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Les dix personnalités qui ont marqué le cinéma en 2020

L’année 2021 vient d’ouvrir ses portes mais il est encore temps de regarder un petit instant dans le rétroviseur afin de revenir sur le parcours de dix personnalités, qui auront marqué de leur talent cette difficile année 2020. Petit tour d’horizon effectué par la rédaction du Magduciné. De Gu Xiaogang à Laure Calamy…

Gu Xiaogang

Inconnu du grand public et de la scène cinématographique internationale, Gu Xiaogang nous offrait en janvier ce qui allait bien vite nous manquer durant l’année 2020 : de la liberté, de la fraicheur, un moment de poésie suspendu dans le temps, un instant d’intense déconfinement. Il marque l’époque de son empreinte par son habileté et son culot à nous offrir avec Séjour dans les monts Fuchun, son premier long-métrage, le liant entre art traditionnel et documentaire moderne, entre le cinéma méditatif de Hou Hsiao-hsien et le regard social de Jia Zhangke. À partir d’un célèbre paysage de montagne et d’eau qui inspira une peinture chinoise au XIVe siècle, il revient sur les lieux de cette œuvre pour une méditation, fortement ancrée dans le quotidien, qui embrasse à l’échelle d’une famille les grandes manœuvres d’un pays-continent comme la Chine. Sa personnalité artistique transparaît rapidement à l’écran, dans son aptitude à confronter l’intériorité avec le collectif, l’instantané avec l’éternel, l’histoire moderne des hommes avec celle d’un pays fort de ses traditions séculaires. Son travail de mise en scène particulièrement délicat – fait de caméra pinceau et de déploiement de plans-séquence – permet l’hommage discret à une région et l’émergence subtile d’une véritable émotion esthétique. Coup d’essai, coup de maître, Gu Xiaogang réalise ainsi un grand film sur l’essence humaine.

Loic Loew

Bartosz Bielenia

Cette année, La Communion, en plus d’un magnifique moment de cinéma, a vu naître un grand acteur, mi-ange, mi-démon : Bartosz Bielenia. L’acteur polonais y déploie un jeu ambigu au service d’un personnage jamais figé. Dans la scène de clôture; entre mise à nu et début de tuerie tout son art se déploie et va droit au cœur du spectateur. Son regard aura marqué les écrans de cinéma pour une année marquée par l’absence de culture dans nos vies. S’il n’y a pas mille films pour le moment dans sa filmographie, rien n’est moins sûr que le regard glaçant et le jeu élégant de ce jeune homme de 28 ans saura ravir nos écrans à l’avenir. Ce n’est pas un espoir, c’est un vœu ! En attendant que ce vœu soit réalisé et que les cinéma rouvrent, on peut découvrir l’étendue du talent de l’acteur dans la mini-série Netflix 1983 où il apparaît pour quelques épisodes dans une Pologne alternative.

Chloé Margueritte

Sam Mendes

Au début de l’année 2020 Sam Mendes s’est placé là où on ne l’attendait pas, en 1917. Titre trompeur où l’on croyait être au cœur de la révolution russe, 1917 nous emmène sur le front anglais lors de la Première Guerre mondiale. Avec ce film, le réalisateur signe certainement son long métrage le plus personnel en mettant en scène le récit de deux soldats dont une partie de l’histoire lui a été contée par son grand-père. Notre souffle s’en trouve coupé pendant les deux heures grâce à une immersion par le plan séquence (artificiel, certes, mais dont l’illusion reste quasi parfaite), déconstruisant les films de guerre classiques ; le seul objectif est de fuir le combat et de rendre l’expérience plus humaine. Entamant l’année par ce film doux-amer, à la fois lyrique et âpre, il apparaît retentissant à la lumière de la crise que nous traversons en nous emprisonnant dans une expérience traumatique dans laquelle les personnages sont piégés et limités à leur essence la plus pure. Sam Mendes marque également cette année à travers deux collaborations : le travail avec Roger Deakins d’une part, magnifiant la photographie du film récompensée aux Oscars, et celui avec Thomas Newman dont le travail musical n’était plus à prouver mais se révèle davantage par un incroyable mixage son. Après Jarhead, Sam Mendes renouvelle ainsi le théâtre de la guerre et n’a certainement pas fini de nous toucher en plein cœur.

Mégane Féménias

Christopher Nolan 

Les blockbusters sont des colosses aux pieds d’argile, et 2020 n’a pas hésité à les tacler très violemment. Les uns après les autres interdits de sortie par leurs studios, ils ont laissé Tenet, le mastodonte intello/métaphysique/stylisé de Christopher Nolan en première ligne. Avec cette réplique : « il ne faut pas chercher à comprendre, juste à ressentir ». Dans toutes ses variantes, ce slogan colle finalement aussi bien à un film sur-critiqué qu’à une année où les salles battent de l’aile, les films numériques se propagent et les cinéastes old school deviennent des chapelles. Christopher Nolan est un des hommes de cette année, parce que son film, au-delà des critiques et des chiffres, a été lâché pour capter cette atmosphère-là malgré lui. Celle de cinéphiles perdus, d’exploitants inquiets et de films désincarnés, dont les mutations ont été accélérées par ce qui est bien plus qu’une souche virale ou une pandémie. Ici aussi, dans le 7ème art, nous courons et marchons à rebours du temps, sans jamais arriver totalement à enrayer sa marche en avant. Dommage, on serait bien allé jusqu’à avant 1995 pour causer de Nolan avec Gilles Deleuze, prophète de l’image-temps et de l’image-mouvement, qui derrière ces titres sibyllins cachent l’idée même du cinéma.

Romaric Jouan 

François Ozon

François Ozon est le réalisateur d’un film par an alors chaque année pourrait être son année. L’année dernière déjà il avait marqué les esprits avec Grâce à Dieu. En 2020, il s’est illustré à travers une autre adaptation littéraire, moins grave (quoi que…), où l’on suit l’amour sauvage et destructeur de deux ados en 1985 (Été 85). Tout y est dans la reconstruction et le jeu très opposé des deux comédiens. Si le film n’est pas son meilleur, on y retrouve la « patte » Ozon, un mélange de fragilité et de morbidité, quelque chose qui oscille entre le grotesque et le sublime. Il y a surtout des scènes inoubliables à la Ozon dont cet instant magique où l’amoureux découvre un morceau destiné à lui seul au milieu d’une boîte bruyante. Mais il y a aussi une scène d’amour tragique, de travestissement maladroit qui à elle seule résume ce cinéma à la Ozon, sur le fil en permanence et qui se rattrape en sachant capter dans les regards et les corps l’instant où tout bascule.

Chloé Margueritte

Greta Gerwig 

Greta Gerwig, une femme de l’année 2020 ? On pourrait même dire une femme de la décennie, tant son chemin a été fulgurant sur toutes ces dernières années. La jeune femme incomplète, comme son personnage éponyme dans le film Frances Ha de son conjoint Noah Baumbach, est devenue une femme incontournable du cinéma américain, voire hollywoodien, puisqu’elle fait maintenant partie du club très fermé des réalisatrices nominées aux Oscars.
Greta Gerwig s’est certes surtout fait connaître par ce beau personnage de Frances Ha, et par les films de Baumbach. Mais elle a montré combien son jeu est éclectique, depuis sa collaboration avec Woody Allen (To Rome with Love) ou Wes Anderson (L’Ile aux chiens), jusqu’au chilien Pablo Larraín (Jackie) ou Mike Mills dans le délicat 20th Century Women. Éclectique, mais toujours intense, car entier et sincère. Gerwig est loin, très loin du faux-semblant que l’on peut reprocher à certains acteurs.
Mais là où elle nous a totalement eus, c’est lorsqu’elle est passée derrière la caméra. D’abord avec son premier long-métrage en solo, Lady Bird, un film bourré d’émotions, lui ressemblant totalement, effectivement vaguement autobiographique. Un film magnifiquement réalisé, qui se révèle dans les détails, multi-nominé, mais insuffisamment primé. En 2020, elle monte encore la tension d’un cran avec son adaptation des Filles du docteur March de Louisa May Alcott.
Gros budget, Alexandre Desplat à la musique, Yorick Le Saux à la caméra, Gerwig devient très bankable tout en restant très personnelle. Sa relecture est ultra-moderne, sa mise en scène originale et dynamique, avec l’entrechoquement des époques. Sa thématique du coming of age reste très présente, l’adolescence est sa période, et la cinéaste semble être en permanence dans cet état adolescent de curiosité teintée de mélancolie. Et bien évidemment, de nouveau des nominations à la pelle aux principaux prix. L’arrivée récente de son premier enfant va-t-elle changer son rapport au monde, et si c’est le cas, aura-t-elle toujours le même regard cinématographique ? C’est notre vœu le plus cher, tant Greta Gerwig a fait un parcours sans faute à nos yeux jusqu’à présent, un parcours qu’on espère voir durer le plus longtemps possible.

Béatrice Delesalle

Mark Ruffalo

Acteur discret mais protéiforme, à l’aise dans tout type de production, Mark Ruffalo est aussi un artiste engagé au profit de causes multiples et variées. Qu’on partage ou non ses convictions, force est de constater que lorsqu’un engagement sincère et un goût sûr pour des projets intéressants se rencontrent, cela produit souvent des résultats brillants. Avec Dark Waters, un des meilleurs crus de 2020, Ruffalo a emmené Todd Haynes en un territoire inattendu pour créer ensemble (Ruffalo en est le coproducteur) un remarquable film de dénonciation, basé sur des faits hélas bien réels, qui s’inscrit dans l’héritage de la célèbre trilogie de la paranoïa d’Alan J. Pakula. Mise en scène, photographie, interprétation, musique : avec finesse et sobriété, tous les éléments sont mis au service d’un récit didactique et sérieux, aussi fort qu’accablant. Loué par tous les collaborateurs du film pour sa sincérité et sa simplicité, Mark Ruffalo livre une prestation qui, loin de celle du personnage de Hulk qui lui attira une renommée planétaire, rend justice à un super-héros du quotidien, un homme de l’ombre dont le monde a bien besoin aujourd’hui : le justicier (ici, un avocat) qui refuse tout compromis relatif à deux biens communs dont il n’ignore pas le caractère cardinal : la collectivité humaine et notre planète. L’intelligence, l’intégrité, l’élégance, mais aussi les choix artistiques de Mark Ruffalo en font assurément une personnalité-clé de cette drôle d’année 2020.

Thierry Dossogne 

Laure Calamy 

2020 aura été une année marquée par de magnifiques portraits de femmes. Une mère en perdition (Madre), une mère volcanique et femme libre en tout point (Ema), une rêveuse discrète qui se questionne sur elle-même (Eva en Aout) ou aussi une autrice en construction (Les Filles du docteur March). Pourtant, un autre personnage aura attiré notre attention : celui d’Antoinette incarné par Laure Calamy, protagoniste haut en couleur par sa fraîcheur communicative et l’abnégation humoristique qui l’entoure dans cette « course contre l’amour ». Mais au-delà de la fiction, ce film est en un sens l’adoubement de Laure Calamy dans le paysage du cinéma français. Souvent cantonnée aux personnages secondaires, pour lesquels elle a déjà décroché une nomination aux Césars, celle qui éclabousse de sa présence la série 10 pour cent montre enfin son talent aux yeux du grand public. 2020 est l’année de Laure Calamy où son rire intempestif et sa malice séduisante auront été l’un des moments précieux de nos salles de cinéma. On lui voit un avenir radieux. 

Sébastien Guilhermet

Les frères Safdie 

Après un Good Time qui aura fait vibrer Cannes et son année 2017, les frères Safdie reviennent sur Netflix, avec Uncut Gems, diamant brut de 2020. Une possibilité pour eux d’assoir leur style inimitable, celui du cloisonnement du réel dans l’enfer d’une urgence qui ne s’estompe jamais, créant ainsi un chaos de tous les instants. Uncut Gems, course contre la montre face à la fatalité et la mort, dans un New York englué dans l’appât du gain, radicalise le processus filmique des Safdie tout en permettant à Adam Sandler de trouver un personnage qui lui va comme un gant. Dans ses multiples gros plans qui cristallisent les montées en tension, Uncut Gems est organique comme rarement, où corps et sentiments ne font qu’un. 

Sébastien Guilhermet

David Dufresne 

La pénurie des sorties les plus attendues cette année aura au moins permis une chose : de découvrir dans nos salles des documentaires qui n’auraient sans doute pas été distribués en temps normal. Un Pays qui se tient sage, de David Dufresne, n’a pourtant été projeté que dans moins de 100 salles. Mais il y a fort à parier que sa carrière sur grand écran aurait été encore plus discrète sans la désertion des grandes affiches. Un film de niche pour un sujet d’une importance nationale.
Le réalisateur et journaliste, David Dufresne, propose une documentaire sur la question des violences policières en France, depuis les manifestations des Gilets jaunes. Lui-même victime de passages à tabac et matraquages dans les années 80 au cours de manifestations, il s’intéresse depuis des décennies à la question de la police et de son rapport à la liberté, à la violence, à la légalité. Dufresne a l’intelligence de proposer une vraie réflexion sociologique, anthropologique, historique et philosophique à partir d’images fortes, parfois insoutenables de brutalité, que divers intervenants commentent en direct. Mais il prend soin de ne pas révéler le métier de chacun, ni même le nom, pour éviter l’argument d’autorité et certains biais cognitifs chez le spectateur, qui seraient dus à la position sociale de l’interlocuteur. Son documentaire est militant, se présentant clairement comme un contre-pouvoir face aux médias mainstream, laissant parler les images amatrices et le point de vue du peuple.
David Dufresne est donc indéniablement une des personnalités de l’année, pour son engagement, son courage, sa mesure (sans jamais édulcorer son propos), s’effaçant derrière des images qui parlent d’elles-mêmes et des témoignages passionnants. Un documentaire qui révolte sans attiser la haine ni le mépris, avec un étrange pouvoir d’apaisement, mêlé d’horreur et de lucidité. Et dans une année où les médias ont été aussi peu lisibles, sur d’autres sujets, un tel travail journalistique fait beaucoup de bien.
Jules Chambry