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Judy de Rupert Goold, un biopic approximatif et sans éclat

Réalisé par le Britannique Rupert Goold, le biopic Judy se focalise sur le dernier tour de chant de la mythique Miss Show Business, star de la comédie musicale classique et destin tragique façonné par Hollywood. Malgré une reconstitution soignée, la mise en scène manque d’inspiration ; le film ne sait quel couloir emprunter pour rendre hommage à la légendaire interprète d’Over The Rainbow, The Trolley SongGet Happy ou The Man That Got Away, et le spectateur assiste désemparé au ressassement perpétuel des mêmes clichés inertes. Car si la MGM lui a donné la gloire dès la fin des années 1930, Frances Gumm est une femme fragile, solitaire, perdue au beau milieu de la route de briques jaunes. Voici donc comment Hollywood va la pousser jusqu’au bord du précipice…

Inspiré de la pièce End of the Rainbow de Peter Quilter, Judy, le biopic musical que consacre le metteur en scène britannique Rupert Goold à l’immense Judy Garland disparue il y a cinquante ans, retrace le dernier tour de chant de la star, lorsqu’elle débarque à Londres en 1968 pour se produire sur la scène du Talk of the Town. Preuve que le portrait romancé d’une déchéance glamour et camp obsède encore et toujours Hollywood. 

Un biopic académique

Hélas, les bonnes intentions de Rupert Goold sont trahies par le scénario paresseux de Tom Edge (The Crown), une mise en scène fâcheusement ankylosée, sans réelle vision, et l’absence regrettable d’un parti pris intimiste qui aurait permis d’expliquer les circonstances et les causes exactes de la mort prématurée de la mythique Reine du show-business. Filmé avec un académisme autosatisfait et parsemé de flashbacks aussi inconsistants qu’inexacts montrant la jeune Judy et Louis B. Mayer (Richard Cordery) arpentant le plateau du Magicien d’Oz en 1938, le métrage ne sublime jamais cette héroïne complexe et paradoxale, icône déchue ici capricieuse, lunatique, complexée, insomniaque et colérique.

Au contraire, venu du théâtre, Rupert Goold se prive de l’expertise de biographes chevronnés tels que Gerald Clarke, Gerold Frank, John Fricke ou Lawrence Schulman. Judy insiste lourdement sur la face la plus misérabiliste du mythe dont il néglige toute la splendeur et la gloire, toujours reléguées hors-champ – rappelons que la chanteuse a notamment remporté deux Grammy Awards en 1962 pour l’album live Judy at Carnegie Hall, un récital considéré comme l’un des plus grands moments de l’histoire du show-business. Car l’essence de l’art de Garland est l’émotion transmise par sa voix puissante, appelant comme un clairon au pouvoir, à l’amour, à la joie et à la mélancolie. Elle sublime le sens des paroles pour livrer leur substance émotionnelle pure.

Formulons un premier reproche imparable : le réalisateur réduit l’actrice au rôle, certes légendaire, de Dorothy Gale, en omettant de « citer » les nombreux succès qui ont bâti sa carrière (Meet Me In St. Louis, The Clock, Ziegfeld FolliesEaster Parade, Summer StockA Star Is Born ou encore I Could Go On Singing…). La séquence dans laquelle la « petite bossue » du Minnesota, déjeunant entre deux prises avec son partenaire Mickey Rooney, engloutit nerveusement un hamburger, flatte cette réinterprétation non-exhaustive du mythe, elle-même inéluctablement hantée par l’émouvante mélodie d’Over The Rainbow, chanson phare du chef-d’œuvre de Victor Fleming. L’inévitable allusion aux fameux souliers de rubis, symbole du merveilleux mais factice pays d’Oz, se greffe à cette lointaine « ombre du passé » qui, ici, ne dit rien du profond mal-être de Frances Gumm.

Born In A Trunk..

Tous les poncifs sur Judy Garland et la fulgurance tragique de son tumultueux parcours sont exposés au grand jour : les retards, les divorces, les tendances autodestructrices, l’alcoolisme, la pharmacodépendance, la soumission aux pouvoirs pervers de l’intransigeant patron de la MGM, l’adolescence sacrifiée, le come-back, le dédoublement de personnalité entre la vedette et la femme Frances Gumm… Autant de déboires sentimentaux, professionnels ou financiers qui ont nourri la détresse émotionnelle de cette mère aimante mais dépressive, à l’équilibre mental et physique incertain.

Victime de sa tyrannique stage mother puis de l’impitoyable fabrique de stars qui la drogua dès l’âge de treize ans, Judy est ici exilée en Europe pour renflouer ses caisses afin de pouvoir élever convenablement ses deux « trésors », Lorna (Bella Ramsey) et Joey Luft (Lewin Lloyd). La gloire passée n’est plus qu’un lointain souvenir et la fabrication du corps iconique n’est jamais traitée. À bout de forces, l’Édith Piaf américaine feint d’ignorer sa notoriété, s’enferme dans sa loge, chute en plein concert et se dévalorise en permanence dans des répliques frôlant parfois le ridicule (« Frank Sinatra est-il ici ? », demande-t-elle lors d’une réception donnée par sa fille aînée Liza Minnelli, interprétée sans trop de conviction par Gemma-Leah Devereux).

Les personnages secondaires gravitant autour de Judy dans les coulisses, dont son ex-mari Sidney Luft (Rufus Sewell), l’assistante Rosalyn Wilder (Jessie Buckley), l’imprésario Bernard Delfont (Michael Gambon) et le directeur musical Burt Rhodes (Royce Pierreson), manquent quant à eux de chair et de consistance. En outre, il faut patienter durant quarante longues minutes avant d’entendre s’époumoner Renée Zellweger, la jeune Darci Shaw étant d’ailleurs étrangement privée de l’extraordinaire talent vocal de son modèle.

..In the Princess Theatre

Hormis By Myself filmée en plan-séquence, For Once In My Life et Get Happy utilisée à contre-emploi, les standards de Judy Garland ici revisités sont dépourvus de leur puissance nostalgique. Bien que les chansons parviennent à dialoguer avec l’intrigue, à entrer en résonance avec le vécu de l’artiste, Judy ne restitue jamais la vague d’euphorie inondant la salle, caractéristique d’un spectacle de Garland.

Si les étapes clés de la trajectoire de Judy sont ellipsées (la rivalité avec Deanna Durbin, la romance factice avec Mickey Rooney, l’échec amoureux avec Artie Shaw, le mariage « arrangé » avec Vincente Minnelli, la naissance de Liza, le tournage houleux du Pirate, l’éviction de la MGM en 1950, l’échec face à Grace Kelly aux Oscars 1955…), le biopic exclut également les plus illustres morceaux du répertoire colossal de Garland – on ignore d’ailleurs pourquoi I Belong to London n’a pas été retenu –, préférant se focaliser sur Mickey Deans (Finn Wittrock), cinquième et dernier mari de l’actrice, ou s’attarder sur d’autres interludes discutables. Précisons que David Rose, Vincente Minnelli et Mark Herron ne sont pas évoqués.

Renée, vous avez dit Renée ?

Acclamée par la presse américaine, la « bouleversante » et « éblouissante » Renée Zellweger n’est en vérité rien de tout cela : sans charme ni aura, elle tente de redonner vie à Judy, chose impossible sans l’intervention d’un vrai cinéaste. Si les costumes soignés lui ont permis d’obtenir la silhouette vulnérable de Garland, ici relativement peu diminuée physiquement pour l’année 1968, l’actrice au visage botoxé, qui réinvente la gestuelle de l’ex Miss Metro, apparaît crispée, maniérée, et ne possède d’autres instruments de jeu que sa moue hystérique et sa voix nasillarde.

Pourtant couronnée aux Golden Globes, aux BAFTA, puis aux Oscars, la star de la saga Bridget Jones et Chicago (2002) livre une interprétation artificielle de la chanteuse dont elle n’a ni le timbre ni le coffre. La performance de Zellweger ne surpasse pas celle de sa collègue australienne Judy Davis, laquelle avait pourtant recours au playback dans le téléfilm Judy Garland, La Vie d’une étoile réalisé par Robert Allan Ackerman en 2001.

Enseveli sous une couche de féminisme cosmétique – car le parallèle entre Mayer et Weinstein est plus qu’évident –, Judy demeure approximatif quant à l’évocation du métier d’actrice dans l’Hollywood de l’âge d’or, où l’image et le bien-être de la vedette manipulée par l’industrie dépendent du désir des autres. Ennuyeux et prévisible, le jeu d’écho permis par le dispositif du flashback n’engendre qu’une synthèse somme toute assez grossière, et non une analyse ordonnée et pertinente de Judy Garland qui méritait mieux.

She belongs to London

Les quelques moments émouvants sont éclipsés par un final en forme de happy end pathétique et larmoyant. De retour sur la scène du cabaret Talk of the Town, devant un parterre d’admirateurs comblés, Judy, épuisée, chancelante, désenchantée, « trébuche » malencontreusement sur les paroles de son hymne. C’est alors que l’auditoire se lève pour reprendre en chœur le refrain de l’inoubliable Over The Rainbow

Judy s’achève alors sur une souffrance universelle, celle d’une femme qui a échoué en tant que mère et dont l’espoir et les rêves, métaphorisés par la quête de Dorothy, se sont évanouis. Il n’y a plus rien derrière l’arc-en-ciel.

Écartant la thèse du suicide opposée à celle de l’overdose accidentelle de barbituriques – survenue à Londres le 22 juin 1969 –, Rupert Goold ne prend aucun risque en termes de mise en scène ; il choisit de clore son film sur un carton annonçant le décès de l’artiste « six mois après sa résidence londonienne, à l’âge de 47 ans », accompagné d’une célèbre citation du Magicien d’Oz. Les inconditionnels n’apprendront pas grand chose sur la vie de l’icône hollywoodienne qui s’est produite au Carnegie Hall, au Palladium, au Palace Theatre ou encore au Palais de Chaillot et a tourné avec les plus grands parmi lesquels Busby Berkeley, George Cukor, John Cassavetes, Stanley Kramer et Ronald Neame.

Nulle étoile ne brille dans les yeux de Renée Zellweger, nulle étincelle ne resplendit dans les nôtres. De quoi justifier le désintérêt total de Liza Minnelli et Lorna Luft qui, rappelons le, n’ont pas jugé utile de se déplacer pour « rendre hommage » à leur mère.

Bande-annonce – Judy

Synopsis : Fin 1968. Judy Garland s’apprête à donner son dernier tour de chant à Londres. Fatiguée, la star du Magicien d’Oz n’est plus que l’ombre d’elle-même. 

Fiche technique – Judy

Avec : Renée Zellweger, Finn Wittrock, Rufus Sewell, Jessie Buckley, Michael Gambon, Burt Rhodes, Darci Shaw, Gemma-Leah Devereux, Bella Ramsey, Lewin Lloyd…
Réalisation : Rupert Goold
Scénario : Tom Edge d’après la pièce End of the Rainbow de Peter Quilter
Production : David Livingstone
Photographie : Ole Bratt Birkeland
Montage : Melanie Oliver
Décors : Cave Quinn
Costumes : Jany Temime
Musique : Gabriel Yared
Distributeur : Pathé Films
Durée : 1h58
Genre: Biopic / Drame
Sortie : 26 février 2020

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2.5

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