Un + Une, un film de Claude Lelouch: Critique

Depuis un demi-siècle, et en particulier son premier grand film Un homme et une femme en 1966, Claude Lelouch explore le dessous des histoires d’amour. Le nouveau film du cinéaste, Un + Une est parfaitement dans cette veine, au point de se demander si son cinéma a jamais se renouveler.

Synopsis : Antoine est un célèbre compositeur de musique, mondialement connu pour la bande-originale des films qu’il a signé. Il part justement pour l’Inde afin de participer à l’élaboration d’un film d’auteur. Là-bas, il fait la connaissance d’Anna, la femme de l’ambassadeur français, dont il ne partage pas les valeurs, mais va naitre entre eux, une immuable attirance. Le périple qu’ils vivront ensemble ne fera que les pousser dans les bras l’un de l’autre.

Les efforts d’un cinéaste incapable de se renouveler

Le marivaudage et la présence de grands acteurs et actrices (de Jean-Paul Belmondo à Catherine Deneuve en passant par Fabrice Luchini, Maïwenn et Jean Yanne) sont une nouvelle fois le socle de ce nouveau film. . Et la présence de Francis Lai en guise de compositeur ne fait qu’accentuer cette impression de réchauffé.  La question est donc de savoir si l’aventure romantique que vivront les personnages de Jean Dujardin et Elsa Zylberstein est fondamentalement différente de celle vécu par Jean-Louis Trintignant et Anouk Aimée cinquante ans plus tôt.

Deux différences notables sont à observer dans ce long-métrage. Premièrement, le fait que ce n’est pas Lelouch qui a recruté ses acteurs pour leur faire interpréter des rôles pré-écrits, mais que ce sont les deux acteurs qui, désireux de jouer ensemble dans une comédie romantique, ont demandé au réalisateur de les intégrer dans son prochain film. Preuve que Lelouch est reconnu au sein du cinéma français comme un auteur capable, mieux que quiconque, de réunir le public devant un schéma scénaristique éculé. La seconde différence est immanquablement son cadre. Alors que l’un des reproches récurrents des détracteurs de Lelouch était de s’être depuis longtemps enfermé dans l’esprit « franchouillard » de son propre cinéma, il est cette fois allé poser sa caméra en Inde. Même si le sentiment de carte postale qu’apportent les images, elles-mêmes contrebalancées par un misérabilisme quelque peu gênant, au point de reposer sur un équilibre très délicat entre exotisme dépaysant et nonchalance postcoloniale, les choix de la réalisation misent avant tout sur la dimension spirituelle que peut apporter un tel décor. Le fait que la scène la plus émouvante soit celle de la rencontre avec sa Sainteté Mata « Amma » Amritanandamayi n’est en cela pas un hasard, au point qu’elle sera recyclée par le générique de fin.

L’humanisme qui déborde de cette ballade sur les berges du Gange est parfaitement compatible avec la relation qui naît entre les personnages. De ce scénario, que d’aucuns qualifieront de bavard et convenu, se dégage une certaine tendresse, et ce grâce à la façon dont chacun des acteurs s’empare pleinement de son rôle. Jean Dujardin réussit à incarner un garçon antipathique, car monomaniaque et je-m’en-foutiste, (jusque-là, pas de difficulté, il est typiquement dans son registre) alors que face à lui Elsa Zylberstein est globalement plus inégale, mais son interprétation d’une ésotérique lunatique permet d’apporter aux dialogues la légèreté dont le film avait besoin. Mais la véritable surprise est incontestablement la prestation de Christophe Lambert que l’on ne pensait plus depuis longtemps jouer avec une telle justesse. Au-delà de son talent de directeur d’acteur, la qualité de Lelouch se confirme par sa mise en scène, et en particulier par la façon dont le montage réussit, lors des quelques flashbacks notamment, à aller dans le sens de l’ambiance romanesque.

A propos de la maîtrise de la réalisation, il est d’ailleurs bon de noter que les dernières minutes, ayant lieu à Paris après une ellipse d’au moins 5 ans (un écart source de petites incohérences sur lesquelles il vaut mieux fermer les yeux), est la partie la mieux travaillée. Ce qui semble confirmer l’idée que Lelouch s’est énormément reposé sur la magie des décors indiens. Le regret le plus obsédant  que l’on puisse avoir à la sortie de ce film est que le réalisateur ne soit allé plus loin dans la piste métafilmique entamée dans la première partie du film. En effet, la façon dont le personnage de réalisateur indien s’inspire d’une histoire d’amour, en tous points semblables à celles dont Lelouch aurait pu lui-même faire un de ses « films populaires », pour faire un « film de festival » -que Lelouch n’hésite pas à qualifier, par la bouche d’Antoine de « chiant »- aurait été un matériau intéressant à explorer pour nous démontrer que le réalisateur savait prendre un peu de recul sur son propre travail. Malheureusement, il n’en est rien car c’est bel et bien à une redite de ce qu’il a déjà fait et refait que nous assistons.

Mieux vaut revoir Un homme et une femme, qui est et restera à jamais la quintessence du cinéma de Lelouch, et, si le sujet vous intéresse, le splendide documentaire Kumbh Mela sur les pèlerinages hindous sur les berges du Gange, car même si Un + Une  profite d’une fraicheur qui le place au-dessus de ses derniers films, le réalisateur n’a pas pu s’empêcher d’accoucher d’un long-métrage trop formaté pour être mémorable.

Un + Une : Bande-annonce

Un + Une : Fiche technique

Date de sortie : 9 décembre 2015
Nationalité : France
Réalisation : Claude Lelouch
Scénario : Claude Lelouch
Interprétation : Jean Dujardin (Antoine), Elsa Zylberstein (Anna), Christopher Lambert (Samuel Hamon), Alice Pol, (Alice Hanel), Venantino Venantini (le père d’Antoine)…
Musique : Francis Lai
Photographie : Robert Alazraki
Costumes : Christel Birot
Montage : Stéphane Mazalaigue
Sociétés de production : Les Films 13
Sociétés de distribution : Metropolitan FilmExport
Genre : Comédie romantique
Durée : 113 minutes

 

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.

Saccharine : faussement calorique

Natalie Erika James revient avec "Saccharine", film de body horror ancré dans le culte de la minceur et les injonctions corporelles. Ambitieux, parfois efficace, mais trop chargé thématiquement pour convaincre pleinement. La réalisatrice de "Relic" méritait mieux.

La Bataille de Gaulle – L’âge de fer : l’appel du nanar

"La Bataille de Gaulle : L'âge de fer" d'Antonin Baudry s'annonçait comme le film historique événement de l'année. Pourtant, sous ses airs de fresque ambitieuse sur les débuts de la France libre, le premier volet de ce diptyque consacré au général Charles De Gaulle peine à convaincre. Le récit, très dense, s'essouffle en voulant tout montrer sans rien approfondir. Pire encore, un second degré forcé et une caricature appuyée de certains personnages font glisser l'œuvre vers un registre involontairement burlesque. Un nanar en costume, certes soigné, mais qui trahit le sujet qu'il prétendait honorer.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Toutes mes sœurs : projection privée

Massoud Bakhshi a filmé ses deux nièces depuis l'enfance. Il nous en restitue le montage, avec l'ambition de parler, à travers ce cas particulier, de la société iranienne dans son ensemble. Le pari n'est que très partiellement tenu.