Accueil Blog Page 408

L’inspecteur Javert, fin limier et traqueur inflexible

0

Il a été interprété par Charles Vanel, Michel Bouquet, Anthony Perkins, Bernard Blier, John Malkovich ou Charles Laughton. Il est, parmi la foule des personnages des Misérables, un des plus connus et des plus marquants. L’inspecteur Javert fait partie de ces seconds rôles qui font avancer l’action et qui permettent de mieux comprendre le personnage principal.

Victor Hugo, dans la célèbre Préface de Cromwell (décidément plus connue que la pièce de théâtre qu’elle est censée préfacer), soutient la nécessité de créer des personnages antithétiques dans les œuvres littéraires. Selon lui, on n’apprécie vraiment la beauté que lorsqu’elle est confrontée à la laideur, la pureté, à la noirceur, etc.
Selon ce principe, Hugo, dont l’œuvre est souvent très théorique, n’a pas hésité à peupler ses livres de personnages secondaires dont le rôle était de mettre en valeur les protagonistes. Dans son roman phare, Les Misérables, publié en 1862, face à Jean Valjean, il place d’un côté les Thénardier, de l’autre Javert. Les premiers, qui n’apparaissent que dans quelques épisodes du roman, représentent la noirceur morale la plus abjecte. Javert, dont l’ombre plane sur l’ensemble des Misérables, est l’exemple typique de ces seconds rôles sans lesquels le portrait du protagoniste paraîtrait incomplet.

La traque comme obsession
Plusieurs des films adaptés des Misérables commencent par la même scène, pourtant absente du roman : encore au bagne, Valjean est convoqué dans le bureau du surveillant général, qui lui indique qu’il est libéré. Ce surveillant, c’est Javert.
Javert connaît Valjean. Ou, pourrait-on dire, il le connaissait. Il connaissait le Valjean forçat, cet homme condamné à cinq ans de bagne pour avoir volé un pain dans une vitrine, et dont la peine sera portée finalement à dix-neuf ans après plusieurs tentatives d’évasion. Un Valjean que Javert a pu observer de près, dont il a pu mesurer la force titanesque.
Or, Javert a les forçats en horreur. Né en prison d’un père galérien et d’une mère tireuse de cartes, il est constamment en quête de respectabilité, en lutte contre ce milieu qui l’a vu naître. Javert est un homme guidé par la haine, ce qui explique son aveuglement permanent. Mais il s’agit, in fine, d’une haine de lui-même, d’une haine de ses origines et d’une volonté de “se racheter”.
Lorsque, huit ans après la libération de Valjean, Javert est nommé comme policier à Montreuil-sur-Mer, lorsqu’il aperçoit le maire M. Madeleine, il reconnaît intuitivement, inconsciemment, Valjean. Le véritable duel va pouvoir commencer. Javert sera finalement le moteur de l’action des Misérables : c’est lui qui va obliger Valjean à dévoiler son identité et ainsi à quitter Montreuil. Ainsi, Javert va arrêter une personne dans laquelle il a cru reconnaître Valjean et va la poursuivre en justice. Valjean va alors être confronté à un dilemme (rester dans sa position confortable et sa sécurité, ou empêcher un innocent d’être condamné à sa place), à l’issue duquel il montrera sa véritable valeur morale. C’est ainsi que Javert fait avancer l’action du roman tout en faisant progresser le protagoniste.
Pendant le roman, Hugo comparera Javert à un chien policier, un de ces molosses qui pourchassent inlassablement leur proie. De fait, Javert fait un formidable limier, mu par une intuition infaillible et une grande connaissance du milieu criminel. Un de ces policiers instinctifs et tenaces qui ne reculent jamais.

L’opposé de Valjean
On sait que Hugo était animé par ses grandes théories sociales et politiques. Celles-ci sont, bien entendu, à la base des Misérables, comme de n’importe quelle autre œuvre du grand écrivain. Parmi ces théories, il y en a une qui préside à la création du personnage de Jean Valjean : la rédemption. Valjean illustre une idée qui était essentielle dans la philosophie hugolienne, celle d’un homme qui, éclairé par l’éducation et la charité, sortait de la bestialité pour devenir véritablement un être humain. Amateur de symboles forts, ce n’est pas un hasard si le romancier a choisi, parmi les objets responsables de cette conversion de Valjean, des chandeliers, qui portent donc la lumière.
Valjean est donc l’homme qui est passé par le repentir, celui qui a définitivement tourné le dos à son passé.
Face à lui, Javert représente l’exact opposé. Le policier, qui l’on qualifierait de nos jours de “psychorigide”, est intimement convaincu que les hommes ne changent jamais. Criminel un jour, criminel toujours. C’est en vertu de cela qu’il poursuivra inlassablement Valjean, qui, à ses yeux, restera à jamais le bagnard bestial.
Une fois de plus, les comparaisons animales ont de l’importance. Nous l’avons déjà dit, Javert est sans cesse comparé à un animal. Alors que Valjean est devenu un être humain par sa pratique de la charité et de l’amour christique, Javert est resté dans le domaine de la bestialité. D’ailleurs, Javert n’a même pas de prénom, ce qui fait de lui un être pas vraiment humain.
La construction de l’action va renforcer encore le parallèle entre les deux personnages en un terrible jeu de miroir. Au début du roman, Valjean va passer par une “tempête sous un crâne”, un moment qui aboutira à la transformation morale et psychologique du personnage. Javert connaîtra aussi cela, mais à la fin de l’action, lorsqu’il comprendra que toute l’idéologie sur laquelle il avait basé sa vie était fausse. Cette seconde “tempête sous un crâne” sapera complètement les fondements trop rigides du personnage, qui ne s’en remettra pas. Valjean s’en était sorti par le haut, s’élevant progressivement aussi bien dans la spiritualité que dans la société. Javert s’effondrera, et cette chute est, elle aussi, montrée symboliquement par son suicide.

Javert est l’exemple du personnage secondaire indispensable : non seulement il pousse le protagoniste à agir et à se dévoiler, mais aussi il agit comme un miroir, par effet de contraste.

Les Misérables, de Raymond Bernard (1934) : bande annonce

Maya : Mia Hansen-Love et le féminin au cinéma

Note des lecteurs0 Note
4.5

Avec Maya, sorti en 2018, Mia Hansen-Love partage de nouveau avec nous la destinée d’une jeune fille, mais sans en faire cette fois son héroïne principale. Sans être la « femme de l’ombre » de son héros, elle est un personnage à la fois indépendant et intimement lié au parcours de Gabriel. Un film solaire, malgré un sujet lourd de conséquences.

Portrait d’un jeune homme en feu

De feu, il sera question plusieurs fois dans le film : le feu qui n’anime plus la relation entre Gabriel et Naomi qui tente pourtant de raviver les flammes d’un amour terminé, le feu qui va naître progressivement entre Gabriel et Maya et qu’il tentera en vain d’éteindre ou encore le feu qui ravagera peu à peu une maison tant chérie. Et puis surtout Gabriel exerce son métier au front, sous le feu des balles ou des bombes parfois. Le film commence sur son corps nu, banal, qui se lave. Il retire peu à peu les oripeaux qui vont le faire retourner à la civilisation. Déjà, son visage barbu change du tout au tout quand il se rase. Plus tard, on le retrouve sur le tarmac d’un aéroport sous le feu des projecteurs. En quelques images simples, Mia Hansen-Love film le retour de deux ex-otages en Syrie. Ils sont fêtés en héros, mais comme bien souvent, il faut se reconstruire avec le traumatisme. Très vite cependant on comprend que l’enjeu de Mia Hansen-Love est ailleurs : il ne sera pas question de traumatisme mais uniquement de chemin à construire. D’ailleurs, son personnage le dit clairement, il ne veut pas être une victime, être bloqué dans ce statut. Il décide donc très vite, et la réalisatrice aussi par la même occasion, de quitter Paris pour l’Inde. Le chapitre du retour au pays est assez vite achevé. Pour Gabriel, la vie n’est pas finie, figée. L’objectif en sourdine est de repartir en reportage bien entendu, mais avant il y a une phase bien particulière qui s’ouvre à lui.

« Plus on monte, plus on va vers la légèreté, le féminin »

Alors qu’il débarque en Inde, Gabriel regarde le pays avec des yeux neufs, mais pas d’angélisme ou de tourisme. L’Inde que filme Mia Hansen-Love est l’occasion d’un voyage dans de beaux paysages, mais c’est aussi un discours sur la corruption. Il n’est pas question d’aller dans des temples ou, pour le personnage principal, de trouver une spiritualité clichée, on n’est dans Un + Une. L’intérêt pour Gabriel est de retrouver une part de son enfance, il a vécu en Inde jusqu’à ses 7 ans, et de se réconcilier avec cette part. Mais surtout, il est question pour lui d’explorer cette part et au-delà d’elle, de la dépasser, pour construire une nouvelle histoire. La lenteur, la douceur et la pudeur sont encore une fois les marques de fabrique de la réalisatrice, on voit donc très souvent les personnages marcher ou encore se déplacer à vélo, en scooter. La mise en route du corps, sa déambulation dans l’espace de la ville, dans des sites magnifiques ou face à de beaux paysages, est la forme de liberté la plus pure, la plus simple et souvent la plus difficile à abandonner, que Mia Hanse-Love développe depuis toujours. Elle dit tout simplement qu’il n’y a pas le choix, pour se reconstruire, il faut avancer.

Les premiers, les derniers 

En mettant en présence de Gabriel, la jeune Maya, Mia Hansen-Love lui donne l’occasion de rencontrer la beauté, la douceur et l’avenir tout à la fois. Maya donne son titre au film, c’est un personnage totalement indépendant avec ses propres désirs : ne pas renoncer aux rêves que l’on s’est forgés, avancer et bâtir dans le respect si possible de l’Inde telle qu’elle la connaît. Toute la subtilité du film est d’en faire un personnage secondaire et pourtant essentiel, capital même. Un personnage qui révèle autant la beauté de Gabriel que sa lâcheté, ou plutôt sa dureté. Mais Maya ne flanche pas, elle se montre digne. Ce n’est qu’une jeune fille mais déjà sûre de ce qu’elle ne veut pas être, à l’image de Mariem dans Bande de filles. Ainsi, Mia Hansen-Love fait dire à un personnage un peu le leitmotiv de son film, de son oeuvre « plus on monte, plus on va vers la légèreté, le féminin » dit Maya lorsqu’elle fait visiter à Gabriel les ruines d’un temple. La société telle qu’elle est vue par Mia Hansen-Love est faite de la force, de la fragilité, de la légèreté, tout est inextricablement lié, ici pour faire tenir un bâtiment symboliquement, mais aussi pour représenter la vie plus largement.

Quand une voix s’élève …

Au final, Gabriel poursuit son parcours, dessine des lignes étroites entre lui et le monde qu’il a un temps quitté sans le vouloir, mais pour mieux le retrouver. Tout cela est baigné par une douce lumière, une latence, quelque chose qui laisse entrer le temps, la liberté d’observer, celui nécessaire pour dresser un portrait. Maya et Gabriel ne sont que deux lignes qui s’entrecroisent à un moment donné, s’observent, sans se juger. Au final, Maya est le fil qui va relier Gabriel plus solidement au monde et il y demeurera sur le pied de guerre, incapable de se poser vraiment, prêt à repartir… Dans cette belle partition, Mia Hansen-Love fait de nouveau confiance à Roman Kolinka (déjà présent aux côtés d’Isabelle Huppert dans L’Avenir, mais aussi dans Eden) dont elle décrit « une forme de pudeur, son charisme, sa dureté », mais aussi à la lumineuse et étonnante Aarshi Banerjee (qu’elle décrit, elle comme « lumineuse, simple, profonde » et dont la « manière d’être au monde » a inspiré l’écriture du scénario) qui complète parfaitement la prestation rapide mais marquante de Judith Chelma (Naomi) au début du film dont la voix s’élevant, et qui faisait frémir Gabriel, nous hante longtemps, à l’image d’un autre chant de femmes autour d’un feu.

Maya : Bande annonce

Maya : Fiche Technique

Synopsis : Décembre 2012, après quatre mois de captivité en Syrie, deux journalistes français sont libérés, dont Gabriel, trentenaire.
Après une journée passée entre interrogatoires et examens, Gabriel peut revoir ses proches : son père, son ex-petite amie, Naomi. Sa mère, elle, vit en Inde, où Gabriel a grandi. Mais elle a coupé les ponts.
Quelques semaines plus tard, voulant rompre avec sa vie d’avant, Gabriel décide de partir à Goa. Il s’installe dans la maison de son enfance et fait la connaissance de Maya, une jeune indienne.

Réalisation : Mia Hansen-Love
Scénario : Mia Hansen-Love
Interprètes : Roman Kolinka, Aarshi Banerjee, Alex Descas, Judith Chelma
Photographie : Hélène Louvart
Montage : Marion Monnier
Producteurs : Philippe Martin, David Thion, Gerhard Meixner, Roman Paul, Olivier Père, Sandrine Dumas, Déborah Benattar
Sociétés de production :  Les films Pélléas, Razor Films, Arte France Cinéma
Distributeur : Les films du Losange
Date de sortie : 19 décembre 2018
Genre : Drame
Durée : 105 minutes

France – Allemagne – 2018

Portrait de Mia Hansen-Løve, réalisatrice

Mia Hansen-Løve, dans ses trois premiers films, avait filmé des jeunes filles qui grandissent, frêles et fortes à la fois. Elles étaient toujours baignées d’une douce lumière et entourées de la force du fleuve Loire. Avec Eden, la voilà qui opérait une franche rupture dans sa filmographie. Une page se tournait. Ont suivi des films plus propres à son premier mouvement : L’Avenir et Maya (2018) actuellement diffusé sur Canal+. L’occasion d’un portrait de la réalisatrice en douce mélancolique qui se tourne résolument vers l’avenir.

Cinéma et philosophie

Chaque fois, une image revient comme un leitmotiv des trois premiers films de Mia Hansen-Løve, 39 ans, réalisatrice, actrice, et un temps critique de cinéma : le départ ou le commencement. Bref, c’est toujours un ailleurs qui s’ouvre en clôture des films de cette jeune femme au visage doux et pâle mais au regard plein de force. On voit donc des jeunes filles quitter la jeunesse pour s’écrire autrement, grandir en somme. La réalisatrice a grandi, elle aussi, avec le cinéma, d’Olivier Assayas pour lequel elle fut actrice, aux Cahiers du cinéma pour lesquels elle a écrit des critiques pendant près de 3 ans (de 2003 à 2005). D’ailleurs, elle a consacré un film au cinéma, Le père de mes enfants, à l’amour que lui porte ceux qui le fabriquent, même quand il s’agit avant tout d’argent. Elle y dressait le portrait de Grégoire Canvel, qui n’est pas sans rappeler Humbert Balsan, producteur de cinéma qui s’est suicidé et a beaucoup marqué la réalisatrice dans sa vie comme dans son œuvre. Mais, surtout, la jeune femme a été élevée entourée de philosophie, ses parents enseignent tous deux cette discipline. Elle a transformé cette héritage en parlant d’avenir et de pardon dans presque tous ses films, dont le premier Tout est pardonné, sur les retrouvailles entre un père et une fille alors adolescente. Pardonner au père, à l’homme, s’en émanciper aussi, c’est tout le sens du travail, pour ses trois premiers films, de la réalisatrice. Le père de mes enfants, son deuxième film, voyait se détacher la figure de la plus grande fille, s’attachant à déconstruire, sans haine, l’image de héros laissée par son père pendant la première moitié du film. Quant à Un amour de jeunesse, s’il célébrait avant tout la naissance du sentiment, la douleur de la perte, il donnait aussi à entendre ce qui doit être pour les femmes de Mia Hansen-Løve : l’émancipation. « Ne fais pas tout reposer sur moi », lancera à Camille l’amoureux presque déjà perdu.

Des récits d’apprentissage

Devenir. Dans les récits d’apprentissage qu’écrit Mia Hansen-Løve, c’est toujours l’enjeu. Si la famille est un ancrage, il faut aussi s’en émanciper, la pardonner de notre enfance puis l’étouffer, toujours sans violence, avec une économie de dialogues souvent bluffante. Toutes les jeunes filles de ses films débutent au cinéma (Victoire Rousseau, Alice de Lencquesaing, Lola Créton). Ces actrices ont à la fois la voix douce et fluette, le visage fin et une grâce certaine, celle de la timidité, de la douceur éclatante. Les personnages de jeunes filles achèvent leur cheminement, l’été, dans des sentiers, au gré d’une promenade qui, enfin, se fait seule, sans nulle besoin d’être tenue par la main. Elles passent de l’enfance à la vitalité de la jeunesse comme dans un souffle avant d’aller doucement vers l’âge adulte par la force de leurs émotions. Mais d’où sortent les héroïnes de Mia Hansen-Love ? Où va-t-elle chercher ces jeunes fleurs perdues, mélancoliques et douces qui s’essayent à la vie et à l’amour ? Peut-être dans son propre parcours, sur son visage à elle en tout cas, si semblable dans sa force et sa douceur à celui des héroïnes romantiques qu’elle peint. Sa famille est source d’inspiration, sa propre jeunesse, et la destruction de celle-ci. Car si elles ne se rebellent pas à coup de cheveux noirs, de piercing, de folies, de sorties en douce, et d’alcool ou autres substances, bref, si elles ne sont pas les adolescentes caricaturales parfois aperçues derrière certaines caméras, elles n’en sont pas moins des jeunes filles qui cherchent autre chose. Leur révolte à elles est presque sourde, c’est un changement intérieur, un bouleversement chargé d’émotions que la lumière vient apaiser. Leurs larmes sont des œuvres d’art, leurs sourires aussi et le dernier regard qu’elles nous lancent avant d’arpenter un demain qu’on ne verra pas est plein d’une mélancolie dépossédée par l’élan d’avenir qui parcourt ces femmes en devenir. Parce que Mia Hansen-Love l’a bien compris, « la jeunesse est un art » comme le disait si bien Oscar Wilde.

A 33 ans, Mia Hansen-Løve sortait son 4e film Eden, si le nom est doux, promesse d’un moment suspendu, il est marqué par une impression de rupture tant dans le récit que dans la forme. Cette chronique de la « french touch », faisait résonner une musique plus assourdissante que les plans muets de ses premiers films. Et le personnage, un garçon, aura 20 ans de vie résumés en 2h11, de quoi chambouler les jeunes filles d’autrefois. De la douceur mélancolique de la Loire, Mia Hansen-Løve se tourne vers la fièvre des années 90, électriques. Si la fièvre n’est pas dans le film, qui s’intéresse à un microcosme parisien, elle est visible dans les corps de la génération que filme la réalisatrice dans Eden. Ce microcosme parisien, Mia Hansen-Love le connaît bien puisque, si de rupture il est question, la jeune femme reste auprès des siens en filmant le parcours de son frère Sven (rebaptisé Paul). Là encore le héros est tendre et pâle, mais aussi plein d’une envie, d’un désir, il est curieux. S’il y a peu de dialogues, que la lenteur prime, Mia Hansen-Løve ne filme pourtant pas une jeunesse qui s’ennuie à l’image d’une Sofia Coppola. C’est autre chose. Il n’y a clairement pas de pessimisme chez Mia Hansen-Love, juste la volonté de filmer « la fin de la jeunesse »*. Pourtant, cette dernière reste assez marquée par l’image de la perte, de la douleur. Mais avec Eden, elle passe à autre chose, clairement, car si la solitude est encore présente, tenace, la multitude l’emporte. « Ce film était aussi l’occasion de filmer une chose nouvelle pour moi : une bande. Le film s’est vraiment incarné dans ce défi-là, de créer une dynamique collective, dans l’improvisation, dans l’humour, et de penser ainsi le choix des comédiens et l’ambiance en termes de groupe »*. Et les filles dans tout ça ? « L’équilibre s’est trouvé avec les personnages féminins qui campent la succession des petites amies, comme une ronde, pour lesquelles il fallait des personnes plus identifiables (Pauline Etienne, Greta Gerwig, Laura Smet, Golshifteh Farahani) afin qu’elles impriment, en se chassant l’une l’autre, comme une traînée de leur présence »*. Voilà donc le secret de Mia Hansen-Løve, imprimer le cinéma, de son allure à ses films, d’une petite étincelle de présence inoubliable qui se lit sur les visages de chacun de ses acteurs, dans ses lumières, dans sa profonde douceur.

L’Avenir ?

En 2016, sortait L’Avenir. Encore une rupture ? Oui et non à la fois. Le film est l’occasion du portrait d’une professeure de philosophie (comme sa mère). La famille, toujours. UN visage identifiable, connu est venu la rejoindre : Isabelle Huppert. « C’est le portrait d’une femme, tout simplement »**, déclare la réalisatrice à propos du film. Et à la question « est-ce que ce sera différent de filmer maintenant une période de la vie que vous n’avez pas encore vécue? » (le personnage a 57 ans), elle répond : « Oui. Je suis effrayée par ce film. Je pense que c’est une question difficile pour moi. Le film n’est pas sombre, (…) mais pour être honnête, voir combien il est difficile d’être une femme à cet âge et d’être seule me fait vraiment peur. Après cela, je veux revenir à la jeunesse ! Je sens que je dois m’éloigner de ce que je connais, de moi et me débarrasser d’elle [la jeunesse] pour pouvoir revenir en arrière ensuite ». La jeunesse n’est donc pas perdue pour Mia qui se résume comme un vent de fraîcheur apaisé qui souffle sur le cinéma français. Et c’est ce qu’elle a prouvé avec son dernier film en date, Maya, sorti fin 2018, un récit aussi sombre que lumineux dans une Inde jamais clichée. Maya n’est pas l’héroïne du film mais elle est la présence, la rencontre qui va faire renaître le personnage principal, meurtri par une condition d’otage de laquelle il doit désormais s’extraire après sa libération. Lui qui refuse de se murer dans une position de victime va construire un long chemin aussi bien sur les traces de son enfance que de son avenir. Avec ce film, Mia Hansen-Love continue de tirer le fil rouge de sa mélancolie, de sa douceur et de donner aux êtres humains qu’elle décrit, les capacités pour se construire, se reconstruire, sans violence, sans vengeance, avec au cœur la certitude d’être sur le bon chemin, même sinueux.

*Voir le très bel entretien de la réalisatrice dans Libération Next : Mia Hansen-Løve: «Le mot eden symbolise ces années»

** Interview, en anglais, dans Indiewire Interview: Mia Hansen-Løve Talks ‘Eden,’ Daft Punk, French Disco & Her Next Film ‘The Future’

Le conte de la princesse Kaguya, d’Isao Takahata

Dans l’univers Ghibli, Isao Takahata occupe une place particulière. En effet, il n’est pas dessinateur mais réalisateur. Peu de continuité graphique donc entre des œuvres aussi différentes que Le Tombeau des Lucioles et Le Conte de la princesse Kaguya qui nous intéresse ici. L’émotion en revanche est toujours au rendez-vous.

Un conte millénaire

En adaptant Le Conte du coupeur de bambous, Isao Takahata raconte une histoire à portée universelle, celle d’une enfant au destin royal adoptée par un couple de paysans. Mais le cadre général de l’histoire est bien celui de la culture japonaise. Un imaginaire collectif fait de bambouseraies et de cerisiers en fleurs, de chambres cloisonnées et de jardins intérieurs, de rapports de filiation et de code de l’honneur. Un Japon que des œuvres littéraires ou cinématographiques (on pense à Ozu ou Imamura) nous avaient rendu familier et que le film d’Isao Takahata met en scène avec finesse et légèreté.

Dessin et musique au service de l’émotion

Les choix de l’aquarelle et de l’esquisse participent de cette harmonie. Un style très épuré à la fois classique et  audacieux. Lorsque la princesse s’enfuit à travers la campagne, cette scène charnière dans le récit est traitée avec un dessin pour le moins énergique. De même, là où les traits des personnages secondaires sont pour la plupart simplement esquissés, le traitement graphique de la Princesse semble plus sophistiqué, lui conférant une personnalité plus affirmée. La musique de Joe Hishaishi contribue grandement à la poésie du film comme les scènes où la princesse égrène des notes nostalgiques sur son koto, ou encore la procession des êtres célestes qui génère une émotion d’autant plus forte qu’elle s’inscrit dans un récit tout en pudeur et retenue.

La poupée qui dit non

Mais surtout, quelle belle héroïne que cette Princesse Kaguya. Irréductible à toute forme d’embrigadement, rétive aux tentatives de séduction des hommes. Une petite qui obéit quoi qu’il lui en coûte à ses parents, rentre dans le rang qu’on lui assigne mais sans jamais oublier les instants de bonheur bucoliques de son enfance. Il y a de la fidélité mais aussi de la résistance chez cette jeune fille qui envoie balader ses prétendants, préférant son modeste métier à tisser aux offres de l’empereur. On pense à Pénélope ou Shéhérazade, autres incarnation féminine de la résilience. Une princesse libertaire, qui tient du bambou qui l’a vu naître sa capacité à résister, et de la lune vagabonde son désir d’indépendance absolue.

Bande annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=ctdEB6tTbL8

Fiche technique :

  • Titre original : かぐや姫の物語 (Kaguya-hime no monogatari)
  • Titre français : Le Conte de la princesse Kaguya
  • Réalisation : Isao Takahata
  • Scénario : Isao Takahata et Rito Sakagushi d’après Kaguya-hime de Murasaki Shikibu
  • Musique : Joe Hisaishi
  • Production : Yoshiaki Nishimura, Toshio Suzuki et Seiichiro Ujiie
  • Sociétés de production : studio Ghibli, Walt Disney Studios Entertainment et Dentsu
  • Société de distribution : Toho
  • Budget : 5 milliards ¥ (soit environ 49,3 millions $)
  • Pays d’origine : Japon
  • Langue originale : japonais
  • Format : couleurs
  • Genre : Animation, fantastique, historique
  • Durée : 137 minutes
  • Dates de sortie :
    • Japon : 23 novembre 2013
    • France : 25 juin 2014
    • Portugal : 9 avril 2015
    • Brésil : 16 juillet 2015
  • Dates de sortie DVD :
    • États-Unis et Canada : 17 février 2015
Note des lecteurs0 Note
4.5

Les personnages secondaires dans les films de Hayao Miyazaki

0

Les héroïnes de Hayao Miyazaki ne sont jamais seules. Fortes, impétueuses, modernes, mais aussi bien accompagnées par une ribambelle de personnages secondaires hauts en couleur et dont nous nous proposons, dans le cadre de notre cycle, de tracer le contour des principaux archétypes.

D’abord, il s’agit de définir à partir de quels critères peut-on parler de personnage secondaire dans les films de Miyazaki. Car son œuvre peut se diviser en deux catégories : les héroïnes réellement « principales », et celles qui partagent le devant de l’affiche avec un alter ego (souvent masculin). Dans la seconde catégorie, on retiendra les couples Mononoké-Ashitaka (Princesse Mononoké), Shiita-Pazu (Le Château dans le ciel), Ponyo-Sosuke (Ponyo sur la falaise), Fio-Porco (Porco Rosso), Mei-Satsuki (Mon voisin Totoro), et enfin les deux acolytes Edgar et Jigen (Le Château de Cagliostro). Pour ces cas précis, difficile de parler de personnage principal et de personnage secondaire, tant les deux sont à chaque fois au centre de la même aventure et voient leurs destins intimement liés à l’écran. Ces binômes, bien que passionnants, ne sont pas l’objet de la présente réflexion. Même chose pour les antagonistes, qui mériteraient un livre tout entier à leur sujet.

Pour la première catégorie, par contre, l’un des deux personnages semble toujours plus en retrait par rapport au protagoniste : Chihiro croisera la route de l’énigmatique Haku (La Voyage de Chihiro), qui sera son guide dans un monde fantastique parfois hostile, et aux règles nouvelles. Même chose pour Sophie, recueillie à bord du Château ambulant de l’excentrique et imprévisible Hauru, esprit libre qui donnera, par ses errements, un nouveau but à la vie de l’héroïne – s’occuper des siens et nouer de nouveaux liens familiaux. Kiki trouvera en Tombo (Kiki la petite sorcière) une occasion de se sociabiliser, de rire et de goûter aux aventures imprudentes de l’amitié. Jirô, héros autobiographique – ou presque – de Miyazaki, vivra avec la délicate Naoko (Le Vent se lève) une histoire d’amour prise par les vents d’un destin capable de réunir comme de séparer ; elle sera sa raison d’être, de travailler, et même de vivre. Enfin, le cas de Nausicaä de la vallée du vent est inédit, puisque l’héroïne éponyme est la seule à braver les obstacles en relative solitaire.

La transition est toute trouvée, puisque Nausicaä n’est évidemment pas seule : elle est accompagnée, comme la plupart des héroïnes « miyazakiennes », d’un fidèle familier. Ceux-ci, à l’image du petit renard de feu Teto, jouent un rôle déterminant dans l’écriture des protagonistes. Ils partagent parfois un lien de profonde amitié : c’est le cas de Kiki avec son chat noir Jiji, compagnon indispensable à toute sorcière, qui sera son principal interlocuteur à chaque fois que la jeune fille se sentira isolée, déprimée, et avec qui la communication fera l’objet d’un réel ressort dramatique. C’est aussi le cas de Calcifer, vis-à-vis de Hauru puis de Sophie : non pas un animal, mais un petit être de feu chargé de maintenir le château ambulant sur ses pattes, symbole du cœur de la structure et de Hauru lui-même. Tout comme Jiji, Calcifer n’est pas avare en mots…

D’autres animaux sont plus discrets, mais pas moins importants. On pense à Yakkuru, la monture d’Ashitakka qui le portera partout, en toute circonstance, jusqu’à être grièvement blessée. Sans oublier les personnages humains transformés en familiers par sortilège, et qui seront garants de la tonalité comique de nombreuses séquences : le bébé de Yubbaba changé en petit hamster, soutenu par les battements d’ailes frénétiques d’une petite mouche autrefois l’oiseau de proie de la sorcière ; le chien longiligne suivant Sophie partout, que l’on suppose être contrôlé par Hauru ; Navet, le serviable épouvantail, cachant derrière son sourire un beau prince emprisonné d’un maléfice ; les petits « totoros », versions miniatures, malicieuses et craintives du gros Totoro que Mei découvrira bientôt au creux d’une clairière secrète. Et bien d’autres encore…

Autour de ces noyaux de personnages plus ou moins réunis tout au long des films, gravite une foultitude d’autres rôles plus mineurs mais toujours savoureux, qui font le charme des films du maître japonais. Les parents sont bien souvent les grands absents : la mère de Sophie ne transpire pas l’amabilité et ne s’inquiète pas de sa fugue ; ceux de Chihiro ne semblent pas très raisonnables et sont rapidement changés en cochons ; ceux de Kiki, bien qu’adorables, la laissent volontiers partir seule à l’aventure ; la mère de Mei et Satsuki est recluse à l’hôpital, quand son père, lunaire, est très occupé à retaper la nouvelle maison ; etc., etc. Les figures parentales de substitution sont donc légion : Sophie en devient une elle-même, la vieille voisine veille sur Mei et Satsuki, Porco endosse un rôle paternel vis-à-vis de Fio, les deux boulangers deviennent les nouveaux parents de Kiki, les loups élèvent et adoptent Mononoké ainsi qu’Ashitaka, Zeniba s’improvise grand-mère de Chihiro quand celle-ci fuit la cité de Yubaba, la cheffe des bandits à la recherche du trésor de Laputa se découvre une nouvelle fibre maternelle pour Shiita et Pazu. Enfin, le « méchant sorcier » à la recherche de Ponyo n’est ni plus ni moins qu’un père à la recherche de sa progéniture. L’émancipation, le passage à l’âge adulte sont des thèmes centraux du cinéma de Miyazaki, et de telles initiations demandent de se séparer des véritables liens parentaux pour accomplir son destin et trouver, forcément, au fil de ses aventures, de nouvelles figures tutélaires, plus libres.

Bien des archétypes sont encore récurrents chez Miyazaki, comme la figure du vieux sage (Le Voyage de Chihiro, Le Château dans le ciel, Mon voisin Totoro), de la rivale féminine (Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro), des hors-la-loi souvent hilarants et attachants (Porco Rosso, Le Château dans le ciel), de l’autorité institutionnelle (Le Château ambulant, Le Vent se lève, Nausicaä), et bien sûr de tout un tas d’entités magiques, d’esprits, comme les noiraudes grouillant dans le grenier (Mon voisin Totoro) ou dans les fourneaux (Le Voyage de Chihiro), les esprits sylvains (Princesse Mononoké), les robots jardiniers ou guerriers (Le Château dans le ciel), les animaux sacrés (Princesse Mononoké, Nausicaä)… Et bien d’autres encore…

Avec le cinéma de Hayao Miyazaki, et en particulier à travers les relations qu’il tisse entre ses innombrables personnages, il y a de quoi rêver, se faire des amis, se sentir protégé; être guidé, apprendre de l’autre, respecter des principes et des valeurs ; et puis s’amuser, rire, pleurer, aimer, s’encourager, se sauver la vie, ou se dire au revoir. En s’enlaçant beaucoup, et en pleurant parfois.

Trois classiques d’André Téchiné en DVD et Blu-ray chez Carlotta

André Téchiné est devenu un des cinéastes français majeurs actuellement. Des films comme Hôtel des Amériques, Ma Saison préférée ou Les Roseaux Sauvages sont entrés parmi les classiques du 7ème art hexagonal, et le réalisateur a donné quelques uns de leurs meilleurs rôles à des interprètes comme Patrick Dewaere, Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Daniel Auteuil ou Michel Blanc. C’est donc toujours avec plaisir que l’on peut se replonger dans les films de ce chroniqueur hors pair des passions humaines.

Les éditions Carlotta nous proposent donc de retrouver, en DVD et Blu-ray, trois films de Téchiné, datant des années 70 et 80.

Souvenirs d’en France
Deux de ces films nous propulsent dans le Sud-Ouest dont le cinéaste est originaire (mais en le filmant de deux façons très différentes, tirant des partis très variés des décors proposés par la région). Ces deux films étant moins connus dans l’œuvre du cinéaste, ils n’en sont que plus intéressants.
D’abord, nous avons Souvenirs d’en France, qui est souvent considéré comme le véritable début de la carrière d’André Téchiné. Le cinéaste y reprend un thème majeur du 7ème art français (et aussi de sa littérature), le portrait, sur plusieurs générations, d’une famille de la bourgeoisie de province. Souvenirs d’en France déroule son récit autour du personnage de Berthe, une blanchisseuse qui va réussir à entrer dans la famille et à s’y imposer. Le film est construit comme une suite de scènes séparées par de longues ellipses, une construction savante qui permet de mettre en évidence à la fois l’évolution (de la famille comme institution et des personnages comme individus) et de la persistance de certains schémas sociaux.
Cet équilibre entre l’ancien et le moderne, le conservatisme et l’innovation, va sous-tendre tout le film, aussi bien sur le fond que sur la forme. Le film de Téchiné fait appel à Jean Renoir (impossible de ne pas penser à La Règle du Jeu) ou Marcel Pagnol (la présence d’Orane Demazis rappelant inexorablement Fanny) et, tout en respectant une narration d’apparence classique, le cinéaste emploie quelques innovations (dans la bande-son ou le brouillage temporel, par exemple). Il en sort un grand film, injustement méconnu et que Carlotta nous propose heureusement de voir ou revoir.

Caractéristiques DVD :
PAL
Encodage MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Audiodescription Dolby Digital 2.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 1.66 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée : 91 minutes
Caractéristiques Blu-ray :
PAL
Encodage AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Audiodescription Dolby Digital 2.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 1.66 respecté
Couleurs
Durée : 95 minutes
Compléments de programme :
Bande-annonce
Fantaisie et maîtrise (entretien avec André Téchiné) : 24 minutes

Souvenirs d’en France : bande annonce

Le Lieu du Crime
Sorti en 1986, Le Lieu du crime est un autre film méconnu que Téchiné a tourné dans son Sud-Ouest natal. Ici, l’impression est très différente, et même si l’action se déroule dans une famille de la bonne bourgeoisie provinciale, le film prend un chemin autre que Souvenirs d’en France. Déjà par l’exploitation du décor naturel : Le Lieu du crime nous offre de nombreux et longs plans sur une nature paradisiaque. Plongée dans une lumière souvent ocre, cette nature fournit un écrin à l’action, mais surtout elle se pose en contraste avec le drame qui se joue à l’écran et instaure une distanciation bienfaitrice qui évite au film de sombrer dans le mélo.
C’est dans ce Sud-Ouest idéalisé que nous rencontrons Thomas, un adolescent, « fils de famille » de la bourgeoisie de province, éduqué dans l’enseignement catholique, comme il se doit, et préparant sa communion. Sauf que Thomas n’en veut pas, de toute cette éducation, de ce monde trop guindé, de ce costume qui le gratte. Alors il envoie tout balader, il parvient à se faire exclure de son collège, il ment tout le temps et déclare vouloir poser une bombe dans son école. Des paroles et des actes qui sont autant de signaux révélant un malaise.
Aussi, lorsque Thomas rencontre des évadés en cavale, il y voit sans aucun doute l’occasion de franchir encore des limites, de s’élever un peu plus contre ce milieu honni. Ce sera le déclencheur vers une atomisation de la famille…
Écrit par Téchiné, Pascal Bonitzer et Olivier Assayas, Le Lieu du Crime est un très beau film. La réalisation instaure une sorte de distanciation entre les faits, les personnages et les spectateurs, ce qui permet à Téchiné d’étudier des caractères sans sombrer dans le pathos. La violence du propos est atténuée par le regard pudique et scrutateur du cinéaste. L’interprétation est exceptionnelle, avec un casting de très haut vol : Catherine Deneuve, Danielle Darrieux et l’excellent et regretté Victor Lanoux.

Caractéristiques DVD :
PAL
Encodage MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 2.35 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée : 88 minutes
Caractéristiques Blu-ray :
1080/23.98p
Encodage AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 2.35 respecté
Couleurs
Durée : 91 minutes
Compléments de programme :
Bande-annonce
Souvenirs d’enfance (entretien avec André Téchiné) : 24 minutes

Le Lieu du Crime : bande annonce

Rendez-vous
Le troisième film apporte un changement de décor et d’ambiance. Il s’agit d’un des films les plus célèbres d’André Téchiné, sorti juste avant Le Lieu du Crime, et qui connut un grand succès critique et public : Rendez-vous. Le générique qui ouvre le film se déroule dans un train qui va vers Paris. Dans le train se trouve (du moins le devine-t-on) Nina, jeune femme qui vient à la capitale tenter sa chance dans le milieu du théâtre. A vrai dire, pour le moment, elle stagne dans une petite apparition dans un vaudeville, qui lui permet de réciter ses deux ou trois répliques.
Mais Nina est surtout une superbe jeune femme autour de laquelle les passions vont se déchaîner.
Rendez-vous est un film qui permet à Téchiné de décrypter les mécanismes de la passion aveugle. Une fois de plus, les décors permettent de construire une atmosphère particulière, ici très sombre et renfermée, à l’image de ces hommes enfermés dans leurs désirs. La violence, ici, est celle des passions, et Nina en est la victime.
Une fois de plus, comme dans Souvenirs d’en France, Téchiné prend ici un thème traditionnel du cinéma et de la littérature en France : la provinciale qui arrive à Paris en croyant y faire carrière. Et le cinéaste va apporter sa patte personnelle, modernisant un sujet déjà maintes fois rebattu.
De plus, Nina, comme le film, est déchirée entre deux mondes : celui du théâtre et celui de la vie réelle. Le monde du théâtre est plus qu’un petit sujet anecdotique pour deux ou trois scènes, il a une importance grandissante dans l’action. Ainsi, une partie des hommes autour de Nina provient du milieu du théâtre…
L’interprétation a toujours eu une place essentielle chez Téchiné, et le film Rendez-vous s’enroule autour de la beauté et du talent de Juliette Binoche, ainsi que du charisme sombre de Lambert Wilson.

Caractéristiques DVD :
PAL
Encodage MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 2.35 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée : 80 minutes
Caractéristiques Blu-ray :
PAL
Encodage AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 2.35 respecté
Couleurs
Durée : 83 minutes
Compléments de programme :
Bande-annonce
Ghost Story (entretien avec André Téchiné) : 20 minutes
Entretien avec Lambert Wilson : 20 minutes

Rendez-vous : bande annonce

Les trois films sont présentés dans une très belle copie restaurée (restauration 4K pour Souvenirs d’en France) qui sait rendre hommage au travail esthétique toujours soigné chez André Téchiné. Enfin, chaque film est accompagné d’un entretien avec le réalisateur, qui revient plus précisément sur un des thèmes abordés.
Voir les trois films, à la fois bien distincts et constellés de points communs, permet de comprendre un peu mieux les thèmes et les procédés habituels du cinéaste. De par son travail et sa place dans le cinéma français de ces 40 dernières années, le réalisateur le mérite bien.

La rue Erlanger et les caprices du destin

0

Suite à un incident sur le vol Paris-Zurich et désormais interdit d’exercer le métier de steward, Gérard Fulmard doit consulter un psychiatre. Chaque semaine, il vient donc rue du Louvre, pour voir le docteur Bardot à qui il raconte à peu près la vérité…

Gérard Fulmard habite à Paris, rue Erlanger (seizième arrondissement). Pas banal, car dans cette rue, le chanteur Mike Brant s’est suicidé en se jetant du sixième étage et un étudiant japonais a dépecé une jeune Néerlandaise pour la manger par petits morceaux. On pourrait ajouter qu’un incendie a fait 10 morts en 2019. Gérard Fulmard évoque d’abord la chute d’un débris de satellite soviétique ayant fait un mort dans le quartier et la fermeture du centre commercial où il faisait ses courses. Il habite un petit deux-pièces qu’il tente de reconvertir en cabinet, le CFA (Cabinet Fulmard Assistance), en affichant un faux diplôme d’ingénieur-conseil pour faire bien. Il se contente d’exercer le métier de détective, une idée qui lui est venue en voyant une plaque en bas d’un immeuble rue du Louvre. Pour asseoir sa crédibilité, il demande pas moins de 200 euros par jour (plus les frais) à son premier client qui annonce la disparition de sa femme, une certaine Janine. Résultat : néant. Deuxième client, le surlendemain avec Pierre-Yves La Mothe-Marlaux, homme au riche patrimoine qui l’entraîne à son domicile… Une visite qui sent le traquenard. Du coup, Fulmard envisage d’abandonner le métier !

Un parti et ses cadres

Par ailleurs, l’actualité du moment signale la disparition de Nicole Tourneur, patronne de la FPI (Fédération Populaire Indépendante), petit parti faisant régulièrement de 2 à 2,2 % des pourcentages exprimés aux élections. On fait la connaissance des principaux cadres du parti. La narration s’arrête sur chacun de ces personnages pour bien les situer, grâce à des descriptions détaillées comme Jean Echenoz sait si bien les orchestrer, en quelques phrases qui font mouche aussi bien par la précision des mots choisis que par les détails qu’il fait remarquer. Nous avons donc Franck Terrail, soixante-huit ans, l’époux de Nicole. Toujours sur la brèche, éternellement accompagné de Luigi Pannone (officiellement chargé de la sécurité), Terrail aime les femmes – son point faible – ne résistant pas à l’envie d’en chercher du côté de Pigalle et de trouver sa belle-fille Louise très séduisante ! Louise est effectivement charmante mais très jeune. Elle nage régulièrement dans une piscine privée surveillée par les frères Nguyen. La FPI emploie également Cédric Ballester, trente-deux ans, adjoint parlementaire de Joël Chanelle, Francis Delahouère, assistant de Joël Chanelle et Dorothée Lopez : « avocate au barreau de Paris, consultante auprès de la FPI, haute quinquagénaire svelte aux ondulations rousses, vêtue d’étoffes légères, flottantes et ton sur ton ». Pour en finir avec les descriptions des personnages, la meilleure à mon avis (page 102) que les cinéphiles apprécieront : « Non loin de la cheminée, affalés autour d’une table basse, Dorothée Lopez aperçoit puis rejoint Cédric Ballester et Guillaume Flax, chacun son iPad sur ses genoux, chacun en tenue de golf, Ballester en polo Altman rouge barré de noir à col blanc, pantalon Aldrich mauve et pull Rosi bleu pâle jeté sur ses épaules, Flax entièrement en Décathlon. »

L’écrivain et son personnage principal

Jean Echenoz allie donc ici une narration toujours surprenante, avec une description de milieux et de comportements qui dénoncent tranquillement des mentalités qui ne feront pas la gloire de notre époque. Bien entendu, il décrit par le menu le fonctionnement des principales têtes pensantes et agissantes d’un parti politique. On peut certes y voir des analogies avec tel ou tel parti réel et même telle ou telle personne réelle. Mais il serait fortement réducteur de s’arrêter à ce genre de considération. Jean Echenoz reste un écrivain qui exerce artisanalement son activité, en troussant des histoires issues de son imaginaire, avec des personnages qu’il réussit à « faire vivre » avec un talent évident où son style inimitable fait merveille. C’est tout juste si on peut regretter de retrouver le même style où sa subtile ironie affleure constamment, aussi bien quand c’est Gérard Fulmard qui s’exprime que lorsque c’est le narrateur omniscient classique. D’ailleurs, par moments, on peut aller jusqu’à soupçonner que ce narrateur omniscient soit Gérard Fulmard lui-même. Bien que d’un caractère très particulier (scrupuleux et observateur, expérience très personnelle de la vie, un peu naïf et du genre asocial facilement influençable), on n’imagine absolument pas le personnage en érudit capable d’utiliser un vocabulaire de haute volée, avec régulièrement des mots à vérifier dans le dictionnaire. Et je ne parle pas de l’architecture typique des phrases où l’auteur trouve de multiples occasions d’adresser des clins d’œil à ses lecteurs (lectrices).

Les choix de l’écrivain

En décrivant ses personnages et en avançant dans sa narration, Jean Echenoz en profite donc pour glisser ses quatre vérités à ses concitoyens. Ainsi, page 42 : « Car on le sait bien, c’est un trait propre aux nantis d’être solidaires : leur but est la sécurité sociale, le capital incite à l’entre-soi. » Bien entendu, sa description de l’organisation de la FPI lui donne l’occasion d’ironiser sur les manœuvres dont les uns (unes) et les autres sont capables pour parvenir à leurs fins, qu’il soit question d’ambition politique, de fins amoureuses ou plus généralement de relations de pouvoir(s). Et il s’amuse beaucoup de sa position d’organisateur tout-puissant des caprices du destin, privilégiant une trame lui permettant d’exprimer toute sa fantaisie, plutôt que d’envisager une description en profondeur des dérives d’un milieu et d’une époque. Jean Echenoz affiche désormais une expérience remarquable de son métier. En orfèvre, il tisse sa toile avec maestria, faisant évoluer son intrigue en enchaînant des chapitres relativement courts, s’arrangeant pour ménager de nombreux coups de théâtre et péripéties en alternant les points de vue. Le milieu qu’il décrit ici lui correspond beaucoup mieux que ce qu’on imaginerait au premier abord, puisque tout y est calculé, comme dans ses romans peaufinés à l’extrême. Voir le jeu qu’il mène avec le choix des noms de ses personnages et des lieux où ils évoluent. Ainsi, le récent Ici ou ailleurs (L’Association – 2019) trouverait aisément à s’enrichir.

Vie de Gérard Fulmard, Jean Echenoz
Éditions de Minuit, janvier 2020, 235 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

« Memoria » : entre deux mondes

Les éditions La Pastèque proposent une adaptation dessinée du diptyque Le Naufragé de Memoria. Les auteurs Claude Paiement et Jean-Paul Eid y explorent nos pulsions les plus primaires dans une veine techno-pessimiste.

Ceux qui se sont passionnés pour Westworld ne seront pas en terrain inconnu. On le sait, un parc d’attractions futuriste se trouve au cœur de la série de Jonathan Nolan. Claude Paiement et Jean-Paul Eid s’appuyaient déjà sur un argument similaire en 1999, dans Le Naufragé de Memoria, dont est tirée la bande dessinée qui nous intéresse. Dans les deux cas, les auteurs en profitent pour portraiturer l’humanité dans ce qu’elle a de plus abject : des pulsions primaires malmenant la décence, faisant la part belle au sexe et finissant par substituer les hommes aux Dieux. C’est de manière sporadique, disséminée tout au long d’un récit échevelé, que se révèle la nature profonde d’individus-consommateurs ivres de fantasmes et de sensations.

memoria-bd-Claude-Paiement-et-Jean-Paul-Eid-extrait-bd
Extrait de « Memoria », visible sur le site de l’éditeur.

Cela ne constitue toutefois qu’une toile de fond. Car à l’avant-plan apparaît une intrigue relativement commune, mais non moins fascinante : l’opposition entre la firme Brainstorm, gestionnaire cynique d’un parc de destinations virtuelles, et les fidèles du professeur Zalupski, un avatar mégalomane dont le discours émancipateur séduit les foules. Ce dernier annonce rapidement la couleur : « Ce que nous appelons la vie n’est en fait qu’un bouillon compact de milliards de liaisons électromagnétiques. Une chaîne numérique constitue la substance de chacun d’entre nous. » Partant, il va chercher à identifier qui tirent les ficelles, qui manipulent son monde et dans quel intérêt. Le « tourisme virtuel » auquel il va se confronter possède deux visages ne se différenciant que par le degré de naïveté de l’observateur : un « bassin à rêves » pour des journalistes à courte vue, un Nouveau Monde ou un premier pas sur la lune pour des capitalistes peu scrupuleux, un enfer quand les paupières se dessillent enfin.

Pour partie en couleurs et pour partie en noir et blanc, Memoria pose un regard impitoyable sur le capitalisme et ses consommateurs effrontés. Le New York des années 1930 reconstitué par Brainstorm est celui de la Prohibition, du code Hays, du fordisme… C’est pourtant dans ce décor puritain et suranné que les hommes, dans l’impunité la plus totale, vont se livrer à tous les interdits que les lois et la morale réprouveraient en dehors du « jeu ». La réalité est à peine plus supportable : la proximité patente entre industriels et régulateurs, la mythification de figures sulfureuses, la corruption, les entorses au code pénal rendent l’air irrespirable. Et pour illustrer ces histoires, le lecteur se voit gratifié de planches variées, dans des teintes qui le sont tout autant. Il suffit de se reporter aux pleines pages 73 et 74 pour prendre la pleine mesure des qualités graphiques de cette bande dessinée. Que ce soit sur le fond ou sur la forme, il est difficile de bouder son plaisir !

Memoria, Claude Paiement et Jean-Paul Eid
La Pastèque, février 2020, 128 pages

Note des lecteurs0 Note
4

« Il est midi à Pékin » : comment la Chine impose son tempo

Argentine, Djibouti, Antarctique, Zimbabwe, Pakistan, Allemagne, Israël, États-Unis : les intérêts chinois forment une toile à laquelle aucune région du monde n’échappe. Les journalistes Éric Chol et Gilles Fontaine narrent la suprématie de l’Empire du Milieu partout où elle tend à s’exprimer.

Il y a les affaires qui ont fait couler l’encre : l’arrestation au Canada de la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou ; la montée en puissance de la Chine en Afrique et dans les institutions internationales ; les Nouvelles Routes de la soie et leurs investissements colossaux ; les batailles territoriales en mer de Chine méridionale… Éric Chol et Gilles Fontaine développent tous ces points et y ajoutent des récits moins retentissants, attestant de l’influence croissante de la Chine sur le monde.

On retrouve les Chinois en Antarctique, sous couvert de missions scientifiques. D’aucuns les suspectent d’y mener des opérations militaires clandestines, mais surtout d’avancer discrètement leurs pions sur un continent riche en ressources naturelles. On trouve la trace de leurs investissements au Kazakhstan, auprès duquel ils se fournissent en gaz, mais aussi à Duisburg, où les convois ferroviaires chinois vont et viennent sans discontinuer. On devine leur volonté de mainmise sur les terres rares en découvrant leurs activités au Groenland. Et le soft power n’est pas en reste, puisque les firmes de l’Empire du Milieu font des acquisitions à Hollywood et prennent part à des dizaines de productions en quelques années. À Lyon et à Bordeaux, c’est dans le football et la viticulture que les Chinois font valoir leurs intérêts.

Naturellement, la méfiance se fait jour. Les Instituts Confucius en savent quelque chose : il n’est pas rare qu’on les perçoive comme des agents d’influence et de récolte de renseignements au service de Pékin. En Argentine, la présence chinoise dans la steppe patagonienne suscite toutes sortes de fantasmes, les Américains craignant notamment une surveillance de leurs satellites. Vis-à-vis de Huawei, les Européens avancent en ordre dispersé, mais la prudence reste néanmoins de mise. A contrario, à Caracas, ce sont les Chinois qui ont des sueurs froides : l’instabilité politique ne va-t-elle pas sonner le glas du remboursement de la dette immense que le Vénézuela a contractée envers Pékin ?

Il est midi à Pékin constitue un précieux témoignage : en baladant le lecteur d’un fuseau horaire à l’autre, Éric Chol et Gilles Fontaine démontrent la manière dont la Chine étend son influence sur tous les continents. Ce que l’on aperçoit à travers les chapitres, c’est une superpuissance économique qui se mue lentement en superpuissance géopolitique…

Il est midi à Pékin, Éric Chol et Gilles Fontaine
Fayard, septembre 2019, 300 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Brooklyn Secret : à la croisée des chemins

4

Avec son 3ème film, Brooklyn Secret, Isabel Sandoval s’intéresse au parcours d’une Philippine qui tente de trouver sa place aux Etats-Unis et plus globalement dans le monde. À la quête de papier s’en suit une quête identitaire jamais revancharde et d’une très belle subtilité.

Une femme fantastique

Comme Chris refusait de donner son dead name dans Work in progress, Olivia reste discrète sur sa transition. Femme trans et sans papiers dans un pays dirigé par Trump, elle ne fait pas trop de bruit. C’est pourquoi elle accomplit ses tâches d’aide à domicile auprès d’Olga, une femme âgée qui perd un peu la tête. On en saura très peu sur la vie intérieure de cette vieille dame qui embauche d’autres femmes sans papiers à son chevet. En parallèle, Olivia cherche à se marier, non pas pour trouver l’amour mais pour obtenir ces fameux papiers car les « rafles » sont nombreuses dans le pays et Olivia vit plus ou moins dans la peur. Une peur qui va devenir de plus en plus prégnante. Elle n’est pas sereine mais sa droiture n’en laisse rien paraître. Elle n’est pas mièvre non plus. C’est un personnage qui avance droit devant sans se retourner. Quand elle croise la route du petit fils d’Olga, elle bascule dans la rêverie. Celle d’un amour sincère enfin possible. Elle va s’y jeter à corps perdu.

Peinture et cinéma

Par petites touches subtiles, presque impressionnistes, Isabel Sandoval décrit le quotidien de cette femme et en dégage une étrange poésie. En s’attachant aux détails ou aux corps, elle donne vie à ce petit monde invisible sans pourtant militer en matraquant ses idées. En effet le discours qui est tenu dans le film, les dialogues, rien n’est martelé, tout est presque susurré à l’oreille du spectateur. À plusieurs moments du film, on pense à Une Femme fantastique et son portait jamais cliché d’une femme trans.
Comme Sebastian Leilo parlait d’amour sans jamais montrer le sexe de son héroïne, ici Isabel Sandoval entoure son héroïne et propose une étude de ce corps en quête d’une place dans le monde dans ses désirs mais sans jamais le figer. On a droit à de très belles scènes entre les deux amoureux qui sont d’une grande douceur comme pour mieux révéler la violence qui s’écrit en creux. Isabel Sandoval filme également la ville qui entoure son histoire, les paysages et fait de l’environnement la capacité à rendre le quotidien poétique moins prosaïque.

Tension intérieure

Douceur et force se dégagent de ce portait magnifique et par petites touches impressionnistes, légères. Isabel Sandoval construit à travers ses films des portraits de femmes multiples qu’elle entoure à la fois de la violence du monde et de la douceur de son geste créatif : « Je reviens toujours aux mêmes thèmes et parmi ceux-là, le féminin. Je m’intéresse aux femmes qui sont marginalisées et qui doivent prendre des décisions personnelles difficiles dans un contexte social et politique tendu (…) Je voulais que mon film soit atmosphérique et sombre parce que dans les silences se loge l’émotion du film. Particulièrement à la fin. Je voulais créer une tension à l’intérieur de scènes où en apparence, il ne se passe pas grand-chose. Je laisse l’espace à mes personnages pour que leurs émotions éclosent en temps réel » (extrait du dossier de presse du film). La réalisatrice impressionne par la maîtrise de son travail à la fois réalisatrice, actrice et monteuse, elle est de tous les postes telle un Xavier Dolan au féminin. Espérons que son cinéma soit plus largement diffusé en France… Pour l’instant, nous ne sommes pas en mesure de savoir si son dernier film sortira sur nos écrans, ni quand. Risque d’embouteillages oblige à la réouverture des cinémas dans l’Hexagone.

Bande annonce : Brooklyn Secret

Fiche technique : Brooklyn Secret

Réalisation et scénario : Isabel Sandoval
Interprètes : Isabel Sandoval, Eamon Farren, Ivory Aquino,  P.J Boudousqué, Lynn Cohen
Photographie: Isaac Banks
Montage: Isabel Sandoval
Sociétés de production: Lingua Franca
Distributeur: JHR Films
Date de sortie : 1er juillet 2020
Genre: Drame
Durée : 89 minutes

France, Philippine – 2020

La bonne Épouse de Martin Provost : drôle, mais pas trop…

La bonne Épouse de Martin Provost partait sur les chapeaux de roue pour s’enliser petit à petit dans une lourdeur qu’aucune de ses excellentes actrices n’arrive à sauver. Habitué pourtant de la thématique de la femme battante, le cinéaste a plutôt raté le coche en optant pour la comédie, pour cette histoire de révolution sexuelle en plein Mai 68.

Synopsis Tenir son foyer et se plier au devoir conjugal sans moufter : c’est ce qu’enseigne avec ardeur Paulette Van Der Beck dans son école ménagère. Ses certitudes vacillent quand elle se retrouve veuve et ruinée. Est-ce le retour de son premier amour ou le vent de liberté de mai 68 ? Et si la bonne épouse devenait une femme libre ?

Bande de filles 

On peut dire que la bande-annonce de La bonne Épouse de Martin Provost est assez loin du film. Elle est intelligemment incitative, montée d’une manière très prometteuse, or le film est  décevant. Elle laissait présager d’un film drôle, très drôle, avec un soupçon de causticité, de subversion même, toutes choses qui seront hélas cruellement absentes du film.

Paulette -Popo- van der Beck (Juliette Binoche) est directrice d’une école d’arts ménagers. Signe des temps, nous sommes à l’aube de Mai 68, l’école a perdu près de la moitié de son effectif par rapport à l’année précédente. C’est que l’enseignement qui y est prodigué relève d’un temps plus que révolu, où la femme n’avait d’autre fonction que satisfaire et obéir à son mari, et devenir l’esclave de tous, progéniture y comprise. Un enseignement à marche forcée sur la cuisson du lapin chasseur ou la bonne manière de servir le thé.

Au début du métrage, le spectateur est plutôt emporté par l’énormité de l’interprétation des 3 protagonistes par leurs actrices respectives. Juliette Binoche, donc, en gardienne des bonnes manières quelque peu niaise. Noémie Lvovski, en Sœur Marie-Thérèse fouettarde truculente, et Yolande Moreau, la sœur de Monsieur van der Beck (François Berléand) qui meurt au bout de dix minutes de film, en professeur de cuisine un peu bas de plafond. Elles sont virevoltantes, servies par des scènes plutôt drôles. Mais plus le film avance, plus les personnages virent à la caricature, et le propos plutôt louable du cinéaste de faire corps avec le féminisme naissant est totalement englué sous des couches de lourdeur. Tout n’est que stéréotypes, et c’est triste, car le film a la vraie volonté de montrer les situations les plus dramatiques vécues par les femmes avant la révolution de 1968 : les mariages arrangés et forcés, la négation de l’homosexualité, l’obligation du devoir conjugal, et d’une manière générale, l’absence générale de droits accordés à la femme.

Martin Provost se perd complètement en route avec sa démonstration, en introduisant de surcroît une histoire d’amour entre Paulette et André (Edouard Baer), un banquier qu’elle a dû rencontrer pour sauver l’institut d’une faillite. Tout sonne faux, incongru,  et inabouti. Les élèves sont par ailleurs quasi-inexistantes, juste des faire-valoir pour les stars. Quand il tente de reprendre en mains le fil de son film, ce n’est que pour rajouter des gags devenus redondants, pour déboucher sur un final surréaliste.

La déception est d’autant plus grande qu’elle vient d’un homme profondément et sincèrement féministe, mettant toujours à l’honneur les femmes, fictionnelles ou ayant réellement existé (Séraphine, Violette Leduc). Mais clairement, le vecteur de la comédie n’est pas pour lui le bon pour cette histoire d’émancipation. L’époque pourtant s’y prête, mais justement parce qu’elle s’y prête, pléthore d’œuvres (20th century women, We want sex Equality, ou The Handmaid’s tale pour les séries, parmi tant d’autres) sont venues étayer le propos avec beaucoup plus de sens et de réussite.

La Bonne Epouse est malheureusement une comédie un peu ratée, et c’est dommage, car le thème, le casting, et même le réalisateur sont des valeurs plutôt sûres et bonnes.

La bonne Épouse – Bande annonce  

La bonne Épouse – Fiche technique

Réalisateur : Martin Provost
Scénario : Martin Provost, Séverine Werba
Interprétation : Juliette Binoche (Paulette Van der Beck), Yolande Moreau (Gilberte Van der Beck), Noémie Lvovsky (Marie-Thérèse), Edouard Baer (André Grunvald), François Berléand (Robert Van der Beck), Marie Zabukovec (Annie Fuchs), Anamaria Vartolomei (Albane Des-deux-Ponts), Lily Taieb (Yvette Ziegler), Pauline Briand (Corinne Schwartz), Armelle (Christiane Rougemont )
Photographie : Guyillaume Schiffman
Montage : Albertine Lastera, Riwanon Le Beller
Musique : Grégoire Hetzel
Producteurs : François Kraus, Denis Pineau-Valencienne
Maisons de production : Les Films du Kiosque, Coproduction : France 3 Cinéma, Orange Studio, UMedia, Imagine Films, Memento Films Production
Distribution (France) : Memento Films Distribution
Durée : 109 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 11 Mars 2020
France – 2020

Note des lecteurs2 Notes
3

Le Gaucher : Where is the law ?

Cinéaste majeur dans l’histoire du cinéma, Arthur Penn a ouvert la voie au Nouvel Hollywood, avec l’immense succès Bonnie and Clyde, en dépeignant une Amérique confuse, en prise avec une violence fondatrice. Une vision déjà perceptible dans son premier film, Le Gaucher, consacré au fameux Billy the Kid. Un biopic qu’il place sous l’égide de l’originalité, en refusant les poncifs au profit d’un drame profond et analytique, afin de cerner l’être qui se cache derrière la légende. Le Gaucher, c’est Œdipe dans l’Ouest, disait Arthur Penn. C’est aussi une œuvre vertigineuse démystifiant l’Ouest américain pour ancrer son histoire dans une réalité aussi subtile qu’intelligente.

Synopsis : Au Nouveau-Mexique, dans les années 1870. Le jeune William Bonney, enfant abandonné, est engagé comme cow-boy par John Tunstall, un éleveur d’origine anglaise qui le considère comme son fils. Quelque temps plus tard, Tunstall, qui ne compte plus ses ennemis, est abattu alors qu’il conduit un troupeau à la ville de Lincoln. William, qui a vu les meurtriers s’enfuir, jure de venger la mort de son patron. Il abat les tueurs et se retrouve traqué par les autorités. Il profite de l’incendie d’une maison pour faire croire à sa disparition. Il devient alors Billy le Kid, Le Gaucher, un hors-la-loi sans foi ni loi, alors même qu’il peut bénéficier des mesures d’amnistie décidées par le général Wallace…

Avant de nous charmer, Le Gaucher se propose de nous étonner et il y parvient de belle manière. La première surprise intervient immédiatement, lorsque l’on découvre que ce film, consacré à la vie du fameux Billy the Kid, représente les débuts d’Arthur Penn dans le monde du cinéma. Peut-on imaginer, aujourd’hui, le futur fer de lance du Nouvel Hollywood venir grossir les rangs de ceux qui ont chanté les louanges du far-west ou d’Hollywood ? On est également surpris par son aspect résolument moderne, que ce soit par son propos ou sa mise en scène, annonçant le virage cinématographique de la décennie suivante. Une modernité qui est incarnée par Paul Newman, le visage de la nouvelle Amérique, le symbole d’une génération d’acteurs biberonné aux seins de l’Actors Studio. Le plus étonnant sans doute est de trouver un film qui se détourne de toute hagiographie afin de nous conter l’histoire universelle d’un adolescent en manque de père, en manque de repères affectifs et moraux, et dont la violence est le symptôme d’un mal-être tenace.

On le comprend rapidement, tout l’intérêt du film est de démystifier la légende et de ne retenir que l’humain. Comme le sous-entend le choix du titre « Le Gaucher » la figure du héros est abandonnée au profit du gamin, William Bonney. Le film se démarque ainsi des westerns traditionnels en nous proposant une nouvelle version de l’histoire, loin des légendes fatiguées et des poncifs usés, sans romantisme exacerbé ni happy end.

Dès la première partie, on est surpris par l’épure de la mise en scène, loin du lyrisme ou du romantisme en vigueur dans de nombreux westerns. Le choix du noir et blanc, à l’époque du technicolor triomphant, est une manière habile de nous ramener à l’essentiel, à savoir l’individu et son drame intime. Billy est d’ailleurs un personnage fort intéressant, car il est à la fois orphelin et illettré. Son comportement immature traduit ainsi une inadaptation tant sur le plan affectif que social : pour répondre à son mal-être, il sera amené à questionner les garants de la droiture, à savoir le père (Tunstall, Pat Garrett) ou la société. Seulement cette dernière ne sait lui envoyer que des signaux équivoques : les garants de l’ordre social sont d’anciens criminels (Garrett) ou agissent comme tel (le meurtre de Tunstall). Where is the law ? Dira-t-il. Où se trouve la loi, en effet, où se situe la justice, la probité morale, dans une société qui n’a de civilisée que le nom.

D’une manière assez évidente, on devine à travers le personnage de Billy une allusion à la jeunesse américaine d’alors. Une nouvelle génération dont la soif d’émancipation va se traduire par un esprit contestataire dont l’apogée ne tardera pas à éclore. La grande habileté de Penn est ainsi d’évoquer la crise de tout un pays à travers celle d’un adolescent : incompréhension et remise en cause des modèles existants seront les maîtres mots d’un western qui se veut œdipien. Même si on peut regretter une maîtrise relative du sujet et un décalage parfois fâcheux entre théâtralité et recherche de réalisme, on appréciera comme il se doit un western qui revendique sa propre émancipation.

Celle-ci se traduit notamment par la remise en cause de la mythologie préexistante. Sous l’œil de Penn, Billy n’est plus ce héros mythique que l’on connaît, c’est un être perdu, immature, dont la défiance à l’égard d’une justice défaillante l’entraînera vers des abîmes de violence et de destruction.

La critique à l’égard de cette mythologie se devine évidemment à travers le personnage de Moultrie (Hurd Hatfield, excellent), dont l’admiration pour les idoles de papier ne pourra le conduire que vers la déception. Mais c’est surtout à travers l’immaturité du principal protagoniste qu’elle se montrera la plus convaincante. Afin de l’illustrer au mieux, Penn favorise les ruptures de ton et laisse s’exprimer la nature enfantine du Kid : les moments habituellement propices à la gravité ou au drame (le deuil, l’affrontement avec les soldats…) deviennent soudainement des moments burlesques, ponctués de farce et de jeu. Un parti pris certes un peu déstabilisant mais qui permet de souligner la part d’innocence du personnage.

Et c’est parce qu’elle se trouve souillée par l’injustice, nous dit Penn, que l’innocence dérive vers la violence. Aux exactions des notables, et au sentiment d’impunité qu’ils dégagent, Billy répond à l’instinct et se fait le partisan d’une violence sans égale. Impulsif, impétueux, il est l’enfant borné n’écoutant pas les conseils des adultes (relégués judicieusement en arrière-plan) ou les douces promesses de l’armistice. Habilement Penn amorce une réflexion sur la violence qui trouvera sa pleine mesure dans ses films suivants (The Chase, Bonnie and Clyde). Ici, il filme une violence brutale dont le caractère inopiné sonne comme un triste rappel à la réalité : un fondu enchaîné nous fait passer en un clin d’oeil d’une situation gentiment idéalisée (le plan du braquage qui se forme sur une vitre embuée) à une vérité crue et cruelle (meurtre de sang-froid), quant à la vision de ce shérif mourant le visage collé contre une vitre, elle nous rappelle le caractère grotesque de la violence. Il n’y a ni beauté ni gloire à retirer de la violence, la figure du héros ne peut se confondre avec celle du tueur…

Le véritable héros, nous dit Penn, est plutôt celui qui refuse la violence (Tunstall) ou qui tente de s’en repentir (Garrett). Il doit ressembler, finalement, à l’image que l’on se fait du père, c’est-à-dire à un modèle de droiture. Billy, faute de mieux, est contraint de se rabattre sur son substitut (le revolver), symbole de sa propre justice mais également de sa propre destruction. Un dilemme parfaitement illustré par l’ultime rencontre avec Garrett : croire au pistolet entraîne la mort, croire au mythe sanguinaire empêche de voir le gamin qui se cache derrière le Kid.

Le Gaucher : Bande-Annonce

Le Gaucher : Fiche Technique

Réalisation : Arthur Penn
Scénario : Leslie Stevens, d’après la pièce de Gore Vidal
Photographie : J. Peverell Marley
Musique : Alexander Courage
Production : Warner Bros. Pictures
Genre : Western
Durée : 100 minutes
Date de sortie : 07 mai 1958 (France)

Note des lecteurs0 Note
4