Nosferatu VS Dracula : quelles représentations filmiques ?

Le Nosferatu de Friedrich W. Murnau (1922) est la première adaptation conservée du roman de Bram Stoker. Il a connu un remake en 1979, Nosferatu, fantôme de la nuit, réalisé par Werner Herzog. C’est ainsi que Max Schreck et Klaus Kinski vont s’opposer à une nuée de Dracula interprétés par Bela Lugosi, Christopher Lee, Jack Palance, Ducan Regehr, David Nive ou encore Peter Fonda.

À l’origine étaient Nosferatu et Max Schreck. Le vampire figuré à l’écran et inspiré de Bram Stoker a marqué à jamais la conscience collective : silhouette efféminée, peau pâle, longs doigts, incisives tranchantes et proéminentes, sourcils broussailleux, oreilles en pointe, crâne chauve, visage livide, yeux cerclés de noir, imperméable sombre, projections expressionnistes, mouvements lents et/ou surnaturels… Sa discrétion, son élégance, sa mesure, y compris dans le meurtre, l’inscrivent à mille lieues de Dracula. Car si ce dernier a fait l’objet de dizaines de représentations, il en conserve toutefois quelques invariants : souvent immortalisés en images gores et triviales, il se distingue par des canines surdéveloppées, des morsures effroyables, une posture d’aristocrate psychorigide, une cape, des sourires sardoniques et des hectolitres de sang – là où Nosferatu a le triomphe plus modeste.

Dans son ouvrage sur le sujet, paru aux Impressions nouvelles, Olivier Smolders note à propos de Nosferatu : « Véritable acmé du cinéma des origines, ce chef-d’œuvre de 1922 brille encore aujourd’hui d’une éblouissante lumière noire. Face à lui, les innombrables incarnations de « Dracula » évoquent le plus souvent des images triviales, des récits racoleurs, le triomphe du mauvais goût en habits de cérémonie. Peu de personnages de fiction auront été à ce point écartelés entre deux mondes, l’art sublime et la culture de masse, l’opéra magnifique et les plus douteux films de genre. » Deux univers s’entrechoquent donc avec force autour d’une même figure : le vampire.

De Murnau à la Hammer

À l’époque où Friedrich W. Murnau met en scène la première adaptation de Bram Stoker (pour laquelle il ne s’acquittera jamais des droits d’usage), le cinéma en est encore à ses balbutiements. Des milliers de films ont certes déjà vu le jour, mais les trucages n’en demeurent pas moins rudimentaires. Des plans accélérés, des images négatives, des surimpressions et quelques animations viennent souligner l’étrangeté du personnage. Mais c’est surtout la représentation du vampire, évoquée plus haut, qui donne toute sa saveur au film. Il faudra ensuite attendre la sortie du film de Tod Browning, presque dix années plus tard, pour mesurer précisément ce qui sépare Nosferatu et Dracula.

Bela Lugosi campe avec une conviction mémorable un comte transfiguré. Olivier Smolders indique d’ailleurs que « Nosferatu a quasi définitivement disparu. Voici venu le temps du magicien maléfique, qui prépare à sa façon le règne des cabotins grandiloquents. » C’est l’étoffe même du récit qui est bouleversée : « C’est peu dire que le personnage, en changeant ainsi d’image, perd beaucoup de sa dangerosité. Quand bien même il continue à persécuter de charmantes jeunes femmes, le spectateur assiste à un spectacle horrifique qui frise parfois le burlesque, si l’on songe par exemple aux pléthoriques toiles d’araignées dans le château du comte ou aux ridicules chauves-souris qu’on agite mollement dans l’encadrement des fenêtres. »

Après le cycle d’Universal vint celui de la Hammer. La petite société de production britannique revendique le classement X de ses propres films. Elle cherche à transgresser les tabous et à dynamiter le cinéma d’horreur, ce qui lui vaudra le soutien d’un public pléthorique. Aussi, Olivier Smolders remarque : « On était déjà passé du monstre improbable ou invisible (Murnau) au monstre mondain et policé (Browning). Voici venu le temps du monstre qui exhibe ses plaies, crache des flots de sang, suppure des sanies, hurle comme une bête qu’on torture, pourrit littéralement sous nos yeux stupéfaits. C’est à qui présentera la scène la plus dégoûtante ou la plus torride. »

Voilà, dès Christopher Lee et la fin des années 1950, avant même le remake raffiné et onirique de Werner Herzog, une certaine idée de l’antinomie vampirique : Nosferatu est étrange et fascinant, porteur de mystère et de mélancolie, volontiers expressionniste et tourné vers lui-même ; Dracula, a contrario, a l’outrance en bandoulière, la chair et le sang en motifs de caractérisation, le mauvais goût et la transgression comme réservoirs inépuisables. Entretemps, c’est l’industrie du cinéma qui s’est également transformée : ce que Friedrich W. Murnau, en qualité d’auteur, proposait dans les années 1920 ne saurait être raisonnablement mis en balance avec le cycle horrifique et commercial d’une Hammer furieusement désinhibée.

La postérité

Laissons à Olivier Smolders le soin de conclure. Dans les dernières pages de son Nosferatu contre Dracula, l’auteur belge avance : « Le Nosferatu que j’aime est d’abord cette créature mélancolique, solitaire, cruelle par nature plutôt que par vice, privée de sa terre d’enfance, condamnée à l’exil, amoureuse d’une femme qui causera sa perte. À contrario, il est vrai que Dracula, son double tapageur, n’aura pas manqué de nous offrir parfois l’ivresse de plaisanteries d’un mauvais goût jubilatoire. Et comment savoir si, au moment du jugement dernier, le burlesque n’aura pas plus d’attraits que la mélancolie ? »

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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