Portrait de Mia Hansen-Løve, réalisatrice

Mia Hansen-Løve, dans ses trois premiers films, avait filmé des jeunes filles qui grandissent, frêles et fortes à la fois. Elles étaient toujours baignées d’une douce lumière et entourées de la force du fleuve Loire. Avec Eden, la voilà qui opérait une franche rupture dans sa filmographie. Une page se tournait. Ont suivi des films plus propres à son premier mouvement : L’Avenir et Maya (2018) actuellement diffusé sur Canal+. L’occasion d’un portrait de la réalisatrice en douce mélancolique qui se tourne résolument vers l’avenir.

Cinéma et philosophie

Chaque fois, une image revient comme un leitmotiv des trois premiers films de Mia Hansen-Løve, 39 ans, réalisatrice, actrice, et un temps critique de cinéma : le départ ou le commencement. Bref, c’est toujours un ailleurs qui s’ouvre en clôture des films de cette jeune femme au visage doux et pâle mais au regard plein de force. On voit donc des jeunes filles quitter la jeunesse pour s’écrire autrement, grandir en somme. La réalisatrice a grandi, elle aussi, avec le cinéma, d’Olivier Assayas pour lequel elle fut actrice, aux Cahiers du cinéma pour lesquels elle a écrit des critiques pendant près de 3 ans (de 2003 à 2005). D’ailleurs, elle a consacré un film au cinéma, Le père de mes enfants, à l’amour que lui porte ceux qui le fabriquent, même quand il s’agit avant tout d’argent. Elle y dressait le portrait de Grégoire Canvel, qui n’est pas sans rappeler Humbert Balsan, producteur de cinéma qui s’est suicidé et a beaucoup marqué la réalisatrice dans sa vie comme dans son œuvre. Mais, surtout, la jeune femme a été élevée entourée de philosophie, ses parents enseignent tous deux cette discipline. Elle a transformé cette héritage en parlant d’avenir et de pardon dans presque tous ses films, dont le premier Tout est pardonné, sur les retrouvailles entre un père et une fille alors adolescente. Pardonner au père, à l’homme, s’en émanciper aussi, c’est tout le sens du travail, pour ses trois premiers films, de la réalisatrice. Le père de mes enfants, son deuxième film, voyait se détacher la figure de la plus grande fille, s’attachant à déconstruire, sans haine, l’image de héros laissée par son père pendant la première moitié du film. Quant à Un amour de jeunesse, s’il célébrait avant tout la naissance du sentiment, la douleur de la perte, il donnait aussi à entendre ce qui doit être pour les femmes de Mia Hansen-Løve : l’émancipation. « Ne fais pas tout reposer sur moi », lancera à Camille l’amoureux presque déjà perdu.

Des récits d’apprentissage

Devenir. Dans les récits d’apprentissage qu’écrit Mia Hansen-Løve, c’est toujours l’enjeu. Si la famille est un ancrage, il faut aussi s’en émanciper, la pardonner de notre enfance puis l’étouffer, toujours sans violence, avec une économie de dialogues souvent bluffante. Toutes les jeunes filles de ses films débutent au cinéma (Victoire Rousseau, Alice de Lencquesaing, Lola Créton). Ces actrices ont à la fois la voix douce et fluette, le visage fin et une grâce certaine, celle de la timidité, de la douceur éclatante. Les personnages de jeunes filles achèvent leur cheminement, l’été, dans des sentiers, au gré d’une promenade qui, enfin, se fait seule, sans nulle besoin d’être tenue par la main. Elles passent de l’enfance à la vitalité de la jeunesse comme dans un souffle avant d’aller doucement vers l’âge adulte par la force de leurs émotions. Mais d’où sortent les héroïnes de Mia Hansen-Love ? Où va-t-elle chercher ces jeunes fleurs perdues, mélancoliques et douces qui s’essayent à la vie et à l’amour ? Peut-être dans son propre parcours, sur son visage à elle en tout cas, si semblable dans sa force et sa douceur à celui des héroïnes romantiques qu’elle peint. Sa famille est source d’inspiration, sa propre jeunesse, et la destruction de celle-ci. Car si elles ne se rebellent pas à coup de cheveux noirs, de piercing, de folies, de sorties en douce, et d’alcool ou autres substances, bref, si elles ne sont pas les adolescentes caricaturales parfois aperçues derrière certaines caméras, elles n’en sont pas moins des jeunes filles qui cherchent autre chose. Leur révolte à elles est presque sourde, c’est un changement intérieur, un bouleversement chargé d’émotions que la lumière vient apaiser. Leurs larmes sont des œuvres d’art, leurs sourires aussi et le dernier regard qu’elles nous lancent avant d’arpenter un demain qu’on ne verra pas est plein d’une mélancolie dépossédée par l’élan d’avenir qui parcourt ces femmes en devenir. Parce que Mia Hansen-Love l’a bien compris, « la jeunesse est un art » comme le disait si bien Oscar Wilde.

A 33 ans, Mia Hansen-Løve sortait son 4e film Eden, si le nom est doux, promesse d’un moment suspendu, il est marqué par une impression de rupture tant dans le récit que dans la forme. Cette chronique de la « french touch », faisait résonner une musique plus assourdissante que les plans muets de ses premiers films. Et le personnage, un garçon, aura 20 ans de vie résumés en 2h11, de quoi chambouler les jeunes filles d’autrefois. De la douceur mélancolique de la Loire, Mia Hansen-Løve se tourne vers la fièvre des années 90, électriques. Si la fièvre n’est pas dans le film, qui s’intéresse à un microcosme parisien, elle est visible dans les corps de la génération que filme la réalisatrice dans Eden. Ce microcosme parisien, Mia Hansen-Love le connaît bien puisque, si de rupture il est question, la jeune femme reste auprès des siens en filmant le parcours de son frère Sven (rebaptisé Paul). Là encore le héros est tendre et pâle, mais aussi plein d’une envie, d’un désir, il est curieux. S’il y a peu de dialogues, que la lenteur prime, Mia Hansen-Løve ne filme pourtant pas une jeunesse qui s’ennuie à l’image d’une Sofia Coppola. C’est autre chose. Il n’y a clairement pas de pessimisme chez Mia Hansen-Love, juste la volonté de filmer « la fin de la jeunesse »*. Pourtant, cette dernière reste assez marquée par l’image de la perte, de la douleur. Mais avec Eden, elle passe à autre chose, clairement, car si la solitude est encore présente, tenace, la multitude l’emporte. « Ce film était aussi l’occasion de filmer une chose nouvelle pour moi : une bande. Le film s’est vraiment incarné dans ce défi-là, de créer une dynamique collective, dans l’improvisation, dans l’humour, et de penser ainsi le choix des comédiens et l’ambiance en termes de groupe »*. Et les filles dans tout ça ? « L’équilibre s’est trouvé avec les personnages féminins qui campent la succession des petites amies, comme une ronde, pour lesquelles il fallait des personnes plus identifiables (Pauline Etienne, Greta Gerwig, Laura Smet, Golshifteh Farahani) afin qu’elles impriment, en se chassant l’une l’autre, comme une traînée de leur présence »*. Voilà donc le secret de Mia Hansen-Løve, imprimer le cinéma, de son allure à ses films, d’une petite étincelle de présence inoubliable qui se lit sur les visages de chacun de ses acteurs, dans ses lumières, dans sa profonde douceur.

L’Avenir ?

En 2016, sortait L’Avenir. Encore une rupture ? Oui et non à la fois. Le film est l’occasion du portrait d’une professeure de philosophie (comme sa mère). La famille, toujours. UN visage identifiable, connu est venu la rejoindre : Isabelle Huppert. « C’est le portrait d’une femme, tout simplement »**, déclare la réalisatrice à propos du film. Et à la question « est-ce que ce sera différent de filmer maintenant une période de la vie que vous n’avez pas encore vécue? » (le personnage a 57 ans), elle répond : « Oui. Je suis effrayée par ce film. Je pense que c’est une question difficile pour moi. Le film n’est pas sombre, (…) mais pour être honnête, voir combien il est difficile d’être une femme à cet âge et d’être seule me fait vraiment peur. Après cela, je veux revenir à la jeunesse ! Je sens que je dois m’éloigner de ce que je connais, de moi et me débarrasser d’elle [la jeunesse] pour pouvoir revenir en arrière ensuite ». La jeunesse n’est donc pas perdue pour Mia qui se résume comme un vent de fraîcheur apaisé qui souffle sur le cinéma français. Et c’est ce qu’elle a prouvé avec son dernier film en date, Maya, sorti fin 2018, un récit aussi sombre que lumineux dans une Inde jamais clichée. Maya n’est pas l’héroïne du film mais elle est la présence, la rencontre qui va faire renaître le personnage principal, meurtri par une condition d’otage de laquelle il doit désormais s’extraire après sa libération. Lui qui refuse de se murer dans une position de victime va construire un long chemin aussi bien sur les traces de son enfance que de son avenir. Avec ce film, Mia Hansen-Love continue de tirer le fil rouge de sa mélancolie, de sa douceur et de donner aux êtres humains qu’elle décrit, les capacités pour se construire, se reconstruire, sans violence, sans vengeance, avec au cœur la certitude d’être sur le bon chemin, même sinueux.

*Voir le très bel entretien de la réalisatrice dans Libération Next : Mia Hansen-Løve: «Le mot eden symbolise ces années»

** Interview, en anglais, dans Indiewire Interview: Mia Hansen-Løve Talks ‘Eden,’ Daft Punk, French Disco & Her Next Film ‘The Future’

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.
Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Woman and Child : la vengeance d’une femme

Avec "Woman and Child", Saeed Roustaee trace le destin d'une femme déterminée à trouver les coupables du malheur qui l'accable pour les châtier. Le portrait poignant d'une Médée autant que d'une Méduse qui, impuissante à se venger, finira par choisir une autre voie. Magistralement mise en scène.   

The Mastermind – La lente dérive d’un braqueur de pacotille

Après le western (La Dernière piste, First Cow), Kelly Reichardt s'emploie à déconstruire le film de braquage. Le casse, loufoque, est vite expédié, laissant la place à la longue dérive de notre gangster de pacotille. Une cavale au rythme lent, parfois trop, mais dont les riches saveurs se révèlent après coup. Dans la continuité de cette cinéaste adepte du "presque rien".