Les filles du Docteur March de Greta Gerwig : une grande cinéaste est en marche

Note des lecteurs0 Note
4

Même en n’ayant pas vu les autres adaptations de ce classique, on peut craindre la naphtaline et les petites maisons dans la prairie, rien qu’avec avec ce titre : Les Filles du Docteur March. Pourtant, la cinéaste américaine Greta Gerwig réussit la gageure de réaliser un film étonnamment moderne, en plus d’être beau.

Synopsis Une nouvelle adaptation des « Quatre filles du Docteur March » qui s’inspire à la fois du grand classique de la littérature et des écrits de Louisa May Alcott. Relecture personnelle du livre, Les filles du Docteur March est un film à la fois atemporel et actuel où Jo March, alter ego fictif de l’auteur, repense à sa vie.

Certain Women

Existe-t-il quelqu’un qui n’a vu, avant le film de Greta Gerwig, aucune adaptation télévisuelle ni cinématographique des Filles du Docteur March ? La réponse est oui, l’auteure de ces lignes en est la preuve. De surcroît elle n’a pas lu le livre de Louisa May Alcott à l’origine de ces adaptations.

En revanche, sur Greta Gerwig, elle en connaît un rayon. Sur ces collaborations lumineuses avec son compagnon Noah Baumbach, d’abord comme actrice, puis comme co-scénariste. On pensera tout particulièrement à Frances Ha, le rôle qui semble être à la source des protagonistes de ses propres films. Comme le Ha de Frances Ha (le début d’un nom de famille qu’elle ne réussit pas à écrire entièrement sur la boîte à lettres), les héroïnes de Greta Gerwig, tant dans son premier film, Lady Bird, que dans Les filles du Docteur March, toutes deux brillamment interprétées par Saoirse Ronan, sont des jeunes femmes en devenir, incomplètes, qui se cherchent, qui ont besoin de se frotter aux autres pour rencontrer leur personne intérieure.

Frances Ha est donc une sorte d’ancêtre tant pour Christine « Lady Bird » McPherson, que pour Jo, la deuxième des quatre sœurs March de ce nouveau film, au travers du prisme de qui le récit sera raconté. Jo est un écrivain, a toujours été du plus loin de son jeune temps. Ses sœurs ont toutes une aspiration et un plus ou moins grand talent artistiques, le théâtre, la peinture ou encore la musique. Le montage est original, car il part d’un point dans le présent et entrechoque les flashbacks et un déroulement chronologique plus classique du récit. Un montage dynamique et efficace, car tout retour dans le passé, quelque sept ans auparavant, nous replonge vers l’adolescence des filles, et explique au fur et à mesure leur évolution dans le futur. Jo est la plus moderne de toutes, un garçon manqué qui ne pense pas autrement que Virginie Despentes dans son King-Kong Théorie, à savoir que pour elle, le mariage n’est qu’un arrangement économique, ce qui ne l’attire pas du tout, bien évidemment. Ses sœurs et sa tante (un personnage caricatural joué cependant avec beaucoup de subtilité par Meryl Streep) pensent la même chose, mais plutôt qu’avec lucidité comme Jo, elles s’y résignent avec fatalité. Sa mère Marmee (Laura Dern, magnifique), qui est le pilier de cette famille a, quant à elle, appris à dompter sa colère et ses frustrations tout au long d’une vie qui n’a pas toujours été celle dont elle a rêvé.

Quand on ne connaît pas le matériau d’origine, on ne sait pas ce qui est de Greta Gerwig et ce qui est de Louisa May Alcott. Le discours en tout cas est étonnamment moderne et d’une grande actualité en ces temps où, peut-être un peu plus qu’à l’époque de la romancière, les lignes bougent, et la place de la femme dans la société est redessinée, reconsidérée. Ce discours en tout cas est encore un peu confus et en devenir pour la jeune Lady Bird de son précédent film, une jeune femme qui apprend à s’affirmer et à être soi, tout en apprenant à chérir ses origines, sa famille, sa ville, les valeurs qu’on lui a transmises. Il est cependant déjà présent. De même, la cinéaste insère dans son nouveau film le discours de modernité dans un cadre historique très bien respecté (nous sommes en pleine Guerre civile). Les us et les coutumes, le set, les costumes, tout nous replonge dans cette époque sans aucune odeur de naphtaline. Le français Yorick Le Saux produit par moments une ambiance feutrée très intimiste, un peu de celle qu’il a déjà réalisée pour Only Lovers left alive de Jim Jarmusch. Alexandre Desplat est impeccable comme à son habitude, collant parfaitement aux personnages et aux moments, et il a certainement eu fort à faire avec tant de situations : le doute des unes et des autres, la joie de l’entente familiale ou au contraire les affres de la jalousie entre sœurs, l’amour et la mort.

La cinéaste a donc réuni les meilleurs atouts pour son beau film, le casting n’étant pas le dernier de ces atouts. On appréciera en particulier la jeune Florence Pugh qui a étonné autant dans le récent Midsommar de Ari Aster que dans The Young Lady de William Oldroyd, des choix qui montrent un instinct sûr de la part de la jeune actrice. Jouant peut-être le rôle le plus difficile de la partition des Filles du Docteur March, elle incarne la transformation la plus complexe des adolescentes en « little women » (titre original du film) avec beaucoup de crédibilité, depuis ses caprices d’enfant jusqu’à sa maturité et son réalisme de jeune adulte.

Les Filles du Docteur March est une réussite qui justifie entièrement cette énième reprise. Avec ce film, Greta Gerwig montre qu’elle est une des grandes du moment. N’est-elle pas avec Lady Bird une des rares femmes, seulement cinq, nominées aux Oscars dans la catégorie Meilleur Réalisateur, et qui plus est, pourrait bien redoubler bientôt l’exploit avec ce nouveau film ?

Les filles du Docteur March– Bande annonce

Les filles du Docteur March – Fiche technique

Titre original : Little Women
Réalisateur : Greta Gerwig
Scénario : Greta Gerwig, d’après le roman éponymede Louisa May Alcott
Interprétation : Saoirse Ronan (Jo March), Emma Watson (Meg March), Florence Pugh (Amy March), Eliza Scanlen (Beth March), Laura Dern (Marmee March), Timothée Chalamet (Theodore ‘Laurie’ Laurence), Tracy Letts (Mr. Dashwood), Bob Odenkirk (Le père), James Norton (John Brooke), Louis Garrel (Friedrich Bhaer), Jayne Houdyshell (Hannah), Chris Cooper (Mr. Laurence), Meryl Streep (Tante March)
Photographie : Yorick Le Saux
Montage : Nick Houy
Musique : Alexandre Desplat
Producteurs : Denise Di Novi ,Amy Pascal, Robin Swicord
Maisons de production : Sony Pictures, Columbia Pictures, Regency Enterprises, Pascal Pictures
Distribution (France) : Sony Pictures Releasing France
Récompenses : nombreux prix américains
Durée : 135 min.
Genre : Drame | Romance
Date de sortie : 01 Janvier 2020
Etats-Unis – 2019

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Nous l’orchestre : au cœur d’un ensemble symphonique

Le documentariste Philippe Béziat nous propose une plongée au sein du célèbre Orchestre de Paris. Multipliant les approches et les gestes de mise en scène, il permet de lever un coin de ce grand mystère : comment des individualités parviennent à faire corps, au service de la musique. Captivant.

Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.