre regard là où il ne serait pas allé et met en lumière des œuvres injustement oubliées, à l’instar du beau et délicat Miss Oyu.

Synopsis : Fin de l’ère Meiji. Lorsque Shinnosuke est présenté à Shizu en vue d’un mariage, il est ébloui par sa sœur Oyū, plus âgée. Bien que celle-ci soit veuve, les conventions l’empêchent toutefois de se marier car elle reste liée à son défunt mari par l’enfant qu’ils ont eu ensemble. Le mariage entre les jeunes gens aura bien lieu, mais Shizu décidera que c’est sa sœur qui profitera des faveurs de Shinnosuke…

Alors qu’il ouvre la décennie la plus prolifique de son auteur, celle des années 50 et des mélodrames somptueux, Miss Oyu a tout du film mineur que l’on pourrait aisément dédaigner. Il convient, pourtant, de ne pas se laisser distraire par son épure et la modestie de son propos, afin de goûter à l’esthétisme anticonformiste du maître Mizoguchi et d’y déceler les clés à l’appréciation globale de son œuvre.

On retrouve, en effet, les constituants essentiels de son cinéma, le souffle de sa mise en scène, la fluidité de ses plans-séquences et la dénonciation de l’oppression dont les femmes sont les principales victimes. L’amour, pour les personnages de Miss Oyu, est constamment entravé par des lois désuètes, par une société devenue inhumaine faute d’avoir su évoluer. Comme dans ses principaux chefs-d’œuvre, Les Contes de la lune vague, Les Amants crucifiés ou La rue de la honte, on rejoint cette vision d’un monde qui ne peut être acceptable qu’à la condition d’être transgressé.

L’adaptation du Coupeur de roseaux, écrit par Junichirô Tanizaki en 1932, offre l’occasion à Kenji Mizoguchi de brosser une nouvelle fois le portrait d’une femme tiraillée entre ses aspirations personnelles – son amour – et les codes de respectabilité inhérents à la société nippone. Les destins de Oyu et Oshizu évoquent effectivement l’impossibilité d’être heureux en ce bas monde : les sentiments, aussi purs soient-ils, ne peuvent rien face à la toute-puissance de la loi. Ils finissent toujours par être reniés, cachés, cadenassés.

Malgré cela, plutôt que de se résigner à être un drame conventionnel, Miss Oyu affiche sa singularité en se réappropriant fort joliment la traditionnelle figure du triangle amoureux : c’est à travers cette transgression formelle que s’écrit le discours critique et politique de Mizoguchi. Le principe retenu est d’ailleurs aussi simple qu’efficace : le triangle va devenir un cercle possédant Oyu en son centre, évoquant ainsi l’idée du piège sociétal qui se referme sur la femme. Ou, pour le dire autrement, d’une oppression qui agit par encerclement.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le piège en question est d’ordre moral, et il impose notamment aux femmes des conditions de veuvage difficiles à tenir. Devenue veuve très tôt, Oyu se doit de rester fidèle à son mari défunt et ne peut plus désormais convoler. Elle est astreinte à une vie d’esthète, ne pouvant quitter le toit des beaux parents tant que l’éducation de son fils est à parfaire. Et c’est bien cette condition de veuvage qui est source de malheurs, puisqu’elle force Oshizu à réaliser un mariage blanc et Shinnosuke à vivre un amour clandestin.

Mais c’est surtout à travers sa vision de la femme que le regard critique de Mizoguchi se fait sentir. Contrairement à Oshizu, Oyu apparaît très vite dans le récit comme celle qui refuse le statut de victime que la société lui réserve. La transgression qu’elle incarne se manifeste par une adaptation nouvelle à son milieu : elle incite sa sœur à réaliser un faux mariage pour ne pas la perdre, tout comme elle guide Shinnosuke pour gagner un “frère”. Alors que la société voulait l’isoler, elle trouve le moyen de s’inventer une famille et, par la même occasion, d’exister à son tour (dans le confucianisme, la primauté est faite à la famille). On notera, par ailleurs, que le portrait qui nous est fait de l’homme n’a rien de très flatteur : décrit comme faible et passif, Shinnosuke subit les événements de la même manière qu’il est écrasé par ses sentiments (voir cette sublime scène où il est tétanisé devant le corps d’Oyu, écartelé entre son désir et sa morale). Une nouvelle fois, chez Mizoguchi, le salut de l’homme passe par la femme, et non par les préceptes trompeurs émanant de la société.

Ainsi, la belle originalité de Miss Oyu sera de faire évoluer le motif du triangle amoureux hors des sérails classiques de la romance, afin de le doter d’une véritable dimension politique : plus que les tourments amoureux, ce sont les codes sociaux et le respect des traditions qui viennent entraver toute promesse de bonheur. C’est-ce que la mise en scène souligne avec élégance, en jouant habilement sur la composition des plans (les voiles, paravents ou buissons seront ainsi autant d’obstacles à franchir pour les protagonistes), la profondeur de champ (horizon bouché, cloisonnement de l’habitat, impression de captivité), ou la direction d’acteurs (théâtralité exacerbée, personnages qui s’opposent sans se faire face). Plus généralement, l’esthétisme mis en place sera toujours porteur de sens, évoquant l’emprise nocive du milieu (remarquable séquence introductive où le cadre naturel semble emprisonner les frêles silhouettes) ou l’impasse existentielle des personnages (paysages mélancoliques, brumeux, etc.).

Comme il le fera un peu plus tard dans Les Contes de la lune vague, Mizoguchi double son propos d’une véritable déclaration d’amour à la pratique artistique. Face à la violence et l’hypocrisie de la société, l’art est une béquille, un bouclier, un refuge. C’est dans l’art de la musique qu’Oyu puise les ressources nécessaires pour assurer sa propre survie, c’est en reprenant des chants traditionnels que Shinnosuke accepte le destin qui est le sien. Si l’art ne fait pas tout, il contribue néanmoins à apporter un peu d’harmonie dans un monde qui en manque cruellement.

Rétrospective Kenji Mizoguchi : bande-annonce

Miss Oyu : fiche technique

Réalisation : Kenji Mizoguchi
Scénario : Yoshikata Yoda d’après le roman de Jun’ichirō Tanizaki : Le Coupeur de roseaux (Ashikari), publié en 1932
Interprètes : Kinuyo Tanaka (Oyū Kayukawa), Nobuko Otowa (Oshizu), Yūji Hori (Shinnosuke Seribashi)
Photographie : Kazuo Miyagawa
Musique : Fumio Hayasaka
Montage : Mitsuzō Myiata
Production : Daiei
Distribution : Capricci
Programmation : Les Bookmakers
Genre : drame
Date de sortie : Japon, 22 juin 1951
Durée : 89 minutes

Date de sortie en version restaurée : 31 juillet 2019 chez Capricci

Japon – 1951

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