Les personnages secondaires dans les films de Hayao Miyazaki

Les héroïnes de Hayao Miyazaki ne sont jamais seules. Fortes, impétueuses, modernes, mais aussi bien accompagnées par une ribambelle de personnages secondaires hauts en couleur et dont nous nous proposons, dans le cadre de notre cycle, de tracer le contour des principaux archétypes.

D’abord, il s’agit de définir à partir de quels critères peut-on parler de personnage secondaire dans les films de Miyazaki. Car son œuvre peut se diviser en deux catégories : les héroïnes réellement « principales », et celles qui partagent le devant de l’affiche avec un alter ego (souvent masculin). Dans la seconde catégorie, on retiendra les couples Mononoké-Ashitaka (Princesse Mononoké), Shiita-Pazu (Le Château dans le ciel), Ponyo-Sosuke (Ponyo sur la falaise), Fio-Porco (Porco Rosso), Mei-Satsuki (Mon voisin Totoro), et enfin les deux acolytes Edgar et Jigen (Le Château de Cagliostro). Pour ces cas précis, difficile de parler de personnage principal et de personnage secondaire, tant les deux sont à chaque fois au centre de la même aventure et voient leurs destins intimement liés à l’écran. Ces binômes, bien que passionnants, ne sont pas l’objet de la présente réflexion. Même chose pour les antagonistes, qui mériteraient un livre tout entier à leur sujet.

Pour la première catégorie, par contre, l’un des deux personnages semble toujours plus en retrait par rapport au protagoniste : Chihiro croisera la route de l’énigmatique Haku (La Voyage de Chihiro), qui sera son guide dans un monde fantastique parfois hostile, et aux règles nouvelles. Même chose pour Sophie, recueillie à bord du Château ambulant de l’excentrique et imprévisible Hauru, esprit libre qui donnera, par ses errements, un nouveau but à la vie de l’héroïne – s’occuper des siens et nouer de nouveaux liens familiaux. Kiki trouvera en Tombo (Kiki la petite sorcière) une occasion de se sociabiliser, de rire et de goûter aux aventures imprudentes de l’amitié. Jirô, héros autobiographique – ou presque – de Miyazaki, vivra avec la délicate Naoko (Le Vent se lève) une histoire d’amour prise par les vents d’un destin capable de réunir comme de séparer ; elle sera sa raison d’être, de travailler, et même de vivre. Enfin, le cas de Nausicaä de la vallée du vent est inédit, puisque l’héroïne éponyme est la seule à braver les obstacles en relative solitaire.

La transition est toute trouvée, puisque Nausicaä n’est évidemment pas seule : elle est accompagnée, comme la plupart des héroïnes « miyazakiennes », d’un fidèle familier. Ceux-ci, à l’image du petit renard de feu Teto, jouent un rôle déterminant dans l’écriture des protagonistes. Ils partagent parfois un lien de profonde amitié : c’est le cas de Kiki avec son chat noir Jiji, compagnon indispensable à toute sorcière, qui sera son principal interlocuteur à chaque fois que la jeune fille se sentira isolée, déprimée, et avec qui la communication fera l’objet d’un réel ressort dramatique. C’est aussi le cas de Calcifer, vis-à-vis de Hauru puis de Sophie : non pas un animal, mais un petit être de feu chargé de maintenir le château ambulant sur ses pattes, symbole du cœur de la structure et de Hauru lui-même. Tout comme Jiji, Calcifer n’est pas avare en mots…

D’autres animaux sont plus discrets, mais pas moins importants. On pense à Yakkuru, la monture d’Ashitakka qui le portera partout, en toute circonstance, jusqu’à être grièvement blessée. Sans oublier les personnages humains transformés en familiers par sortilège, et qui seront garants de la tonalité comique de nombreuses séquences : le bébé de Yubbaba changé en petit hamster, soutenu par les battements d’ailes frénétiques d’une petite mouche autrefois l’oiseau de proie de la sorcière ; le chien longiligne suivant Sophie partout, que l’on suppose être contrôlé par Hauru ; Navet, le serviable épouvantail, cachant derrière son sourire un beau prince emprisonné d’un maléfice ; les petits « totoros », versions miniatures, malicieuses et craintives du gros Totoro que Mei découvrira bientôt au creux d’une clairière secrète. Et bien d’autres encore…

Autour de ces noyaux de personnages plus ou moins réunis tout au long des films, gravite une foultitude d’autres rôles plus mineurs mais toujours savoureux, qui font le charme des films du maître japonais. Les parents sont bien souvent les grands absents : la mère de Sophie ne transpire pas l’amabilité et ne s’inquiète pas de sa fugue ; ceux de Chihiro ne semblent pas très raisonnables et sont rapidement changés en cochons ; ceux de Kiki, bien qu’adorables, la laissent volontiers partir seule à l’aventure ; la mère de Mei et Satsuki est recluse à l’hôpital, quand son père, lunaire, est très occupé à retaper la nouvelle maison ; etc., etc. Les figures parentales de substitution sont donc légion : Sophie en devient une elle-même, la vieille voisine veille sur Mei et Satsuki, Porco endosse un rôle paternel vis-à-vis de Fio, les deux boulangers deviennent les nouveaux parents de Kiki, les loups élèvent et adoptent Mononoké ainsi qu’Ashitaka, Zeniba s’improvise grand-mère de Chihiro quand celle-ci fuit la cité de Yubaba, la cheffe des bandits à la recherche du trésor de Laputa se découvre une nouvelle fibre maternelle pour Shiita et Pazu. Enfin, le « méchant sorcier » à la recherche de Ponyo n’est ni plus ni moins qu’un père à la recherche de sa progéniture. L’émancipation, le passage à l’âge adulte sont des thèmes centraux du cinéma de Miyazaki, et de telles initiations demandent de se séparer des véritables liens parentaux pour accomplir son destin et trouver, forcément, au fil de ses aventures, de nouvelles figures tutélaires, plus libres.

Bien des archétypes sont encore récurrents chez Miyazaki, comme la figure du vieux sage (Le Voyage de Chihiro, Le Château dans le ciel, Mon voisin Totoro), de la rivale féminine (Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro), des hors-la-loi souvent hilarants et attachants (Porco Rosso, Le Château dans le ciel), de l’autorité institutionnelle (Le Château ambulant, Le Vent se lève, Nausicaä), et bien sûr de tout un tas d’entités magiques, d’esprits, comme les noiraudes grouillant dans le grenier (Mon voisin Totoro) ou dans les fourneaux (Le Voyage de Chihiro), les esprits sylvains (Princesse Mononoké), les robots jardiniers ou guerriers (Le Château dans le ciel), les animaux sacrés (Princesse Mononoké, Nausicaä)… Et bien d’autres encore…

Avec le cinéma de Hayao Miyazaki, et en particulier à travers les relations qu’il tisse entre ses innombrables personnages, il y a de quoi rêver, se faire des amis, se sentir protégé; être guidé, apprendre de l’autre, respecter des principes et des valeurs ; et puis s’amuser, rire, pleurer, aimer, s’encourager, se sauver la vie, ou se dire au revoir. En s’enlaçant beaucoup, et en pleurant parfois.

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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