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Dorohedoro : une baffe sanguinolente chez Netflix

Sorti l’année dernière sur Netflix, l’animé Dorohedoro, adaptation du manga du même nom, affiche ses ambitions avec une première saison (en espérant une deuxième) où une quête existentielle avance pas à pas dans un monde post-apocalyptique d’une violence sans nom. Une belle petite réussite. 

Le charisme de cette série est l’une de ses premières caractéristiques. Entre sa violence survitaminée, sa drôlerie burlesque, ses personnages aux muscles saillants mais à l’attachement immédiat, sa fluidité dans les traits « cyberpunk », la jouissance de son action, sa direction artistique poisseuse et brumeuse (chez les humains) ou chatoyante et fantastique (chez les mages), Dorohedoro ne manque clairement pas d’arguments pour faire vibrer la rétine et nous happer dans sa course-poursuite vers l’identité. Dans un monde post-apocalyptique symbolisé par la ville-poubelle qu’est Hole, où les humains survivent et végètent contre les mages, l’humanité est simplement devenue une souris qui court bêtement dans une cage sans issue. Les mages, qui vivent eux aussi dans leur propre monde et qui détiennent des pouvoirs magiques, voyagent parfois chez les humains pour tester leurs pouvoirs et faire d’eux leurs proies.

L’animé commence avec Caïman, un homme qui ne se souvient pas de son passé ni de son identité. Il est à la recherche du mage qui a changé sa tête en lézard et pour se faire, il tue tous les mages qu’il croise à l’aide de la jeune et terrassante Nikaido. Ce duo nous introduit directement dans le temple de Dorohedoro et son style visuel fluide, puis son addiction pour les morts brutales. A peine 5 minutes de série, que Caïman coupe un mage en petits morceaux après s’être assuré que ce n’était pas lui son ravisseur (il gobe leur tête pour que l’homme qui est en lui dise s’il le reconnaît ou non). Sauf que le partenaire (Fujita) du mage coupé en dés de jambon va vouloir se venger, et grâce à un grand mage (En), il va faire appel à deux nettoyeurs (Noi et Shin) pour faire tuer Caïman. 

De ce postulat là, cette saison va avancer, trouver des indices par-ci par-là, va faire s’emboîter les différentes destinées entre personnages, va nous expliquer le passé de chacun, le lien entre chaque duo (Caiman/Nikaido, Shin/Noi, Ebisu/Fujita), tout en dévoilant leurs habilités au combat et leur plaisir à fracasser le crâne de tout ce qui bouge. Outre le récit, et cette quête d’identité qui n’avancera peut-être pas aussi vite que prévu durant ses douze premiers épisodes, c’est avant tout l’univers de Dorohedoro qui se démasque devant le spectateur. Dans un monde addict à la fumée noire des mages, où les mages doivent se trouver un partenaire et signer un contrat, où une fête foraine est organisée pour tuer du zombie, cette haine des humains pour les mages (la milice), la guerre entre les grands mages et petits mages (la secte de la croix rouge sur les yeux), la possibilité de revenir dans le temps ou de faire renaître les morts, la suprématie des démons, des médecins chercheurs avides de connaissances, c’est tout un décorum urbain, viscéral et malade qui prend forme devant nos yeux. C’est crade, sans justice ni loi, et sans concession. 

On pourra reprocher à la série de ne pas forcément aller plus loin que ce qu’elle est, c’est-à-dire, un défouloir immédiat, gore, intense et qui ne baisse quasiment jamais de rythme, se reposant davantage sur la puissance de ses personnages et leur charcutage en règle que sur la vélocité de son scénario. Mais rien n’y fait, le plaisir est intact : à suivre avec émotion et terreur le passé dramatique de Shin, son lien avec Noi, à voir En devenir ce qu’il a combattu dans le passé, se délecter du personnage mystérieux et implacable qu’est Nikaido, à rire bêtement du side-kick parfois terrifiant qu’est Ebisu (mais pas que), ou même se délecter de l’amour de Caïman pour les gyozas. Une série courte, sombre et qui balance la sauce comme rarement. On en redemande. 

Dorohedoro – Bande Annonce

Dorohedoro – Fiche Technique

Réalisateur : Yuichiro Hayashi
Scénario : Hiroshi Seko
Sociétés de distribution : Netflix
Durée : 12 épisodes
Genre: Drame/Horreur
Date de sortie :  2020

 

Série Mystery Road : bush detective

La série Mystery Road  a souvent été qualifiée de True Detective australien. De fait, avec son duo d’enquêteurs, ses paysages superbes et une bande musicale immersive, elle ne manque pas d’atouts. Les éditions Arcadès viennent de sortir la saison 2 en format DVD.

De l’Outback au Kimberley

Le charme de Mystery Road repose en grande partie sur les paysages de cette Australie du nord peu connue. L’Outback constitue le décor principal de la saison 1 où dominent la couleur ocre des terres rouges, les atmosphères saturées de poussière et les crépuscules flamboyants. La saison 2 quant à elle a pour décor la région de Kimberley sur la côte ouest du pays. Les scénarios composent avec la dimension mystérieuse des sites aborigènes mais également, en contrepoint, avec la réalité plus triviale du mode de vie local : pubs bondés, spectacles de rodéo et road train ces camions XXL qui sillonnent les routes d’Australie. Des territoires excentrés où consommation d’alcool et trafics de stupéfiants vont bon train.

Cow-boy bourru et bush cousu

C’est dans ce décor qu’intervient l’inspecteur Jay Swan. Précédé d’un passif de pourfendeur de trafiquants de drogue, il débarque pour enquêter sur des affaires criminelles macabres. Deux saisonniers disparus dans la saison 1, un  routier retrouvé décapité dans la saison 2. L’acteur aborigène Aaron Pedersen compose un personnage de cow-boy taciturne, à la dégaine virile et à la moue renfrognée. Le binôme qu’il compose avec une enquêtrice – Judy Davis (S 01) et Jada Alberts (S 02) – se heurte au mutisme des populations locales – blanches ou aborigènes – au sein desquelles règne la défiance. D’autant que les cold case qui refont surface puisent leurs racines dans l’histoire douloureuse de la colonisation.

Et aussi(e) la musique

Si vous êtes insensible au charme de l’inspecteur Jay Swan ou à la splendeur des paysages, il y a encore la bande originale qui peut vous convaincre. D’abord la partition principale signée Matteo Zingales et Antony Partos qui donne de l’épaisseur à l’atmosphère très western de la série. Ou ces morceaux de musique, issus pour certains du patrimoine country local, qui contribuent au dépaysement. Chaque nouvel épisode s’ouvre ainsi, en guise de générique, sur une association photographie/musique particulièrement réussie. Pour une immersion immédiate dans l’Outback australien.

Bande annonce :

Fiche technique de la Saison 2 :

  • Réalisé par : Warwick Thornton (épisode 1/5/6) et Wayne Blair (épisodes 2/3/4)
  • Écrit par : Steven McGregor, Blake Ayshford, Timothy Lee, Kodie Bedford, Danielle Maclean
  • Six épisodes : 50′ en moyenne
  • Durée : 5h00
  • Image : Couleur
  • Audio : 2.0 VF et 5.1 VO
  • Format écran : 1.78
  • Editeur : l’Atelier d’Images
  • Date de sortie : 05/01/2021
  • Langues : Français, Anglais, sous-titres Français et pour les sourds et malentendants
  • Support détaillé : 2 DVD Amaray, Fourre

Bonus : Coulisses du tournage – interviews de l’équipe du film

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4

« Valhalla Hotel – Bite the bullet » : voyage en absurdistan

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Une ville perdue au milieu de nulle part. Un shérif aux méthodes étranges. Deux personnes, un pongiste et son entraîneur, en transit forcé. Patrice Perna et Fabien Bedouel, co-scénaristes, donnent corps à un projet initié de longue date et échafaudent un récit surprenant où l’absurde prend le pas sur le rationnel.

Malone avait tout de l’archétype du beauf un peu lourdaud : un singlet mal ajusté, le poil broussailleux, une raie un peu trop visible, une Fiat 500 brusquement tombée en rade sur le bord d’une route quasi déserte. Ce coach de tennis de table est d’ailleurs du genre à adresser un doigt d’honneur à un automobiliste, puis à se plaindre, quelques instants plus tard, du manque de courtoisie de ce dernier sous prétexte qu’il poursuit sa route malgré ses appels de détresse. « Ah ben bravo, belle mentalité. » Patrice Perna et Fabien Bedouel ont pourtant le bon goût de réhabiliter cet antihéros pathétique en le confrontant aux habitants de Flatstone, une petite localité à forte communauté allemande.

Au mauvais endroit

Tout commence quand le shérif du coin entend verbaliser Malone et son poulain Lemmy pour stationnement interdit… alors qu’ils sont incontestablement en panne. Tatillon, l’homme leur explique dans la foulée qu’il lui est impossible d’appeler le garage car l’utilisation de la fréquence de police est réservée aux urgences et qu’en vertu du règlement, il ne peut pas non plus les véhiculer sans les avoir préalablement appréhendés. Les règles sont les règles. Qu’à cela ne tienne : une remarque courroucée de Malone lui vaut, ainsi qu’à Lemmy, une mise au cachot pour « stationnement interdit, obstruction, insulte à un représentant de l’ordre et dégradation de bien public » – car il a été malade durant le trajet les menant au poste de police, après une poursuite vite avortée. Là-bas, les deux infortunés constatent qu’un certain Zawalski, travaillant au commissariat, couche dans l’unique cellule des lieux. Le shérif avise bientôt son adjointe Betty : ce sont « des sodomites de la côté ouest », « j’ai préféré les embarquer le temps d’y voir plus clair ». Et qu’importe si ni le procureur ni l’avocat des deux hommes n’ont été prévenus. Il lance à sa collègue, dans un summum d’ironie : « Arrête un peu avec tes questions de procédure, on n’est pas à Harvard ! » Un peu plus tard, dans une même veine, Betty assènera à Malone, surpris qu’elle ne cherche pas à arrêter le propriétaire de la voiture que son chef pourchassait la veille : « Nous sommes aux États-Unis, m’sieur. Ici, on n’arrête pas les gens pour rien. »

Vous l’aurez compris, Patrice Perna et Fabien Bedouel entendent plonger leurs deux héros, initialement en route vers Albuquerque pour les qualifications aux Jeux olympiques, dans une sorte d’absurdistan propice à l’humour et aux surprises. Malone et Lemmy échouent ainsi dans un motel peu avenant où a lieu une série d’événements étranges : une jeune femme sculpturale couche avec Lemmy et prélève son sperme, un « homme-cochon » et ses acolytes attaquent Malone, une surveillance vidéo est mise en place dans leur chambre à l’insu des deux protagonistes… Le récit est très bien conduit, les péripéties s’enchaînent jusqu’à un final spectaculaire (un règlement de compte dans un cratère à l’écart de la ville) et de nombreuses zones d’ombre restent à éclaircir (et notamment au sujet d’un Lemmy taciturne, d’un intendant Helmut énigmatique ou d’un El Loco iconique).

Une bande dessinée aux nombreuses subtilités

Les doubles discours sur les procédures administratives policières ne constituent pas le seul signe d’ironie dans cet album. Zawalski, l’assistant du shérif, est un ancien délinquant sexuel sous traitement. Il a été accusé de voyeurisme pour le simple fait d’avoir uriné dans les toilettes des femmes alors que celles des hommes étaient hors d’usage. Les personnage se croisent et se recroisent sans cesse dans des contextes très différents, ce qui occasionne parfois des situations embarrassantes. Flatstone est un tel trou perdu que la gérante de l’hôtel affirme très sérieusement : « Eh bien, les distractions ne manquent pas : il y a l’église tous les dimanches, la foire au cochon deux fois par an et puis le défilé des commémorations le 9 novembre. » L’endroit est pourtant loin d’être apaisé : au-delà des manœuvres clandestines qui y ont cours – et sur lesquelles on ne sait encore rien –, il existe des tensions entre les Américains et les Allemands, matérialisées par un colonel qualifiant ces derniers de « résidus de nazis » après la raclée reçue par ses fils dans un bar. Ces oppositions s’avèrent très pop et tarantinesques.

Rythmé, parfois désopilant, mais aussi inégal (la première partie étant supérieure à la seconde), Valhalla Hotel – Bite the bullet se distingue en sus par des planches très soignées, aux structures libres et parfois gratifiées de quelques sophistications plaisantes, telles les lumières rouges qui inondent le bar local. Patrice Perna et Fabien Bedouel (aussi dessinateur de l’album) peuvent en tout cas se gargariser d’une nouvelle collaboration fructueuse après Forçats, Kersten ou Darnand.

Valhalla Hotel – Bite the bullet, Patrice Perna et Fabien Bedouel
Comix Buro, janvier 2021, 64 pages

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3.5

« La Part de l’ombre » : l’histoire oubliée de Maurice Bavaud

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Le scénariste Patrice Perna, coutumier des fictions historiques, et le dessinateur Francisco Ruizgé s’appuient sur des personnages fictifs, le journaliste du Berliner Zeitung Guntram Muller et un commis au courrier dénommé Wolf Fiala, pour éclairer l’histoire méconnue de Maurice Bavaud, guillotiné en 1941 après avoir tenté d’assassiner Adolf Hitler à Munich en 1938.

Les bonds temporels de La Part de l’ombre permettent de prendre le pouls de l’Allemagne des années 1930-1950. Les premières pages de l’album nous plongent dans le cœur battant du nazisme de la fin des années 1930. Adolf Hitler parcourt les rues bavaroises lors d’un défilé militaire, sous les acclamations d’une foule en liesse. Le ressortissant suisse Maurice Bavaud se fait passer pour un reporter ; il cherche à s’installer aux premiers rangs d’un public conquis, à proximité du Führer, afin de lui ôter la vie d’un tir de revolver. À ses yeux, le dictateur national-socialiste constitue une menace inacceptable pour l’humanité. Et l’intérêt de l’album consiste précisément à comprendre comment il a pu s’en convaincre. Était-il fou ? A-t-il été manipulé par un descendant du tsar Nicolas II ? A-t-il agi au nom de principes religieux ? Participait-il à une conspiration intérieure ou extérieure ? Était-il simplement particulièrement clairvoyant ?

Cette première arche narrative précède une exposition du Berlin du milieu des années 1950. Nous voilà dans les bureaux du Berliner Zeitung, à l’est de la ville, où les journalistes sont priés de consacrer leur attention non pas au chancelier Adenauer, mais au Premier secrétaire soviétique Nikita Khrouchtchev. Il y règne un climat de paranoïa parfaitement restitué par Patrice Perna et Francisco Ruizgé. Personne n’ose évoquer la Seconde guerre mondiale et les nostalgiques du IIIe Reich. Le rédacteur en chef du journal craint que ses journalistes ne soient des agents de la Stasi prêts à le dénoncer à la moindre opportunité. Le reporter Guntram Muller confesse qu’« il n’y a plus rien d’important qui voyage par la poste depuis longtemps en RDA… » et, un peu plus tard, dans une boutade savoureuse sur le rapport bénéfices/risques du tabac, ajoute que « soit tu es dans la ligne officielle du parti, soit tu es… contre. Et dans ce cas, autant commencer à fumer ». Guntram Muller est un personnage complexe, ancien de l’Abwher, ex-policier à la criminelle ayant enquêté sur Maurice Bavaud au tout début des années 1940 et désormais journaliste s’échinant, contre l’avis de sa hiérarchie, à réhabiliter le Suisse. Pour ce faire, il prend sous son aile Wolf Fiala, un assistant affecté au courrier dont c’est le premier jour de travail, mais qui rêve déjà d’une carrière à la Albert Londres. On perçoit ici une récurrence dans l’œuvre de Patrice Perna, lui-même titulaire d’une carte de presse : le recours aux journalistes comme figures tutélaires ou moteurs du récit.

Un autre voyage dans le temps nous mène en février 1940, dans la prison de Plötzensee, à Berlin. Guntram Muller questionne Maurice Bavaud sur ses complices putatifs. La Gestapo a ses propres théories, mais Muller et les autorités judiciaires dont il dépend semblent leur accorder peu de crédit. Une chose les fait tiquer : comment un homme seul a-t-il pu approcher Hitler à plusieurs reprises ?

Qui sont Maurice Bavaud et Guntram Muller ?

Le Tribunal de première instance reconnaît Martin Bavaud coupable de tentative de meurtre avec préméditation. Nous sommes en 1955, l’accusé n’est plus là pour s’en défendre, on l’a déjà placé sur l’échafaud. C’est son père qui cherche à réhabiliter sa mémoire, avec l’appui timide de la Suisse. Il y a là deux arguments essentiels de cette bande dessinée. Il s’agit d’une part de déterminer si un assassinat au nom de principes supérieurs et universels doit être interprété par la justice selon les mêmes termes qu’un acte crapuleux. Il s’agit d’autre part de revenir sur la « neutralité suisse », un concept derrière lequel semblent se cacher des connivences, voire des ententes secrètes, entre la confédération helvète et certains belligérants, dont l’Allemagne (post-)nazie. Le scénariste Patrice Perna parvient à articuler toutes ces questions avec à-propos.

La caractérisation de Maurice Bavaud passe par une relecture de son passé : l’entrée au séminaire en octobre 1935, son placement sous l’égide de la Congrégation des Pères du Saint-Esprit à Paris (des fondamentalistes religieux), son attirance possible pour son ami Marcel, descendant du tsar Nicolas II, sa participation présumée à un ordre secret visant à anéantir le communisme soviétique… Pour certains, ça ne fait pas un pli : « Bavaud aurait été manipulé par un illuminé dont il était plus ou moins amoureux… » Mais l’album ne se contente pas de cette conclusion.

Si ce récit de fiction historique fonctionne si bien, c’est aussi parce que Patrice Perna s’appuie sur le personnage imaginaire de Guntram Muller, qu’il fond adroitement dans un contexte documenté et cohérent. Son passé sombre, ses activités sous cape pour les Américains (qui l’espionnent), sa clairvoyance politique, sa relation avec Wolf Fiala apportent une dimension supplémentaire à l’album. La volonté des Soviétiques d’en faire le relais médiatique de la déstalinisation est plutôt engageante quant à la suite de ce diptyque : Muller va-t-il manipuler les Soviétiques au service des Américains, ou faire le jeu des communistes ? Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les zones d’ombre entourant Maurice Bavaud sont appelées à se dissiper dans un second tome très attendu.

La Part de l’ombre : Tuer Hitler (Tome 1), Patrice Perna et Francisco Ruizgé
Glénat, janvier 2021, 56 pages

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3.5

« Tokyo Ghost » : paradis artificiel ou enfer virtuel ?

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Tokyo Ghost nous emmène dans un futur proche où la technologie a eu pour corollaire la déshumanisation des hommes. Rick Remender (scénario) et Murphy Sean (dessin) amplifient les travers de nos sociétés 2.0 jusqu’à atteindre des hauteurs dystopiques vertigineuses.

Dans un esprit semblable à celui de la série Black Mirror, Tokyo Ghost prend pour cadre une société rendue au dernier degré de l’asservissement technologique. Le Los Angeles de 2089 portraituré par Rick Remender et Murphy Sean est à la solde de Flak Corp, un conglomérat du divertissement qui a contribué à transformer l’espèce humaine en une sorte de réceptacle de chair et de sang, expurgé de toute conscience ou volonté. Une « incroyable apathie collective » semble désormais présider à la destinée du monde. Dans une métropole clairement inspirée de Blade Runner (rétro-futuriste, nocturne, verticale, sordide, illuminée de néons), des individus privés de libre arbitre et nano-dopés se soumettent doctement à des flux continus d’images, exactement comme le font les humains vissés à leur siège autonome dans le film d’animation Wall-E. Led Dent, le héros de l’histoire, est lui-même un technotox éprouvé, comme l’étaient avant lui ses parents et ceux de sa petite amie Debbie, seule « observatrice zéro tech » de la première partie de l’album. Satirisant la société contemporaine, Rick Remender et Murphy Sean ont imaginé un super-flic violent sur une Batpod qui ne dit pas son nom, à mi-chemin de Judge Dredd et de RoboCop, c’est-à-dire expéditif et augmenté, absorbé par des stimuli virtuels pendant qu’il nettoie les rues des criminels. L’impensé social et politique du maintien de l’ordre a rarement été aussi explicite : non seulement les policiers agissent sans discernement, car accaparés par les nouvelles technologies, mais ils ont en outre la liberté d’infliger n’importe quelle punition aux contrevenants, de manière arbitraire et souvent définitive.

Led Dent, anciennement Teddy, est présenté comme une victime collatérale de la technologie. C’est parce qu’il vivait à sa marge qu’il a été pris à partie par des voyous, filmé, puis ridiculisé. Et c’est en réaction à cette blessure d’orgueil qu’il a décidé de souscrire à un programme policier faisant de lui, par les moyens du nano-dopage, un justicier craint de tous. Ce qu’il a gagné en charisme et en puissance, Led Dent l’a toutefois perdu en humanité. Sa relation avec Debbie, exposée en flashbacks, déterminante d’un bout à l’autre de l’album, a été grandement altérée par sa dépendance aux stimuli virtuels. Ironiquement, c’est Debbie qui se verra pourtant qualifiée de « codépendante » par le terroriste Davey Trauma, en raison de ses sentiments amoureux pour Teddy. Dans Tokyo Ghost, l’affection est une anomalie, mais la transposition des humains dans une réalité virtuelle, au sens propre comme au figuré, est vue comme une solution commode aux problèmes du monde. « Les gens, ils veulent se sentir bien. Ils veulent du divertissement, manger de la merde salée et chier deux fois la semaine. Et si tu leur donnes ça, ils resteront tranquilles. » Cette sentence d’un cynisme affirmé paraît presque anodine dès lors que Davey Trauma, capable de « contrôler n’importe qui utilisant un nanopac intégré », entreprend d’uploader l’humanité tout entière. Mais cet ingénieur du chaos n’est pas le seul « grand méchant » de l’album. Flak règne en maître sur Los Angeles, s’enrichit sur le dos du peuple, planifie l’expropriation des richesses des « jardins verts » de Tokyo et postule fièrement que « la consommation donne un sens à la vie humaine ». Murphy Sean le caractérise sans ambages : le pénis pendouillant, il demande à ses domestiques de boire l’eau de son bain, invite les journalistes à lui faire des gâteries et, sentant le vent tourner, s’apprête ensuite à quitter Los Angeles pour Tokyo, anéantie puis reconstruite et rebaptisée « Flak City », en compagnie du clan ultra-sélectif des 0,01%.

Dans un album pop, graphiquement superbe (structure des planches, noirs profonds, précision du trait…) et très référencé (même le bras de Davey Trauma est un mélange de manette NES, de joystick Atari 2600 et de Power Glove), Rick Remender et Murphy Sean présentent une humanité qui a bu le calice jusqu’à la lie. « La réalité est devenue ce qu’il y a toujours eu en nous. Une soif de violence et de compétition qui glorifie le meurtre et la guerre. » Ou : « Nous polluons ce dont nous avons le plus besoin. Nous pervertissons le parfait équilibre dans lequel nous étions censés vivre. » Dans Tokyo Ghost, le nanomorphisme reformate votre apparence, le climatoscepticisme et le mépris des pauvres irriguent les journaux télévisés, les robots font tourner l’économie et un Japon féodal revisité fait figure de havre de paix. Tokyo s’apparente en effet à un miroir inversé : là où Los Angeles est urbanisée, intoxiquée par la technologie, privée de ressources et déshumanisée, la ville nippone apparaît verdoyante, respectueuse de ses écosystèmes, pourvue en eau ainsi qu’en nourriture et coutumière du respect d’autrui et de la solidarité. Enfin, à plusieurs reprises, de manière discrète, Tokyo Ghost marche dans les pas du Memento de Christopher Nolan, en ce sens qu’il interroge les liens entre la mémoire, l’état émotionnel, le comportement et l’identité. C’est Led Dent évanoui dans un enfer virtuel, reprenant pied, puis renouant avec ses nano-drogues par culpabilité. C’est Davey Trauma le manipulant en l’assaillant de souvenirs factices. Ce sont aussi des blessures anciennes (familles dysfonctionnelles, violences policières) faisant sombrer les hommes en les poussant à la nano-toxicomanie ou au bafouement de l’éthique du samouraï. De quoi renforcer la densité d’une contre-utopie à bien des égards glaçante.

Tokyo Ghost, Murphy Sean (dessin) et Rick Remender (scénario)
Urban Comics, octobre 2020, 280 pages

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4

« Or noir » : éclairer le monde, échauffer les chancelleries, lubrifier l’économie

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« La grande histoire du pétrole », voilà la promesse formulée par le sous-titre d’Or noir, le volumineux essai de Matthieu Auzanneau. L’ancien journaliste d’investigation, aujourd’hui directeur du Shift Project, un think tank de la transition énergétique, retrace l’inénarrable épopée du pétrole, des puits de Bakou au cartel des sept sœurs en passant par le choc de 1973 et la guerre en Irak.

Au départ, il y a des organismes vivants, des végétaux, des animaux, des algues, du plancton, piégés dans des formations géologiques particulières durant des dizaines de millions d’années. À l’arrivée, il y a le pétrole, l’« or noir » qui conditionne notre économie depuis la fin du XIXe siècle. Une huile minérale naturelle, produit d’une lente dégradation de sédiments organiques et minéraux au fond des océans. Une ressource finie, non renouvelable, en voie d’épuisement. Une énergie fossile qui a alimenté nos industries, nos véhicules, nos produits de consommation courante, nos systèmes de chauffage et d’éclairage depuis des dizaines d’années. À bien des égards, c’est une monstruosité invisible. Une monstruosité en ce sens que le pétrole altère le climat, contribue au rejet de gaz à effet de serre, nous plonge dans des réseaux d’interdépendances desquels il sera très difficile de sortir. L’Europe, pour ne citer qu’elle, est désormais dépourvue en or noir, mais aussi entourée de producteurs en déclin (dont l’Algérie et la Russie). Mais en quoi, au juste, cette monstruosité serait-elle invisible ? Le pétrole est partout, dans nos citernes comme dans nos voitures, et c’est précisément sa place bien en vue dans nos économies qui l’a banalisé jusqu’à devenir un impensé collectif. Il n’y a finalement rien de plus simple que faire le plein d’essence. On en oublierait presque les réalités géopolitiques, économiques et climatiques qui sous-tendent les énergies fossiles, leur production et leur approvisionnement.

C’est précisément pour contextualiser ces questions et les remettre au centre des attentions que Matthieu Auzanneau retrace l’histoire bicentenaire de l’exploitation du pétrole. Dans un récit particulièrement documenté, écrit avec la fluidité d’un roman, faisant cohabiter Samuel Kier, John D. Rockefeller, Saddam Hussein, Mohammad Mossadegh ou encore George W. Bush, l’auteur fait état des alliances et querelles géopolitiques nourries par l’or noir, mais aussi de ses considérations économiques sous-jacentes. C’est John D. Rockefeller profitant des ententes secrètes de la South Improvement Company pour asphyxier (ou absorber) la concurrence. C’est l’Anglo-Iranian Oil Company bénéficiant avant tout à son actionnaire britannique, avant que le shah d’Iran, sous la pression de l’opposant politique Mohammad Mossadegh, bientôt nommé chef du gouvernement, ne consente enfin, conformément aux décisions du Majlis, à nationaliser les champs de pétrole exploités sur son territoire. C’est Marion King Hubbert, géologue réputé de la compagnie Shell, annonçant en 1956 que les États-Unis s’approchent dangereusement de leur pic pétrolier ; il sonne la fin de la récréation, mais le monde entier se bouche alors les oreilles. Ses mises en garde trouveront un écho tardif quand le président Richard Nixon annoncera au Congrès, en juin 1971, lors d’une allocution spéciale, que « la présomption selon laquelle une énergie suffisante sera toujours facilement disponible a été brusquement remise en question au cours de l’année passée ». Nous sommes alors à l’aube du premier choc pétrolier, que beaucoup attribueront à l’OPEP, c’est-à-dire aux pays producteurs, sans rien dire de la fin des accords de Bretton Woods ou de l’aveuglement d’un Occident shooté aux énergies fossiles importées (c’est le début des déficits américains récurrents vis-à-vis de l’étranger).

Si Or noir est un ouvrage si passionnant, c’est avant tout parce que son objet d’étude permet une relecture panoptique des relations internationales et de l’histoire économique récente. Matthieu Auzanneau relate par exemple les prémisses de la guerre Iran-Irak (1980-1988), en rappelant que l’Irak se fournissait en armes auprès de l’Union soviétique et l’approvisionnait en échange en énergies fossiles. Pendant les mois qui ont précédé les hostilités, les Américains ont encouragé et armé, par l’intermédiaire des Iraniens, les Kurdes irakiens qui se soulevaient et ce, afin d’éviter de voir Bagdad se projeter à l’extérieur de ses frontières. On retrouve naturellement l’Irak en fin d’ouvrage, à la faveur de la guerre initiée par George W. Bush sur fond d’intérêts pétroliers. Le Venezuela d’Hugo Chávez ou les productions déclinantes de la Grande-Bretagne et de la Norvège sont également évoqués par l’auteur. Ce dernier parvient, aidé il est vrai par le volumineux format de l’ouvrage, à réaliser un tour d’horizon suffisamment exhaustif pour donner au lecteur une idée précise de la pluralité des enjeux induite par l’or noir.

Or noir, Matthieu Auzanneau
La Découverte, janvier 2021, 900 pages

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5

« Darkness : Censure & Cinéma en France » : sur le contrôle des films

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Un peu plus d’un an après l’essai d’Arnaud Esquerre consacré à la censure cinématographique, la collection Darkness (LettMotif) se penche à son tour sur le contrôle des films en France. Comment ce dernier est-il organisé ? Dans quel but ? L’ouvrage, de nature compilatoire, est basé sur des articles et des interviews qui, ensemble, éclairent les mécanismes de classification à travers le temps.

Quand Mad Max passe sous les fourches caudines du CNC et de ses sous-commissions, le film de George Miller est déjà acclamé aux quatre coins du monde. En France, il est renvoyé en plénière en raison de sa violence (le terme « poison » sera employé dans un compte-rendu), puis amputé et remonté par la Warner/Columbia, à plusieurs reprises, sans qu’y soient jamais associés le producteur Byron Kennedy ou le réalisateur George Miller. Avec ses sept passages devant la Commission de contrôle des films, ses classifications changeantes et ses nombreuses coupes, Mad Max constitue la pointe avancée d’une censure à la française, longtemps capable de mutiler des films au nom de la protection de la jeunesse – et/ou du maintien de l’ordre public. Mais son cas est cependant loin d’être unique : Baise-moi a été l’incubateur d’une réforme de la classification, Saw 3D a été privé de son visa d’exploitation, Emmanuelle 2 a été ixifié au grand dam de la profession…

L’association d’obédience judéo-chrétienne Promouvoir, fondée en 1996 par l’avocat André Bonnet, a beaucoup milité ces dernières années en introduisant des recours contre les visas d’exploitation de films jugés sulfureux, dont Nymphomaniac, Saw 3D, Ken Park, Fantasmes, Love, Sausage Party ou La Vie d’Adèle. Interrogé à ce sujet, André Bonnet précise que « certaines scènes particulièrement ignobles, lorsqu’elles sont filmées avec complaisance et/ou véhiculent des messages destructeurs à l’encontre de certaines catégories de personnes, avilissent également le spectateur ». Jean-François Théry rappelle d’ailleurs que jusqu’au décret de 1990, troquant le contrôle pour la classification, l’évaluation des films procédait d’une « police spéciale » relevant, selon l’expression du Conseil d’État, de l’ordre public moral. Aujourd’hui, le modus operandi de la Commission des films appelle toutefois à davantage de nuances.

La Commission de classification des films est composée de quatre collègues : celui des administrations, constitué de représentants du Ministère de la Justice, de l’Intérieur ou encore de la Jeunesse ; celui des professionnels du cinéma, où figurent producteurs, scénaristes, réalisateurs, distributeurs ou encore critiques ; celui des experts scientifiques (médecins, psychologues, sociologues…) ; et celui du jeune public, où siègent des membres âgés de 18 à 24 ans. Pour obtenir un visa d’exploitation, un film doit déposer un dossier au CNC. S’ensuit une projection devant des comités (des sous-groupes) composés de trois à six personnes, lesquels donnent leur feu vert à l’obtention du visa tous publics ou, au contraire, renvoient le film en plénière pour décider d’éventuelles restrictions. Au fil du temps, comme en témoigne l’épineux cas de Mad Max (sur lequel les auteurs reviennent longuement), les critères d’évaluation se sont adoucis. Les intentions des auteurs ont notamment été davantage prises en considération. On ne peut que le saluer, car non seulement les restrictions mettent à mal les prétentions commerciales d’un film, mais elles conditionnent en outre ses futurs horaires de diffusion à la télévision, voire la fiscalité à laquelle il va être soumise (pour les œuvres classées X).

Toutes ces problématiques s’avèrent parfaitement explicitées dans ce nouveau volume de Darkness, dirigé par Christophe Triollet, et prenant la forme d’une succession d’articles – et d’entretiens – sur la censure et la classification des films en France. Du pouvoir des maires à interdire la diffusion d’un œuvre pour maintenir l’ordre public à l’utilité des avertissements pour graduer les mises en garde en passant par les censures « généalogiques » ou les révisions de contenus opérées par Netflix, les auteurs reviennent abondamment sur les tenants et aboutissants du contrôle du cinéma en France. Ils n’omettent pas non plus d’en considérer l’évolution à travers le temps et de questionner sa pertinence à une époque où les images circulent librement sur Internet – voire en VOD. Malgré quelques redites imputables au format de l’ouvrage (certains articles se recoupent pour partie), Censure & Cinéma en France constitue un essai précieux pour qui entend mieux saisir les principes et l’organisation de la classification des films.

Darkness : Censure & Cinéma en France, ouvrage collectif
LettMotif, octobre 2020, 456 pages

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3.5

La pluie de néon, électrique et violente

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Avec La pluie de néon, voici la première apparition assez fracassante de Dave Robicheaux sous la plume de l’américain James Lee Burke. Une enquête tortueuse et violente à la Nouvelle-Orléans, ville et région que l’auteur fait vivre comme personne.

Dave Robicheaux (dit Belle-mèche, surnom issu de son enfance) est lieutenant de la police criminelle de la Nouvelle-Orléans. Parmi toutes les enquêtes en cours, certaines sont considérées comme résolues et en passe d’être clôturées. Ainsi, Dave vient voir Johnny Massina au moment de son exécution (sur la chaise électrique), pour discuter avec lui jusqu’au dernier moment. Il apprend ainsi qu’en ville, il se murmure que lui-même risque gros, tout simplement de se faire refroidir. Mais, par qui et pour quelle raison ? Serait-ce en lien avec l’affaire qui l’intrigue actuellement ? Alors qu’il pêchait dans le bayou, il a découvert le cadavre d’une jeune Noire. Pour ses collègues, il s’agit d’une non-affaire, la jeune femme s’étant probablement noyée accidentellement (hors de sa juridiction). Mais à l’instinct, Robicheaux considère que cela ne tient pas. Il sent que la jeune femme a été assassinée. Mais c’était une jeune femme sans histoire ou à peu près. En fait, elle se prostituait et gravitait dans un milieu de petits truands. Qu’est-ce qui a pu déraper ?

Une enquête trouble

Autant dire que l’enquête de Dave Robicheaux ne restera pas dans les annales de la littérature policière, car si nous le suivons dans ses rencontres, bien souvent le lien permettant de comprendre la succession de ses faits et gestes reste un peu obscur. Pourtant, ce n’est pas comme si le texte de James Lee Burke se contentait d’une description de ses actions sans jamais laisser entendre quelles pourraient être ses pensées. Simplement, il manque quelques explications qui permettraient de mieux comprendre les liens entre certains personnages. Il faut dire que l’intrigue met en scène des policiers (dont l’action se limite à une juridiction bien précise), mais aussi des truands, voire des mafieux, ainsi que des politiciens et des militaires. Entre policiers et militaires, on assiste à une guéguerre qui ressemble à celle que nous connaissons en France entre la police et la gendarmerie.

Robicheaux et son passé complexe

L’auteur ne se contente pas d’exploiter des relations qu’on pourrait qualifier de classiques du genre (littéraire) policier. Il fait intervenir l’histoire familiale des personnages principaux, ainsi qu’une intrigue sentimentale qui illumine ce livre marqué par une incroyable violence. Alors qu’elle s’ébauche à peine, l’histoire d’amour entre Dave et sa belle Annie aux yeux bleus électrique nous vaut une invitation prometteuse chez elle… quand un trio particulièrement agressif s’en mêle. Comme moyen de drague, on a vu mieux et infiniment plus fin. D’ailleurs, cela débouchera sur quelques situations où il sera question de confiance, de suite dans les idées, etc. Il faut dire que le passé de Robicheaux est plutôt sombre. Ancien de la guerre du Vietnam, il en garde des souvenirs particulièrement insoutenables (un groupe de villageois exécutés froidement, un soldat américain fils d’un général torturé d’une manière atroce). Tout cela est à l’image de ce roman envahi par la violence. Une violence qui pourrait tout détruire (jusqu’au frère de Dave), mais dont on peut considérer qu’elle sert de révélateur. Ainsi, Dave est fragile, au point de se rendre à des réunions des alcooliques anonymes. Longtemps repenti, il craque avec tout ce qui se passe autour de lui. Au point de laisser sa belle un soir sans prévenir, tout simplement car son besoin de s’alcooliser est plus fort que la tendresse, la sensualité et les sentiments. Comment expliquer cela à Annie, alors qu’ils se connaissent à peine ?

Robicheaux au présent

Le pire concernant Dave Robicheaux est sa (forte) tendance à foncer tête baissée, en solo (un autre épisode particulièrement violent le fait douter de son partenaire), en suivant le fil de ses déductions et surtout en cherchant à mettre hors d’état de nuire ceux qu’il considère comme malfaisants. Il avait déjà du sang sur les mains avant cette enquête, il en aura davantage à la fin du bouquin (mis à pied un moment, il conserve l’estime de son supérieur). Mais ce n’est jamais par plaisir, bien au contraire. Simplement, il semblerait que dans certains cas, il se montre incapable de suffisamment se maîtriser. Bref, la violence engendre la violence.

Violence et séduction

Mais si la violence envahit ce roman, il ne faudrait surtout pas s’arrêter à cette seule impression, car La pluie de néon procure aussi de très bons moments de lecture. D’abord, les dialogues se révèlent souvent savoureux, avec des répliques (qui s’enchaînent) où les personnages ne se gênent pas pour se provoquer, à fleurets mouchetés. Et puis, surtout, James Lee Burke se révèle incomparable pour décrire la Louisiane et l’ambiance dans le bayou. L’ensemble est très coloré, varié et incroyablement vivant (malgré le nombre de morts violentes qui émaillent ce roman). Un bonheur.

The neon rain (titre original), James Lee Burke.
Traduction intégrale par Freddy Michalski, Payot & Rivages, collection « Rivages/Thriller » 1996. Au format poche : collection « Rivages/Noir » n°339 (1999). (Première traduction par Joëlle Girardin, pour une publication en français sous le titre Légitime défense, édité par Gérard de Villiers, collection « Polars/USA » en 1988
 
 
 
 
 
 
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3

Les Aventuriers du Lucky Lady : la sérénade à trois vue par Stanley Donen

En 1930, une chanteuse de cabaret et deux compagnons se lancent dans le transport illégal de l’alcool, du Mexique jusqu’en Californie, à bord d’un petit voilier, le Lucky Lady. Stanley Donen nous plonge dans l’Amérique de la Prohibition et signe une comédie d’aventures aux accents vaudevillesques sortie en 1975. Une œuvre méconnue pastichant le film de gangsters, portée par la pétillante Liza Minnelli, le séduisant Burt Reynolds et l’immense Gene Hackman.

Synopsis : Aux États-Unis, dans les années 1930. La Prohibition génère un important trafic d’alcool et de grosses sommes d’argent. Après avoir échoué dans le trafic de travailleurs clandestins, Walker (Burt Reynolds) propose à Kibby (Gene Hackman), à qui il doit de l’argent, de s’associer avec lui et son amie Claire (Liza Minnelli), une chanteuse de cabaret, pour organiser leur propre trafic d’alcool à bord d’un petit voilier, le Lucky Lady. Ensemble, ils doivent lutter contre truands et policiers garde-côtes, avant d’affronter le redoutable Mc Teague (John Hillerman), qui veut obtenir le monopole du trafic.

Dans Les Aventuriers du Lucky Lady, le langage filmique stylisé — cadrage-éclairage-montage — de Stanley Donen comporte toutes les caractéristiques d’un cinéma hollywoodien aussi luxueux qu’artificiel, comme en témoigne la sublime photographie nimbée d’une brume sensuelle et incandescente, signée Geoffrey Unsworth (2001, L’Odyssée de l’espace, Cabaret). L’auteur de l’éternel Chantons sous la pluie (1952), Drôle de frimousse (1957) et Charade (1963) s’essaye à la farce lubitschienne (Sérénade à trois, 1933). Il met en scène le ménage à trois de contrebandiers ratés, réunis par leur puissant désir de faire fortune et tous bien déterminés à transporter ailleurs leurs minables vies.

Sérénade à trois

À l’aventure maritime et à la pyrotechnie spectaculaire des combats navals — la signature esthétique d’Unsworth se caractérise par un audacieux mélange entre réalisme et onirisme —, s’ajoute ainsi une romance non conformiste typique du Nouvel Hollywood. Rousse flamboyante à la fois canaille et sentimentale, Claire Henry ne peut se résoudre à choisir entre ses deux prétendants, qu’elle trouve complémentaires, l’un timide mais séduisant, l’autre, désinvolte et expérimenté. Elle jongle donc entre le désir de posséder l’autre et l’envie de se déposséder elle-même.

Évoquant la fusion synergique du trio Curtis-Monroe-Lemmon dans Certains l’aiment chaud de Wilder (dans lequel deux jazzmen au chômage, témoins involontaires d’une tuerie entre mafieux, se travestissent pour intégrer un orchestre féminin et échapper aux gangsters), autre triangle amoureux cocasse phare du cinéma hollywoodien, Minnelli, Reynolds et Hackman s’embarquent — non pas sur le yacht d’un millionaire mais — à bord d’un petit voilier qui ne paie pas de mine, le Lucky Lady, piloté par Billy (Robby Benson), jeune matelot introverti. Personne n’ira les soupçonner. Un vieux gramophone claironnant de langoureuses mélodies de jazz chantées par Bessie Smith donnera à leur frénétique croisière son savoureux tempo.

Les parures extravagantes de Liza Minnelli rappellent celles de la provocante meneuse de revue Sally Bowles qu’elle incarnait trois ans plus tôt dans le classique de Bob Fosse. Cabaret n’est plus, et New York, New York n’est pas encore ; la silhouette vulnérable et touchante de sa mère, Judy Garland, apparait néanmoins dès la séquence d’ouverture des Aventuriers du Lucky Lady. Ici grimée en vamp vulgaire, l’actrice batifole, héritant de tous les symptômes du corps-spectacle incarné par Garland dans les années 1940-1950. Le numéro introductif « Get While the Getting is Good » rend un hommage nostalgique à l’âge d’or de la comédie musicale, plus particulièrement au strass des superproductions MGM et à la sophistication caractéristique de l’unité Freed.

Le cinéaste fragmente ensuite le corps déhanché de Liza Minnelli : ce processus de morcellement graduel conduira à la scène du strip-tease de Claire au beau milieu de l’étroite cabine du rafiot, mais aussi à une série d’inserts sur une minuscule chatte blanche. Symbole sexuel, métaphore suggestive de l’instinct félin du personnage, le curieux animal n’est pas sans rappeler le matou transbahuté par Audrey Hepburn (archétype de la femme-chat) dans Diamants sur canapé de Blake EdwardsTout excitée à l’idée de devenir immensément riche, la jeune veuve aussi cupide qu’émancipée ne mobilise pas seulement son tempérament excentrique mais aussi son corps, objet du désir de ses deux partenaires. La caméra saisit ainsi un jeu de jambes qui va crescendo et qui, là encore, renvoie à l’imagerie sulfureuse de Cabaret. Minnelli mène donc la danse, elle incarne le spleen de l’Hollywood des années 1930.

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Liza Minnelli (Claire) dans Les Aventuriers du Lucky Lady.

Boulevard du rhum

Si le scénario de Willard Huyck et Gloria Katz (American Graffiti) emprunte moult gags au genre burlesque, au slapstick et même au cartoon (cf le générique façon bande dessinée, les yeux exorbités des clients du bar en référence au fameux loup de Tex Avery, ou encore l’attaque au cocktail Molotov), il convoque également certaines péripéties de Boulevard du rhum (1971) de Robert Enrico dans lequel une autre « Lady », Linda Larue, star du cinéma muet campée par Bardot, se pare d’une élégante ombrelle semblable à celle de Claire Henry. Turbulent et clownesque ennemi, le gang mafieux de Chicago parachève la parodie de Scarface (1932) réalisé par Howard Hawks. 

Ici, pourtant, l’expédition n’est qu’un subterfuge narratif destiné à mettre en valeur l’ambition esthétique de Lucky Lady. Rebutée par la longueur de la bataille navale au son de « When the Saints Go Marching In » et les allusions comiques au Débarquement de la baie des Cochons, la critique bouda l’ironie subversive du film et reprocha au réalisateur d’avoir délibérément troqué la subtilité lubitschienne contre les tics pittoresques de la comédie d’aventures à gros budget. À noter que le script suscita même la curiosité de Spielberg, le maître du spectacle à l’américaine, alors retenu sur le plateau des Dents de la mer.

Mais tout l’enjeu de la mise en scène de Donen se trouve ailleurs. Il s’agit plutôt de faire la part belle à la lumière — aux teintes chaudes et humides du soleil couchant, au halo des lanternes, des phares de voitures, à la lueur des lustres, des réverbères, des fusées… —, ainsi qu’aux effets de miroitement qu’elle produit dans le champ. En outre, l’obscurité presque macabre du cimetière mexicain s’oppose à la clarté quasi divine de la côte ouest et de son gigantesque océan Pacifique peuplé de redoutables pieuvres.

Éternellement subjugué par la fantaisie fiévreuse de l’époque du swing, le cinéaste fabrique une réalité « filtrée » — ponctuée par un ingénieux traitement élastique de l’ellipse et du plan de coupe —, résultant de plusieurs paramètres dont la photographie brumeuse d’Unsworth, les somptueux décors conçus par John Barry (Orange mécanique, Star Wars) et la bande originale jazzy signée Ralph Burns (toujours Cabaret, All That Jazz).

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’écho anachronique de « All I do is dream of you », enregistré pour la première fois en 1934 puis rendu célèbre par Debbie Reynolds dans le mythique Chantons sous la pluie, retentit dans un étrange dancing aux allures d’aquarium, fenêtre sur l’espace-temps et les pulsions débridées des protagonistes. Donen va même plus loin dans l’art de l’autocitation en reproduisant la scénographie minimaliste de la séquence « Broadway Melody Ballet », scandée par la parade sensuelle et glamour de Cyd Charisse.

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Gene Hackman (Kibby) et Burt Reynolds (Walker) dans Les Aventuriers du Lucky Lady.

Enfin, la démesure nettement érotique du palace art déco de San Diego où atterrissent nos pirates modernes contraste avec le lugubre et miteux cabaret de Tijuana. Ironie du sort, l’euphorie procurée par l’aventure en mer et l’embourgeoisement soudain laisse place à l’anxiété de la ruine. À peine sortie du bain et installée dans sa luxueuse suite, Claire déchante. Motivée par l’appât du gain et par le cynique ascenseur social qu’ils viennent d’emprunter, elle envisage de repartir aussitôt en voyage alors que, contents d’être arrivés à bon port, Walker et Kibby, eux, veulent prendre du bon temps. Métamorphosée en cygne noir, enroulant autour de ses épaules un long boa de plumes blanches, elle annonce brusquement à ses acolytes la dissolution de leur association.

En effet, Claire a déjà jeté son dévolu sur un gentleman dénommé Charley. Trop fiers, les deux séducteurs ne veulent pas y croire (« Les femmes ne sont jamais satisfaites » constatent-ils, décontenancés par ce coup de théâtre). Ils tentent en vain de se consoler dans les bras de deux greluches californiennes qui passaient par là. Touche d’onirisme à la Fellini, une galerie de créatures exotiques encadrées par des hublots scrute attentivement la scène. Morale de l’histoire, chez Donen, le songe n’est qu’une psychose de courte durée. Il induit toujours un retour à la réalité si cruelle soit-elle. Car, en vérité, le charismatique trio doit inévitablement se séparer pour mieux se retrouver et reprendre de plus belle sa fructueuse combine.

Sévan Lesaffre

Les Aventuriers du Lucky Lady – Bande-annonce

Les Aventuriers du Lucky Lady – Fiche technique

Réalisation : Stanley Donen
Scénario : Willard Huyck, Gloria Katz
Avec : Gene Hackman, Liza Minnelli, Burt Reynolds, Geoffrey Lewis, John Hillerman, Robby Benson, Michael Hordern, Anthony Holland, John McLiam, Val Avery, Louis Guss, William Bassett, Janit Baldwin, Marjorie Battles, Roger Cudney, Joe Estevez, Emilio Fernandez, Basil Hoffman, Milt Kogan…
Photographie : Geoffrey Unsworth
Montage : Peter Boita, George Hively, John C. Horger, Tom Rolf
Costumes : Lilly Fenichel
Musique : Ralph Burns
Production : Michael Gruskoff
Distribution : Twentieth Century Fox Film Corporation
Durée : 1h53
Genre : Comédie dramatique / Aventure
Date de sortie initiale : 25 décembre 1975

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4

L’Extravagant Mr. Deeds (1936) : Back to nature

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Prolongeons un peu l’esprit de Noel en ce début d’année morose en nous intéressant à ce classique hollywoodien qu’est L’extravagant Mr Deeds, film dans lequel Capra déploie son art magistral et indémodable, tout en offrant à Gary Cooper le rôle le plus atypique de sa carrière. Un monument du septième art que nous vous invitons ardemment à (re)découvrir.

« Les gens d’ici sont bizarres, déclare Deeds à Babe : ils s’efforcent tant de vivre qu’ils oublient comment vivre… Je me suis promené en regardant les grands immeubles et j’ai pensé à ce que Thoreau a dit : « Ils ont créé des palaces grandioses, mais ils ont oublié de créer les nobles pour les habiter« .

Une noblesse que Capra appelle de ses vœux dans L’Extravagant Mr. Deed, défendant ainsi avec ardeur le si fragile rêve américain.

Peu enclin au divertissement cupide et insipide, Frank Capra met tout son talent au service d’un message humaniste destiné notamment à « l’homme de la rue« , à l’enfant du peuple, afin de lui rappeler son importance, son rêve américain. Le succès aidant – New York-Miami vient de faire la razzia aux oscars – il peut s’atteler pleinement à cette tâche et donner toute son ampleur à un cinéma entraperçu précédemment dans La Ruée. L’Extravagant Mr. Deeds naît ainsi et décrit avec bonhomie l’aventure périlleuse d’un candide dans un milieu impitoyable où seul compte la loi du plus fort. Ce motif narratif, qui deviendra récurrent par la suite, lui permet d’investir pleinement l’univers de la fable afin de dispenser, sous couvert d’une histoire légère et doucereuse, regard critique et philosophie pragmatique.

Évidemment le film se voulant être avant tout une comédie, c’est le rire qui prime à l’écran et celui-ci découle bien souvent d’un traditionnel rapport d’opposition : campagne/ville, authenticité/superficialité, générosité/avidité, etc. Simple et manichéen, L’Extravagant Mr. Deeds aurait pu devenir une petite comédie sans intérêt si Capra et son fidèle comparse Riskind n’avaient pas déployé des trésors de finesse et d’écriture afin de faire de l’homme du peuple, Longfellow Deeds, le garant de l’authenticité et des idéaux drainés par le rêve américain : solidarité, fraternité, dépassement de soi. Si le patronyme rappelle l’action ce n’est pas par hasard, le personnage incarné par Cooper peut être vu comme le pionnier des temps modernes, repoussant les frontières (sociales) afin de s’adresser à tous : contrairement aux nantis, il communie aussi bien avec les paysans de Mandrake Falls qu’avec les Citadins, prêtant une oreille attentive à ceux que l’on n’écoute pas habituellement : les domestiques, les petites gens, les laissés-pour-compte…

Si Deeds est le héros, il n’est pas idéalisé outre mesure. On s’amuse de sa spontanéité enfantine lorsqu’il fait de l’ordinaire un jeu et saute de joie à la moindre sirène de pompiers, on est attendri de le voir se transformer en adolescent maladroit voulant faire une grande déclaration d’amour… si sa candeur parvient à nous charmer, le spectateur de l’époque (post crise de 29) ne pouvait que s’identifier à ce grand gaillard qui s’exprime avec sincérité (la musique et les poèmes se substituant bien souvent aux mots potentiellement trompeurs) et n’hésite pas à jouer du poing pour se faire respecter. Deeds n’est pas un héros parfait, c’est un homme ordinaire qui fait preuve de lucidité et de pragmatisme lorsque l’extraordinaire arrive (l’héritage soudain), c’est un personnage rassurant car non équivoque et porteur des valeurs telluriques, familiales ou traditionnelles. C’est une image de pureté qu’il dégage et sur laquelle vient se refléter la cupidité et la fourberie des hommes de pouvoir…

Même si le manichéisme existe, avec l’image d’une campagne vertueuse qui s’oppose parfaitement à celle de la ville, lieu de perdition, Capra parvient néanmoins à transcender les archétypes afin de faire l’éloge de l’authenticité avec savoir-faire et subtilité. C’est notamment en se réappropriant les principes du conte, qu’il y parvient.

Dès le début du film, on nous présente le patelin de Deeds comme un lieu idyllique où « le malheur n’arrive jamais« , comme l’indique un panneau accroché à l’entrée. L’univers de la fable s’installe progressivement à l’écran et on ne s’étonne pas de voir en Deeds l’image d’un chevalier blanc, d’un grand romantique qui écrit des poèmes simplistes et rêve de secourir « une dame en détresse« . Et pourtant sa vie n’a rien d’héroïque, sa prose sert le commerce de carte postale, sa musique est au service de la fanfare du coin et son dévouement est avant tout destiné à sa famille. L’idéal pour Capra à la couleur de l’ordinaire et des valeurs simples, et si cette population est épargnée par la crise, c’est parce que l’authenticité y prévaut. En arrivant en ville, la désillusion s’installe en même temps que la tromperie : le conte de fées s’invente de toutes pièces (« Cinderella Man« ) et sert à rependre le mensonge et la moquerie, les gestes chevaleresques sont conspués et leur instigateur traité de fou.

Seulement, le faux ne peut venir à bout du vrai si l’homme affirme son authenticité nous souffle Capra. À la fourberie des uns et à la superficialité des autres, Deeds répond de la meilleure des façons, en restant lui-même : pragmatique face aux financiers, bagarreur avec les calomniateurs, allant même jusqu’à scander un « back to nature » lourd de sens dans les rues de la ville. Alors, progressivement, la transformation s’opère et le chevalier blanc du début se mue en homme de conviction : il écrit sa propre histoire en se réappropriant les titres mensongers des journaux, il défend ses valeurs en reprenant à son compte le vocabulaire des citadins lors du procès (il est d’ailleurs amusant de voir à quel point cette scène s’oppose au discours grandiloquent de Cooper dans Le Rebelle (1949)), il exprime ses sentiments par des vers toujours aussi simples mais cette fois-ci beaucoup plus personnels. Les résultats ne se font pas attendre : la jolie citadine, la bien nommée Babe, tombe sous le charme et les miséreux trouvent un relais à leur colère.

Car si L’Extravagant Mr. Deeds nous amuse par sa douce fantaisie, il parvient surtout à nous émouvoir par sa représentation de la réalité de l’époque, nous laissant entrevoir le désespoir d’une population cruellement touchée par la crise. La vision qui s’en dégage est tellement sombre et amère qu’elle ne peut être occultée par le sourire de Cooper ou un happy end quelque peu maladroit. C’est à cet instant que l’on ressent la grande force du cinéma de Capra, dans sa faculté à peindre un tableau de l’humain tout en nuances, fait d’ombre et de lumière, et dans son aisance à revêtir les attributs du divertissement afin de porter une véritable réflexion sociale et humaniste.

Synopsis : Longfellow Deeds (Gary Cooper), jeune homme sans histoire, habite la petite ville de Mandrake Falls dans le Vermont, où il écrit des vers pour cartes de vœux et joue du tuba dans la fanfare. Il hérite subitement de 20 millions de dollars d’un oncle excentrique. Il part pour New York, inconscient de ce que cela représente. Là, il attire avocats retors, arnaqueurs en tous genres et journalistes en mal de sensation. Parmi ces derniers, la belle Babe Bennett (Jean Arthur) est mandatée par son rédacteur en chef pour pister le naïf héritier. Transformée en sténo-dactylo au chômage, Babe réussit à s’approcher de Deeds, et commence à conter les aventures de Deeds dans sa rubrique Cinderella Man…

L’extravagant Mr. Deeds : Bande-Annonce

L’extravagant Mr. Deeds : Fiche technique

Réalisation : Frank Capra
Scénario : Robert Riskin
Photographie : Joseph Walker
Production : Frank Capra
Genre : comédie
Durée : 115 min
Date de sortie : 18 juin 1936 (France)

 

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4.5

Pieces of a Woman : la reconstruction d’une mère

Fraîchement sorti sur Netflix, le dernier film de Kornel Mundruczo, Pieces of a Woman, est une œuvre tenace et bouleversante sur le deuil et la reconstruction d’une femme, incarnée par l’impressionnante Vanessa Kirby. 

Inévitablement, dans ses 25 premières minutes, Pieces of a Woman rappelle un film sorti récemment : Madre de Rodrigo Sorogoyen. Deux films, qui dans leur premier tiers, voient le récit basculer dans un drame implacable qui laisse le spectateur impuissant et lessivé par l’immersion du plan séquence dans laquelle nous sommes plongés voire totalement impliqués. Un drame nous emmenant dans les tréfonds de la perte, de la meurtrissure de la chair et de l’abandon. Un magma d’émotions qui s’évanouira dans les ténèbres, pour finalement ressurgir dans une fin rédemptrice et signe d’espoir. 

Mais dans la suite de son récit, plus mesurée et fantomatique, le cinéaste va analyser et/ou tenter de dessiner la reconstruction d’une femme et de son entourage. Pieces of a Woman est à l’image de son personnage principal, dans une sorte de zone grise, silencieux, froid et nébuleux dans sa manière de bâtir son scénario, où il est difficile d’extirper une émotion première, préférant disséminer une symbolique liée à la naissance qui accompagne Martha tout au long de l’histoire. C’est un chemin de croix assez dense, complexe, qui se construit devant nos yeux.

Martha doit faire face à l’après, où comment surmonter le deuil, le tiraillement de la tristesse et le poids de la société quand cette dernière se veut anxiogène : entre un mari meurtri et imbibé par la détresse, un couple volant donc en éclat, un enterrement non souhaité, une mère bourgeoise inquiète, faible et honteuse de la situation, une sœur culpabilisatrice, des collègues au regard lourd et à l’empathie embarrassante, un procès civil contre la sage femme de l’accouchement mais n’étant qu’un simple écran de fumée en rien réparateur pour Martha. Beaucoup d’agitations, de heurts et d’incompréhensions à la dureté infinie (« si tu avais fait les choses à ma façon, tu porterais ton enfant dans les bras »). Parfois, le cinéma de Mundruczo semble vouloir à tout prix sortir le grand jeu, et filmer à chaque fois « La » grande scène, mais bizarrement, arrive souvent à trouver le ton juste grâce au scénario de Kata Weber.

On pourrait alors s’attendre à ce que le film puisse se perdre dans les ramifications de toutes ses pièces, qu’il veuille mettre sur le tapis toutes ses cartes d’entrée de jeu mais le puzzle arrive tout de même à prendre vie avec une fluidité soutenue et surtout tout en retenue. Car derrière la sophistication du cadre et le tour de force esthétique qu’est le film, derrière l’application de Kornel Mundruczo à choyer sa direction artistique, aimant une nouvelle fois s’amuser et surligner ses thématiques par la métaphore, le film prend malgré tout souvent le pouls de Martha, notamment grâce à la performance tout en nuance de la fascinante Vanessa Kirby.  

Un ton silencieux, hagard, distrait par les petits gestes du quotidien qui pourrait lui faire repenser à un quotidien qui n’est finalement pas le sien (la figure de l’enfance). Pieces of a Woman laisse la jeune femme aller à son rythme, se dénaturer, sans jamais réellement expliciter ce qui se trame dans la tête de cette femme, qui semble se contrôler pour ne pas dégoupiller. Et c’est la grande force du film : donner à Martha la possibilité de vivre son deuil seule face au reste du monde, sans donner d’explications ni de justifications à sa famille ni au spectateur. A de nombreuses reprises, Sean expliquera à Martha qu’il aimerait « lire dans ses pensées », essayant alors de décrypter les sentiments de cette femme qui se referme sur elle-même ou qui n’arrive tout simplement pas à recoller les morceaux d’une vie brisée. Mais ces mots-là, ceux de Martha et de sa « renaissance », Pieces of a Woman mettra du temps à les trouver et à les dévoiler, mais le fera avec une dignité bouleversante dans une scène de procès tout sauf inquisitrice et une justesse qui n’appartient qu’à son seul personnage. Finalement libre et enfin connectée avec elle-même. 

Bande Annonce – Pieces of a Woman

Fiche technique – Pieces of a Woman

Réalisateur : Kornel Mundruczo
Scénario : Kata Weber
Casting: Vanessa Kirby, Shia LaBeouf, Ellen Burstyn…
Sociétés de distribution : Netflix
Durée : 2h06
Genre: Drame
Date de sortie :  7 janvier 2021

 

« Copland » : le village Potemkine

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Copland (1997) n’est que le second long métrage de James Mangold. Son casting réunit pourtant rien de moins que Sylvester Stallone, Harvey Keitel, Ray Liotta, Robert De Niro, Robert Patrick, Michael Rapaport ou encore Edie Falco. Aujourd’hui quelque peu oublié, le film offre une représentation plurielle et complexe de la police.

Pendant que la caméra de James Mangold survole la métropole new-yorkaise, un inspecteur de la commission de police commente en qualité de narrateur : « Dans les années 1970, plus aucun flic ne voulait habiter à New York. Mais les seuls flics autorisés à vivre hors de la ville étaient les agents de transports en commun, parce que cette force de police était également administrée par les États du New Jersey et du Connecticut. Alors, les flics du trente-septième district se sont mis à faire des heures supplémentaires dans les stations de métro pour que l’État de New York les déclare agents des transports en commun auxiliaires. Ils ont acheté un bout de terrain dans le New Jersey grâce aux taux d’intérêt privilégiés accordés par certaines de leurs relations. En s’installant là-bas, ils échappaient au merdier qu’était devenue la ville de New York. Du moins, c’est ce qu’ils pensaient… »

Ce préambule, récité de manière convenue, n’a d’autre mérite que celui de fixer un cadre. Les officiers new-yorkais, en quête d’un havre de paix, ont décidé de s’installer en masse à Garrison, dans le New Jersey. Comme une seconde famille, ils se retrouvent tous les soirs autour d’un verre au 4 Aces. « Ils ont construit leur ville autour de ce bar. » De prime abord, le shérif local, Freddy Heflin, n’y voit rien à redire. « Choisir un endroit décent pour élever sa famille, est-ce que c’est devenu un crime ? », demandera-t-il ainsi au lieutenant Moe Tilden, dépêché par le Bureau des Affaires internes pour enquêter sur la disparition mystérieuse de l’agent Murray Babitch, coupable d’une bavure ayant coûté la vie à deux Afro-américains, mais aussi pour lever un coin de voile sur son entourage proche, dont son oncle Ray Donlan, initiateur de cette « ville de policiers » qu’il semble diriger en sous-main. James Mangold n’a pas son pareil pour opposer New York et Garrison : la ville qui ne dort jamais est obstinément reléguée à l’arrière-plan de la bourgade policière (1280 habitants selon le panneau ad hoc). De l’autre côté du fleuve Hudson, à la fois si proche et si lointaine, la métropole constitue une sorte d’horizon indépassable, qui se rappellerait sans cesse au bon souvenir des officiers du 37ème district.

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Un rassemblement ordinaire de policiers devant le 4 Aces / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

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Tout au long du film, la métropole new-yorkaise apparaît à l’arrière-plan de Garrison, la ville des policiers. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Car la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. Freddy Heflin le découvrira bientôt : « En échange de leur silence sur les trafics de drogues de la mafia, [les officiers new-yorkais] ont tous pu s’acheter une belle maison. » Dans son portrait de la police, James Mangold, également scénariste, transforme une communauté de l’ordre censément unie et intègre en guêpier gorgé de faux-semblants et de corruption. Ray Donlan s’est ainsi vu offrir Garrison par une pègre soucieuse de conserver toute latitude dans ses agissements criminels. L’agent Tunney avait en son temps accepté de coopérer à une enquête sur la corruption au sein du 37ème district… avant de trouver la mort dans des circonstances suspectes. Le cas de l’agent Babitch est symptomatique de cette police putride : ses collègues inventent d’abord des pièces à conviction pour le protéger, puis le cachent aux autorités compétentes, avant, en l’absence de solutions de repli, de chercher à l’éliminer définitivement. La vie familiale des officiers n’échappe pas à cette duplicité, que Moe Tilden décrit comme « contagieuse ». Des incidents mineurs au sujet d’ordures domestiques, une allusion à des « draps souillés » et un jeu de regards édifiant suffisent à ébaucher une histoire d’adultère crispant un peu plus le microcosme de Garrison.

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Lors d’une cérémonie funéraire, des regards s’échangent dans un climat de tension. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

La caractérisation de la police à l’œuvre dans Copland ne résiste pas à certains clichés (parmi lesquels le 4 Aces), mais elle supporte une pluralité de représentations qui renforce la densité du film de James Mangold. À cet égard, le personnage le plus intéressant demeure évidemment celui du shérif Freddy Heflin. Campé par un Sylvester Stallone empâté et à contre-emploi, il apparaît comme un policier de seconde zone, diminué par une surdité partielle – provoquée par un sauvetage héroïque vu en flashback – et ayant échoué à trois reprises au concours de la police en raison de ce handicap. Le shérif apparaît en état de vassalité vis-à-vis de Ray Donlan. « Je te confie ma ville », lui assène notamment ce dernier, s’érigeant par là en maître des lieux consentant tout au plus à offrir un mandat provisoire aux forces de l’ordre locales. En ce sens, Freddy Heflin doit répondre à une double allégeance : aux lois en lesquelles il croit fermement et envers ses collègues new-yorkais, qu’il admire et envie, avec la gratitude due à sa fonction. L’infériorité du shérif de Garrison est immédiatement annoncée à l’écran par James Mangold. Éméché et en tongs, Freddy est victime d’un accident de la circulation après avoir longuement scruté les lumières de la métropole à travers les vitres de son véhicule de police. Quelques minutes plus tard, on découvre en un plan fixe son domicile, modeste et peu entretenu, avant de le voir, le visage meurtri, dans une posture assez peu valorisante, être tiré du sommeil pour la sonnerie du réveil.

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Le shérif Freddy Heflin représenté de manière pathétique par James Mangold. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Un plan à fort potentiel suggestif permet de saisir toutes les subtilités de Garrison. On y voit au premier plan, à travers un reflet réfléchi sur une vitrine, le shérif Heflin observer Ray Donlan et ses coéquipiers face au lieutenant Moe Tilden, des Affaires internes. Tout est là : un personnage principal occupant le devant de l’image, en uniforme de police, mais inexorablement exclu des combines qui font et défont sa ville, au point d’assister en spectateur impuissant à l’enquête menée par un agent new-yorkais sur d’autres agents new-yorkais, dont Garrison est devenue l’arrière-cour et le bastion imprenable (la juridiction dont Tilden a la charge s’arrête aux portes du New Jersey).

Freddy Heflin mène une vie paisible dans une bourgade au taux de criminalité si bas qu’il en devient suspect. Il pourrait continuer indéfiniment à faire la circulation et dissiper les réunions intempestives des enfants du coin. Il retrouverait ses collègues new-yorkais au 4 Aces le soir venu et échangerait quelques banalités avec eux, tout en espérant un jour pouvoir rejoindre les services de police de la métropole voisine. Mais Moe Tilden lui fait entendre raison : c’est l’occasion ou jamais de prouver ce qu’il vaut, de faire condamner les agents corrompus qui pensaient qu’une autarcie policière obtenue de haute lutte les protégerait à jamais. « Tu te sens seul, nerveux, incompris », lui dira avec à-propos l’officier Gary Figgis, son ami, drogué, et lui-même coupable d’avoir organisé l’incendie de sa maison avec l’aide logistique de Berta, une collègue de la brigade de déminage. Car Copland est peuplé de flics délétères, Heflin, diminué et parfois pathétique, apparaissant par opposition, de façon paradoxale, comme un chevalier blanc incorruptible et héroïque.

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De l’extérieur, le shérif Heflin observe Ray Donlan et ses coéquipiers face au lieutenant des Affaires internes Moe Tilden. / Capture d’écran. Crédits : Miramax Films

Le combat de Freddy Heflin en faveur de la justice n’a rien d’une sinécure. Et ce n’est pas un hasard si sa jeune collègue demande à être réaffectée dès lors que le shérif s’intéresse de plus près à Ray Donlan. À Garrison, ne pas soutenir inconditionnellement la police new-yorkaise, fût-ce dans ses travers les abjects, revient à lui déclarer la guerre. Plus subrepticement, une autre conflit, intérieur celui-là, couve dans Copland. C’est celui qui lie, dans une relation amoureuse interdite, Freddy à Liz, la femme d’un policier new-yorkais. Bien que secondaire, leur histoire, filmée avec beaucoup de justesse, en dit long sur le degré d’inaccomplissement du shérif Heflin, et sur la manière dont ses collègues métropolitains ont continuellement marché sur ses brisées. Qu’à cela ne tienne, James Mangold en fait le seul réel héros positif et désintéressé de son film.

Bande-annonce : Copland