Bloodline, une série de Todd A. Kessler, Glenn Kessler et Daniel Zelma : critique de la saison 2

Suite au décès de Danny à la fin de la première saison, un tournant scénaristique risqué a été amorcé. La série, amputée de son meilleur personnage, survit-elle à cette absence ? Comment Bloodline peut-elle prendre un nouveau départ en étant privée de son atout majeur ? Malheureusement, avec une saison 2 qui n’égale en rien la précédente, le show ne parvient pas à retrouver son souffle et déçoit irrémédiablement. 

Synopsis : Après la mort de Danny, le clan Rayburn tente de se reconstruire en ignorant le drame. Mais le poids de la culpabilité va rapidement avoir raison de l’harmonie familiale, d’autant que l’affaire est loin d’être enterrée… 

Parfois, il arrive qu’une série tienne sur les épaules d’un personnage. C’était le cas pour Bloodline, totalement portée par Danny Rayburn, magistralement interprété par Ben Mendelsohn. Héros aussi intrigant que marginal, ce protagoniste venait clairement dynamiter les carcans bourgeois du clan Rayburn et sa présence contribuait à faire de cette création originale Netflix un show presque fascinant. Danny s’imposait comme le ressort dramatique crucial de l’intrigue, élément perturbateur dont tout découlait : en bref, ce mouton noir, aussi séduisant qu’imprévisible, constituait le socle de la série et contribuait grandement à son succès. Sauf que voilà, dans Bloodline saison 2, Danny n’est plus là. Et l’intérêt du public non plus.

Une seconde saison qui piétine

Pour combler le vide lié à la disparition de Danny, Bloodline mise sur la démultiplication des sous-intrigues et introduit plusieurs personnages secondaires pour tenter de redynamiser l’ensemble. Entre l’ex de Danny qui débarque avec son fils et son amant latino qui s’avère être un escroc à la petite semaine, la série bascule peu à peu dans une sorte de melting pot hybride et son récit presque choral amoindrit considérablement le potentiel du show, qui s’éparpille dans des directions peu pertinentes. Défile devant nous une galerie de protagonistes plus ou moins paumés, censés remplacer Danny en incarnant la même idée : marginaux, roublards, arnaqueurs, voleurs, menteurs et petits criminels ratés échouent donc sur le rivage de cette île des Keys. Là où l’on pourrait s’attendre à un joyeux bordel tout aussi jubilatoire que dans la saison 1, on assiste à une suite plate et artificielle qui ne prend pas et qui n’arrive pas à nous accrocher. Les enjeux sont inexistants, et les trajectoires de ces personnages, pièces rapportées sans envergure, nous indiffèrent rapidement. La nouvelle recette ne fonctionne pas, la saveur est fade, on s’ennuie.

Des Rayburn au sommet de leur antipathie

Bloodline, c’était aussi une série qui savait éviter le manichéisme en nous immergeant dans l’intimité d’un clan familial où personne n’était irréprochable. Si tous persistaient à rejeter la faute sur Danny, considéré comme le méchant de service et tenu pour responsable de tous leurs problèmes, le public en revanche comprenait vite que la façade en apparence parfaite de cette tribu respectable dissimulait en réalité des secrets peu reluisants, révélateurs de la complexité de chacun. Crime crapuleux, complicité malsaine, lâcheté et hypocrisie étaient de mise : on s’indignait, on s’insurgeait, on était émus aussi. Mais là encore, le sel de la série a été dissous par un amas de lieux communs qui annihilent toute ambiguïté. Résultat ? Il émane du programme une lourdeur décevante à laquelle les auteurs ne nous avaient pas habitués. Entre Kevin qui perd les pédales et qui se réfugie dans la drogue, Meg qui préfère prendre la fuite à New-York avant de couler à son tour, John l’imperturbable qui nourrit l’espoir de devenir shérif malgré les casseroles qui ternissent sa réputation, et Sally qui s’amuse à faire l’autruche, les Rayburn perdent de leur superbe et s’en trouvent réduits à des archétypes grossiers, tous plus déplaisants les uns que les autres. De plus, la campagne politique de John, la carrière juridique de Meg et les tractations financières fumeuses de Kevin sont autant de leurres qui servent une fois de plus à masquer l’avarie du scénario, pauvre et creux.

Un successeur fantoche 

Bloodline en revient encore et toujours à Danny, pilier indispensable sacrifié trop tôt, trop vite. Pour que la transition ne soit pas trop brutale, les auteurs ont introduit le personnage de Nolan, le fils adolescent de Danny, teenager ténébreux à mèche rebelle et snake bites. A première vue, ça semble prometteur. Le fils va-t-il reprendre le flambeau de son père, en digne héritier ? Non. Déception. Tête à claque, le neveu de John n’apporte rien, alors qu’une piste aurait pu être creusée. Car malgré tout, la série n’est pas totalement dénuée d’intérêt : entre les flashbacks qui nous en apprennent un peu plus sur Danny et sa vie à Miami, son spectre qui hante John, les preuves compromettantes qu’il laisse derrière lui (la cassette) et son jeune garçon qui s’infiltre à son tour chez les Rayburn, le show n’enterre pas complètement son héros, qui, même disparu, continue de hanter sa famille, de leur pourrir la vie, de se venger. Cet axe, qui aurait mérité d’être approfondi, aurait pu conférer à Bloodline une rare intensité et réaffirmer son statut de thriller psychologique hors du commun, huis clos familial à ciel ouvert. Pourtant, ces éléments importants ne sont pas traités à leur juste valeur : relégués à un rang anecdotique, ils passent quasiment inaperçus, alors que c’est pourtant là-dessus que le programme aurait dû miser.

Au final, Bloodline saison 2 déçoit par son absence d’ambition, sa finalité inexistante, ses personnages écrits à la truelle, ses sous-intrigues inutiles et ses diversions vaines. Alors que la série parvenait à nous prendre aux tripes et à brillamment jouer avec nos nerfs dans la saison 1, ici, il faut se contenter des restes.

Bloodline saison 2 : Fiche Technique

Créateurs : Todd A. Kessler, Glenn Kessler et Daniel Zelman
Réalisation : Ed Bianchi, Michael Morris, Jean de Segonzac, Todd A. Kessler, Daniel Zelman, Dennie Gordon, Mikael Håfström, Stephen Williams
Scénario : Todd A. Kessler, Glenn Kessler, Daniel Zelman, Amit Bhalla, Lucas Jansen, Lizzie Mickery, Barry Pullman, David Manson, Chris Mundy, Arthur Phillips, Carter Harris,
Interprétation : Kyle Chandler (John Rayburn) ; Linda Cardellini (Meg Rayburn) ; Norbert Leo Butz (Kevin Rayburn) ; Sissy Spacek (Sally Rayburn) ; Jacinda Barrett (Diana Rayburn) ; Jamie McShane (Eric O’Bannon) ;  Chloë Sevigny (Chelsea O’Bannon) ; John Leguizamo (Ozzy Delvecchio) ; Enrique Murciano (Marco Diaz) ; Glenn Morshower (Wayne Lowry) ; Andrea Riseborough (Evangeline) ; Owen Teague (Nolan Rayburn)
Image : Jaime Reynoso
Musique : James S. Levine
Production : David Manson, Dennis Lehane, Carter Harris
Genre : Drame, thriller
Format : 10 épisodes de 50 minutes
Chaine d’origine : Netflix
Diffusion aux USA : Depuis le 27 mai 2016

Etats-Unis – 2016

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.

L’Affaire Laura Stern : le cri du silence

Plus qu'une fiction sur la vengeance, "L'Affaire Laura Stern" est une immersion sensorielle dans le "cri du silence" des victimes de violences et d'emprise. Une œuvre nécessaire qui déconstruit les mécanismes de la violence faite aux femmes pour en faire un combat collectif et politique. La série est diffusée sur France 2 en mars 2026 et disponible en streaming sur France Télévision.

Les Saisons : L’amour, le rythme et les saisons

"Les Saisons", la série écrite et réalisée par Nicolas Maury, s’éloigne des éclats et des récits sociaux pour épouser le souffle intime d’un trio amoureux. Entre mélancolie poétique et naturalisme doux, elle tente moins de raconter que de saisir le frémissement des sentiments, au rythme d’une lumière vendéenne et d’un temps qui tangue. Une œuvre sensible, qui crée son public en osant la lenteur et la langueur.