L’oreille bouchée des papys voyageurs

On l’attendait d’autant plus que l’album précédent laissait entendre qu’on était dans une sorte de cycle à l’intérieur de cette série Les vieux fourneaux. Ce sixième album qu’est L’oreille bouchée reste dans le même état d’esprit, tout en réservant quelques bonnes surprises. Dans cette période de pandémie où les sorties sont souvent bouleversées par les imprévus qui touchent le secteur de l’édition, c’est déjà une bonne nouvelle.

On ne change pas une équipe qui gagne. Voici donc Pierrot et Antoine, dignes représentants du troisième âge, invités par leur copain Mimile à le rejoindre en Guyane (le titre de l’album est donc une discrète allusion à Tintin, puisque c’est dans L’oreille cassée que celui-ci va en Amérique du sud). Pourquoi ce voyage ? Ils l’apprendront sur place, après avoir profité des billets d’avion fournis généreusement par Mimile.

Changer le monde

Il n’y a pas grand risque à parier que cet album trouvera sa place dans la série, peut-être pas aux côté des tout meilleurs, mais parmi ceux qui en constituent l’esprit. À ce titre, le prologue parisien s’illustre par une bonne continuité avec les précédents, puisque Pierrot le grincheux poursuit ses actions coup-de-poing au gré de ses observations sur le monde (le nôtre), dans lequel il se débat. Déclarée d’intérêt public, l’association « Ni yeux ni maître » (au nom à consonance clairement anarchiste) organise des actions visant à éclairer nos concitoyens sur ce que nous pouvons tenter de changer, avec les moyens du bord.

Souvenirs, souvenirs

L’album joue avec intelligence sur les souvenirs d’enfance des protagonistes, qui aimaient les aventures de pirates, avec leurs bagarres et leurs caches de trésors. Au chapitre des souvenirs, nous apprenons également que, parmi ceux que Pierrot a laissés derrière lui, certains ne sont pas franchement lumineux. Ainsi, du temps de ses années d’étudiant, il se gargarisait de grandes phrases et de belles intentions, sans se soucier de qui les écoutait et de l’effet qu’elles produisaient. Il va apprendre à ses dépens que les vieux souvenirs pourraient peut-être l’aider à rattraper de vieilles gaffes. Encore faudrait-il que les souvenirs reviennent à la surface de son cerveau.

Une association qui fonctionne

Et puis, l’album nous emmène dans la jungle amazonienne et nous réserve une énorme surprise tout à fait dans l’esprit des causes défendues par les personnages et donc par les auteurs, Wilfrid Lupano au scénario (toujours assez astucieux) et Paul Cauuet au dessin (séduisant, aussi bien dans les attitudes des personnages que les décors et une bonne tripotée de détails), sans oublier les couleurs signées Jérôme Maffre.

Pour ne pas se contenter de l’admiration béate

Si la série est un réel succès public, il ne faudrait pas oublier de signaler quelques points de réticence. Déjà, à part que Pierrot se montre éternellement grincheux, nos papys mêlent comportements de leur âge et postures presque djeunes (voir leur langage parlé), à l’image de leurs attitudes de grands enfants. Même si l’ensemble est toujours très astucieusement mis en scène, on sent la volonté de séduction visant à réhabiliter le troisième âge aux yeux de la nouvelle génération (consommatrice de BD), puisque cette ancienne génération (qui fait des cadeaux aux jeunes lecteurs-lectrices de BD), constitue le moteur de la série. Au chapitre de cette volonté de séduction, on peut ajouter ces personnages affichant une perpétuelle bonne humeur, à l’image de Sophie qu’on retrouve comme par hasard lancée dans une action pédagogique au cœur de la région amazonienne où nos papys sont invités. Cauuet a certainement bien retenu la leçon venue du pays du soleil levant, avec les yeux grands ouverts des personnages de manga : il l’adapte astucieusement à la sauce européenne. Enfin, pour des personnages qui sont à fond derrière toutes les causes écologiques, on remarque qu’ils acceptent sans la moindre réticence un voyage en avion, alors qu’on sait pertinemment que ce moyen de transport est (de loin) le plus polluant. On avancera évidemment que pour traverser l’océan, tout autre moyen envisagé serait ridicule. La conclusion ici, c’est que ce choix est un mal pour un bien.

Une cause à défendre

On notera que l’album s’illustre par son rythme soutenu et par de nombreuses situations qui font sourire. L’état d’esprit grincheux de Pierrot est au centre de la plupart. Il a notamment quelques démêlés avec le singe juché sur ses épaules de l’illustration de couverture. Détail troublant, on n’a aucun mal à identifier Pierrot dans cet album car il est nommé et appelé un nombre incalculable de fois, alors que son acolyte reste vraiment au stade du comparse quasiment jamais nommé. Pour conclure, on peut considérer que le titre fait une autre allusion à Tintin : le capitaine Haddock et ses oreilles bouchées dans Vol 714 pour Sydney. Il reste à espérer que le message économico-écologique ouvrira non pas quelques oreilles, mais quelques yeux.

L’oreille bouchée (Les Vieux Fourneaux, tome 6), Wilfrid Lupano, Paul Cauuet et Jérôme Maffre
Dargaud, novembre 2020, 54 pages
 
 
 
 
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3.5

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