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Le Gaucher : Where is the law ?

Cinéaste majeur dans l’histoire du cinéma, Arthur Penn a ouvert la voie au Nouvel Hollywood, avec l’immense succès Bonnie and Clyde, en dépeignant une Amérique confuse, en prise avec une violence fondatrice. Une vision déjà perceptible dans son premier film, Le Gaucher, consacré au fameux Billy the Kid. Un biopic qu’il place sous l’égide de l’originalité, en refusant les poncifs au profit d’un drame profond et analytique, afin de cerner l’être qui se cache derrière la légende. Le Gaucher, c’est Œdipe dans l’Ouest, disait Arthur Penn. C’est aussi une œuvre vertigineuse démystifiant l’Ouest américain pour ancrer son histoire dans une réalité aussi subtile qu’intelligente.

Synopsis : Au Nouveau-Mexique, dans les années 1870. Le jeune William Bonney, enfant abandonné, est engagé comme cow-boy par John Tunstall, un éleveur d’origine anglaise qui le considère comme son fils. Quelque temps plus tard, Tunstall, qui ne compte plus ses ennemis, est abattu alors qu’il conduit un troupeau à la ville de Lincoln. William, qui a vu les meurtriers s’enfuir, jure de venger la mort de son patron. Il abat les tueurs et se retrouve traqué par les autorités. Il profite de l’incendie d’une maison pour faire croire à sa disparition. Il devient alors Billy le Kid, Le Gaucher, un hors-la-loi sans foi ni loi, alors même qu’il peut bénéficier des mesures d’amnistie décidées par le général Wallace…

Avant de nous charmer, Le Gaucher se propose de nous étonner et il y parvient de belle manière. La première surprise intervient immédiatement, lorsque l’on découvre que ce film, consacré à la vie du fameux Billy the Kid, représente les débuts d’Arthur Penn dans le monde du cinéma. Peut-on imaginer, aujourd’hui, le futur fer de lance du Nouvel Hollywood venir grossir les rangs de ceux qui ont chanté les louanges du far-west ou d’Hollywood ? On est également surpris par son aspect résolument moderne, que ce soit par son propos ou sa mise en scène, annonçant le virage cinématographique de la décennie suivante. Une modernité qui est incarnée par Paul Newman, le visage de la nouvelle Amérique, le symbole d’une génération d’acteurs biberonné aux seins de l’Actors Studio. Le plus étonnant sans doute est de trouver un film qui se détourne de toute hagiographie afin de nous conter l’histoire universelle d’un adolescent en manque de père, en manque de repères affectifs et moraux, et dont la violence est le symptôme d’un mal-être tenace.

On le comprend rapidement, tout l’intérêt du film est de démystifier la légende et de ne retenir que l’humain. Comme le sous-entend le choix du titre « Le Gaucher » la figure du héros est abandonnée au profit du gamin, William Bonney. Le film se démarque ainsi des westerns traditionnels en nous proposant une nouvelle version de l’histoire, loin des légendes fatiguées et des poncifs usés, sans romantisme exacerbé ni happy end.

Dès la première partie, on est surpris par l’épure de la mise en scène, loin du lyrisme ou du romantisme en vigueur dans de nombreux westerns. Le choix du noir et blanc, à l’époque du technicolor triomphant, est une manière habile de nous ramener à l’essentiel, à savoir l’individu et son drame intime. Billy est d’ailleurs un personnage fort intéressant, car il est à la fois orphelin et illettré. Son comportement immature traduit ainsi une inadaptation tant sur le plan affectif que social : pour répondre à son mal-être, il sera amené à questionner les garants de la droiture, à savoir le père (Tunstall, Pat Garrett) ou la société. Seulement cette dernière ne sait lui envoyer que des signaux équivoques : les garants de l’ordre social sont d’anciens criminels (Garrett) ou agissent comme tel (le meurtre de Tunstall). Where is the law ? Dira-t-il. Où se trouve la loi, en effet, où se situe la justice, la probité morale, dans une société qui n’a de civilisée que le nom.

D’une manière assez évidente, on devine à travers le personnage de Billy une allusion à la jeunesse américaine d’alors. Une nouvelle génération dont la soif d’émancipation va se traduire par un esprit contestataire dont l’apogée ne tardera pas à éclore. La grande habileté de Penn est ainsi d’évoquer la crise de tout un pays à travers celle d’un adolescent : incompréhension et remise en cause des modèles existants seront les maîtres mots d’un western qui se veut œdipien. Même si on peut regretter une maîtrise relative du sujet et un décalage parfois fâcheux entre théâtralité et recherche de réalisme, on appréciera comme il se doit un western qui revendique sa propre émancipation.

Celle-ci se traduit notamment par la remise en cause de la mythologie préexistante. Sous l’œil de Penn, Billy n’est plus ce héros mythique que l’on connaît, c’est un être perdu, immature, dont la défiance à l’égard d’une justice défaillante l’entraînera vers des abîmes de violence et de destruction.

La critique à l’égard de cette mythologie se devine évidemment à travers le personnage de Moultrie (Hurd Hatfield, excellent), dont l’admiration pour les idoles de papier ne pourra le conduire que vers la déception. Mais c’est surtout à travers l’immaturité du principal protagoniste qu’elle se montrera la plus convaincante. Afin de l’illustrer au mieux, Penn favorise les ruptures de ton et laisse s’exprimer la nature enfantine du Kid : les moments habituellement propices à la gravité ou au drame (le deuil, l’affrontement avec les soldats…) deviennent soudainement des moments burlesques, ponctués de farce et de jeu. Un parti pris certes un peu déstabilisant mais qui permet de souligner la part d’innocence du personnage.

Et c’est parce qu’elle se trouve souillée par l’injustice, nous dit Penn, que l’innocence dérive vers la violence. Aux exactions des notables, et au sentiment d’impunité qu’ils dégagent, Billy répond à l’instinct et se fait le partisan d’une violence sans égale. Impulsif, impétueux, il est l’enfant borné n’écoutant pas les conseils des adultes (relégués judicieusement en arrière-plan) ou les douces promesses de l’armistice. Habilement Penn amorce une réflexion sur la violence qui trouvera sa pleine mesure dans ses films suivants (The Chase, Bonnie and Clyde). Ici, il filme une violence brutale dont le caractère inopiné sonne comme un triste rappel à la réalité : un fondu enchaîné nous fait passer en un clin d’oeil d’une situation gentiment idéalisée (le plan du braquage qui se forme sur une vitre embuée) à une vérité crue et cruelle (meurtre de sang-froid), quant à la vision de ce shérif mourant le visage collé contre une vitre, elle nous rappelle le caractère grotesque de la violence. Il n’y a ni beauté ni gloire à retirer de la violence, la figure du héros ne peut se confondre avec celle du tueur…

Le véritable héros, nous dit Penn, est plutôt celui qui refuse la violence (Tunstall) ou qui tente de s’en repentir (Garrett). Il doit ressembler, finalement, à l’image que l’on se fait du père, c’est-à-dire à un modèle de droiture. Billy, faute de mieux, est contraint de se rabattre sur son substitut (le revolver), symbole de sa propre justice mais également de sa propre destruction. Un dilemme parfaitement illustré par l’ultime rencontre avec Garrett : croire au pistolet entraîne la mort, croire au mythe sanguinaire empêche de voir le gamin qui se cache derrière le Kid.

Le Gaucher : Bande-Annonce

Le Gaucher : Fiche Technique

Réalisation : Arthur Penn
Scénario : Leslie Stevens, d’après la pièce de Gore Vidal
Photographie : J. Peverell Marley
Musique : Alexander Courage
Production : Warner Bros. Pictures
Genre : Western
Durée : 100 minutes
Date de sortie : 07 mai 1958 (France)

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