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Grey’s Anatomy, retour sur une série aussi romantique que politique

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Depuis 15 ans, le Seattle Grace Hospital -devenu Grey Sloan Memorial Hospital- fait battre le coeur de millions de spectateurs sur la chaîne américaine ABC. Si l’un des principaux atouts de la série est sa force de caractère et l’attachement que le public ressent pour les personnages, elle n’en demeure pas moins essentielle dans sa vision de la société et son aspect politique. En 15 saisons de Grey’s Anatomy, Shonda Rhimes a su autant nous bouleverser dans le destin de ses personnages que dans ses propos toujours d’une grande justesse et force politique.

Sexualités non hétéro-normées à travers les personnages bi, transgenres et non-binaires – Céline Lacroix

Il est rare au sein de la télévision publique américaine d’avoir une vision diversifiée des sexualités non-hétéronormées. Depuis plus de 15 ans, Grey’s Anatomy, la série de romance médicale a su donner l’exemple dans l’évolution des représentations de personnages LGBTQA+, et leur donner de la valeur au sein de la fiction. La présence de personnages non-hétéronormés est essentielle pour leur représentation. Pour que les personnages bi, trans ou gays ne soient pas cantonnés à des rôles types, il faut qu’au contraire, il y ait une plus grand diversité de regards. Quand « 84% des Américains avouent que ce qu’ils savent à propos des trans provient de la représentation de ceux-ci dans les média » (GLAAD.org), on comprend d’autant plus l’importance de celle-ci dans les séries télés.

Parmi les personnages principaux homosexuels de la série, on retrouve le couple mythique de Callie Torres et Arizona Robbins. Elles se marient et forment même un pseudo ménage à trois avec Mark Sloan (spoilers: décédé dans la saison 9), dont Callie tombera enceinte. Bien qu’il ne prenne pas part à leur relation, sa place est essentielle dans leur couple puisqu’il leur permet d’avoir leur première fille et reste le meilleur ami de Callie durant tout le long. Ensemble, elles forment donc un couple et une véritable famille, sans avoir besoin de cette présence masculine, bien que Mark la prenne dû à son rôle de père. Le personnage d’Arizona est une femme qui assume pleinement son homosexualité, dès le départ, et cela fait du bien de voir ce côté assumé chez une femme lesbienne, comme c’est rarement le cas dans les fictions. Du coté de Callie, avant d’être en couple avec Arizona, elle sort brièvement avec le docteur Erica Hahn, avec qui elle connaît les premiers sentiments avec une femme, mais était surtout mariée à George (décédé). C’est la découverte de ses premiers sentiments et donc de sa bisexualité qui apparaît évidente après sa relation avec George et lui permet d’ailleurs d’y mettre un point final. Cependant, s’il n’y a aucun doute sur son attirance pour les femmes et les hommes, c’est plutôt auprès de son entourage que le coming out s’avère nécessaire et difficile à faire. Si avec ses amis/collègues, il demeure naturel, il aura lieu au cours d’une conversation avec Meredith dans l’épisode 5 de la saison 11, de manière presque banale et sans heurts, il est moins facile du coté de sa famille. Son père en apprenant la nouvelle de sa relation avec Arizona menace de la déshériter. Il lui faudra du temps pour accepter la vérité sur sa fille mais c’est justement grâce à la présence d’Arizona totalement assumée et naturelle, que tout cela deviendra plus évident, sans l’être totalement pour autant.

Il est récurrent pour les personnages bisexuels qu’on leur reproche de ne correspondre à aucune case – de ne pas être assez homo ou hétéro. Sans cesse, ces personnages doivent se justifier, expliquer comment leur sexualité peut être fluide. Or, il ne devrait pas être pointé du doigt comme quelque chose de rare ou d’exceptionnel, de passer d’une relation amoureuse d’un sexe à un autre. Et par-dessus tout, le sujet de leur orientation sexuelle ne devrait pas être utilisé comme un mystère ou une tare dont ils devraient avoir honte.

De la même manière, la représentation de personnages transgenres a longtemps été usée – au sein des soap opera notamment – comme rebondissement scénaristique, plutôt qu’en tant que démonstration identitaire du genre. Des séries récentes comme Ugly Betty ou Pretty Little Liars, ont utilisé le changement de sexe comme un outil scénaristique pour ré-introduire au récit un personnage considéré comme mort. Il se révélait sous une nouvelle identité – souvent féminine –, mais plus dans la dynamique de révélation d’un mystère que dans une recherche identitaire sincère de son genre. Dans Grey’s Anatomy, c’est au cours de l’épisode 9 de la saison 14 que le personnage secondaire du Dr. Parker, se révèle être transgenre. Lors d’une attaque de piratage informatique du système de l’hôpital, le Dr Parker propose à Bailey de l’aider grâce à ses compétences. Cependant, il lui révèle par la même occasion avoir été condamné par le FBI pour piratage informatique. Quand elle demande à en savoir plus, il avoue avoir piraté le site gouvernemental des permis de conduire, car son permis le désignait en tant que femme. La procédure administrative mettait trop de temps à changer le sexe indiqué et il a opté illégalement pour le faire changer lui-même (ndla : Aux Etats Unis, le permis de conduire est considéré au même titre qu’une carte d’identité en France et est nécessaire pour toute démarche administrative). Mais pourquoi avoir caché jusque-là son identité trans ? Il se justifiera auprès de Bailey : « Je suis un homme trans et fier de l’être mais je veux que les gens apprennent à me connaitre avant de leur raconter mes antécédents médicaux. » L’exemple du Dr Parker soulève l’injustice subie par les personnes trans au quotidien du point de vue de la difficulté voire impossibilité de se faire reconnaître administrativement. C’est une injustice que subit chaque personne trans dans n’importe quel pays, et encore plus sévèrement dans les pays conservateurs. La série est donc progressiste dans son réel intérêt à ne pas juste dépeindre des personnages LGBTQA+ types mais exposer leur point de vue.

Encore une fois, Grey’s Anatomy lance un pavé dans la mare en introduisant dans l’épisode 18 de la saison 15, un personnage non-binaire : Toby. Une personne dite non binaire ou genderqueer se définit comme n’appartenant ni au genre masculin ni au genre féminin. Il se place au milieu du spectre du genre – ni homme ni femme, aucun des deux. Toby choisit également d’être désigné par « iel » (« their » en VO) et non « il » ou « elle ». Alors même si notre patient.e, n’est que tertiaire, sa présence éveille la curiosité auprès des personnages principaux de la série. Particulièrement Richard qui représente bien l’ancienne génération assez mal à l’aise avec les conceptions de genre de notre époque. Son ignorance naïve le pousse à poser des questions maladroites ou faire des erreurs constantes d’utilisation de pronom. Étant donné que la représentation de personnages non-binaires au sein des fictions télé est d’autant plus rare, le public, n’étant pas familier des conceptions de genres, se retrouve sans idée de leur existence propre.

Être une femme noire aux Etats-Unis – Gwennaëlle Masle

L’empreinte que pose Shonda Rhimes sur la série est double car si sa série est humaniste par essence, c’est parce qu’au fondement de son écriture, il réside une femme forte, aux idéaux ancrés et à l’expérience de la vie au sein de la société américaine contemporaine, réelle. Difficile alors de considérer Grey’s Anatomy en intégralité sans prendre en compte son origine et ce vers quoi elle tend de saisons en saisons. Shonda Rhimes n’a cessé de développer son engagement et d’affiner ses propos en employant des personnages à ces justes fins. La plus flagrante et forte analogie que l’on pourrait faire entre la série et la créatrice c’est l’immense personnage de Miranda Bailey. Porte parole direct de la showrunneuse, elle a longtemps été dans l’ombre tout en s’imposant dès que la lumière était sur elle mais aujourd’hui, le personnage semble prendre une direction toute tracée où chaque thématique, chaque phrase raisonne avec la voix de Shonda Rhimes. Résistante, en colère, déterminée mais pas moins tendre et protectrice, la petite maman de la série est devenue essentielle. En tant que femmes racisées, il est évident que la ressemblance entre les deux femmes est frappante et que chaque mot prononcé par Bailey est effectivement pensé par Rhimes elle même. Ces deux femmes se font écho par bien des pensées et des scènes importantes dans la série.

L’une des séquences les plus frappantes récemment reste celle de Bailey et Ben en plein apprentissage à Tuck sur les réactions à avoir s’il se fait arrêter par la police un jour. S’adressant à l’ado comme s’il parlait d’un danger de catastrophe naturelle inéluctable, d’un évènement contre lequel on ne peut pas lutter, les mots pèsent et la scène déborde de réalisme dans sa dureté. Comme la discussion qu’avait eu Amelia et Maggie sur le racisme, la réalité inonde tant l’écran que la série nous met face à nos propres conceptions et comportements problématiques, inscrits depuis toujours comme des schémas. C’est avec cet enjeu là que Shonda Rhimes le cerne et le met en scène. Rarement traité aussi frontalement sans en faire trop, les scènes sont rares si l’on compte tous les épisodes de chaque saison qui viennent de s’écouler mais ces parenthèses engagées sont d’autant plus intenses qu’elles vont avec le destin de leurs personnages et ne se détachent pas de l’ensemble. Au contraire, elles nourrissent l’histoire et les sentiments que l’on peut ressentir envers ces caractères. Puisant son inspiration dans l’Amérique de Trump et celle d’Obama, la série a évolué avec ces deux Présidents et la force de son engagement également. Comme Orange is the new black dans sa saison ultime, à la fin de la saison 14, le service de l’Immigration fait son apparition à l’hôpital pour venir arrêter une résidente qui travaillerait sous le statut DACA. Nul doute que la colère face aux idées de Trump est présente et renforce la place des populations d’Amérique du Sud dans les séries américaines.

Encore une fois, là où les destins fictifs des personnages s’entrecroisent avec la réalité politique du pays et même plus largement, de nos sociétés actuelles, les scènes en demeurent plus intenses et vraies que jamais. On pense notamment à la fois où les femmes titulaires de leur service se retrouvent chez Meredith et discutent ensemble de leur salaire alors que cette dernière vient d’être promue et ne sait pas comment négocier son nouveau salaire. Aussi, sur un ton toujours léger mais pas moins important, l’annonce de Bailey comme nouvelle cheffe de chirurgie est un passage essentiel dans la série puisqu’elle est la première femme à le devenir. Là encore, Shonda Rhimes mêle ses convictions personnelles dans chacun de ses personnages avec notamment un épisode dans lequel Catherine Avery se veut porte parole de la cause féministe. À l’instar de l’Affaire Weinstein, l’hôpital voit le docteur Harper Avery accusé d’harcèlements et agressions sexuelles, la ressemblance et la volonté d’y dénoncer le système patriarcal y est évident. Bien qu’on s’attendait à voir la série s’inspirait de ces faits, le message ne passe pas inaperçu puisque tout y est fin et intelligent. Shonda Rhimes ne crée pas cette intrigue pour décrédibiliser les hommes mais pour hisser les femmes, et c’est d’ailleurs ce qu’elle fera en transformant le nom de la Fondation Harper Avery en Fondation Catherine Fox. Cette volonté de solidarité entre femmes, de créer une sororité est permanente et verra l’un de plus grands épisodes de la série se créer. Dans l’épisode 19 de la saison 15, Jo découvre qu’elle est née du viol de sa mère par son père et une patiente victime de viol vient se faire soigner à l’hôpital. À l’occasion d’un accompagnement exclusivement féminin, les femmes dirigeantes de la chaîne ABC et celles travaillant directement sur Grey’s Anatomy sont invitées à devenir figurantes le temps de l’une des plus grandes scènes de la série où elles se placent en faisant une haie d’honneur à la victime traumatisée et tétanisée de voir un homme apparaître.

La série n’est pas qu’un panphlet humaniste, elle est aussi une source d’évolution et d’apprentissage permanent. Questionnant chacun des sujets avec autant de bienveillance que d’intelligence, elle n’est que rarement moralisatrice, et au contraire, accepte les avis contraires, ou les points de vues pas toujours en adéquation avec l’époque. Mais en plaçant l’amour au centre de tout, l’amour de soi, l’amour familial ou l’amour amoureux, les personnages de Grey’s Anatomy finissent toujours par triompher d’humanité et de liberté. C’est justement dans tout cela que réside la grande force de la série, dans le chemin qu’elle parcourt au fil des épisodes, dans les destins qu’elle fait évoluer en suivant le cheminement de certains patients dans lesquels les médecins interfèrent par volonté politique ou trop plein émotionnel. Qu’il s’agisse de fiction ou d’apport dans la réalité, Grey’s Anatomy reste didactique dans tout ce qu’elle offre de sincère et d’humain.