Pour son septième long-métrage en tant que metteur en scène, George Clooney surprend son monde en s’attaquant à un genre dont il a déjà quelque expérience en tant que comédien (Solaris, Gravity), mais qui se situe bien loin de son univers de réalisateur : la science-fiction. Hélas, il est peu de dire que la star s’est fourvoyée dans cette quête de nouveaux horizons. Entre un scénario à la fois pompeux et incohérent, des invraisemblances à la pelle et des ruptures de ton et de style mal maîtrisées, il n’y a pas grand-chose à sauver du film, si ce n’est une prémisse intrigante et la prestation sobre de Clooney. Une nouvelle baisse de régime dans la filmographie de ce dernier qui, l’air de rien, n’a plus dirigé un vrai bon film depuis près de dix ans. Prends un café, George, il est temps de se ressaisir…
Observons un fait étonnant : alors que George Clooney se fait plutôt discret en tant qu’acteur, ces dernières années (ses dernières prestations, pour Jodie Foster et les frères Coen, datent de 2016), cette liberté retrouvée ne semble pas permettre à la star de trouver un nouveau souffle en tant que metteur en scène. C’est même tout le contraire : après des débuts très enthousiasmants avec Confessions d’un homme dangereux (2002), Good Night and Good Luck (2005) et Les Marches du pouvoir (2011) (on passera sur le sympathique mais dispensable Jeux de dupes/2008), le beau George marque indéniablement le pas ces dernières années. Monuments Men (2014) ne fut pas à la hauteur de son sujet intéressant et original, tandis que Bienvenue àSuburbicon (2017) s’avéra un vrai ratage malgré la participation des frères Coen au scénario. Hélas, il nous faut constater aujourd’hui que Clooney n’a pas retrouvé le bon chemin… Minuit dans l’univers, distribué par l’omniprésente plateforme Netflix, ressemble en effet à une tentative de rupture – ou une crise temporaire, qui sait. Peut-être inspiré par Gravity (2013), son dernier succès de taille en tant que comédien, l’homme s’est lancé dans un long-métrage de science-fiction, un style qu’il n’avait pas encore abordé en tant que cinéaste. Mal lui en a pris. D’autant plus qu’à l’opposé de l’épure qui rendit l’œuvre d’Alfonso Cuarón si fascinante, George Clooney n’a pas hésité à s’atteler à un projet nettement plus complexe, en décidant d’adapter le roman Good Morning, Midnight de Lily Brooks-Dalton, publié en 2016. Sa fiction dystopique mêlant apocalypse imminente, aventure (et mélo) intersidérale, réflexion métaphysique et regards de chien battu, s’avère bien trop ambitieuse et n’aboutit qu’à un résultat extrêmement inégal où quelques rares moment de grâce côtoient lourdeurs, invraisemblances et choix douteux.
Clooney interprète lui-même le rôle d’Augustine Lofthouse, un brillant scientifique qui s’est jadis spécialisé dans la recherche de nouvelles planètes habitables pour l’humanité. Aujourd’hui (en 2049), notre homme est autant au bout du rouleau que notre Terre, rendue presque totalement hostile à l’Homme à cause d’un cataclysme indéfini et des radiations toxiques qui n’épargnent plus que pour un temps quelques dernières zones arctiques. C’est précisément là que Lofthouse, qui a refusé d’évacuer une base scientifique avec le reste du personnel, demeure, seul, espérant pouvoir entrer en contact avec une des missions spatiales encore en orbite afin de la dissuader de revenir sur Terre.
L’entame du film est plutôt séduisante, avec un protagoniste malade, miné et mutique, et un scénario heureusement mystérieux, faisant découvrir au spectateur l’ampleur de la catastrophe sans explications laborieuses. Minuit dans l’univers semble se poser alors comme une fiction apocalyptique sur un mode mineur, sans effets spéciaux, focalisée sur l’intériorité d’un protagoniste littéralement en bout de course. Las, l’œuvre bascule alors successivement dans deux autres registres nettement moins convaincants. D’abord, et sans vouloir ruiner l’effet de surprise, la découverte d’une autre personne sur la base paraît d’abord invraisemblable, avant que l’on y suspecte – cela nous sera confirmé à la fin – un symbole pseudo-métaphysique en lien avec l’histoire personnelle de Lofthouse. Le film aurait cependant eu tout à gagner à demeurer sur Terre avec son duo de personnages, comme le prouve la réussite des séquences émaillant le trajet de celui-ci d’une base scientifique à l’autre – quoique parfois totalement irréalistes, comme par exemple lorsque notre héros (pas au top de la forme, on vous le rappelle) se tire sans problème d’une baignade dans les eaux polaires…
Là où Minuit dans l’univers franchit définitivement la ligne rouge, c’est lorsqu’il opère des aller-retours entre la base arctique et le vaisseau spatial Aether, le seul avec lequel Lofthouse soit parvenu à établir un contact. Les séquences spatiales sont en effet terriblement mal maîtrisées, à tous les points de vue : les protagonistes ne sont pas du tout crédibles en tant qu’équipe d’astronautes ; les scènes d’action sont non seulement incongrues par rapport au dépouillement des séquences terrestres, mais elles sont en outre à la limite du plagiat de Gravity (la sortie dans l’espace qui tourne au drame) ; les choix musicaux sont foutraques ; enfin, toute vraisemblance psychologique s’évanouit lorsque l’on constate avec effarement l’attitude stoïque des astronautes en apprenant qu’ils ne pourront plus rejoindre leur planète en voie de destruction définitive – sans parler de la manière dont Lofthouse leur apprend la nouvelle, en marmonnant dans sa barbe fournie…
George Clooney s’est lancé dans une mission impossible, voulant mêler plusieurs films en un alors que chaque choix artistique annule les effets des autres. La retenue et l’ambiance de fin du monde de l’introduction sont annihilées par des prétentions intellectuelles, l’épure des séquences terrestres est brisée par l’invraisemblance des scènes spatiales, le sous-jeu de Clooney est faussement compensé par des scènes d’émotion naïves et peu crédibles. Incapable de choisir entre plusieurs voies, le cinéaste a décidé de toutes les emprunter, n’hésitant pas, au passage, à imiter ce que d’autres cinéastes ont déjà fait avant lui – et en beaucoup mieux. Pire, alors que ses premières œuvres commençaient à dessiner les contours d’un « style Clooney », on se retrouve ici face à un bric-à-brac impersonnel et un tantinet prétentieux. Vivement que le cinéaste mette fin à cette bien vilaine dégringolade artistique car, à ce rythme-là, il pourrait décider de se lancer dans un reboot de L’Attaque des tomates tueuses d’ici quelques années…
Synopsis : Augustine Lofthouse, scientifique solitaire basé en Arctique, tente l’impossible pour empêcher le vaisseau spatial Aether et son équipage de rentrer sur Terre, car il sait celle-ci condamnée par une catastrophe.
Minuit dans l’univers : Bande-annonce
Minuit dans l’univers : Fiche technique
Réalisateur : George Clooney
Scénario : Mark L. Smith, d’après le roman Good Morning, Midnight de Lily Brooks-Dalton (2016)
Interprétation : George Clooney (Augustine Lofthouse), Felicity Jones (Iris Sullivan), Caoilinn Springall (Iris jeune), David Oyelowo (capitaine Adewole), Tiffany Boone (Maya), Demián Bichir (Sanchez), Kyle Chandler (Mitchell)
Photographie : Martin Ruhe
Montage : Stephen Mirrione
Musique : Alexandre Desplat
Producteurs : Grant Heslov, George Clooney, Keith Redmon, Bard Dorros et Cliff Roberts
Maison de production : Smokehouse Pictures et Anonymous Content
Durée : 118 min.
Genre : Science-fiction
Date de sortie : 11 décembre 2020 (Netflix) États-Unis – 2020
Même si on ne peut qu’applaudir ses incursions dans l’univers télévisuel depuis 2013, le retour de David Fincher au format long constitue un événement qu’on accueille avec une excitation certaine. Le projet n’est certes pas destiné aux écrans de cinéma, ce que l’on regrette forcément, mais six ans après Gone Girl, le moins que l’on puisse dire est que le cinéaste américain ne s’est pas associé avec Netflix pour donner vie à une œuvre évidente et sans risque. Film exigeant, esthétiquement parfait, servi par des comédiens (dont Gary Oldman dans le rôle principal) très inspirés, Mank est non seulement un aboutissement artistique pour son auteur, mais aussi une « boucle bouclée » personnelle, puisqu’il se base sur un scénario de feu Jack Fincher, le père du metteur en scène, écrit il y a plus de deux décennies. L’œuvre a beau être extrêmement ambitieuse et très réussie à maints égards, on ne peut cependant s’empêcher de ressentir un agaçant sentiment de déception générale. Entre un sujet finalement pas aussi passionnant qu’espéré, une certaine rigidité formelle et un manque d’émotion, Mank ne parvient pas à s’imposer totalement comme le grand cru annoncé.
Se lancer dans une critique de Mank n’est pas un exercice aisé. Comment, en effet, éviter à la fois de snober paresseusement une œuvre témoignant d’une maîtrise à maints égards impressionnante (d’où la position flatteuse qu’il occupe dans la liste des meilleurs films 2020 dressée par notre équipe de rédaction), et de dérouler des louanges consensuelles qui feraient fi du vague sentiment d’ennui qui nous habite après 131 minutes de métrage qui nous ont paru longues ?
Reconnaissons d’emblée qu’avec ce film, David Fincher, revenu au cinéma après s’être consacré à la télévision durant plusieurs années (production de House of Cards et Mindhunter), a atteint un haut niveau d’aboutissement dans son métier. Mise en scène, photographie en noir et blanc, costumes, musique (assurée par le duo Trent Reznor/Atticus Ross, dont c’est la quatrième collaboration avec Fincher, et qui avait remporté l’Oscar de la meilleure musique de film pour The Social Network), direction d’acteurs… tout est absolument irréprochable. Il faut également saluer le courage du metteur en scène qui, pour sa première œuvre cinématographique réalisée pour la plateforme Netflix, n’a assurément pas choisi un sujet évident. Et de reconnaître, par la même occasion, la versatilité d’un homme qui, au fil des années, s’est aventuré dans des styles extrêmement variés (Alien 3, Seven, Zodiac, L’Étrange Histoire de Benjamin Button, Gone Girl…). Comme son titre sous forme de diminutif l’indique, Mank a pour protagoniste Herman J. Mankiewicz, le génial scénariste américain auquel on doit notamment Vainqueur du destin (Sam Wood, 1942) et certaines parties du mythique Magicien d’Oz (Victor Fleming, 1939), même s’il ne fut pas crédité pour ce dernier. Le film de Fincher s’intéresse cependant – et exclusivement – au développement du script de Mankiewicz de l’autre immense classique du septième art qu’est Citizen Kane (Orson Welles, 1941). Le scénario de Mank, écrit par le père du cinéaste, Jack Fincher, a initialement été écrit dans les années 90, et devait être adapté après la sortie de The Game (1997). L’aboutissement de ce projet de longue date intervient hélas après le décès de Jack Fincher, en 2003.
Quoique le scénario soit d’un très haut niveau (les dialogues, notamment, sont brillants), le problème de Mank tient sans doute à son sujet même. On l’a dit, les Fincher n’ont pas eu froid aux yeux. De fait, malgré son casting en or, sa production imposante et la visibilité offerte par Netflix – surtout en ces temps de confinement qui réduisent au silence la concurrence des salles obscures –, ce long-métrage est ce qu’on peut qualifier de projet de niche, adressé à un public très ciblé. En savourer pleinement les qualités – et elles sont nombreuses, il nous paraît important de le rappeler – exige une connaissance pointue du contexte et des personnages auxquels le film fait référence. Contrairement aux apparences, Mank n’est ni un biopic ni le simple récit de la genèse d’un chef-d’œuvre de cinéma. Fincher ne mâche pas la besogne aux spectateurs, son œuvre n’est en rien didactique. Le film est davantage une plongée dans une ambiance d’époque, un récit enlevé et qui assume son caractère littéraire et créatif, qu’une histoire bien cadrée qui s’embarrasse d’une mise en contexte. Ce parti pris est particulièrement risqué car même le cinéphile devra s’accrocher pour tout saisir dans ce film compliqué… dont la compréhension s’avère néanmoins indispensable pour ne pas décrocher totalement. Derrière une prémisse (l’écriture d’un futur grand film) et des protagonistes (un scénariste anticonformiste et alcoolique, ses deux assistantes, le magnat de la presse qui l’admire et la maîtresse de celui-ci) en apparence parfaitement lisibles, Mank aborde une multitude d’autres sujets qui sollicitent chez le spectateur un solide bagage de connaissances.
Tout d’abord, la peinture du microcosme hollywoodien, si elle est à la fois réaliste et virtuose, exige de ne pas se perdre dans les relations complexes et les jeux de pouvoir entre une multitude de personnages que les générations actuelles connaissent peu. Si Mankiewicz rédigea le script de Citizen Kane pour la RKO, le film s’attarde beaucoup sur ses relations (professionnelles et privées) avec les pontes de la MGM, en particulier le patron Louis B. Mayer (Arliss Howard), le producteur Irving Thalberg (Ferdinand Kingsley) et le scénariste Charles Lederer (Joseph Cross). Le portrait des deux premiers n’est guère flatteur, le film s’amusant à représenter Mayer comme un fieffé requin hypocrite, un roitelet n’hésitant pas un instant à détourner l’usine à rêves vers des objectifs politiques, tandis que Thalberg est un bon petit soldat, cynique et calculateur, ambitieux et froid. Quoique imbus de leur pouvoir, le film les révèle tous deux comme de simples marionnettes contrôlées par le tycoon William Randolph Hearst (Charles Dance). Le magnat de la presse et ancien politicien, qui accueille ses hôtes dans son célèbre (et mégalomaniaque) Hearst Castle, possède les mêmes tares que Mayer, mais il est plus subtil et élégant. Malgré son ambition dévorante, l’homme s’entiche du trublion Mankiewicz, insoumis chronique qui détonne dans sa cour docile, car Hearst sait reconnaître et apprécier son génie. Mank donne ainsi – à juste titre – toute son importance à l’introduction du scénariste dans le cercle intime de Hearst. Il est évident que, dans son script de Citizen Kane, Mankiewicz parle beaucoup de Hearst, mais aussi de la relation de celui-ci avec la jeune actrice (de 34 ans sa cadette) Marion Davies (Amanda Seyfried), représentée dans le film comme une jeune femme simple, attachante et pleine de vie, qui a cédé à une soif de reconnaissance et à la vénalité. On sait que Hearst lui-même ne fut pas dupe des allusions de Citizen Kane à sa personne, et les efforts qu’il déploya, discrètement mais efficacement, pour bloquer la promotion et la distribution du film, expliquent en grande partie le manque de reconnaissance que rencontra ce chef-d’œuvre à sa sortie ainsi que les futurs déboires d’Orson Welles. Si tous ces faits sont généralement connus des cinéphiles, peu nombreux sont ceux qui en connaissent les subtilités.
Le récit intègre aussi des éléments du contexte politique dans lequel les faits relatés se déroulèrent, en particulier les élections du gouverneur de Californie de 1934. En pleine Grande Dépression, le scrutin fut un des plus controversés dans l’histoire de l’État, opposant le conservateur Frank Merriam et l’ancien socialiste Upton Sinclair. Les réformes économiques prônées par ce dernier lui valurent d’être taxé de communiste par son adversaire, une manière avantageuse, à l’époque, pour faire pencher l’opinion en sa faveur. Mank illustre un fait réel peu montré au cinéma jusqu’à présent : la manière dont l’industrie du cinéma s’investit fortement en faveur du candidat Merriam en organisant des campagnes de diffamation ciblant Sinclair – qui perdit les élections. Ce sous-texte politique ne manque pas d’intérêt, mais il est très peu connu en Europe, et même aux États-Unis on peut estimer que ces élections californiennes datant d’il y a près d’un siècle ne sont pas connues du plus grand nombre…
Pour ne rien arranger, le scénario de Jack Fincher opère d’incessants aller-retours temporels, certes introduits par de ludiques cartons imitant les intitulés de scène dans… un script, justement, mais qui ne facilitent pas l’immersion du spectateur dans un récit qui, à l’instar du travail de Mankiewicz pour Citizen Kane, est pour le moins non-linéaire.
Est-ce pour toutes les raisons évoquées plus haut qu’une fois le film achevé, on demeure avec un sentiment de désir inassouvi ? En dépit des thématiques diverses et variées qu’il charrie, l’œuvre a quelque chose d’anecdotique, les sujets n’étant abordés que de manière superficielle. Pire, on ressent un décalage gênant entre un personnage anticonformiste, libre et imprévisible, et une mise en scène et un scénario certes très classieux, mais dépourvus de vraie folie. Les scènes marquantes sont rares, le rythme demeure constant et on ne peut pas vraiment parler d’un quelconque élément déclencheur, pas au sens où on l’entend habituellement, en tout cas. Cette approche étonnante participe pourtant aux qualités du film, d’où la difficulté à le juger mentionnée en début d’article. Mank est un projet insolite dans la carrière d’un cinéaste qui ne manque ni d’audace ni d’ambition. On est pourtant en droit de regretter une certaine rigidité, un contrôle que le sujet exigeait de briser joyeusement.
Synopsis : Dans le Hollywood des années 1930, le scénariste Herman J. Mankiewicz, alcoolique invétéré au regard acerbe, tente de boucler à temps le scénario de Citizen Kane d’Orson Welles.
Mank : Bande-annonce
Mank : Fiche technique
Réalisateur : David Fincher
Scénario : Jack Fincher
Interprétation : Gary Oldman (Herman J. Mankiewicz), Amanda Seyfried (Marion Davies), Lily Collins (Rita Alexander), Arliss Howard (Louis B. Mayer), Tom Pelphrey (Joseph L. Mankiewicz), Charles Dance (William Randolph Hearst), Ferdinand Kingsley (Irving Thalberg), Tom Burke (Orson Welles), Joseph Cross (Charles Lederer)
Photographie : Erik Messerschmidt
Montage : Kirk Baxter
Musique : Trent Reznor, Atticus Ross
Producteurs : Ceán Chaffin, Eric Roth et Douglas Urbanski
Maison de production : Netflix International Pictures
Durée : 131 min.
Genre : Drame biographique
Date de sortie : 13 novembre 2020 (Netflix) États-Unis – 2020
L’année 2021 vient d’ouvrir ses portes mais il est encore temps de regarder un petit instant dans le rétroviseur afin de revenir sur le parcours de dix personnalités, qui auront marqué de leur talent cette difficile année 2020. Petit tour d’horizon effectué par la rédaction du Magduciné. De Gu Xiaogang à Laure Calamy…
Gu Xiaogang
Inconnu du grand public et de la scène cinématographique internationale, Gu Xiaogang nous offrait en janvier ce qui allait bien vite nous manquer durant l’année 2020 : de la liberté, de la fraicheur, un moment de poésie suspendu dans le temps, un instant d’intense déconfinement. Il marque l’époque de son empreinte par son habileté et son culot à nous offrir avec Séjour dans les monts Fuchun, son premier long-métrage, le liant entre art traditionnel et documentaire moderne, entre le cinéma méditatif de Hou Hsiao-hsien et le regard social de Jia Zhangke. À partir d’un célèbre paysage de montagne et d’eau qui inspira une peinture chinoise au XIVe siècle, il revient sur les lieux de cette œuvre pour une méditation, fortement ancrée dans le quotidien, qui embrasse à l’échelle d’une famille les grandes manœuvres d’un pays-continent comme la Chine. Sa personnalité artistique transparaît rapidement à l’écran, dans son aptitude à confronter l’intériorité avec le collectif, l’instantané avec l’éternel, l’histoire moderne des hommes avec celle d’un pays fort de ses traditions séculaires. Son travail de mise en scène particulièrement délicat – fait de caméra pinceau et de déploiement de plans-séquence – permet l’hommage discret à une région et l’émergence subtile d’une véritable émotion esthétique. Coup d’essai, coup de maître, Gu Xiaogang réalise ainsi un grand film sur l’essence humaine.
Loic Loew
Bartosz Bielenia
Cette année, La Communion, en plus d’un magnifique moment de cinéma, a vu naître un grand acteur, mi-ange, mi-démon : Bartosz Bielenia. L’acteur polonais y déploie un jeu ambigu au service d’un personnage jamais figé. Dans la scène de clôture; entre mise à nu et début de tuerie tout son art se déploie et va droit au cœur du spectateur. Son regard aura marqué les écrans de cinéma pour une année marquée par l’absence de culture dans nos vies. S’il n’y a pas mille films pour le moment dans sa filmographie, rien n’est moins sûr que le regard glaçant et le jeu élégant de ce jeune homme de 28 ans saura ravir nos écrans à l’avenir. Ce n’est pas un espoir, c’est un vœu ! En attendant que ce vœu soit réalisé et que les cinéma rouvrent, on peut découvrir l’étendue du talent de l’acteur dans la mini-série Netflix 1983 où il apparaît pour quelques épisodes dans une Pologne alternative.
Chloé Margueritte
Sam Mendes
Au début de l’année 2020 Sam Mendes s’est placé là où on ne l’attendait pas, en 1917. Titre trompeur où l’on croyait être au cœur de la révolution russe, 1917 nous emmène sur le front anglais lors de la Première Guerre mondiale. Avec ce film, le réalisateur signe certainement son long métrage le plus personnel en mettant en scène le récit de deux soldats dont une partie de l’histoire lui a été contée par son grand-père. Notre souffle s’en trouve coupé pendant les deux heures grâce à une immersion par le plan séquence (artificiel, certes, mais dont l’illusion reste quasi parfaite), déconstruisant les films de guerre classiques ; le seul objectif est de fuir le combat et de rendre l’expérience plus humaine. Entamant l’année par ce film doux-amer, à la fois lyrique et âpre, il apparaît retentissant à la lumière de la crise que nous traversons en nous emprisonnant dans une expérience traumatique dans laquelle les personnages sont piégés et limités à leur essence la plus pure. Sam Mendes marque également cette année à travers deux collaborations : le travail avec Roger Deakins d’une part, magnifiant la photographie du film récompensée aux Oscars, et celui avec Thomas Newman dont le travail musical n’était plus à prouver mais se révèle davantage par un incroyable mixage son. Après Jarhead, Sam Mendes renouvelle ainsi le théâtre de la guerre et n’a certainement pas fini de nous toucher en plein cœur.
Mégane Féménias
Christopher Nolan
Les blockbusters sont des colosses aux pieds d’argile, et 2020 n’a pas hésité à les tacler très violemment. Les uns après les autres interdits de sortie par leurs studios, ils ont laissé Tenet, le mastodonte intello/métaphysique/stylisé de Christopher Nolan en première ligne. Avec cette réplique : « il ne faut pas chercher à comprendre, juste à ressentir ». Dans toutes ses variantes, ce slogan colle finalement aussi bien à un film sur-critiqué qu’à une année où les salles battent de l’aile, les films numériques se propagent et les cinéastes old school deviennent des chapelles. Christopher Nolan est un des hommes de cette année, parce que son film, au-delà des critiques et des chiffres, a été lâché pour capter cette atmosphère-là malgré lui. Celle de cinéphiles perdus, d’exploitants inquiets et de films désincarnés, dont les mutations ont été accélérées par ce qui est bien plus qu’une souche virale ou une pandémie. Ici aussi, dans le 7ème art, nous courons et marchons à rebours du temps, sans jamais arriver totalement à enrayer sa marche en avant. Dommage, on serait bien allé jusqu’à avant 1995 pour causer de Nolan avec Gilles Deleuze, prophète de l’image-temps et de l’image-mouvement, qui derrière ces titres sibyllins cachent l’idée même du cinéma.
Romaric Jouan
François Ozon
François Ozon est le réalisateur d’un film par an alors chaque année pourrait être son année. L’année dernière déjà il avait marqué les esprits avec Grâce à Dieu. En 2020, il s’est illustré à travers une autre adaptation littéraire, moins grave (quoi que…), où l’on suit l’amour sauvage et destructeur de deux ados en 1985 (Été 85). Tout y est dans la reconstruction et le jeu très opposé des deux comédiens. Si le film n’est pas son meilleur, on y retrouve la « patte » Ozon, un mélange de fragilité et de morbidité, quelque chose qui oscille entre le grotesque et le sublime. Il y a surtout des scènes inoubliables à la Ozon dont cet instant magique où l’amoureux découvre un morceau destiné à lui seul au milieu d’une boîte bruyante. Mais il y a aussi une scène d’amour tragique, de travestissement maladroit qui à elle seule résume ce cinéma à la Ozon, sur le fil en permanence et qui se rattrape en sachant capter dans les regards et les corps l’instant où tout bascule.
Chloé Margueritte
Greta Gerwig
Greta Gerwig, une femme de l’année 2020 ? On pourrait même dire une femme de la décennie, tant son chemin a été fulgurant sur toutes ces dernières années. La jeune femme incomplète, comme son personnage éponyme dans le film Frances Ha de son conjoint Noah Baumbach, est devenue une femme incontournable du cinéma américain, voire hollywoodien, puisqu’elle fait maintenant partie du club très fermé des réalisatrices nominées aux Oscars.
Greta Gerwig s’est certes surtout fait connaître par ce beau personnage de Frances Ha, et par les films de Baumbach. Mais elle a montré combien son jeu est éclectique, depuis sa collaboration avec Woody Allen (To Rome with Love) ou Wes Anderson (L’Ile aux chiens), jusqu’au chilien Pablo Larraín (Jackie) ou Mike Mills dans le délicat 20th Century Women. Éclectique, mais toujours intense, car entier et sincère. Gerwig est loin, très loin du faux-semblant que l’on peut reprocher à certains acteurs.
Mais là où elle nous a totalement eus, c’est lorsqu’elle est passée derrière la caméra. D’abord avec son premier long-métrage en solo, Lady Bird, un film bourré d’émotions, lui ressemblant totalement, effectivement vaguement autobiographique. Un film magnifiquement réalisé, qui se révèle dans les détails, multi-nominé, mais insuffisamment primé. En 2020, elle monte encore la tension d’un cran avec son adaptation des Filles du docteur March de Louisa May Alcott.
Gros budget, Alexandre Desplat à la musique, Yorick Le Saux à la caméra, Gerwig devient très bankable tout en restant très personnelle. Sa relecture est ultra-moderne, sa mise en scène originale et dynamique, avec l’entrechoquement des époques. Sa thématique du coming of age reste très présente, l’adolescence est sa période, et la cinéaste semble être en permanence dans cet état adolescent de curiosité teintée de mélancolie. Et bien évidemment, de nouveau des nominations à la pelle aux principaux prix. L’arrivée récente de son premier enfant va-t-elle changer son rapport au monde, et si c’est le cas, aura-t-elle toujours le même regard cinématographique ? C’est notre vœu le plus cher, tant Greta Gerwig a fait un parcours sans faute à nos yeux jusqu’à présent, un parcours qu’on espère voir durer le plus longtemps possible.
Béatrice Delesalle
Mark Ruffalo
Acteur discret mais protéiforme, à l’aise dans tout type de production, Mark Ruffalo est aussi un artiste engagé au profit de causes multiples et variées. Qu’on partage ou non ses convictions, force est de constater que lorsqu’un engagement sincère et un goût sûr pour des projets intéressants se rencontrent, cela produit souvent des résultats brillants. Avec Dark Waters, un des meilleurs crus de 2020, Ruffalo a emmené Todd Haynes en un territoire inattendu pour créer ensemble (Ruffalo en est le coproducteur) un remarquable film de dénonciation, basé sur des faits hélas bien réels, qui s’inscrit dans l’héritage de la célèbre trilogie de la paranoïa d’Alan J. Pakula. Mise en scène, photographie, interprétation, musique : avec finesse et sobriété, tous les éléments sont mis au service d’un récit didactique et sérieux, aussi fort qu’accablant. Loué par tous les collaborateurs du film pour sa sincérité et sa simplicité, Mark Ruffalo livre une prestation qui, loin de celle du personnage de Hulk qui lui attira une renommée planétaire, rend justice à un super-héros du quotidien, un homme de l’ombre dont le monde a bien besoin aujourd’hui : le justicier (ici, un avocat) qui refuse tout compromis relatif à deux biens communs dont il n’ignore pas le caractère cardinal : la collectivité humaine et notre planète. L’intelligence, l’intégrité, l’élégance, mais aussi les choix artistiques de Mark Ruffalo en font assurément une personnalité-clé de cette drôle d’année 2020.
Thierry Dossogne
Laure Calamy
2020 aura été une année marquée par de magnifiques portraits de femmes. Une mère en perdition (Madre), une mère volcanique et femme libre en tout point (Ema), une rêveuse discrète qui se questionne sur elle-même (Eva en Aout) ouaussi une autrice en construction (Les Filles du docteur March). Pourtant, un autre personnage aura attiré notre attention : celui d’Antoinette incarné par Laure Calamy, protagoniste haut en couleur par sa fraîcheur communicative et l’abnégation humoristique qui l’entoure dans cette « course contre l’amour ». Mais au-delà de la fiction, ce film est en un sens l’adoubement de Laure Calamy dans le paysage du cinéma français. Souvent cantonnée aux personnages secondaires, pour lesquels elle a déjà décroché une nomination aux Césars, celle qui éclabousse de sa présence la série 10 pour cent montre enfin son talent aux yeux du grand public. 2020 est l’année de Laure Calamy où son rire intempestif et sa malice séduisante auront été l’un des moments précieux de nos salles de cinéma. On lui voit un avenir radieux.
Sébastien Guilhermet
Les frères Safdie
Après un Good Time qui aura fait vibrer Cannes et son année 2017, les frères Safdie reviennent sur Netflix, avec Uncut Gems, diamant brut de 2020. Une possibilité pour eux d’assoir leur style inimitable, celui du cloisonnement du réel dans l’enfer d’une urgence qui ne s’estompe jamais, créant ainsi un chaos de tous les instants. Uncut Gems, course contre la montre face à la fatalité et la mort, dans un New York englué dans l’appât du gain, radicalise le processus filmique des Safdie tout en permettant à Adam Sandler de trouver un personnage qui lui va comme un gant. Dans ses multiples gros plans qui cristallisent les montées en tension, Uncut Gems est organique comme rarement, où corps et sentiments ne font qu’un.
Sébastien Guilhermet
David Dufresne
La pénurie des sorties les plus attendues cette année aura au moins permis une chose : de découvrir dans nos salles des documentaires qui n’auraient sans doute pas été distribués en temps normal. Un Pays qui se tient sage, de David Dufresne, n’a pourtant été projeté que dans moins de 100 salles. Mais il y a fort à parier que sa carrière sur grand écran aurait été encore plus discrète sans la désertion des grandes affiches. Un film de niche pour un sujet d’une importance nationale.
Le réalisateur et journaliste, David Dufresne, propose une documentaire sur la question des violences policières en France, depuis les manifestations des Gilets jaunes. Lui-même victime de passages à tabac et matraquages dans les années 80 au cours de manifestations, il s’intéresse depuis des décennies à la question de la police et de son rapport à la liberté, à la violence, à la légalité. Dufresne a l’intelligence de proposer une vraie réflexion sociologique, anthropologique, historique et philosophique à partir d’images fortes, parfois insoutenables de brutalité, que divers intervenants commentent en direct. Mais il prend soin de ne pas révéler le métier de chacun, ni même le nom, pour éviter l’argument d’autorité et certains biais cognitifs chez le spectateur, qui seraient dus à la position sociale de l’interlocuteur. Son documentaire est militant, se présentant clairement comme un contre-pouvoir face aux médias mainstream, laissant parler les images amatrices et le point de vue du peuple.
David Dufresne est donc indéniablement une des personnalités de l’année, pour son engagement, son courage, sa mesure (sans jamais édulcorer son propos), s’effaçant derrière des images qui parlent d’elles-mêmes et des témoignages passionnants. Un documentaire qui révolte sans attiser la haine ni le mépris, avec un étrange pouvoir d’apaisement, mêlé d’horreur et de lucidité. Et dans une année où les médias ont été aussi peu lisibles, sur d’autres sujets, un tel travail journalistique fait beaucoup de bien.
S’il est un roman d’anticipation faisant écho aux années Trump, c’est bien 1984, de George Orwell. Peu après l’élection du président républicain, l’ouvrage caracolait en effet en tête des ventes sur Amazon. À bien des égards, la novlangue a été twitterisée par l’ancien magnat de l’immobilier, tandis que ses mensonges à répétition pouvaient évoquer les réécritures historiques du « Miniver », le ministère de la Vérité orwellien. Aux éditions Soleil, Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa portent en phylactères et vignettes l’une des dystopies les plus importantes de l’histoire de la littérature.
On le sait, et cela a été à nouveau énoncé à travers plusieurs ouvrages récents, George Orwell était davantage un visionnaire saisissant l’air du temps qu’un théoricien à la pensée politique finement articulée. 1984 n’en figure pas moins en bonne place parmi les contre-utopies les plus vertigineuses jamais écrites, aux côtés de Nous, Le Meilleur des mondes ou Le Talon de fer. Il faut dire que les prémonitions orwelliennes se sont pour partie vérifiées, et notamment à travers la récente vague populiste qui a traversé le monde et s’est cristallisée aux États-Unis : Donald Trump a promu sur Twitter le raisonnement politique en 280 caractères quand la novlangue appauvrit dans 1984, d’une manière semblable, le champ de la pensée ; il n’a cessé de mentir aux Américains (comme l’a démontré le New York Times dès juin 2017) quand le Miniver s’évertue dans le roman de George Orwell à transformer touche par touche l’histoire de l’Océania.
Le travail d’adaptation de Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa a tout de l’exercice d’équilibriste : il s’agit de restituer l’essentiel d’un roman aussi dense que vénéré dans une bande dessinée d’à peine 120 pages. Ils y parviennent en restant fidèles au propos de George Orwell, en ne l’amputant qu’à la marge et sans incorporer de larges pavés textuels au sein de leurs planches. Il s’agit là d’une belle réussite. Le travail graphique y a évidemment son importance. On découvre dès les premières pages une urbanité désenchantée, à base de drones, de déchets, de fumée ou d’affiches et de banderoles indiquant « Big Brother is watching you ». On observe un peu plus loin d’immenses espaces de travail collectifs attestant en quelques vignettes que le Ministère de la Vérité réécrit l’histoire de l’Océania à une échelle industrielle. On remarque enfin que les couleurs ne sont employées qu’avec parcimonie, et toujours dans l’objectif de souligner une liberté recouvrée par la transgression : il en va ainsi des rencontres entre Winston Smith, le héros, et Julia, sa maîtresse, ou du livre d’Emmanuel Goldstein, un opposant politique qualifié lors de cérémonies de haine de « traître » et de « cochon ».
Ce qui fait l’étoffe de l’Angsoc, le régime politique de l’Océania, a évidemment voix au chapitre : les télécrans invasifs surplombent des appartements rudimentaires ; la délation est telle que des enfants endoctrinés dénoncent les paroles prononcées par leurs parents pendant qu’ils sommeillent ; le journal secret de Winston Smith pourrait lui valoir la mort (la « vaporisation ») pour « crime par la pensée » ; le Ministère de l’Abondance trafique ses statistiques pendant que le peuple manque de tout (et notamment de lames de rasoir) ; la pendaison de prisonniers politiques prend des airs de spectacle de foire ; les chansons, les journaux, les livres sont adaptés à chaque type de population ; la loterie, qui fait rêver les prolétaires, est un opium qui ne récompense que des gagnants fictifs… La société décrite par cette bande dessinée est proprement glaçante. « Presque tous les enfants sont horribles. Ils adorent le parti. Tout cela est pour eux un grand jeu. » Winston, le héros de l’histoire, éprouve « du mépris, de la haine, du dégoût pour tout ce cirque ». Son travail consiste à réécrire l’histoire, car « le passé doit servir l’avenir ». Il résiste cependant lui-même aux dogmes rabâchés par le parti, tels que : « Guerre = Paix. Liberté = esclavage. Ignorance = force. » Il se souvient des personnes vaporisées et expurgées des archives. Des guerres passées effacées pour rendre celles actuelles intemporelles. Sur la production est exprimé : « Nous manquons toujours de quelque chose, de boutons, de lacets, de souliers. » Sur la rétraction du vocabulaire : « Le but de Big Brother est tellement simple… Il veut restreindre les limites de la pensée. »
Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa déshumanisent le monde de 1984 à l’image de ce que proposait George Orwell. Les naissances ont lieu par insémination artificielle, le sexe étant interdit entre membres du parti. Les classiques de la littérature sont novlanguisés. Les prolétaires sont dénués de pensée politique structurée, « ils sont juste du bétail en liberté ». « Le parti prétend les avoir délivrés, tout en les considérant comme des inférieurs naturels » et, en outre, « la vie vécue n’a rien à voir avec les idéaux du parti ». Les courriers ouverts et inspectés, les drones survolant les rues, la mémoire collective reconfigurée par les manipulations du parti, les Églises reconditionnées, les relations sociales surveillées, les collègues proches dont on ignore jusqu’à le nom : tout ce qui peut s’apparenter à un espace intime, interpersonnel ou de liberté est strictement encadré par l’Angsoc…
Pour qui voudrait découvrir 1984, cette bande dessinée constitue une entrée en matière très recommandable. Agréable à lire, jamais ampoulée, elle se compose de la même chair que le roman d’anticipation de George Orwell, dont elle parvient sans mal à saisir toutes les aspérités politiques. En 120 pages, on pouvait difficilement faire mieux.
1984, Jean-Christophe Derrien et Rémi Torregrossa Soleil, janvier 2021, 120 pages
Gaëlle Geniller est une jeune dessinatrice et scénariste française très prometteuse. Après Les Fleurs de grand frère, déjà publié chez Delcourt, elle revient avec Le Jardin, Paris, où elle exprime, à travers ses personnages, toute sa sensibilité.
Si Le Jardin, Paris repose sur un récit linéaire, ses personnages ne sont dévoilés que progressivement, et souvent par bribe. On suit, au début de l’histoire, les pérégrinations de Rose, un jeune garçon qui se produit pour la première fois dans le cabaret que dirige sa maman. Il y a là, déjà, une forme de rupture avec les conventions. Qui est cet adolescent se donnant ainsi en spectacle, accoutré telle une femme ? Cette question, bien moins innocente qu’il n’y paraît, va sous-tendre tout l’album et ce, selon une triple modalité.
Il y a d’abord le regard du public, qui peut renvoyer à un enfer sartrien. C’est ce journaliste de L’Excelsior, Martin Faveau, pointant une « manière inhabituelle de penser ». C’est Rose indiquant : « J’ai très peur que tous ces gens me changent en quelqu’un que je ne suis pas. » Ou confessant : « Je veux plaire à tout le monde tout en sachant que c’est impossible. »De là naît une vulnérabilité qui affecte profondément le héros. Il y a ensuite le regard des autres « fleurs » (les danseuses) : « Rose est en train de transformer notre Jardin en cabaret loufoque. » Plus anecdotique, il situe toutefois certains enjeux et rappelle que les performances de Rose bouleversent les habitudes de la maison. Mais surtout, et c’est là que Gaëlle Geniller fait valoir toute sa sensibilité d’auteure, il y a Rose lui-même, parfois tiraillé, ne sachant s’il faut lui dire « il » ou « elle », cherchant à « sublimer le corps masculin de la même façon qu’ont les femmes de sublimer le leur », et entamant une relation ambiguë avec Aimé, un habitué qui apparaît comme ensorcelé par ses numéros, et qui lui avouera que « pour la première fois […], quelque chose a piqué au vif [sa] curiosité ». La poésie et la justesse avec lesquelles est caractérisé Rose contribuent beaucoup à la qualité de cette bande dessinée – et se marient parfaitement avec des planches colorées et à bien des égards enchanteresses.
Rose est doué d’une émotivité rare. Son nouveau confident, Aimé, le décrit comme « une jeune personne pétillante et pleine de vie », quelqu’un qui serait à la fois « attentionné, bienveillant et plein de surprises ». Le récit apporte toutefois une dimension bien plus profonde au protagoniste. Malgré la défiance qui entoure le monde de la nuit, Rose s’estime chanceux d’avoir eu l’opportunité de grandir dans un cabaret. Il ne connaît pas son père et n’a jamais quitté Paris. On rapporte dans la bande dessinée que, plus jeune, il fut horrifié en découvrant les menstruations féminines : en voyant une tache de sang sur un drap, il a supposé que l’une des « fleurs » s’était blessée… Son initiation aux cavales masculines se fera dans la douleur. L’insistance des hommes lui paraît gênante, voire intimidante. Car Rose est aussi d’une pudeur étonnante, et en un certain sens paradoxale, surtout quand on sait qu’il se produit sur scène devant des parterres admiratifs. Il imagine se cacher le torse lors d’une représentation… alors même que, contrairement aux autres danseuses du Jardin, il n’a rien à couvrir. Après s’être rendu devant la maison d’Aimé, il choisit de prendre la poudre d’escampette, impressionné par le faste des lieux. Sur la tolérance vis-à-vis de son androgynie, il déclare, lucide : « Il est moins évident de faire face à une réalité qu’à un spectacle. » Sur la gloire et le sentiment de dépossession qu’elle peut parfois entraîner, il s’épanche également avec à-propos : « Parfois, il me prend d’être nostalgique de l’anonymat. Tout était plus facile. Je me posais moins de questions. »
On pourrait avoir l’impression trompeuse qu’il ne se passe pas grand-chose dans Le Jardin, Paris. Gaëlle Geniller portraiture pourtant la société française des années 1920 en en révélant certaines fêlures. Marguerite, l’une des « fleurs » du Jardin, a grandi dans une famille aisée et en conserve des cicatrices encore vives. « Pour compenser leur manque d’attention, mes parents me couvraient de tout ce que je voulais. » Violette cache quant à elle son véritable métier à ses proches, qui la pensent serveuse (et en tirent une authentique fierté). Du point de vue de la France provinciale, danser à Paris est forcément sulfureux, ou à tout le moins suspect. Il faut donc taire cette activité qu’on affectionne pourtant. Rose, au contraire, ira se réfugier à la campagne pour se ressourcer. Le poids du succès est devenu trop lourd à porter pour le jeune danseur. La guerre, qui aurait pu occuper une place plus importante dans le récit, n’apparaît que fugacement, quand Monsieur Léon revient au Jardin diminué par le port d’une attelle. Mais là où l’album fait véritablement mouche, c’est dans son traitement minutieux de l’intime. De bout en bout, le lecteur accompagne des personnages abîmés, en doute, ou en construction. Si les situations n’ont rien de spectaculaire, elles constituent en revanche un tremplin idoine vers le tréfonds de l’être. Et cela n’advient que grâce aux qualités d’écriture de Gaëlle Geniller.
Le Jardin, Paris, Gaëlle Geniller Delcourt, janvier 2021, 224 pages
On l’attendait d’autant plus que l’album précédent laissait entendre qu’on était dans une sorte de cycle à l’intérieur de cette série Les vieux fourneaux. Ce sixième album qu’est L’oreille bouchée reste dans le même état d’esprit, tout en réservant quelques bonnes surprises. Dans cette période de pandémie où les sorties sont souvent bouleversées par les imprévus qui touchent le secteur de l’édition, c’est déjà une bonne nouvelle.
On ne change pas une équipe qui gagne. Voici donc Pierrot et Antoine, dignes représentants du troisième âge, invités par leur copain Mimile à le rejoindre en Guyane (le titre de l’album est donc une discrète allusion à Tintin, puisque c’est dans L’oreille cassée que celui-ci va en Amérique du sud). Pourquoi ce voyage ? Ils l’apprendront sur place, après avoir profité des billets d’avion fournis généreusement par Mimile.
Changer le monde
Il n’y a pas grand risque à parier que cet album trouvera sa place dans la série, peut-être pas aux côté des tout meilleurs, mais parmi ceux qui en constituent l’esprit. À ce titre, le prologue parisien s’illustre par une bonne continuité avec les précédents, puisque Pierrot le grincheux poursuit ses actions coup-de-poing au gré de ses observations sur le monde (le nôtre), dans lequel il se débat. Déclarée d’intérêt public, l’association « Ni yeux ni maître » (au nom à consonance clairement anarchiste) organise des actions visant à éclairer nos concitoyens sur ce que nous pouvons tenter de changer, avec les moyens du bord.
Souvenirs, souvenirs
L’album joue avec intelligence sur les souvenirs d’enfance des protagonistes, qui aimaient les aventures de pirates, avec leurs bagarres et leurs caches de trésors. Au chapitre des souvenirs, nous apprenons également que, parmi ceux que Pierrot a laissés derrière lui, certains ne sont pas franchement lumineux. Ainsi, du temps de ses années d’étudiant, il se gargarisait de grandes phrases et de belles intentions, sans se soucier de qui les écoutait et de l’effet qu’elles produisaient. Il va apprendre à ses dépens que les vieux souvenirs pourraient peut-être l’aider à rattraper de vieilles gaffes. Encore faudrait-il que les souvenirs reviennent à la surface de son cerveau.
Une association qui fonctionne
Et puis, l’album nous emmène dans la jungle amazonienne et nous réserve une énorme surprise tout à fait dans l’esprit des causes défendues par les personnages et donc par les auteurs, Wilfrid Lupano au scénario (toujours assez astucieux) et Paul Cauuet au dessin (séduisant, aussi bien dans les attitudes des personnages que les décors et une bonne tripotée de détails), sans oublier les couleurs signées Jérôme Maffre.
Pour ne pas se contenter de l’admiration béate
Si la série est un réel succès public, il ne faudrait pas oublier de signaler quelques points de réticence. Déjà, à part que Pierrot se montre éternellement grincheux, nos papys mêlent comportements de leur âge et postures presque djeunes (voir leur langage parlé), à l’image de leurs attitudes de grands enfants. Même si l’ensemble est toujours très astucieusement mis en scène, on sent la volonté de séduction visant à réhabiliter le troisième âge aux yeux de la nouvelle génération (consommatrice de BD), puisque cette ancienne génération (qui fait des cadeaux aux jeunes lecteurs-lectrices de BD), constitue le moteur de la série. Au chapitre de cette volonté de séduction, on peut ajouter ces personnages affichant une perpétuelle bonne humeur, à l’image de Sophie qu’on retrouve comme par hasard lancée dans une action pédagogique au cœur de la région amazonienne où nos papys sont invités. Cauuet a certainement bien retenu la leçon venue du pays du soleil levant, avec les yeux grands ouverts des personnages de manga : il l’adapte astucieusement à la sauce européenne. Enfin, pour des personnages qui sont à fond derrière toutes les causes écologiques, on remarque qu’ils acceptent sans la moindre réticence un voyage en avion, alors qu’on sait pertinemment que ce moyen de transport est (de loin) le plus polluant. On avancera évidemment que pour traverser l’océan, tout autre moyen envisagé serait ridicule. La conclusion ici, c’est que ce choix est un mal pour un bien.
Une cause à défendre
On notera que l’album s’illustre par son rythme soutenu et par de nombreuses situations qui font sourire. L’état d’esprit grincheux de Pierrot est au centre de la plupart. Il a notamment quelques démêlés avec le singe juché sur ses épaules de l’illustration de couverture. Détail troublant, on n’a aucun mal à identifier Pierrot dans cet album car il est nommé et appelé un nombre incalculable de fois, alors que son acolyte reste vraiment au stade du comparse quasiment jamais nommé. Pour conclure, on peut considérer que le titre fait une autre allusion à Tintin : le capitaine Haddock et ses oreilles bouchées dans Vol 714 pour Sydney. Il reste à espérer que le message économico-écologique ouvrira non pas quelques oreilles, mais quelques yeux.
L’oreille bouchée (Les Vieux Fourneaux, tome 6), Wilfrid Lupano, Paul Cauuet et Jérôme Maffre Dargaud, novembre 2020, 54 pages
Donner une suite à L’Exorciste était un pari risqué. Confié au Britannique John Boorman, qui venait de signer Délivrance et Zardoz, cet Exorciste 2 : L’Hérétique se distingue nettement de son prédécesseur mais inscrit l’histoire de Regan dans un cadre qui dépasse largement celui du simple film d’horreur.
L’Exorciste 2 : l’hérétique, de John Boorman, jouit d’une mauvaise réputation. Il est vertement critiqué par de nombreux adeptes du film de William Friedkin, à commencer par l’auteur du roman, William Peter Blatty, qui, en 1990, réalisera ce qu’il conçoit comme étant la seule véritable suite à L’Exorciste. Il faut dire que, si on attend une suite qui soit dans la droite ligne du film original, on ne peut qu’être déçu. Cet Hérétique n’est même pas un film d’horreur, et ne cherche pas à l’être. Boorman expédie toute prétention dès la scène d’ouverture : on y voit une femme possédée, mais ici pas de maquillage outrancier ni de liquide verdâtre, pas d’effets visuels monstrueux, de lit qui remue dans tous les sens ou d’objets qui volent. Par contre, par un subtil jeu d’ombres et de lumières qui se reflètent sur le visage du prêtre, on comprend très vite que le conflit contre le démon sera ici intériorisé (donc forcément moins spectaculaire).
Hérétique ?
Le père Lamont (Richard Burton) est un proche du père Merrin (l’un des deux prêtres du film original, incarné par Max Von Sydow). Il possède une photo de Merrin dans sa Bible, et lorsqu’il doit faire une prière, c’est à Merrin qu’il l’adresse, et non à Dieu. Il faut dire que Lamont ne se sent pas digne d’être prêtre, et encore moins de marcher dans les pas de son illustre prédécesseur. C’est pourtant à lui que les autorités ecclésiastiques vont demander d’enquêter sur les conditions de la mort du père Merrin.
Quel est L’Hérétique qui donne son titre au film ? D’après les hautes instances de l’église, il s’agirait du père Merrin, qui, à force de combattre le démon, en serait devenu un allié, fasciné par ce qu’il a passé sa vie à poursuivre.
Mais peut-être que ce terme désigne également Lamont. Lamont, qui pense que Dieu est silencieux et qu’il a abandonné les hommes sur une terre laissée à la disposition du seul Mal ? Lamont qui, chargé d’enquêter sur le procès en hérésie de Merrin, se retrouve lui-même sous la même accusation et obligé d’agir en dehors du cadre de l’église ? Dans le film de Boorman, le combat contre le démon se joue principalement à l’intérieur des personnages. C’est une lutte interne, et le champ de bataille se situe, en grande partie, dans la psyché de Lamont. Car, à force de se frotter au Mal, on finit par être infecté. C’est bien là un des enjeux du film : mettre fin à la propagation d’un Mal qui, comme un virus, se répand de plus en plus.
Les guérisseurs
Mais que devient Regan alors ? La jeune demoiselle, victime principale du démon Pazuzu dans le film précédent, a complètement oublié les moindres événements qui se sont déroulés à Georgetown. Elle suit une thérapie auprès d’une psychiatre, sans vraiment en comprendre la raison.
La docteur Tuskin (Louise Fletcher) tente une technique expérimentale qui permet d’établir un lien entre deux consciences. Lamont plonge donc dans l’esprit de Regan, convaincu que Pazuzu s’y trouve encore, profondément enfoui. De par son expérience, le prêtre a remarqué que le démon s’attaque en priorité à ceux qui ont un pouvoir de guérisseur ; c’est le cas de Regan, que l’on voit s’occuper d’une jeune autiste, comme c’était le cas d’un jeune sorcier en Afrique.
L’Afrique, champ de bataille
L’Afrique présentée dans le film de Boorman paraît, à première vue, être ridiculement caricaturale. Les paysages, les décors, tout sent le préfabriqué, l’artificiel, le mauvais décor de cinéma.
Et si c’était fait sciemment ? Si telle était la volonté de Boorman ?
Pourquoi ? Parce que l’Afrique présente dans le film n’existe pas. Elle n’a pas vocation à être réaliste, parce qu’elle n’est pas une réalité. On apprend vite que le paysage africain aperçu dans l’esprit de Regan se retrouve, à l’identique, dans le décor d’une des salles du Muséum d’Histoire Naturelle, que la jeune femme fréquente assidûment. Ce décor n’est donc pas réaliste, il est un paysage mental, un lieu recréé par l’inconscient de Regan pour servir de champ de bataille.
L’Afrique, c’est aussi le lieu où Lamont va partir à la recherche de Pazuzu. Pour partir à la quête du Mal (qu’il soit surnaturel ou psychologique), il faut remonter à son origine, retourner dans le passé ; or, l’Afrique, c’est, par excellence, le lieu de l’origine. C’est ce que propose la thérapie qui suit Regan (et toute thérapie psychanalytique, d’ailleurs). C’est le chemin que suit aussi le prêtre. Les voyages en Afrique ne sont pas des digressions dans le film, ils en constituent un moment important : partir sur les traces du Mal. Et donner le nom du démon, car nommer le Mal, c’est déjà le soigner.
L’Afrique est aussi employée dans un troisième sens. C’est le reflet inversé de l’Amérique, surtout sur le plan de la spiritualité. Lamont ne cesse de répéter que le Mal progresse, mais c’est surtout vrai dans un Occident qui étouffe la spiritualité. Une image est très significative : une petite église encadrée par d’immenses buildings au sein d’une grande ville, allégorie d’un Occident dont les préoccupations se sont détournées du spirituel.
L’Afrique est alors le lieu où l’on peut retrouver la spiritualité, même si, là aussi, elle est menacée (lorsque Lamont cherche un sorcier capable de dominer Pazuzu, on se moque de lui en l’emmenant voir une prostituée).
Alliance de la spiritualité et de la psychanalyse, de l’ancien et du moderne, de l’exorcisme et de la rédemption, L’Exorciste 2 : l’Hérétique est un film dense et complexe, bien éloigné des simplifications et des raccourcis dans lesquels on voudrait l’enfermer. Certes, le film n’est pas exempt de défauts (dans son interprétation, par exemple, ou dans certaines scènes qui sont plus contestables visuellement), mais il est d’une intelligence remarquable. Boorman emploie des symboles (les nuées de criquets comme représentation du Mal, qu’il soit psychologique ou spirituel) et met en place un univers unique, un paysage mental dans lequel se livre un combat pour la délivrance du mal qui est en soi. Le défi de Boorman consiste donc, ici, à figurer l’intériorité de ses personnages.
Parmi les qualités de cet Exorciste 2, il ne faut pas oublier la musique, en particulier les envolées lyriques du très beau Regan’s Theme composé par Ennio Morricone.
L’Exorciste 2 : L’hérétique : Bande annonce
L’Exorciste 2 : L’Hérétique : fiche technique
Titre original : Exorcist II : The Heretic
Réalisation : John Boorman
Scénario : William Goodhart
Interprétation : Richard Burton (Père Lamont), Louise Fletcher (Gene Tuskin), Linda Blair (Regan McNeil), Max Von Sydow (Père Merrin), Kitty Winn (Sharon Spencer), James Earl Jones (Kokumo), Ned Beatty (Edwards)
Montage : Tom Priestley, John Merritt
Photographie : William A. Fraker
Musique : Ennio Morricone
Producteur : John Boorman, Richard Lederer
Société de production et distribution : Warner Bros.
Genre : fantastique
Durée : 117 minutes
Date de sortie en France : 25 janvier 1978 Etats-Unis – 1977
C’est peu dire que faire un bilan de l’année 2020 finissante risque de s’avérer compliqué dans beaucoup de domaines. Comment faire une liste des meilleurs œuvres culturelles du moment quand la plupart des lieux consacrés ont du fermer leur porte à cause d’une pandémie qui oblige encore tout le monde à vivre au ralenti. Mais la culture ne fut pas la seule à se retrouver prise en défaut devant la subite immobilité d’un monde ne jurant que par la vitesse et la transmission d’informations. Mais l’école trouve toujours son chemin, parfois de manière surprenante. Elle s’est donc rappelée au bon souvenir des étudiant(e)s de l’autre côté de l’atlantique sous des atours « esthétiques »: le Dark Academia.
Si le journalisme international a, une fois de plus, pu compter sur l’extrême serviabilité des politiciens pour leur servir des articles croustillants, le « quatrième pouvoir » n’en fut pas moins contraint à l’inertie, du moins dans les premiers jours des premiers confinements. De quoi pouvait-on parler d’autre que de ce « connard de virus » ? À force d’en parler, avait-on vraiment quelque chose à en dire ? Et puis finalement, est-ce que le public, passée la stupeur des premiers jours, n’avait-il pas besoin d’entendre un autre son de cloche ? En France, nous avons eu les « journaux de confinements » de quelques célébrités bénéficiant encore du privilège de l’ennui, mais rassurons-nous, le reste du monde occidental aussi. Toutefois, de l’autre côté de l’Atlantique, nous avons saisi un frémissement. Il aura suffit d’un article du New-York Time (le 30 juin 2020) pour ouvrir la brèche, avec un titre étrange : « Academia lives – on Tik Tok ».
Selon Kristen Bateman (autrice de l’article donc), une nouvelle tendance serait apparue sur le réseau social préféré des adolescent(e)s, Tik-Tok. Alors que les écoles et les universités fermaient dans le monde entier, de jeunes hommes et femmes se filmaient en se revendiquant de la « Dark Academia Aesthetic ». Si l’on suit la définition, offerte par les amateurs eux-mêmes, celle-ci serait « une esthétique centrée sur l’université, l’écriture, les arts, l’architecture classique et gothique, la nostalgie romantique et la mort » (merci Wikipédia). Présenté comme cela, forcément, difficile de voir ce que cela peut donner, car la définition, en plus d’être large, n’évoque pas grand-chose. Le plus rapide serait-donc de taper « Dark Academia » dans Youtube, Tik-Tok ou Tumblr, et de laisser les images défiler pour se faire une idée globale. Mais pour résumer, nous pouvons trouver un certain nombre de vidéos où les utilisateurs et utilisatrices se mettent en scène dans des décors « évoquant » la douce austérité des études supérieures. On s’installe au coin d’une fenêtre, ou à une table en bois verni avec son édition originale d’Ulysse de Joyce, dans une tenue savamment étudiée pour faire comme si la mode ne nous intéressait pas. C’est l’occasion de ressortir ce merveilleux gros pull en laine qui gratte (et aussi Ulysse de Joyce que personne n’a vraiment lu mais tout le monde fait comme si). Bref, de se donner l’air « académique », c’est à dire intelligent et cultivé, appréciant les choses simples comme À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Pour Bateman, il semble évident qu’un éloignement forcé des milieux scolaires et universitaires ait servi d’accélérateur au développement de cette « culture souterraine ». Par un paradoxal besoin de ne pas se couper des études, une certaine jeunesse met en scène celle-ci, l’accordant parfois à ses fantasmes. Néanmoins cette « nouvelle tendance » ne peut émerger sans son lot de questions qu’il serait judicieux de se poser. Grosso modo : de quoi parle-t-on vraiment lorsque les mots « Dark Academia » apparaissent dans notre champ de vision ?
Quelques problèmes « d’esthétique » ?
Le terme « aestetic » (esthétique) largement utilisé par les amateurs de cette sub-culture est déjà, à bien des égards, ambivalent. En français, et dans son acceptation européenne, « l’esthétique » renvoie surtout à une discipline philosophique qui engage la perception du beau (ou son envers) dans le champs des arts. Mais le terme anglo-saxon possède aussi une sous-définition plus terre à terre. Aestetic peut désigner « un ensemble de principes sous-tendant la création d’un artiste ou un mouvement artistique ». Nous pouvons donc parler d’une Cubic Aestetic (« esthétique Cubiste ») pour évoquer les peintres comme Picasso et Georges Braque, certaines sculptures de Raymond Duchamp-Villon, voire en littérature avec le recueil Alcools de Guillaume Apollinaire (publié en 1913). Aestetic ne désigne donc pas un genre, comme dans le sens où nous l’utilisons au cinéma (horreur, fantastique, science-fiction) mais un « ensemble » de motifs particuliers, facilement identifiables et permettant de rabattre les œuvres dans diverses cases. Il existe ainsi un genre, le film d’horreur, cantonné à son média (le cinéma) et une « esthétique de l’horreur » qui dépasse justement le champ restreint des pratiques artistiques isolées les unes des autres (littérature, cinéma, télévision, peinture). Tout cela revient finalement au même : il s’agit avant tout d’une question de perception par le public. Dans le cas qui nous intéresse ici, quels sont les éléments constitutifs du « Dark Academia » ? Tels des étudiant(e)s suant à grosses gouttes sur une dissertation, séparons d’abord les deux termes.
« Academia » renvoie directement au monde « académique » ce qui, dans une pensée occidentale, évoque les études supérieures : le lycée (éventuellement le collège) et l’Université. Se pose alors le problème de définir des équivalents esthétiques, donc visuels, à cet univers qui ne se démarque pas vraiment par des éléments identifiables. Il ne suffit pas de se filmer dans un CROUS pour faire « academic ». Une analyse rapide de la masse de contenu disponible sur le sujet renvoie à une certaine image de la vie estudiantine, que nous pourrions placer dans une bulle temporelle allant des années 1930 aux années 1940, même si le XIXe et les années 1960-1970 ont, à l’occasion, droit de cité. Les « Dark academist » portent donc des vestes en tweed, des souliers en cuir, des pulls à col en V et même des cravates. Les livres anciens sont préférés aux liseuses électroniques. On écoute du jazz sur un vieux tourne-disque à pavillon. Lorsque l’on n’est plus seul pour lire ou étudier, on se rassemble pour discuter littérature, science ou tout autre sujet intelligent et rationnel. Il convient donc de se mettre en scène dans de fabuleuses bibliothèques ou devant une étagère pleine de gros volumes. Ce qui nous éloigne rapidement de « l’esthétique » des Campus Movies popularisée par le cinéma américain, où les fraternités et les sororités rivalisent de coups bas et de stupidités pour organiser des soirées orgiaques.
Mais qu’évoque donc ce « Dark » sinistre qui précède le mot principal ? Rien à voir avec un éventuel « côté obscur » des études, au sens où pourrait l’entendre un fan de Star Wars ou un amateur de fantasy. « Dark » évoque quelque chose de « sombre » mais qui, dans l’imaginaire qui nous intéresse, nous renvoie plutôt au spleen des romantiques du XIXe. Les amateurs aiment se mettre en scène seul(e)s ou en petit groupes, évoquant les « cercles littéraires », mais certainement pas en une large communauté. Une grande importance est accordée à la mise en scène du « mal-être », de la « solitude » et du « repli sur soi », soit tous les signes très souvent appliqués à l’intellectualisme. Vu comme cela, il n’est pas étonnant de voir dans les noms illustres les plus souvent cités des personnages sombres et torturés tels Charles Baudelaire, Oscar Wilde, Ernest Hemingway ou encore Howard Philip Lovecraft. Curieusement, dans toutes les œuvres littéraires citées comme influences, on ne trouve nulle trace de Martin Eden, qui décrit pourtant un personnage issu de la classe populaire, fasciné par les milieux littéraires et faisant preuve d’une grande intelligence pour s’y hisser. Peut-être parce que le roman de Jack London est, dans le fond, assez ironique, renvoyant la culture bourgeoise à ses propres contradictions.
Visuellement, cela se traduit pas des choix esthétiques portant plutôt vers les couleurs sombres, ou ternes. Les vêtements sont noirs, gris, marron ou, si vraiment vous vous sentez badins, jaune moutarde. Les lieux, dans une pure tradition romantique, doivent avoir l’air anciens. Seront donc favorisées les architectures néo-gothiques, comme les Universités de l’Ivy League (Harvard ou Yales) ou éventuellement les vieux immeubles ouvriers des années 1930.
Le goût des choses « simples »
En creusant la question des origines, deux œuvres reviennent systématiquement dans la bouche des amateurs : le film Dead Poet Society (Le cercle des poètes disparus) de Peter Weir sorti en 1989, et le roman The secret History (Le maître des illusions) de Donna Tartt, publié en 1992. Inutile de présenter le premier. Le second est en revanche un roman culte chez les jeunes lecteurs outre-Atlantique, mais quasi inconnu dans nos contrées. L’intrigue suit le chemin semé d’embûches d’un jeune californien qui tente de se faire une place dans une université très élitiste en rejoignant un club très fermé sous la coupe d’un mystérieux professeur de lettres. Derrière les murs de l’Université, le jeune homme découvre alors un monde de manipulations, de chantages et de meurtres, mais la dimension très noire du roman n’a pas empêché celui-ci de faire l’objet d’un véritable culte dans le monde étudiant outre-Atlantique. S’il nous faut chercher un socle, c’est donc sûrement du côté de Donna Tartt (qui écrit assez peu) et sa manière très personnelle de mettre en scène un récit sombre mettant en avant de jeunes gens cultivés et très intelligents. Mais cette fascination pour le morbide qui pose quelques problèmes. La qualité du roman de Tartt n’est pas remise en cause, mais sa réception interroge tout de même : d’où vient cette fascination pour les comportements marginaux, à la limite de la légalité, voire sautant carrément le fossé de la morale ? Nous pouvons rappeler que mettre en scène des personnages en apparence « bien sous tous rapports » adoptant finalement des comportements déviants reste un « vieux truc » narratif dont le Dark Academia n’a pas l’exclusivité. N’importe quel polar fonctionne sur le même registre, sans pour autant prendre place dans un campus.
Donc si The secret History fait office de référence, il convient de noter que toutes les œuvres cités sur les forums concernés n’entrent pas forcément dans le registre « morbide ». Pêle-mêle, les références vont de la littérature classique et gothique au cinéma parfois (même souvent) le plus mainstream. À la suite de Dead Poets Society, nous trouvons presque l’intégralité des films se déroulant dans un pensionnat au règlement plus ou moins strict, de Suspiria de Dario Argento à Harry Potter. Viennent aussi des citations plus étonnantes comme Seven de Fincher, Little Women (Les quatre filles du Dr. March), les adaptations de Jane Austen, la Nouvelle Vague française ou encore les films de monstres de la Universal. A partir de ces listes un peu fourre-tout, il est possible de dégager deux motifs principaux : un intérêt pour les sociétés élitistes révolues et une fascination pour l’intelligence, prise dans sa définition la plus large, sans véritable nuance. Ainsi les biopics portant sur des auteurs (Genius de Michael Grandage – 2016) ont également les faveurs des Dark Academist, tant qu’ils présentent un personnage brillant et assailli par ses démons intérieurs. Ce qui fait donc de Mank (David Fincher) une œuvre qui fera sûrement date dans ces cercles d’amateurs.
Pour l’article du New York Time, le Dark Academia n’en serait encore qu’à l’état embryonnaire, même s’il est toujours difficile de dater précisément l’apparition d’un mouvement esthétique. Au pire, il pourrait tout simplement s’agir d’une mode passagère que l’on oubliera vite, emportant dans sa chute cet article et ses tentatives de théorisation fumeuse. C’est la vie. Toutefois, et c’est peut être ce qui fait la force évocatrice de cette esthétique, nous avons tous en tête des images évoquant les vieux pensionnats anglais ou les campus élitistes américains. Contrairement aux cubistes ou aux expressionnistes allemands, qui avaient tout à inventer pour se faire comprendre, le Dark Academia dispose déjà d’une base de références solides qu’il est possible de convoquer rapidement pour expliquer ses intentions. Inutile de remonter jusqu’à The secret History quand presque tout le monde a vu Harry Potter et s’est surpris à rêver de recevoir un jour sa lettre d’admission à Poudlard. Il suffit de voir le nombre de fans revêtant avec plaisir l’uniforme de l’école de sorcellerie dans les conventions et posant au côté de Super-Héros pour comprendre que cette imagerie d’une scolarité rétro possède une force de fascination non négligeable. De plus, Hollywood n’a pas attendu que des aficionados de la cravate rayée inventent un terme spécifique pour proposer un certain nombre de films autours des univers clos des pensionnats et des universités privées, ou même exalter la puissance intellectuelle des grands hommes (et quelques femmes). Il en va donc de la « survie » de cette culture de s’ouvrir vers des horizons plus larges pour attirer de nouveaux adeptes. Peut être qu’Hollywood suivra le mouvement, ou peut être que celui-ci est déjà bien avancé.
Autre point important : contrairement à d’autres champs esthétiques marqués, comme la fantasy médiévale, le Dark Academia peut aussi apparaître comme « inclusif » dans une certaine mesure. Parmi les œuvres cités, un certain nombre laissent une place de choix au personnage féminin, et l’intelligence supérieure ne semble pas se confronter à une barrière genrée. D’un côté les figures masculines délaissent cette sur-virilité parfois envahissante qui jalonne les œuvres de Fantasy ou les films d’actions, pour une posture plus élégante qui se présente par le vêtement. De l’autre les figures féminines (Jo March, Hermione, Claire Fraser dans Outlander) dénotent une certaine force de caractère, expression de leur indépendance. Même dans l’univers exclusivement masculin de Dead Poet Society, c’est la poésie, donc une sensibilité rejetée en bloc par l’institution, qui catalyse l’émancipation des élèves. Les relations homoérotique y trouvent aussi leur place, même si désirer créer une mode qui se veux inclusive tout en se référant à des périodes finalement extrêmement genrées n’est pas le moindre de ses paradoxes. Il n’échappera à personne que dans la plupart des œuvres citées, les filles restent tout de même en jupe et les hommes en pantalons. Le Dark Academia se définit avant tout par une forme « d’élégance », où même la violence se pare des atours les plus chics, dans la droite lignée des poètes romantiques. Bref, le fantasme d’un monde révolu où les codes (vestimentaires et sociaux) apparaissaient plus lisibles et moins chaotiques.
Ce regard en arrière a évidement un nom : le « rétro ». Tout au long du XXe siècle et au début du XXIe, des groupes ont toujours regardé en arrière avec envie, imaginant que la vie devait être plus belle pour la génération précédente. C’est d’ailleurs le message ironique de Midnight in Paris (2011) de Woody Allen, auteur vénéré par les Dark Academist. L’intellectuel (Owen Wilson) fasciné par les années 1920 remonte le temps et rencontre une jeune femme (Marion Cotillard) elle-même rêvant de revivre « la Belle Epoque ». Par le même jeu de voyage temporel, le couple rencontre alors Toulouse Lautrec, Gauguin et Degas, qui eux-mêmes estiment que la meilleure époque est la Renaissance italienne. Nous avons tous vécu la même chose récemment avec les années 1980, considérées comme un « Age d’or » de la culture pop par des productions dispendieuses (Guardians of the Galaxy, Stranger Things etc).
Toutefois, le choix très particulier d’un contexte académique comme ligne de fuite ne peut être qu’analysé en opposition à l’autre esthétique majeure des années 2000-2010 : le high-tech. Ironiquement, c’est sur les réseaux sociaux que les premiers remous du Dark Academia ont été repérés. Les amateurs utilisent massivement Tik-Tok, Tumblr et Youtube pour diffuser leurs créations et leurs mises en scène « rétro-chic ». Des outils récents développés par de nouveaux héros des nouvelles technologies, Mark Zuckerberg ou Steve Jobs en tête. Or, dans un besoin de rameuter les foules, tous ces « golden boy » affichaient une esthétique « casual », en total opposition à l’image un peu ringarde du trader de Wall-Street se pavanant dans des costumes coûtant trois fois le salaire mensuel moyen d’un ouvrier. Au détour des années 2000, Steve Jobs démocratise la mise en scène du patron « cool » dans des keynote millimétrées, apparaissant sur scène en jean, basket et col roulé. Mark Zuckerberg fera de même, ne lâchant jamais son hoodie (pull à capuche). Tout cet étalage d’ethos populaire n’avait qu’un but à peine dissimulé : faire oublier que les géants de la tech sont pour la plupart de purs produits de l’Ivy League ayant fait leur cursus dans des écoles privées et des universités très sélectives (Reed pour Jobs, Harvard pour Bill Gates et Zuckerberg).
Le storytelling est en marche, et pour viser le public le plus large, il convient d’insister plutôt sur une dimension autodidacte, d’affirmer que l’on s’est construit tout seul, en restant discret sur le milieu plutôt aisé d’où l’on vient. Ces nouveaux codes visuels entendent bien évidement « ringardiser » les anciens pour marquer le coup. S’afficher en jean et basket devant des actionnaires aurait été impensable quelques années auparavant, maintenant c’est le costume-cravate qui devient démodé et dans la foulée, l’institution scolaire est mise au ban de ce nouveau « cool ». Le but n’est pas d’avoir l’air « stupide », mais de minimiser grandement l’importance des études et de l’éducation dans le développement personnel. Comme par hasard, les biographies de Bill Gates, Steve Jobs, Zuckerberg ou même Elon Musk laissent une place non négligeable à une vision sinistre du système éducatif : tous sont tellement intelligents que fatalement ils s’ennuient sur les bancs de l’école et de l’université. Tous auraient plus ou moins quitté avec fracas leurs cursus qui ne leur apportaient rien, pour se lancer tout seuls dans la jungle des nouvelles technologies, seulement armés d’une vision et d’un très gros cerveau.
On remarquera que leurs premières actions semblaient justement focalisées sur l’idée de mettre l’école au placard : finies les encyclopédies poussiéreuses, voici Wikipédia. Jetez vos livres, achetez des liseuses. Et plus besoin de cours magistraux quand toute la connaissance du monde peut être stockée sur le disque-dur d’un ordinateur, et transmise à l’aide de logiciels.
2018 signe un peu la fin de ce fantasme. Facebook, Twitter, Wikipédia et l’informatique démocratisée au plus grand nombre font parti du paysage, mais tout cela cache quelque chose de louche. Le scandale Facebook-Cambrige Analytica révèle que la sécurisation des données par le géant des réseaux sociaux n’est pas du tout au point et des millions de profils d’utilisateurs se baladent dans la nature, vendus par paquets à des agences de publicités ou des organismes politiques. Mark Zuckerberg doit se présenter au Congrès pour s’expliquer et, à la surprise générale, apparaît en costume-cravate. Changement d’image pour un homme qui n’est plus en position de force, devenant soudainement l’objet de moqueries dans la presse, qui s’amuse de son « « I’m sorry » Suit » (« costume « je suis désolé » »). C’est peu dire que l’image du self-made man qui entendait émanciper le monde d’un système éducatif vieillot vu comme un vestige du passé, en a pris un sacré coup dans l’aile.
Fin de la parenthèse techno-cool et retour à une esthétique retro exaltant l’intelligence non plus comme un don du ciel (même si quelques facilités sont toujours utiles) mais comme le résultat d’un travail de longue haleine entre les murs d’une bibliothèque. Paradoxalement, les golden boys de la tech ont été les meilleurs alliés du système éducatif en le rendant à nouveau « cool » par leurs erreurs de jugement. Peut-être que s’il n’avaient pas claqué trop vite la porte de l’université, ils auraient pu apprendre deux ou trois choses utiles, comme la philosophie ou le sens moral… Mais ne crions pas victoire trop vite. Dans le groupe très fermés des imbéciles non-essentiels, nous pouvons toujours compter sur la sagacité des ministres de l’Éducation, et de la Recherche, pour continuer à avaler les couleuvres de la Silicon Valley et croire que les cours à distance sont l’avenir et que cent cinquante euro peuvent permettre d’acheter un ordinateur.
Le passé, c’est l’avenir !
Le Dark Academia n’est toutefois pas l’académisme, comme l’habit n’est pas le moine. Cette tendance qui voit de très jeunes gens parcourir les friperies pour recomposer une garde robe que n’auraient pas reniée leurs arrière-grands-parents a quelque chose de charmant, bien que l’idée ne soit pas nouvelle. Mais comme toute esthétique naissante, celle-ci manque encore un peu de lignes idéologiques ou politiques claires. Pour l’instant, difficile de dire si les amateurs se placent plutôt à gauche ou à droite, comme il a fallu plusieurs décennies pour se rendre compte que l’Heroic Fantasy ou la culture geek pouvaient être des terreaux fertiles à quelques idéologies nationalistes, voire carrément racistes. Alors que quelques youtubeuses mode s’emparent du phénomène pour résoudre les interrogations insolubles du monde universitaire, tel « comment accorder une veste en tweed et un pantalon en velours côtelé ? », posons tout de suite quelques problèmes qui pourraient se poser à l’avenir.
Bien que ses défenseurs affirment vouloir créer un espace esthétique « inclusif » où l’intelligence et la rigueur seraient les seules valeurs cardinales, quelques critiques sont déjà apparues. Premièrement, cette fascination pour l’intellect range tout de suite l’ensemble dans un élitisme qui gâte un peu le tableau. Les sciences sociales ont déjà sauté le pas, en affirmant que « l’intelligence » ne dépendait pas tant de capacités innées que d’un environnement favorable permettant son développement. Grosso modo, un enfant issu d’une classe aisée aura sûrement plus de facilités à s’y retrouver dans cette esthétique qu’un autre issu d’une classe populaire. La définition très floue de l’intellect n’aide pas vraiment, mais permet de manière un peu roublarde de ne pas trop poser de barrières. Après tout, tout le monde s’accorde pour dire qu’Hermione est très intelligente, mais beaucoup moins se mouillent pour affirmer que Harry n’est clairement pas une flèche, ne comptant que sur l’intrigue pour lui apporter des capacités sorties de nulle part. Pourquoi est-il capable de produire un patronus dès la troisième année, sort pourtant présenté comme très difficile par son professeur ? Parce que c’est comme ça, et donc il doit être très intelligent ce petit sorcier, quand bien même il passe ses examens avec la mention « passable » et sèche la moitié des cours pour faire n’importe quoi. C’est en posant ce genre de question agaçante, que l’on fissure la cohérence d’un univers de fiction. Mais nous ne sommes pas là pour démontrer la faiblesse du volet social dans l’univers de J.K Rowling, car nous n’avons pas le temps. Notons quand même que le premier vrai pouvoir d’Harry, c’est d’être blindé aux As parce que ses parents, avant de se faire assassiner, ils avaient un vrai travail, eux ! Le Dark Academia serait-il un délire de riches ?
Autre problème, l’aspect définitivement genré, séparant esthétiquement et idéologiquement garçons et filles, pour la simple raison que les amateurs semblent trouver plus joli une fille en jupe ou en robe et un garçon avec une cravate. Une représentation binaire qui, si elle inclut quelques personnages « marginaux » (la femme androgyne), est fatalement liée à cette fascination pour des époques plus connues pour leur conservatisme. Le même problème s’est souvent posé avec l’Heroic Fantasy et ses lacunes dans la représentation des personnages féminins, longtemps cantonnés à des rôles de princesses. Les années 1930-1940 sont rarement cités comme des « âges d’or » sur les questions sociales et les droits des minorités. Mais même lorsque que l’on pousse un peu plus loin, dans les années 1960, les mouvements hippies, flower power ou anti-racistes (les Black Panthers par exemple) sont plus souvent mis de côtés, et l’esthétique conservatrice prend la relève, comme nous pouvons le voir sur Netflix, avec sa nouvelle adaptation de The Queen’s Gambit (2020). Si la série aborde le sujet d’une femme évoluant dans un monde d’homme (les échecs) et insiste sur l’intelligence de son personnage, les costumes marquent tout de même très clairement son genre, et nous pouvons même supposer que ce jeu sur l’élégance retro a très clairement joué en faveur d’une série qui est rapidement devenue un phénomène. En général, les questionnements sur la transidentité ou la non binarité, par exemple, semblent quelque peu laissés de côté et les Dark Academist semblent rester prudents sur ce terrain, se gardant bien d’affirmer une ligne plutôt qu’une autre. Ni pour, ni contre, bien au contraire, pourrait-on dire.
Mais de ce conservatisme de façade découle un autre problème de représentation. La fascination pour une esthétique « européenne », celle des grandes universités ou des villes historiques (Édimbourg semble très appréciée des instagrameur(euse)s), attire ainsi quelques commentaires moqueurs. Dans son article « Dark Academia : The toxic paradigms promoted by a Dark Academic aesthetic » publiée sur un blog universitaire, l’étudiante Tavi Krishnakumar pointe du doigt cet « eurocentrisme », notamment sur le terrain vestimentaire, notant que les vestes en tweed, les chaussures cirées et les long manteaux paraîtraient totalement saugrenus dans un pays avec un climat chaud, mais que même dans une partie du globe où de tels vêtement serait portables, toutes les bourses n’y ont pas accès. L’argument « friperie » ne tient pas la route selon elle, car de tels accessoires restent cher, même de seconde main. En bref, le Dark Academia reste essentiellement une esthétique « blanche », ou « wasp » pour les américains. Une forme d’appropriation culturelle inversée, où la classe aisée et cultivée (donc dominante) décide de marquer plus encore ses spécificités culturelles. Pas besoin d’être champion de ski pour voir à quel point la pente est glissante. Pour Tavi Krishnakumar : « J’attends encore les portfolios qui mettent en avant des personnes non-blanches, en surpoids, ou avec des handicaps visibles […] la communauté doit pouvoir contenter les besoins de représentation de ceux qui ont toujours été laissés de côté du récit mainstream ». Sinon, le Dark Academia ne serait plus qu’une autre extension d’une culture de masse, préférant fantasmer les dominants du passé que s’intéresser aux dominés d’aujourd’hui. Tout est politique, surtout l’esthétique.
Enfin, pour finir sur une note plus gaie, une dernière question se pose, comme pour chaque obsession vintage : en reproduisant un passé fantasmé de manière obsessive, n’existe-t-il pas un risque de perdre toute connexion avec le présent ? Si quelques cinéastes comme Wes Anderson s’amusent sciemment à mélanger les époques pour créer des univers particulier, d’autres productions en viennent à nous faire douter de ce que l’on regarde. Comme par exemple cette bande annonce de My Salinger Year du québécois Philippe Falardeau, prévu pour 2021 en France. Racontant l’aventure d’une jeune assistante d’édition qui retrouve la trace de l’écrivain J.D Salinger (auteur de l’Attrape-coeurs décédé en 2010), le film semble cocher toutes les cases du Dark Academia : goût pour la littérature, admiration d’une figure d’intellectuel torturé (l’auteur) et une esthétique rétro-chic du meilleur goût. À ceci près que celui qui écrit ces lignes a dû vérifier le synopsis à côté pour comprendre que l’intrigue prenait place en 1995, alors qu’il supposait une histoire de voyage temporel à la manière de Midnight in Paris. Peut-être que la mode des années 1990 semble moins cinématographique et élégante que le chic des génération précédentes, mais le choix esthétique semble se faire au détriment de toute vraisemblance. Un comble pour un film autour d’un auteur majeur qui avait justement réussi à capter l’air de son époque (les années 1950) et les désillusions de la jeunesse de son temps.
Parfois, il convient de prendre un peu de recul, surtout au sujet de ses fantasmes.
Le thème du journalisme a imprégné de nombreux films, permettant entre autres de se questionner sur l’importance de l’image, le pouvoir de l’information ou de comprendre la liberté inhérente à ce corps de métiers. La rédaction du Mag énumère alors quelques films qui observent ces enquêteurs de l’ombre.
Nightcrawler de Dan Gilroy
Sordide image du métier de journaliste que nous offre Nightcrawler. Si en apparence le film semble dénoncer les dérives du journalisme sensationnel cherchant à montrer des images explicites (graphic en anglais, répété à maintes reprises dans le film comme un leitmotiv) afin de satisfaire un public voyeuriste, c’est bien plutôt deux personnages cyniques se nourrissant l’un et l’autre à la manière de charognards qui nous sont présentés. L’un, Lou Bloom, est un chasseur d’images, incarné par Jake Gyllenhaal, et l’autre, Nina Romina, est une directrice d’une chaîne de télévision et jouée par Rene Russo. Dans un film traitant du journalisme, aucune vision des spectateurs n’est proposée ; le propos journalistique est en réalité un prétexte pour Lou pouvant satisfaire son besoin d’images crues et de meurtres sordides. En excellent sociopathe, il mène d’une main de maître l’art de la mise en scène, du cadrage au montage, et vend ses images à Nina, une femme qui n’a d’intérêt que pour sa position et son audimat à travers des images chocs. La vie nocturne de Los Angeles leur offre un excellent plateau où prend corps une crise sociale dans les rues gangrenées par les violences et alimente des vidéos déformées offertes aux spectateurs. Jouant sur les limites, le film permet de se questionner sur l’éthique à travers le rôle capital des images quand elles sont entre les mains de personnages amoraux n’ayant d’yeux que pour la rentabilité, et où la justice, incapable, arrive toujours trop tard.
Megane Femenias
Network, main basse sur la TV de Sidney Lumet
Dans une vision sanctifiée, le journalisme est entièrement au service de la vérité. Il se caractérise par l’intégrité, la rigueur et une imperméabilité aux pressions. On le définit comme un contre-pouvoir, on le dit indispensable à la bonne marche des affaires publiques. Si « Network » fonctionne si bien, c’est avant tout parce que Sidney Lumet détricote, fil par fil, cette image d’Epinal. Le spectateur observe, en passager clandestin, ce qui se trame en régie, sur le plateau du JT, dans les assemblées d’actionnaires, lors des réunions de programmation… C’est un présentateur évincé après onze années de bons et loyaux services. C’est une audience reine, prescriptive, inconditionnelle. C’est une information transformée en spectacle. Ce sont des structures gorgées d’argent et de faux-semblants. C’est un héros providentiel, « prophète en colère qui dénonce les hypocrisies », un « dieu instantané » qui abreuve ses ouailles de « jérémiades » insensées. Dans un huis clos souvent jouissif, Sidney Lumet présente la télévision – et le journalisme par ricochet – comme « l’évangile », « la force la plus redoutable », dans une société où la petite lucarne semble se distinguer par un monopole malsain sur l’information – et donc la formation des consciences.
Jonathan Fanara
Zodiac de David Fincher
Zodiac est l’occasion pour David Fincher de s’affranchir des expérimentations visuelles de Panic Room afin de se pencher sur cette formidable galerie d’intellectuels que constituera sa deuxième partie de carrière. Robert Graysmith, caricaturiste au San Francisco Chronicle, part en quête de la vérité avec pour seules armes ses cellules grises et un stylo. Alors que le pays de L’Oncle Sam accède à la phase terminale de son industrialisation et amorce les pages les plus noires de son histoire, le dessinateur obsessionnel sacrifie la cellule familiale alors que le mobile des assassinats se fait de plus en plus opaque. Désormais seul, Graysmith délaisse son statut de scribouillard pour le journaliste de terrain. Un cheval blanc sans épée mais doté d’une serviette contenant la synthèse de plusieurs années de travail. Amoureux des Hommes du Président, Fincher se réapproprie la fameuse scène de « Deep Throat » dans le parking en plongeant son fin limier dans les ténèbres d’une cave. De cette traque désespérée qui laisseront les forces de l’ordre exsangues n’émergera qu’une longue affaire non résolue. Le journalisme est aussi synonyme de frustration.
Franck de Bergen
Révélations de Michael Mann
Le cinéma de Michael Mann a toujours été marqué par la récurrence de personnages prêts à tout perdre pour aller au bout de leurs idées. Un certain jusqu’auboutisme que l’on retrouve dans ses itérations les plus connues (Heat notamment) et qu’il se plait à transcrire ici d’un point de vue humain, mais également journalistique. Dans « Révélations » ou The Insider, le journalisme est ainsi décrit, plus encore qu’une profession, comme une vocation dans laquelle se love un Al Pacino des grands soirs, au caractère volcanique et à la répartie bien trempée. Pourtant, le portrait que fait Mann de la profession semble à mille lieux des films d’enquêtes fiévreux des 70’s dont il semble s’inspirer puisque ici, le pouvoir de l’information tend à s’effacer aux devants des impératifs commerciaux représentés par la firme de cigarette qui entend mettre au silence Russell Crowe. Le métier semble vérolé par la célébrité, l’audimat et de facto, il ne propose pas des sujets, mais semble plutôt répondre à son public. Un aveu d’échec par ailleurs justifié par l’intrigue du film qui nous tease 2h durant sur les fameuses révélations dévoilées par Crowe et qui ne seront révélées qu’à la fin, au prix de plusieurs magouilles internes, intimidations et autres duplicités, et qui verront Pacino, tel un guerrier solitaire, déposer les armes au premier son du clairon annonçant la victoire.
Antoine Delassus
Les Hommes du Président de Alan J. Pakula
Les hommes du président, ce ne sont pas des hommes de main ou des soldats à arrêter dans des scènes d’action spectaculaires. Ce sont des petits avocats, des comptables, des secrétaires et d’autres petites mains que deux journalistes, Bob Woodward et Carl Berstein, vont interroger les uns après les autres pour dévoiler le scandale politique qui a fracassé la vie politique américaine pour plus de 30 ans : le Watergate. Nixon, alors président en charge, a voulu espionner ses futurs adversaires démocrates, micros à l’appui, et un chapelet de sous-traitance à amener une bande de bras cassés pour les installer. Pris la main dans le sac, ils sont arrêtés, sauf que tout le monde s’en foutait. Tout le monde, sauf deux journalistes, qui remontent la piste. Il s’ensuit une vision du quatrième pouvoir plus technique et terre à terre que ce que l’on a souvent vu beaucoup trop stylisé, déjà en 1976. Ici Dustin Hoffman joue de temps en temps le hâbleur, Robert Redford reste pendu à de longs combinés téléphoniques aujourd’hui disparus, le temps pour tous deux de chercher des confirmations d’informations, des informateurs de l’ombre (avec le fantastique Hal Holbrook) pour confirmer la première grande folie d’un président au pouvoir. Un grand numéro de cinéma parano positif d’Alan J Pakula, marqué par la scène de recherche d’indices dans la bibliothèque du congrès. Au milieu des livres, deux fouineurs magnifiques, anonymes, magnifiés par un des travellings arrières les plus fous de l’Histoire, de la table jusqu’au toit. En 1976, personne ne savait ce qu’était le Watergate aux Etats-Unis, mais le journalisme s’y était pourtant fait un très joli nom au cinéma.
Romaric Jouan
Spotlight de Tom McCarthy
Spotlight est un film sur le journalisme qui n’en écorne à aucun moment l’image (plus très populaire) de contre-pouvoir et de force pour faire éclater la vérité. En effet, le film raconte méthodiquement et au cœur de l’action. Ici, nous sommes plongés, un peu à la manière du Pentagon Papers de Spielberg ou encore des Hommes du président, en plein dans les semaines (ou années) d’investigation qui suivent la révélation d’un scandale. Pas de temps mort, ce cinéma va droit vers son but, sa résolution que l’on connaît déjà en général puisque le film est le récit d’un morceau de bravoure que beaucoup de spectateurs connaissent forcément. Spotlight a la qualité d’être moins naïf que le film de Spielberg malgré son académisme. On y voit ainsi les journalistes comme des guerriers monter au front, un peu comme se révèlent valeureux les héros de Dark Waters ou Erin Brockovich. Et on a envie de croire à ces figures presque fantastiques mais humaines, si humaines, qui devraient construire le journalisme comme le cinéma d’hier et de demain. Pour voir au-delà, c’est ce que Spotlight nous invite à faire, des simples apparence et refuser de dire « on ne savait pas ». Il faut creuser, observer, s’éveiller. Et travailler avec la même minutie que les journalistes de Spotlight le font, au prix parfois d’eux-mêmes.
Chloé Margueritte
The Power of the Press de Frank Capra
Frank Capra est réputé pour dresser des portraits acerbes des puissants, qu’ils soient banquiers (puissance financière) ou journalistes (puissance d’influence). On connaît surtout son excellent L’Extravagant Mr. Deeds, dans lequel un jeune provincial devient le bouc-émissaire de New York à cause de sa différence, de sa naïveté et de son honnêteté, avant que l’opinion des journalistes soit renversée et que la presse en fasse la coqueluche de la ville, au nom de ses bonnes actions. Mais dix ans avant, en 1928, Capra offrait déjà un panoramique saisissant du monde du journalisme, dans un film muet totalement méconnu aujourd’hui : The Power of the Press. Ici, la presse n’est pas l’antagoniste, habituelle entité kafkaïenne incontrôlable et déshumanisée. Ici, c’est le héros qui est le journaliste chargé de produire du contenu coûte que coûte à propos de nantis qu’il ne connaît pas, mais dont la vie intéresse le lectorat. Avec un titre évocateur, The Power of the Press montre comment en un rien de temps, la puissance du média papier peut changer la réputation d’une famille du tout au tout ; et qu’il suffit d’un mensonge, dans un sens ou dans l’autre, pour entraîner des réactions en chaîne vicieuses comme vertueuses. D’abord, le protagoniste cherche à dénoncer la fille d’une riche famille qu’il suspecte de meurtre, alors qu’il n’a aucune preuve. C’est en la côtoyant qu’il démêlera le vrai du faux, qu’il usera donc de son pouvoir d’influence qu’est le journal pour réparer son erreur, laver la réputation de la jeune femme et faire éclater la vérité au grand jour. La presse comme outil de destruction et de reconstruction, avec en creux la corruption, les enjeux politiques, la pression sociale, etc. ; dans un film muet déjà foisonnant.
Jules Chambry
Pentagons Papers de Steven Spielberg
Son précédent film Ready Player One était encore en post-production, que Steven Spielberg s’attèle déjà à ses Pentagon Papers. Le scénario de Liz Hannah et de Josh Singer ne souffrait aux yeux du cinéaste aucune attente. Ce film à multiples facettes met en scène un journalisme d’investigation qu’on ne voit plus que rarement de nos jours. L’enjeu est la liberté de la presse, ici au travers de la publication ou non d’un document top-secret, enrichi tout au long du gouvernement de quatre présidents successifs, sur les mensonges de l’État à propos de la participation des États-Unis à la guerre d’Indochine, mais surtout à propos de celle du Vietnam où on envoie en continu des soldats par tombereaux, alors qu’on la sait perdue d’avance. Le premier amendement de la Constitution américaine est cité plusieurs fois, l’armée de rédacteurs dirigée par Tom Hanks dans le rôle de Ben Bradlee, parmi lesquels un truculent Bob Odenkirk, est prête à toutes les rébellions. La collusion entre le pouvoir et la presse est disséqué par le cinéaste, et ceci quel que soit le bord, quelle que soit l’époque. Le rythme du film de Spielberg est à l’image de son cinéma, vif, dynamique, aidé par un scénario jamais en retard d’un train. La direction d’acteurs est époustouflante, comme le sont les acteurs eux-mêmes. Tom Hanks est à son meilleur, Meryl Streep est égale à elle-même, majestueuse et vulnérable à la fois dans le rôle de l’éditrice du Washington Post, Katharine Graham, victime d’un sexisme crasse encore vivace dans les années 70 et 80. Pentagon Papers est un excellent film sur le journalisme, le premier pour son réalisateur, un journalisme que, lors de l’ultime procès qui oppose le Washington Post à l’État, la Cour Suprême réaffirme être au service des gouvernés et non des gouvernants. Bien que jouant un peu avec la réalité (le New York Times est en réalité le journal qui le premier a osé publier le document), il choisit de mettre en avant le Post pour offrir à Meryl Streep le magnifique rôle de Katharine Graham.
Béatrice Delesalle
Le Gouffre aux chimères de Billy Wilder
Réalisé après sa séparation avec Charles Brackett, son habituel scénariste, Le Gouffre aux chimères est une œuvre éminemment cathartique pour l’ancien journaliste que fut Billy Wilder. En appliquant habilement les codes du film noir à la satire sociale, il nous dresse un portrait pour le moins acerbe de ce journalisme à sensations qui fait exclusivement son miel du malheur des autres. Une facette obscure du métier qu’incarne parfaitement Charles Tatum, le personnage central, dont l’éthique personnelle (« Les bonnes nouvelles, c’est pas des nouvelles ») prend à rebours celle que tout bon journaliste doit avoir (« Tell the Truth », comme l’indique la devise de son patron). La vérité, en effet, est moins importante pour lui que les gros tirages, les bobards, les manipulations, la course au sensationnel et l’espoir d’être enfin sous le feu des projecteurs ! Car le grand problème des journalistes, nous dit en creux Wilder, c’est qu’ils restent des hommes, potentiellement faillibles et orgueilleux. Si le portrait semble un peu trop à charge, Wilder sait également faire preuve de finesse en questionnant également notre rapport à la presse. Car si les journaux à scandales prospèrent, c’est bien parce qu’il existe un public pour les lire et s’en délecter.
Si vous hésitiez à regarder Bridgerton et Selena, la série sur Netflix, ou Your Honor sur Showtime, c’est l’occasion de vous faire une idée. Pour clôturer l’année 2020, nous vous proposons trois critiques courtes des pilotes de nouvelles séries.
Le premier épisode de Bridgerton donne-t-il envie de voir la suite ? Faut-il se préparer à binge-watcher la nouvelle série éponyme qui retrace la vie de la chanteuse Selena ? Et qu’en est-il de la série dramatique Your Honor dont l’acteur principal est l’inégalable Bryan Cranston ?
Le Mag du Ciné vous dit tout ci-dessous !
Bridgerton : un Jane Austen à l’américaine
Bridgerton, la nouvelle série tant attendue de Shonda Rhimes est sortie ce 25 décembre sur Netflix. De quoi passer un bon réveillon pour les fans de Grey’s Anatomy, si notre talentueuse Shonda n’avait pas été trop ambitieuse avec cette romance d’époque très américanisée.
L’histoire se passe dans un Londres victorien où notre jeune et jolie héroïne, Daphne Bridgerton (Phoebe Dynevor), cherche à se faire bien voir de la société pour obtenir un bon mariage. Seulement, son frère aîné Anthony (Jonathan Bailey), très autoritaire, tente de lui imposer un mariage d’argent qui ne lui plait guère. Pour sauver sa situation, elle parvient à passer un accord avec le jeune Duke Simon Basset (Regé-Jean Page), aucunement intéressé par le mariage. Les deux jeunes gens doivent faire croire devant toute la société qu’ils tombent amoureux afin d’échapper aux obligations de leurs familles respectives.
Une romance d’époque qui s’inspire d’Orgueil et Préjugés, mais avec plus d’audace. En effet, le casting, bien que inconnu, est aussi très diversifié. Une tendance empruntée sûrement à la comédie musicale Hamilton, dont la plupart des personnages historiques étaient interprétés par des acteurs non blancs. Cet anachronisme est malheureusement la chose la plus réussie de la série. Le drame romantique tourne très rapidement en romance arrangée.
En un seul épisode, les personnages sont peu développés, car trop nombreux. Même si la série respecte parfaitement les critères du genre, elle est totalement insipide. Facile à binge watcher pour les adeptes de romances en costumes d’époque, mais sans la qualité des adaptations BBC des romans de Jane Austen. La créatrice de Scandal nous déçoit fortement pour cette série très attendue, qui ne sera pas la successeuse deGrey’s Anatomy pour les années à venir.
2.5
Céline Lacroix
Selena, la série : un biopic détaillé qui promet des paillettes
Disponible sur Netflix, Selena, la série, retrace, comme son nom l’indique, la vie de la chanteuse américaine d’origine mexicaine, Selena, qui connut un succès fulgurant dans les années 80 et 90.
Le pilot annonce une facture typique des biopics, certains diront sans la moindre imagination, quand pour d’autres, l’adjectif classique suffira. Rien ne détonne ni de la photographie, du montage ou de la mise en scène, mais l’ensemble est pourtant convaincant : ce premier épisode installe cette ambiance habituelle des films biographiques enracinés dans le formica des seventies, où le passé sert de divertissement. Les acteurs sont crédibles, de même que leurs relations mutuelles.
On regrette une chronologie qui s’annonce linéaire, alors que des va-et-vient entre différents moments de la carrière de la chanteuse auraient pu pimenter un peu ce résultat qui se déroule tranquillement, avec un pilot un peu longuet par moments. Ces quarante premières minutes sont, en effet, dédiées à l’exploration de la triste période de l’enfance de Selena, ses débuts alors que sa famille est pauvre et vit chez son oncle Hector. Les efforts de son père sont touchants et en même temps exaspérants, tant on a envie de passer à la suite, aux premiers succès, au glamour et aux paillettes que les années 80 nous réservent assurément et qui constitueront, on s’en doute, une partie importante de l’aspect visuel de la série.
Notons que seule la première partie est pour l’instant disponible sur Netflix, les neuf épisodes ne couvrant pas l’ensemble de la vie de Selena Quintanilla (interprétée adulte par Christian Serratos), dont la carrière solo devrait être explorée dans une saison 2. Si une telle durée garantit la possibilité de s’attarder sur des détails, on peut également craindre une forme de remplissage. Une carrière d’environ dix ans nécessite-t-elle réellement plus de 9 épisodes de 40 minutes, voire 18 épisodes ?
Une seule manière de le savoir : continuer à regarder !
3.5
Sarah Anthony
Your Honor : canevas éprouvé, charme opérant
Adaptée d’une série israélienne, la nouvelle mini-série de CBS Your Honor s’étendra sur neuf épisodes, jusqu’à fin janvier 2021. Le point de départ est simple : un homme censé être un représentant de la justice – littéralement, puisqu’il s’agit d’un juge, et la première scène où on le voit présider une cour nous le dévoile particulièrement épris de justice, puisque son jusqu’au-boutisme lui permet de confondre un policier ayant livré un témoignage mensonger – est amené à trahir tous ses principes le jour où son fils, en état de choc, lui déclare avoir commis un délit de fuite après avoir accidentellement tué un motard avec sa voiture. Le point de bascule éthique provoquant la décision fatidique du paternel de dissimuler le crime de son fiston ! Pour complexifier cette intrigue, on découvre en même temps que les personnages que la victime est le fils d’un célèbre parrain du crime organisé de la ville…
Le point de départ et les thèmes narratifs et moraux du récit n’ont rien d’original, convenons-en. En outre, la mise en place du pilote adopte le rythme languissant habituellement associé à la ville de La Nouvelle-Orléans, dans laquelle se déploie l’intrigue. Pourtant, l’instant déclencheur du scénario coïncide avec le moment où le spectateur rentre pleinement (et brusquement) dans le sujet. La longue scène de l’accident fatidique ne transige pas sur la dureté et le réalisme du moment, formant ainsi une séquence marquante qui nous absorbe instantanément. Le casting, comme souvent dans les productions américaines, finit de nous convaincre. Dans une variation un peu plus convenue de son rôle de Walter White/Heisenberg dans l’indispensable Breaking Bad, Bryan Cranston campe à merveille un individu dont l’existence bascule alors qu’il fait face à des choix impossibles. Le jeune Hunter Doohan est très convaincant, lui aussi, dans son interprétation du fils asthmatique, bon petit gars miné par un drame personnel dont il n’est pas encore dévoilé grand-chose, lui aussi pris dans un engrenage qu’on devine sinistre. Face à ce duo, on se réjouit de découvrir Michael Stuhlbarg (A serious man, Blue Jasmine, La forme de l’eau, Boardwalk Empire) dans le rôle du boss de mafia, un choix original.
Le spectateur recherchant en priorité des fictions novatrices ne s’attardera probablement pas longtemps sur Your Honor, qui renvoie immanquablement à beaucoup d’autres films et séries, et cela d’autant plus que l’actualité des séries est fort chargée et qu’on ne peut s’intéresser à toutes les nouvelles sorties. A condition de faire fi de cette faiblesse créative, on se laisse néanmoins volontiers happer par l’intrigue… et on a hâte de découvrir l’étendue du pétrin dans lequel Michael et Adam Desiato vont devoir se débattre.
L’année 2020 s’achève bientôt et c’est l’heure pour la rédaction de donner sa liste des meilleurs films de cette année cinématographique ; une année 2020, compliquée pour les salles et ses spectateurs, mais qui aura eu son lot de surprises, d’inattendus, de chocs visuels et d’éblouissements narratifs. Alors qui sera le meilleur film de 2020 selon notre rédaction? Bonne lecture à vous.
« Never Rarely Sometimes Always est un excellent film qui montre la vie pas si facile des femmes dans un pays où le MeToo reste encore finalement une manifestation très marginale. Dans le cœur de l’Amérique, dans les villes de province, les femmes subissent encore un machisme pour ne pas dire plus, protégé par la société elle-même. Dans ce pays, la première puissance du monde, un rôle d’exemple pour tant d’autres, le droit à l’avortement est réduit à sa portion congrue, les centres ferment les uns après les autres, sous les yeux goguenards de son président, et même si des voix comme celles d’Eliza Hittman continuent à faire de la résistance à leur manière, la souffrance des Autumn et des Skylar, victimes de toutes les concupiscences, reste vive. In fine, le côté mumblecore du film est celui qui prend le dessus, la belle amitié des deux cousines est finalement ce qu’on retiendra le plus du métrage. Il suffit de deux doigts qui se croisent pour s’en convaincre… »
« Les Choses qu’on dit… est un film incroyablement rythmé malgré une pléthore de dialogues très sobres, très théâtraux. Le scénario est solide, regorgeant de ramifications, la musique classique, très présente, soulignant délicatement les situations mises en scène. Mouret s’appuie sur des cadres enchanteurs en guise d’écrins aux nombreux tête à tête entre les différents personnages. En effet, n’apparaissent ensemble à l’écran que des paires amoureuses ou amicales ; les moments de trahison, de doutes, de douleurs ne sortant que très rarement du cadre du récit oral que chacun des deux protagonistes en fait à l’autre.
Le film d’Emmanuel Mouret, à l’image de tous ceux qui l’ont précédé, parle de l’amour, de la complexité du désir, de l’inconstance des amoureux. Empruntant des chemins différents, de la comédie au film en costumes, il arrive ici à une sorte de quintessence, à ce genre de films où il ne reste plus aucun gras, aucun superflu, un film paradoxalement minimaliste malgré le marivaudage ambiant. Un film qui vise juste et qui peut parler à tous. Un petit bijou en somme, son meilleur à ce jour assurément. »
« Contrairement au court-métrage du même nom, Madre, le film, est plus une affaire de femme que de mère. Même si l’origine de son mal-être est la disparition de son fils, Elena a surtout besoin de se reconstruire en tant que femme, et sa renaissance au monde est mise en scène par le cinéaste comme un vrai coming of age adolescent, que la protagoniste vit d’ailleurs avec des adolescents. Tout se passe comme si, de nouveau, Elena apprenait à marcher, à vivre, au contact de Jean. Les « adultes » (son compagnon, les parents de Jean) sont dans un premier temps les chaperons bienveillants et plus ou moins conscients de cette renaissance, pour retourner après dans leur rôle classique.
Madre est un film finalement très différent du court métrage éponyme. Un film beau et délicat qui n’offre pas les réponses sur un plateau. Au spectateur de se forger une idée par rapport à ce qu’il vient de voir. D’autant que, comme à son habitude, il offre une fin très ouverte qui invite à la réflexion et à l’imagination, tout ce qu’on attend d’un bon film, au fond. »
« Le film des frères Safdie est en quelque sorte un diamant mal taillé, une opale mal dégrossie à l’intérieur de laquelle profitant d’un rayon lumineux, l’œil pénètre. De fait, les tribulations de leur héros dans la 47ème rue sont autant d’invitations à réfléchir en termes de lumière et de regard. Ainsi cette scène où Howard caché dans l’ombre, observe sa maîtresse qui le croit ailleurs, ou de ce cabinet de joaillerie très théâtral, dont les cloisons sont en verre, stoppant la mobilité des personnes mais laissant passer leurs regards. Mais c’est surtout du point de vue de la photographie que le film épate. On le doit au remarquable travail du chef opérateur Darius Khondji sur les scènes d’intérieur d’abord, telle cette boite de nuit en lumière noire ou plus globalement sur la photographie de cette vie nocturne qu’apprécient tant de mettre en scène les frères Safdie.
Brillant de mille éclats comme l’opale tant convoitée, Uncut Gems s’apparente à une sorte de labyrinthe, un organisme vivant que notre œil inspecte, une œuvre non sans défauts mais complexe où la noirceur côtoie le sublime. »
« Au même rang que ses récents et illustres prédécesseurs comme Spotlightou Pentagon Papers, Todd Haynes livre un film tenu, abouti et extrêmement bien dosé dans lequel on retrouve l’exigence esthétique et formelle d’un cinéaste passionnant. L’enjeu est toujours de taille lorsque l’on aborde un genre très codifié, qui laisse peu de marge à l’innovation. Et rendre captivant une histoire s’étalant sur plusieurs décennies constituait une autre paire de manches.
Le cinéaste semble plus en retenue dans l’investissement artistique du film. On retrouve cependant cette obsession pour le cadre, toujours d’une grande justesse, ainsi que le travail méticuleux de la reconstitution. Le style Haynesiense trouve dans la minutie des détails : des coiffures aux tapisseries. Pour Dark Waters, le cinéaste américain a poursuivi sa collaboration avec le chef-opérateur Edward Lachman, qu’il retrouve après Loin du Paradis et Carol. La lumière, autre force du cinéma de Haynes, contribue à l’atmosphère froide et âpre d’un hiver américain. Elles mettent en valeur la nuance sur les couleurs grisâtres qui donnent du relief à ce récit classique, au sens noble du terme. Le résultat est saisissant. Une nouvelle histoire de David contre Goliath mais avec les temps qui courent, l’espoir est toujours le bienvenu. »
« La cinéaste a donc réuni les meilleurs atouts pour son beau film, le casting n’étant pas le dernier de ces atouts. On appréciera en particulier la jeune Florence Pugh qui a étonné autant dans le récent Midsommar de Ari Aster que dans The Young Lady de William Oldroyd, des choix qui montrent un instinct sûr de la part de la jeune actrice. Jouant peut-être le rôle le plus difficile de la partition des Filles du Docteur March, elle incarne la transformation la plus complexe des adolescentes en « little women » (titre original du film) avec beaucoup de crédibilité, depuis ses caprices d’enfant jusqu’à sa maturité et son réalisme de jeune adulte.
Les Filles du Docteur March est une réussite qui justifie entièrement cette énième reprise. Avec ce film, Greta Gerwig montre qu’elle est une des grandes du moment. N’est-elle pas avec Lady Bird une des rares femmes, seulement cinq, nominées aux Oscars dans la catégorie Meilleur Réalisateur, et qui plus est, pourrait bien redoubler bientôt l’exploit avec ce nouveau film ? »
S’il marche clairement sur les pas de Jia Zhangke, dont les films reflètent les différentes transformations de la société chinoise (Still Life, Au-delà des Montagnes,Les Eternels), Gu Xiaogang n’hésite pas à affirmer ses propres considérations artistiques. On s’en rend compte notamment dans sa manière d’entrelacer les différentes intrigues, délaissant certaines avant d’y revenir au mouvement suivant, jouant astucieusement avec le montage parallèle et les ellipses pour donner une vraie profondeur à son histoire, suggérant la présence de béances qu’il a la décence de ne pas surligner. La mise en scène, le travail sonore, ou encore le soin apporté à la narration, tout est là pour faire de ce “séjour” un moment inoubliable. Comme le carton final nous le rappelle, Séjour dans les monts Fuchun se présente comme étant la première partie d’une trilogie : espérons que les épisodes à venir sauront pérenniser sa fraîcheur revigorante.
3 – Mank de David Fincher
« « Mank », c’est un morceau d’histoire. Un scénario écrit par Jack Fincher que son fils David réalise presque trente années plus tard, à la marge d’une industrie cinématographique trop frileuse et avec l’appui intéressé de Netflix. C’est aussi la genèse d’un film mythique, « Citizen Kane », et la narration elliptique de tout ce qui présidera à l’absence d’Orson Welles et Herman Mankiewicz à la cérémonie des Oscars de 1942, où ils seront pourtant primés. C’est la réhabilitation achevée du scénariste et de son pouvoir de mystification, à travers les fausses actualités conçues par la MGM pour l’élection du Gouverneur de Californie en 1934, où Upton Sinclair s’inclinera devant Frank Merriam sur fond de désinformation anticommuniste. C’est Pauline Kael, célèbre critique du New Yorker, voyant sa thèse accréditée : selon elle, et nonobstant les nombreux et convaincants démentis qui s’ensuivirent, Herman Mankiewicz serait l’instigateur des principales trouvailles de « Citizen Kane ».
On a en effet envie d’y croire : ce script doctor plus souvent éméché que crédité, lucide et parfois pathétique, engagé dans une série de relations ambivalentes, est une sorte de personnage coenien qui s’ignore. Un loser magnifique. Ou plutôt un génie incompris. Vis-à-vis de son prestigieux modèle, « Mank » multiplie les références appuyées et les révérences discrètes : des intérieurs majestueux, une bouteille brisée, des bonds temporels ne cessent de renvoyer, en seconde intention, à « Citizen Kane ». Et sur la forme, c’est une réussite totale, bien que soustractive : une mise en scène élégante, un walk and talk cinéphilique et sorkinien, des jeux de lumière en pagaille, une galerie de personnages s’enluminant les uns au contact des autres, le tout sans ligne directrice claire ni élément perturbateur unique ou conclusion définitive. C’est en cela que « Mank » relève à la fois d’une densité folle et d’un cinéma par soustraction : on y portraiture avec soin un milieu et une époque, mais en se jouant de certains canons cinématographiques. »
« Jan Komasa opte pour une mise en scène précise et sans effets inutiles. Le charisme de Daniel est un atout essentiel du film, et se suffit presque à lui-même pour faire passer le message de l’ambiguïté de la foi telle que le cinéaste le ressent : Daniel est embarqué dans des actes très violents, mais est également capable de la plus grande empathie, la plus grande compassion envers « ses » paroissiens. Il est le moins ascétique de tous (voir la nuit de débauche qu’il s’offre lors de sa sortie du centre), mais il est également celui qui semble être le plus touché par la grâce divine. Sa dimension quasi-christique, puisque c’est de Corpus Christi qu’il s’agit, est également portée par son rôle dans le trauma collectif du village ayant perdu six jeunes dans un accident de voiture. Daniel fait office de guide spirituel face à des villageois consumés par la haine de la veuve du chauffeur, tout en se prévalant de la piété la plus pure. Il est question de faute, de punition, de pardon, mais également de rédemption en ce qui concerne ce délinquant qu’on a vu dans la violence.
Le cinéaste questionne ainsi avec intelligence la pratique de la religion catholique dans son pays, où il y aurait une appétence pour la forme, et non pour le fond. Comme dit le curé de la paroisse lui-même , « beaucoup viennent à la messe, mais peu prient ». Il questionne aussi le politique, les pratiques de corruption qui semblent encore gangrener la Pologne.
La Communion est un beau film qui ne dépare pas de ceux de ses immenses compatriotes, Pawel Pawlikowski (Ida,Cold War), et Jerzy Skolimovski (11 minutes, Deep End, Essential Killing) pour ne citer qu’eux. Les choix de cadrage sont justes, avec des plans souvent serrés sur les protagonistes, et l’image de Piotr Sobocinski Jr. arrive à sublimer des intérieurs et des extérieurs tous simples avec une lumière toujours judicieuse. Sélectionné pour représenter la Pologne aux Oscars pour le prix du meilleur film étranger, La Communion n’a pas résisté à la tornade Parasite, sans pour autant démériter. »
« Magnifiée par la photographie de Roger Deakins oscarisé en 2018 pour Blade Runner 2049, la nature assiste impuissante au cruel spectacle de la guerre. Les mouvements de caméra ne sont jamais nerveux, ni brusques mais élégants : ils resserrent ou élargissent le cadre, repoussent toujours plus loin la ligne d’horizon et accompagnent Schofield et Blake — qui traversent ensemble une grande variété de paysages : les tranchées anglaises et allemandes, les tunnels, la ferme, la canal… — dans une chorégraphie virtuose. Le spectateur devient le compagnon des soldats ; ce dernier fait abstraction du caractère factice du plan-séquence pour prendre part à une expérience cinématographique immersive. Outil narratif total, la caméra subjective capture sans filtre l’horreur et la désolation qui encerclent les protagonistes. Elle s’attarde sur leurs blessures et leurs uniformes couverts de boue, témoins tragiques d’épouvantables mares de sang et du calvaire quotidien vécu au front. Schofield, au contraire, ne doit pas s’appesantir sur sa souffrance. Le cinéaste sublime ce chaos en s’appuyant sur la puissance évocatrice et émotionnelle des images venue transcender les notions de territoire, de devoir et de sacrifice jalonnant le scénario signé Krysty Wilson-Cairns (Last Night in Soho, Penny Dreadful). La partition de Thomas Newman, quant à elle, va crescendo ; elle renforce l’atmosphère étrange et onirique qui se dégage continuellement du décor.
Les deux acteurs qui incarnent à la perfection cette chair à canon jetée dans le brasier de la Grande Guerre sont prodigieux. Tout au long de leur parcours semé d’embûches, ils croisent leurs supérieurs hiérarchiques, des « points de repères » campés par Colin Firth (Genius), Andrew Scott (Sherlock), Mark Strong (Kingsman : Le Cercle d’or, Shazam!), Richard Madden (Cendrillon, Bastille Day, Rocketman) et Benedict Cumberbatch (Imitation Game), chacun symbolisant une étape décisive de cette funeste aventure.
En somme, Sam Mendes réinvente le film de guerre et signe un drame à la fois grandiose et intime sur la condition humaine. Reconstitution historique ou tragédie contemporaine loin de l’héroïsme belliqueux du cinéma de guerre patriotique et sanglant, 1917 rend un vibrant hommage aux combattants ainsi qu’aux héros méconnus de la Grande Guerre. Bouleversant. Intense. Éblouissant. Magistral. »
Philippe Druillet n’est pas étranger à la réinvention de la bande dessinée française dans les années 1970-1980. Ce touche-à-tout (peinture, photographie, opéra-rock) prend rang aux côtés de Mœbius ou Gotlib pour son inventivité et ses partis pris radicaux. Mirages et folies augmentées, réédité chez Glénat, renferme quelques histoires courtes qui, déjà, témoignent de la patte singulière du scénariste-dessinateur.
Philippe Druillet fait étalage d’une maîtrise graphique telle qu’on peine à lui trouver des équivalents dans la bande dessinée francophone. Ses cités futuristes, ses personnages aux typographies changeantes, ses traits précis et abondants, vifs et ardents, font de chaque planche un spectacle qui se suffit à lui-même.Mirages et folies augmentées comporte des récits en couleurs et en noir et blanc, placés sous le sceau de la science-fiction ou du récit social sordide, en continu (relatif) ou en bulle autarcique (quelques planches seulement). Ce volume est aussi l’occasion de retrouver des figures devenues emblématiques, telles que Lone Sloane, et des expérimentations dont l’artiste est familier, certaines explorant, et ce n’est pas une surprise, l’univers lovecraftien.
À la fin de Mirages et folies augmentées, Gotlib fait dire à Philippe Druillet qu’il carbure à « l’énergie pure ». Il est probablement impossible de définir plus justement, en si peu de mots, ce qui fait la force du scénariste et dessinateur français. Capable de rebuter avec un viol collectif suivi d’un règlement de compte sanglant, mais aussi de transporter ses lecteurs dans des récits érotico-fantaisistes à triple fond, l’homme dessine comme un chirurgien sectionne des tissus organiques : avec science et sans ambages. La structure de ses planches est d’une liberté contagieuse. Les personnages qui y transitent vivent d’épiques ou absurdes aventures, mais toujours avec cette imagination débridée qui surplombe l’histoire autant qu’elle la guide.
La ville fait l’objet de toutes les attentions dans cet album, au point que les premières planches lui sont entièrement dévolues. Mais celui qui se distinguera dans la revue culte Métal hurlant s’en empare aussi à travers des conceptions rétro-futuristes, parfois verticales, toujours très inventives. Les ruptures dans ses représentations, entre la science-fiction et le récit anthropologique franco-français (« Le Garage à vélos »), agissent comme un écho. Car de ruptures, il sera également question dans les tonalités, enjouées, graves ou spectaculaires, ou dans l’élaboration des planches (très chargées/bavardes ou davantage épurées/contemplatives), voire les genres explorés (de la genèse de Sloane à « Firaz et la ville fleur » en passant par le terre-à-terre le plus absolu).
Sous toutes ses formes, Mirages et folies augmentées mérite le coup d’œil. Il porte les germes d’un artiste fécond et génial, dont les fautes de goûts (il y en a) sont instantanément reléguées à l’arrière-fond d’une créativité sans bornes ni rivages. Et c’est finalement en cela que Philippe Druillet demeure le plus marquant.
Mirages et folies augmentées, Philippe Druillet Glénat, décembre 2020, 368 pages