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« Minuit passé » : entre mystère et poésie

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Minuit passé, le dernier roman graphique de Gaëlle Geniller, publié aux éditions Delcourt, prend pour cadre un manoir rempli de secrets et de souvenirs perdus. En suivant Guerlain et son jeune fils Nisse, l’auteure et dessinatrice nous entraîne dans une atmosphère envoûtante, où mystère, interactions entre passé et présent ou encore tendresse paternelle se rencontrent. Ce récit interroge la construction de soi et l’influence de l’enfance sur l’identité.

Le récit s’ouvre sur le retour de Guerlain, accompagné de son fils Nisse, dans le manoir familial de son enfance, un lieu dont il ne garde que des souvenirs flous et épars. Ce choix narratif ancre immédiatement le lecteur dans une ambiance mystérieuse, où la réalité n’apparaît qu’en pointillé. Ce manoir, appelé Drosera, devient rapidement un personnage à part entière : espace imprégné de secrets et de réminiscences, il conditionne les perceptions et émotions des personnages, ainsi que les interactions qu’ils nouent entre eux. C’est le cas pour Guerlain et ses grandes sœurs, mais aussi vis-à-vis de Nisse, qui semble reproduire des schémas anciens.

Gaëlle Geniller joue habilement avec les ombres et les sons qui hantent la nuit, tandis que Guerlain, en proie à des insomnies, se perd dans les couloirs et tente de comprendre l’origine de ces étranges manifestations. Ce retour dans un lieu chargé de symbolique est un thème littéraire récurrent, que l’on retrouve dans des œuvres telles que Rebecca de Daphne du Maurier ou Shining de Stephen King, mais Minuit passé lui insuffle une profondeur poétique qui lui est propre.

Seuls dans un huis clos où toute interaction extérieure se limite à des appels téléphoniques, Guerlain et son fils évoluent dans un microcosme coupé du monde. Nisse pose un regard neuf sur un lieu qui peut paraître inquiétant, et son innocence contrebalance l’inquiétude de son père, dont les souvenirs rejaillissent peu à peu. 

Les illustrations de Minuit passé sont particulièrement réussies. Gaëlle Geniller multiplie les détails et propose un style coloré qui tranche avec l’atmosphère sombre, parfois sépulcrale, du manoir. Ce contraste joue d’ailleurs un rôle important dans la construction du récit : tandis que le cadre et les ombres pèsent, les couleurs et les détails de l’ameublement, des costumes et des fleurs, voire du jaspage, révèlent une beauté intrinsèque. Les métaphores visuelles sont également convoquées, par exemple avec les corneilles.

Sur le fond, on notera que le retour de Guerlain dans ce lieu oublié de son enfance constitue avant tout une quête intérieure. Les événements surnaturels, les mystères entourant sa mémoire défaillante et les interventions de figures animales ou spectrales agissent en miroirs de ses doutes et de sa recherche d’identité. Avec Minuit passé, Gaëlle Geniller propose ainsi une œuvre d’une rare intensité, où la beauté des illustrations sublime une histoire à la fois mystérieuse et émouvante. Le roman graphique est non seulement un plaisir visuel, mais aussi une exploration tout en sensibilité des relations humaines et des souvenirs. 

Minuit passé, Gaëlle Geniller 
Delcourt, octobre 2024, 204 pages

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4

« Grand Petit Homme » : devenir majuscule quand on est minuscule

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Avec Grand Petit Homme (Glénat), Zanzim met en scène un homme de petite taille, peu considéré, et désireux de devenir grand. Le roman graphique, qui emprunte beaucoup au septième art, interroge avec humour et finesse les notions de virilité, de séduction et de résilience, à travers les aventures singulières de Stanislas, anti-héros s’il en est. 

Stanislas Rétif habite un modeste appartement. Il vit avec son chat pour seule compagnie et mène une existence discrète, bien rangée, articulée autour de son travail dans un magasin de chaussures. Introverti et sensible, il incarne à sa façon la figure de l’homme diminué, littéralement et figurativement. Avec son mètre cinquante-sept, et malgré des qualités évidentes, il est constamment relégué au second plan. Un jour, lassé des frustrations qui l’assaillent au quotidien, il fait le vœu de devenir un « grand homme ». Ironie du destin : le voilà rétréci à la taille d’un pouce et contraint de survivre dans un environnement hostile, où chaque élément, de la cliente qui circule dans le magasin à l’araignée qui s’abrite au sous-sol, constitue un danger potentiel. Par cette transformation saugrenue, qui rappelle évidemment le film de Jack Arnold L’Homme qui rétrécit, Zanzim amorce une parabole brillante sur le sens véritable de la grandeur.

Dans cette nouvelle vie microscopique, Stanislas fait l’expérience de la fragilité : il n’est plus maître de son environnement et peut prêter une oreille attentive aux préjugés des femmes, qu’il peut désormais observer sans être vu. Si son obsession pour les pieds demeure (comment ne pas songer à François Truffaut, ses plans « fétichistes » et des films tels que L’Homme qui aimait les femmes ?), il n’est plus désormais qu’un observateur et témoin impuissant, dans un récit doux-amer qui le ménage peu mais lui permet néanmoins de rencontrer deux femmes importantes. Car si le rétrécissement physique de Stanislas est central dans l’intrigue, avec tous les aléas qui l’accompagnent, il devient aussi le vecteur d’une reconstruction intérieure. Ses collègues se rendent compte de son importance, et surtout il rencontre une jeune femme, Fleur, qui le trouble et le fascine. Pour Zanzim, cette dernière permet par ailleurs d’introduire une nouvelle thématique, poignante et très actuelle – mais qu’on évitera de divulgâcher. 

Dans une structure proche du conte, Zanzim met en scène un héros qui doit affronter des épreuves pour se dépasser. Cela souligne l’intemporalité des questions soulevées, et notamment l’acceptation de soi. Mais Grand Petit Homme n’est pas pour autant fléché, ou gorgé de moralisme, et le récit, léger, se découvre en laissant libre cours aux interprétations du lecteur. Touchant, coloré et drôle, avec le Paris des années 60 en toile de fond, l’album nous offre une réflexion sur la nature humaine, où chacun des gestes quotidiens peut finalement contenir une grandeur insoupçonnée. En rétrécissant son personnage, Zanzim élargit notre champ de vision et nous rappelle que la vraie grandeur est souvent celle qui échappe aux regards.

Grand Petit Homme, Zanzim
Glénat, novembre 2024, 144 pages

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3.5

Arras Film Festival : Départ en tambours et trompettes

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La 25ème déjà. Les raisons de faire la fête ne manquent pas à l’Arras Film Festival, mais le passage d’un cap symbolique donne toujours un parfum d’impatience supplémentaire aux retrouvailles annuelles avec la manifestation. Et à en croire le nombre de séances déjà complètes avant même le coup d’envoi, la fièvre des salles obscures n’est pas près de s’estomper dans l’arrageois.

On ne pourrait choisir meilleur titre pour ouvrir le bal. Dans En Fanfare, film d’ouverture de cette 25ème édition, Benjamin Lavernhe joue le rôle de Thibaud, célèbre chef d’orchestre attaqué par une leucémie. En quête d’un donneur de moelle osseuse, il se découvre un frère adoptif en la personne de Jimmy, incarné par Pierre Lottin, cantinier et joueur de trombone à Lallaing, petite ville des Hauts-de-France. Une vie et un monde les sépare, mais ils ont en commun l’amour de la musique et surtout l’oreille absolue, faculté de superception dont un seul des deux a pu faire un destin…

« Le berceau lève le voile, multiples sont les routes qu’il dévoile, Tant pis on n’est pas nés sous la même étoile ». IAM l’a rappé et Bourdieu l’a écrit, mais entre l’inné et l’acquis il peut y avoir un fossé socio-culturel susceptible de ne jamais se combler. Emmanuel Courcol et la scénariste Irène Muscari se proposent d’incarner cette dualité sociale dans la relation de deux frères, antagonistes jusque dans la physionomie de leurs interprètes. La légèreté longiligne de Lavernhe résonne comme un affront à la gravité qui cloue le massif et trapu Lottin sur le plancher des vaches gris et désindustrialisé de ch’Nord. Deux sons de cloches et deux musicalités différentes, qui doivent apprendre à jouer ensemble, dans tous les sens du terme. Une quête qui aboutira à une belle apothéose finale mais précédée d’un récit quelque peu cacophonique. Car il n’y a pas un film mais cinq dans En Fanfare, comme si le cinéaste n’arrêtait pas de recommencer une nouvelle histoire sans avoir terminé la précédente. Un peu comme un orchestre dans lequel les musiciens prendraient 1H30 pour enfin accorder leurs violons. La destination est belle, mais le chemin un peu cahoteux.

Un film auquel on ne pourra pas reprocher ses dissonances, c’est Julie se tait. Tout y est uniformément linéaire, calé sur une seule note en ultramineure à peine audible, dont s’échappent parfois des hyperboles de lyrisme provenant des chutes de vocalises de Lisa Gérard. Tout est sous-intentionné et sous-incarné dans cette histoire d’une jeune joueuse de tennis prodige, accablé par un secret dont elle refuse de se libérer mais éventé dès la première image. Le film devient alors un exercice de procrastination au sein d’une succession de vignettes qui tiennent plus des vues Lumières que d’un récit articulant son propos avec son personnage au sens cinématographique du terme. Julie se Tait, et le film ne dit pas grand-chose de plus, malheureusement.

L’héroïne d’Aïcha ne se montre pas beaucoup plus loquace. Medhi M. Barsaoui, qui fait son retour à l’AFF après Un fils avec Sami Bouajila, y raconte l’histoire d’une femme de ménage tunisienne accablée par sa condition, qui prend la porte de sortie que lui offre la vie suite à un accident de voiture mortel pour tous les passagers sauf elle. Mais pas aux yeux des autorités, qui la déclare décédée avec les autres…

Remettre les compteurs à zéro, repartir d’une page blanche sans rendre de comptes à personne : le cinéaste sait traduire en cinéma son postulat universel en diable. C’est la meilleure partie d’Aïcha, quand l’héroïne (re)découvre tout ce que la vie lui avait refusé jusqu’alors. Barsaoui donne au spectateur l’impression d’ouvrir les yeux pour la première fois avec elle dans une mise en scène élégante et subtilement sensitive qui capte un Tunis qu’on ne voit pas sur les cartes postales.. C’est un peu plus compliqué ensuite, lorsque le sort s’en mêle, et amène la politique et la corruption policière avec lui. On ne passe du micro au macro sans vraiment prévenir, et le récit simple devient une intrigue un poil trop compliquée et (parfois) tractocapillée s’acharnant à coup de ficelles un peu trop voyantes sur le personnage principale.

Mais le film tient, malgré tout. Parce que le réalisateur a plus d’un tour de cinéma dans sa poche (superbe scène de bad trip virant au film d’horreur), et parce que Fatma Star dans le rôle principal résiste à tous les soubresauts, du destin comme du 7ème Art. Une grande figure de résilience, des deux côtés de l’écran.

 

La Grande Menace, un film catastrophe original et humain

Une association assez improbable de différents talents du cinéma donne naissance à La Grande Menace, un film catastrophe atypique. Plus sobre et humain que les œuvres du genre, il dresse un portrait saisissant de son époque.

Les années 1970 ont vu passer beaucoup de modes, en particulier celle des films catastrophes. Tremblements de terre, échouements de navires, catastrophes nucléaires ou attaques animalières, les itérations de ce genre fécond furent diverses. Un sous-genre en fut le récit de catastrophes provoquées par des personnes possédant des pouvoirs surnaturels, alors peu répandu au cinéma. C’est ainsi que l’on vit défiler La Malédiction de Richard Donner et son enfant instrument du démon provoquant diverses morts violentes, Holocaust 2000 d’Alberto de Martino, où Kirk Douglas y affrontait une nouvelle version de l’Apocalypse selon Saint-Jean, ou encore l’australien Patrick de Richard Franklin, qui voyait un jeune comateux provoquant accidents et meurtres. C’est de ce dernier que se rapproche La Grande Menace, adapté d’un roman de Peter Van Greenaway, spécialisé dans le thriller horrifique. Cette adaptation verra une association improbable d’acteurs et se forgera une réputation culte particulière.

Un projet atypique par sa conception et son équipe

Si le film n’est pas unique en son genre, il demeure atypique de par son origine. En effet, coproduction franco-britannique, il voit notre cinéma national s’emparer d’un thème fantastique assez rare mais aussi l’association atypique de deux monstres sacrés : l’italien Lino Ventura, star chez nous des Tontons Flingueurs ou Les Barbouzes, plutôt éclectique mais peu habitué au fantastique, pour le rôle de l’inspecteur Brunel, et le britannique Richard Burton, héros de Cléopâtre ou Quand les aigles attaquent, plutôt connu pour ses films de guerre et fresques historiques, comme interprète de John Morlar, l’antihéro du film doté de pouvoirs télékinésiques. Le choix de Lee Remick dans le rôle du docteur Zonfeld paraît plus cohérent, l’actrice ayant déjà participé à La Malédiction en tant que femme de Gregory Peck. Le métrage est réalisé par Jack Gold (Le Tigre du Ciel, Le Petit Lord Fauntleroy) et scénarisé par John Briley (Gandhi, Crying Freedom). Ainsi, on peut dire que les participants sortent de leur zone de confort pour se frotter à un genre inhabituel pour eux. Le film est tourné à Londres ainsi qu’à Bristol, Berkshire et Kent, en avril et mai 1977. Richard Burton ne tourne que trois semaines pour enchaîner aussitôt après avec le tournage des Oies Sauvages d’Andrew V. McLaglen. Le film sort en France le 22 novembre 1978. Il est à noter que la version anglaise est plus longue de quelques minutes par rapport à la française, du fait de coupes dans quelques séquences sanglantes lors de la scène de catastrophe finale. Il s’agit d’une situation exceptionnelle, puisque la censure française est normalement moins stricte que son homologue anglaise.

Relativement méconnue du grand public, l’œuvre a cependant un certain statut culte parmi les cinéphiles, ce qui est largement justifié par son sujet et son approche.

Un film catastrophe sans catastrophe

Le film est à la limite de plusieurs genres : thriller, fantastique, horreur, catastrophe. Ce dernier apparaît d’ailleurs assez peu, essentiellement dans les dernières minutes qui se terminent sur une scène de destruction d’une cathédrale. Une des rares scènes de destruction qui arrive en apothéose d’une histoire tendue par un suspens angoissant. Il faut aussi ajouter la scène d’un avion de ligne s’écrasant contre un immeuble, qui semble préfigurer, plus de vingt ans à l’avance, les attentats du 11 septembre 2001.

La narration du film est assez particulière puisqu’elle entremêle les scènes d’enquête de l’inspecteur Brunel à des flashbacks relatant la vie passée et les méfaits de John Morlar, ces derniers montant en crescendo dans la gravité et la violence (même si celle-ci est largement suggérée). Se basant sur un rythme posé, le film mélange ainsi habilement l’enquête policière et la thématique surnaturelle tout en instaurant une gradation dans le danger et la violence. Il utilise aussi beaucoup la symbolique, et ce dès les premières minutes par le biais d’un tableau représentant Le Cri d’Edvard Munch. Peu après, un autre tableau représente la fameuse Méduse, terrifiant monstre de la mythologie grecque qui donne son titre original au roman et au film.

Le scénario s’inscrit bien dans le ton pessimiste, désabusé et passablement misanthrope de son époque. En plein contexte de contestation pacifiste, de prise de conscience écologiste et de manque de confiance dans les gouvernements, on voit illustrées toutes ces thématiques au travers du personnage de Morlar qui veut y apporter une réponse radicale. Ce dernier est une personnalité à part. Très éloigné du caractère démonique de Damien, il est en fait un être humain ordinaire qui cumule les mauvaises expériences avec ses contemporains, ne trouve pas sa place dans une société qu’il ne comprend pas, et en arrive ainsi à une détestation de l’humanité qu’il condamne aux gémonies. Rappelant fortement le protagoniste de Patrick de Richard Franklin, il est cependant plus radical et politisé, collant une fois de plus au contexte de l’époque. Le grand Richard Burton rend très bien ce portrait d’un homme d’abord pathétique et émouvant, qui ne parvient pas à trouver sa place en société, avant de se transformer en véritable meurtrier de masse par la pensée, virant dans la folie misanthrope. Face à lui, Lino Ventura excelle également en inspecteur de police calme et posé, d’abord très cartésien, avant de se laisser convaincre par l’existence des pouvoirs extraordinaires de Morlar. Sombre et pessimiste dans son ensemble, le film se termine même de manière tragique si l’on en croit les dernières images annonçant une nouvelle catastrophe future.

Ainsi, nous n’avons pas ici affaire à un simple phénomène naturel meurtrier mais bien à l’action d’un homme désespéré qui se retourne contre ses semblables, ce qui confère au long-métrage un aspect tragique. Il s’agit de la tragédie d’un homme qui engendre une catastrophe humaine collective, par un acte vengeur explicable mais indéfendable. Le film a d’ailleurs l’habileté de ne pas formuler de condamnation explicite ni de faire de Morlar un agent du mal, simplement un être humain pathétique et aigri, prisonnier de ses frustrations. Un traitement assez subtil apportant une touche supplémentaire d’originalité à une œuvre sobre qui mérite largement d’être redécouverte.

Bande-annonce : La Grande Menace

Fiche Technique : La Grande Menace

Titre original : The Medusa Touch
Réalisation : Jack Gold
Avec Richard Burton, Lino Ventura, Lee Remick…
Assistants-réalisateurs : 1) Derek Cracknell / 2) Richard Jenkins
Scénario : John Briley d’après le roman The Medusa Touch (non traduit en français) de Peter Van Greenaway (en), Éditions Gollancz, Londres, 1973, 255 pages, (ISBN 9780575017023)
Musique composée et dirigée par : Michael J. Lewis
Directeur de la photographie : Arthur Ibbetson
Cadreur : Freddy Cooper
Décors : Peter Mullins, assisté de John Siddall
Ensemblier : Jack Stephens
Costumes : Elsa Fennell
Montage : Anne V. Coates & Ian Crafford, assistés de John Nuth et Jeremy Hume
Effets spéciaux : Brian Johnson
Son : Ivan Sharrock
Perchman : Ken Weston
Scripte : Penny Daniels
Casting : Irene Lamb
Chef cascadeur : Eddie Stacey
Producteurs : Sir Lew Grade, Elliott Kastner & Arnon Milchan
Société de production : Coatesgold, ITC Entertainment, Bulldog Productions, Citeca Films
Sociétés de distribution : Carlton International (Grande-Bretagne), Warner Bros. (USA)
Durée : 105 minutes
Sortie en France : 22 novembre 1978
Genre : thriller, fantastique, drame

Justice sauvage : il ne peut en rester qu’un

Il n’y a sans doute qu’une petite élite de cinéphiles capable de comprendre ce que représente Justice sauvage dans l’histoire du cinéma. Ce que Michel-Ange a fait pour la peinture et Beethoven pour la musique, le film de John Flynn l’a fait pour le vigilante flick qui tire entre les deux yeux et tape dans les valseuses des sauvageons qui bavent leur dernier souffle devant la porte fermée du paradis. « Do you feel lucky, punk ? », demandait ce bon vieux Harry Calahan. Steven Seagal, lui, ne s’embarrasse même plus de la question. Bienvenue dans les années 90, celles qui portent le catogan, le béret de Stallone dans Demolition Man, et chantent la mélodie des os brisés.

Un homme, un vrai

Justice sauvage, c’est d’abord un pitch aussi simple que rectiligne. Gino Fellino et Bobby Lupo sont flics, meilleurs amis pour la vie depuis toujours, et travaillent dans leur Brooklyn d’enfance. Richie Mandano est dealer de crack, et meilleur ami de Gino et Bobby avant qu’il ne choisisse la voie du crime. Un jour, il abat Bobby au nez et à la vue de tout le monde devant femme et enfants. Gino crie vengeance, et évidemment rien ne pourra l’arrêter. Ni les flics, ni la mafia, ni des rues soudainement très inhospitalières.

Car Gino n’est pas seulement le flic le plus teigneux, acharné, craint et redouté du district : c’est le protecteur du quartier, prottetivo dans la langue de Vito Corleone. Car avant de poser la main droite sur le code pénal, Gino a prêté allégeance à la loi de rue. Le droit de garder le silence, ça vient après celui de dire « stop » après la première claque dans la gueule, voire la tête projetée dans le pare-brise si nécessité ou envie fait loi.

À l’instar de cette scène d’introduction, monument d’iconographie seagalienne qui condense tout ce qui fait l’homme, la légende. À savoir, une insolence outrancière à foutre une opération de police en l’air pour rendre plus que la monnaie de sa pièce à un proxénète en train de s’acharner sur l’une de ses pensionnaires ; thug trop petit et trop grande-gueule pour gratter le bénéfice du doute ; démonstration d’aïkido au détriment de l’intégrité osseuse du récalcitrant ; blase et titre en LETTRES MAJUSCULES pour s’imprimer sur le Mont Rushmore à 24/images seconde érigé à la gloire du Grand Saumon. On appelle ça réussir son entrée, et connaître son public.

L’histoire dont vous aimeriez être le héros

Car ce que cherche le spectateur dans un Steven Seagal, comme dans n’importe lequel action hero des glorieuses années 80-90, ce n’est pas le Cuirassé Potemkine, mais un processus thérapeutique vieux comme l’art dramatique : la catharsis. Ce qui, dans le cadre de l’actioner qui-a-les-cuisses-qui-se-touchent-pas, se traduit par : l’action. Tout simplement.

Cette bonne vieille pulsion masculine assouvie ici par écran interposé, où le héros a les compétences — et la paire de bollocks qui va avec — pour agir dans des situations que la plupart d’entre-nous subiraient. Comme par exemple démonter un bar peuplé de gueules qu’on ne laisse entrer nulle part ailleurs et pleines de mauvaises intentions à votre égard, défendre femme et enfant en repoussant un home invasion en faisant pleuvoir les douilles, ou planter un tire-bouchon dans le crâne du motherfucker suintant de vice et de crack (William Forsythe, grandiose), qui a passé sa nuit à poinçonner son ticket pour l’enfer en comparution immédiate.

Tout ça ne respire pas la maturité, me direz-vous, et a priori l’idée même de déconstruction de genre est repoussée dans le fond du wagon. A priori.

Mélodie pour un kicker

Parce que dans Justice sauvage, il n’y a pas que Steven à la barre du navire, mais aussi et surtout le réalisateur John Flynn. Pas n’importe qui le monsieur, et certainement pas le profil à faire des courbettes devant l’égomaniaque de la série B discount que Steven était déjà à l’époque. Rolling Thunder, Pacte avec un Tueur, Haute Sécurité, c’est lui : de purs récits pulps volontiers hors des clous et ambivalents, qui tapent là où ça fait mal et continuent d’appuyer même quand il y en a assez.

Autrement dit, Flynn possède ce qui a presque toujours fait défaut aux réalisateurs qui ont leurs noms inscrits en notes de bas de pages de la mythographie de Seagal. À savoir une personnalité suffisamment forte pour ne pas se laisser écraser par le melon de circonférence astéroïdale de la star. Après tout, on ne passe pas sa carrière à gérer des loustics comme William Devane, Tommy Lee Jones, Brian Dennehy, ou Sylvester Stallone pour se laisser impressionner par une queue de cheval montée sur pilotis. Et si Justice sauvage fonctionne si bien, c’est parce que Seagal écoute manifestement ce qu’on lui dit derrière la caméra. L’acteur entreprend même des efforts d’acting inédits dans sa carrière : il adopte l’accent de Brooklyn, pleure devant l’objectif (enfin, il mouille ses yeux), et joue la crise conjugale sans avoir le dernier mot avec madame.

C’est toute la contradiction heureuse du film. D’un côté Steven n’a jamais été autant Seagal : de ses monologues à rallonge au body-count explosant toutes les limites de la décence commune, l’acteur se juche ici sur ce qu’il convient d’appeler sa Piéta. Mais de l’autre, il en explore les décombres. Après tout, on n’ouvre pas son film avec une citation du dramaturge Arthur Miller pour la déco.

Alpha game over

Car en filigrane, Justice sauvage est un récit de l’échec. Gino Felinno passe son temps à se prendre des murs de gens qui ne veulent plus lui parler. Il casse des bouches et déplace des vertèbres, oui, mais davantage pour extérioriser sa frustration que pour obtenir des résultats. His people ne sont plus les siens, la loi de la rue protège le dealer/assassin/crackhead protégé par l’omerta, et la caméra qui le place au centre de tout au début du film se décentre progressivement pour le perdre dans le cadre. Steven ne reconnaît plus son film comme Gino ne reconnaît plus ses rues, étranger sur leurs propres terres.

Même les scénographies pensées pour asseoir sa suprématie se retournent contre lui. À l’instar de cette séquence intimiste avec son ex-femme, assise à ses pieds comme une religieuse devant la résurrection, mais qui finit pourtant par retourner le cadre et la situation à un rapport d’égalité. Conscient des limites de sa star, Flynn ne demande pas à Seagal de jouer, mais le met en images et ce qu’il parvient à obtenir, c’est le portrait d’un surmoi qui tire à blanc même s’il frappe fort. Il y a ainsi dans Justice sauvage une spontanéité qui appartient aux films de contrebandiers qui transcendent leur star en transgressant leur cahier des charges. C’est, toutes proportions gardées (on insiste), le Last Action Hero de Steven Seagal, über lui-même et en plein questionnement existentiel sur sa raison d’être. Le crépuscule et l’apogée en même temps.

Un gigantesque plaisir même pas coupable, car fourni avec l’alibi imparable de la déconstruction, oui monsieur, oui madame. N’hésitez pas à sortir le gros mot en société : ça clouera le bec des pisses-froids, et ça ne vous empêchera pas de jouir quand le redneck bourreau de chien se prend un coup de pied dans les couilles juste avant le générique… Accompagné d’une chanson de Steven himself. Il y a des bonheurs que le commun des mortels ne mérite pas.

Bande-annonce : Justice Sauvage

Fiche Technique : Justice Sauvage

Titre original : Out for Justice
Réalisation : John Flynn
Scénario : David Lee Henry
Avec Steven Seagal, William Forsythe, Jerry Orbach…
Musique : David Michael Frank
Directeur de la photographie : Ric Waite
Montage : Don Brochu (de) et Robert A. Ferretti
Distribution des rôles : Pamela Basker et Sue Swan
Création des décors : Gene Rudolf
Direction artistique : Stephen Myles Berger
Décorateur de plateau : Gary Moreno et Ronald R. Reiss
Création des costumes : Richard Bruno
Le tournage a eu lieu du 9 octobre 1990 au 29 janvier 1991 à Brooklyn (New York) et à Los Angeles
Productions : Arnold Kopelson et Steven Seagal
Coproducteur : Peter MacGregor-Scott
Producteur exécutif : Julius R. Nasso et John Bruno
Productrice associée : Jacqueline George
Société de production : Warner Bros et Time Warner
Société de distribution : Warner Bros
Budget : 14 millions $
Pays d’origine : États-Unis
Genre : Action
Durée : 91 minutes
Date de sortie en salles : France : 30 octobre 1991

Desert of Namibia : désert affectif

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Étrange film, présenté à la Quinzaine des cinéastes du festival de Cannes 2024, dont la durée (2h17) ne se justifie jamais et qui se clôt par une scène qui illustre son titre de manière énigmatique. Pour son second long métrage après Amiko, la très jeune réalisatrice japonaise Yôko Yamanaka met en scène la vie d’une jeune tokyoïte prénommée Kana (probablement son double) dont on comprend assez rapidement qu’elle vit avec un homme qu’elle envisage de quitter pour s’installer avec un autre.

Au début donc, Kana (Yuumi Kawai) vit avec Honda (Kanichiro) qui bosse pour une grosse boîte semble-t-il. Cela signifie qu’il a du mal à résister à la pression qu’on lui met. C’est ainsi qu’il se voit plus ou moins contraint d’accepter une sortie qui le voit faire comme les autres : accepter les avances d’une geisha. Pourtant, il avait promis à Kana de résister à la tentation, mais en rentrant, il avoue avoir été incapable de tenir sa promesse. Ce n’est qu’un détail dans le film, mais cela illustre la façon dont les employés d’une boîte s’y intègrent, comme on intègre une famille en adoptant les règles tacites de comportement. À vrai dire, cela crée un malentendu entre Kana et Honda, celui-ci démarrant… au quart de tour, croyant que c’est son infidélité qui rend Kana furieuse au point de le quitter. Peut-être y voit-elle juste un prétexte pour acter cette rupture que visiblement elle souhaitait déjà, puisqu’on la voit dès le début, en ville, alors qu’elle a rendez-vous avec Hayashi. On peut supposer qu’aveuglé par son travail, Honda ne soupçonnait absolument pas que Kana le trompait.

Une fois installée avec Hayashi (Daichi Kaneko), Kana file-t-elle le parfait amour avec lui ? En fait, ce nouveau couple découvre qu’envisager de s’installer ensemble et passer le cap, ce n’est pas la même chose. On en vient à penser que Kana est du genre éternelle insatisfaite. Ainsi, à son travail dans un salon de beauté, on la voit notamment faire des massages. Si cela l’occupe et la fatigue, on ne la voit jamais particulièrement enthousiaste.

Le souci, c’est que comme Honda, Hayashi est très occupé par son travail. De plus, il semble y consacrer beaucoup de temps à la maison, devant son écran d’ordinateur. Cela finit par agacer Kana qui va jusqu’à le provoquer, d’où des disputes. À la suite de l’une d’elles, Kana fait une chute dans l’escalier et se blesse au point de devoir un temps utiliser un fauteuil roulant et devenir relativement dépendante, ce qui ne peut que la contrarier.

Mais on finit par comprendre que ce n’est pas si simple que cela, car Kana se décide à consulter un médecin puis un spécialiste. Elle apprend ainsi qu’elle serait fragile psychologiquement, peut-être même bipolaire, ce qui expliquerait bien des choses. Cela justifierait aussi d’une certaine façon la durée du film, car il aura fallu du temps à Kana pour être diagnostiquée, commencer à comprendre pourquoi elle a du mal à faire comme les autres. Et puisqu’on la voit plusieurs fois marcher dans la rue, on note que cette grande fille élancée a tendance à faire de grands gestes et même à avoir une démarche un peu saccadée, en tout cas rien à voir avec une démarche tout en souplesse ou bien avec des talons pour marquer sa féminité ou son caractère. D’ailleurs, elle enregistre avec nonchalance ce qu’une amie lui annonce au début du film, à savoir que l’une de leurs anciennes camarades de classe vient de se suicider.

Le plus significatif arrive sans doute en fin de film, quand le téléphone sonne et que visiblement l’appel est pour Kana. On comprend que sa mère l’appelle de Chine. On en déduit que probablement Kana est originaire de là-bas, mais qu’elle en est venue depuis longtemps, car elle répète plusieurs fois en chinois « Je ne comprends pas. » Peut-être traîne-t-elle un traumatisme depuis son départ, traumatisme qui expliquerait son psychisme fragile. A moins que ses parents aient espéré pour elle de meilleures conditions de vie et de soin au Japon.

Reste le dernier plan, relativement long, qui accompagne le générique de fin. On y voit (caméra fixe), un plan sur un point d’eau dans une région aride (on suppose bien évidemment qu’il s’agit du désert de Namibie), avec un puis deux et même trois animaux genre yacks qui viennent s’y abreuver timidement. Même si cela justifie le titre, le rapport avec son contenu ne saute pas aux yeux. Attention et perspicacité s’avèrent nécessaires pour comprendre qu’il s’agit de ce que Kana regarde sur son téléphone.

Sur l’affiche du film, Kana nous tourne le dos. Cela me paraît assez révélateur du contenu du film, puisque nous aurons bien du mal à nous faire une idée précise de sa personnalité. D’ailleurs, visiblement elle se cherche encore et a du mal à comprendre son malaise personnel.
Ce qu’on peut supposer, c’est que la réalisatrice évoque de manière aussi maladroite que son personnage, le malaise de la jeune génération au Japon, peinant à trouver sa place dans une société assez fermée. Mais Kana s’en prend essentiellement à ses deux amants qui sont de la même génération qu’elle. Surtout, elle affiche un certain mépris pour leurs façons d’agir, les provoquant sans jamais chercher à s’expliquer. L’image au format 4/3 renforce l’impression d’exiguïté qui correspond à l’habitat de manière générale.

Fiche technique : Desert of Namibia

Réalisation et scénario : Yôko Yamanaka
Sortie française : le 13 novembre 2024 – 2h17 – Japon
Production : Happinet Phantom Studios – BRIDGEHEAD Co.Ltd. – cogitoworks Ltd.
En association avec : Culture Entertainment – DONGYU CLUB GLASGOW15
Image : Shin Yonekura
Montage : Banri Nagase
Musique : Takuma Watanabe
Distribution France : Eurozoom

Avec :
Yuumi Kawai : Kana
Daichi Kaneko : Hayashi
Kanichiro : Honda

Bande annonce : Desert of Namibia

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FFCP 2024 : Escape, la folie des déserteurs

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Grâce à ses innombrables stratagèmes, plus ou moins bien pensés, mais toujours exécutés sous haute tension et à grand renfort d’adrénaline, la désertion offre au cinéma un sujet dramatique classique et fort en suspense. Si beaucoup d’eau a coulé sous les écoutilles depuis l’époque de À la poursuite d’Octobre rouge, la frontière entre la Corée du Sud et la Corée du Nord autorise encore les tentatives d’incursion, ou de « transfert », au sein d’un État rival. C’est dans ce cadre conflictuel que s’inscrit Escape, un film drôle et trépidant entre course désespérée et chasse à l’homme endiablée. Véritable succès populaire en Corée du Sud, il offre un divertissement plaisant qui manque cependant d’émotion et de sensationnel.

Synopsis : Kyu-nam, un soldat nord-coréen posté près de la frontière avec le Sud, prépare sa défection en secret depuis longtemps. Mais l’arrestation d’un de ses camarades met tout à coup son plan en péril. Érigé en héros par un haut gradé qu’il connaît bien, toute l’attention se porte désormais sur lui. Mais pour Kyu-nam, hors de question d’abandonner. Rien ne l’arrêtera.

Après trois longs-métrages, Born to Sing, The Sound of Flower et Samjin Company English Class, qui n’ont jamais atteint l’intérieur des salles obscures françaises, Lee Jong-Pil signe avec Escape un film d’action décalé, très largement imbibé à la testostérone. Dans les champs minés de la zone démilitarisée, il retrace la course effrénée d’un soldat nord-coréen prêt à tout affronter pour passer au Sud. Loin d’aborder avec gravité la séparation de la Corée, la désertion sert davantage de prétexte pour composer un jeu de rôles et de pistes particulièrement décapant.

On dirait le Nord…

Surveillance permanente, grilles barbelées, terrains minés, le passage du Nord au Sud de la Corée demeure un labyrinthe semé d’embuches, un chemin de croix périlleux, à parcourir sous la menace constante d’être arrêté et fusillé pour trahison. Au bout du tunnel, un pays libre où chacun pourrait, selon Kyu-nam, garder la maîtrise de sa destinée.

Le quotidien de Kyu-nam, soldat nord-coréen posté près de la frontière sud-coréenne, reste en effet dicté par les impératifs militaires et le bon vouloir de chefs qui le déplacent d’un service à l’autre sans tenir compte de son avis. Puisqu’un simple formulaire peut ainsi déterminer son existence, Kyu-nam décide de prendre les choses en main. Son plan est simple : rejoindre la Corée du Sud afin de gagner son libre-arbitre. Pour ce faire, chaque nuit, il prépare sa fuite en secret. Repérage, cartographie, conditions météorologiques, tous les indicateurs semblent au vert avant que l’arrestation d’un camarade et l’arrivée d’une ancienne connaissance ne viennent bouleverser l’opération. S’ensuit une intense course-poursuite entre Kyu-nam et un officier supérieur interprété par Koo Kyo-hwan, découvert notamment dans Peninsula.

Plusieurs longs-métrages ont déjà traité de la frontière entre les deux Corées ou de la zone démilitarisée. Leur approche vise surtout à exposer les horreurs de la guerre, à l’instar de The DMZ (1965), ou alors de construire des liens humains, d’amitié dans Joint Security Area, ou bien d’amour dans le drama Crash Landing on You, entre nord et sud-coréens. Au contraire, Escape adopte une vision totalement décomplexée dans une optique assumée de divertissement. Même si la Corée du Sud est présentée comme une terre de liberté, le film n’a rien de véritablement sérieux. En ridiculisant au passage la bêtise infinie de soldats nord-coréens, il se complait dans des personnages caricaturés, des dialogues aussi drôles qu’improbables et des péripéties outrancières. Peu subtil, Escape enfonce toutes les portes à l’artillerie lourde en mettant en place un vaste jeu d’évasion.

Escape games

Dans sa quête d’affranchissement, Kyu-nam est poursuivi par un officier supérieur singulier issu de son propre passé. Très efféminé, toujours armé d’un gloss et d’une crème pour les mains, pianiste à ses heures perdues, celui-ci considère la capture de son camarade déserteur comme une affaire personnelle. Cliché à l’extrême, le personnage fait rire au détriment de toute profondeur ou crédibilité. Toutefois, il n’est pas le seul obstacle que Kyu-nam doit braver lors de son périple. Pour mener à bien son plan de fuite, le soldat nord-coréen gère en effet des contretemps, des inattendus et des rencontres imprévues. Ces déconvenues l’amènent constamment à improviser et à changer de posture, en donnant lieu à quelques séquences amusantes.

En dépit de son humour, Escape ne convainc pas entièrement. Faute à un démarrage plutôt lent, une action peu spectaculaire et une absence plutôt étonnante de véritable tension, le film s’apparente plus à un long sketch qui délaisse entièrement, sauf dans ses dernières minutes, les enjeux dramatiques. Il compose malgré tout une bouffée d’air agréable au sein de la programmation du Festival, qui nous aura plus fait vibrer dans sa section « Paysage ».

Ce film est présenté à la séance « évènements » de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Escape : bande-annonce

Escape : fiche technique

Réalisation : Lee Jong-pil
Scénario : Kim Woo-geun, Kwon Sung-hui
Directeur de la photographie : Kim Sung-an
Montage : Lee Gang-hee
Chef décorateur : Bae Jung-yoon
Lumières : Lee Seung-bin
Effets visuels : Park Eui-dong
Son : Choi Tae-young, Ko Dong-hun
Costumes : Yoon Jeong-hee
Maquillage : Kim Hyun-jung
Musique originale : Dalpalan
Producteur exécutif : Hong Jeong-in
Producteur : Park Un-kyoung
Production : The Lamp
Pays de production : Corée du Sud
Distribution internationale : Megabox Plus M
Distribution France : Metropolitan Film Export
Durée : 1h34
Genre : Action

Cinémania 2024 : Le Mohican – Traque corsée

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Pour son second film, Frédéric Farrucci choisit le territoire insulaire de la Corse comme décor et le thriller réaliste comme genre avec un film de traque. Et il réussit partiellement son coup en compilant à la fois un suspense brut à la mise en scène sèche avec un constat édifiant sur l’Île de Beauté, où la mafia et les promoteurs véreux tentent de faire la loi face à une population qui n’en peut plus des violences. C’est à la fois instructif et prenant, avec une véracité sincère qui fait mouche. Dommage que, dans la seconde partie, un thème basé sur l’héroïsation du personnage principal par les réseaux sociaux, qui dénote de la trame principale et sort un peu le film de ses enjeux de base, soit moins fort. On peut aussi ajouter une fin bien trop abrupte, mais pour le reste, voilà un petit film au décor rare et au sujet intéressant.

Synopsis : Joseph, l’un des derniers bergers du littoral en Corse, voit son terrain convoité par la pègre pour un projet immobilier. Il choisit de ne pas céder. Quand il tue l’homme venu l’intimider, le propre fils du parrain, il devient la proie d’une traque impitoyable, en plein cœur de l’été, du sud au nord de l’île. Au fil des jours, la légende de Joseph – incarnant une résistance réputée impossible – portée par sa nièce Vannina, se propage dans toute l’île.

La Corse. Ses paysages époustouflants. Ses habitants fiers de leur île. Ses villageois et ses citadins. Mais aussi ses bergers et sa mafia. Le Mohican va nous emmener sur les traces d’un de ses paysans, propriétaire d’un troupeau de chèvres, qui va se battre pour garder ses terres et son exploitation contre la spéculation immobilière conjointe de promoteurs corrompus et de la mafia du cru. Et, en filigrane, tirer le portrait de deux mondes qui s’y opposent. D’un côté, une jeunesse et des habitants qui n’en peuvent plus de la mainmise de la mafia sur l’île. De l’autre, l’emprise de ladite mafia sur les terres et l’économie de l’île. Et tout cela prenant la forme d’un film de traque ultra-réaliste.

Le Mohican met en place ses enjeux avec beaucoup d’efficacité, de manière simple et concise. On comprend vite que ce berger à l’ancienne est têtu et attaché à ses terres et qu’il ne veut pas céder, tandis que la mafia ne le laissera pas tranquille. Le point de rupture amenant à la chasse à l’homme est intelligemment laissé hors champ et va rapidement nous immerger au sein de cette course-poursuite à pied à travers la topographie si singulière de l’île. Les scènes de traque et d’affrontement sont volontairement anti-spectaculaires, préférant l’aspect vrai à l’esbroufe. Certes, on ne s’attendait pas à du John Wick ou à du Ethan Hunt, mais certains cinéastes français aiment impressionner dans des contextes pourtant très réalistes (on pense parfois au cinéma d’Olivier Marchal). Ici, c’est sec, direct et sans fioritures. Comme dans la vraie vie, en somme. Et Le Mohican gagne en intensité…

Le rythme du film est ramassé, ne souffre d’aucune longueur et peut compter sur la prestation très physique et inattendue d’Alexis Manenti. Le choix de Farrucci de prendre un acteur à la physionomie de monsieur tout le monde, au physique pas forcément facile et avec un peu d’embonpoint (un peu comme un Karim Leklou), est impeccable. Tout comme le reste, il s’inscrit parfaitement dans le réalisme du décor. Et il montre une nouvelle fois qu’il est un acteur tout-terrain. Ici, en paysan déterminé, poussé dans ses retranchements et refusant de céder, il impressionne par son jeu, notamment dans les séquences plus physiques. Le reste de la distribution du cru est du même acabit. Quant au contexte social, politique, immobilier et économique de la Corse – si ce n’est pas le sujet du film, qui s’apparente presque à une série B d’auteur focalisée sur l’action -, il n’en demeure pas moins une toile de fond fouillée et instructive. En quelques scènes et dialogues, on saisit la situation de l’île.

Malheureusement, il y a un « mais » assez important. Si la première partie est très réussie, décapante et haletante, le film ajoute peu à peu un sujet secondaire qui ne lui convient pas bien. Par le biais de la nièce du personnage principal, Le Mohican aborde l’héroïsation du personnage et de son combat par les réseaux sociaux. Un peu exagéré, pas vraiment dans l’ambiance, cet ajout prend trop de place dans une seconde partie moins pertinente. Et, comme si le cinéaste voulait nous décevoir encore plus après son excellent début, il termine son film de manière abrupte et frustrante. Que voulait-il nous dire ? Que cette traque est un jeu sans fin ? Que c’est une éternelle lutte perdue d’avance ? Ou que les petits peuvent se lever contre la toute-puissance de la mafia ? Morale et conclusion un peu étranges pour un film qui démarre fort mais déçoit dans sa ligne finale.

Bande-annonce : Le Mohican

Fiche technique : Le Mohican

Réalisateur : Frédéric Farrucci.
Scénariste : Frédéric Farrucci.
Production : Koro Films.
Distribution: Ad Vitam.
Interprétation : Alexis Manenti, Mara Taquin, Théo Frimigacci, …
Genre : Thriller.
Date de sortie : 12 février 2025.
Durée : 1h27.
Pays : France.

FFCP 2024 : Mimang, état d’impermanence

Empruntant un dispositif et un pitch similaires au Past Lives de Celine Song ou encore à la trilogie Before de Richard Linklater, Mimang apparaît comme un délicieux ensemble de trois refrains mélancoliques. Plus qu’une lettre d’amour adressée aux personnages, qui déambulent sans destination précise, Kim Tae-yang se permet d’avoir une conversation visuelle, sensorielle et silencieuse avec une ville, surchargée d’enseignes lumineuses et en proie à la gentrification.

Synopsis : Il a rendez-vous à Jongno, pour un cours de dessin. Elle se dirige vers un cinéma où elle doit présenter un film. Ces deux anciens amis ne se sont pas vus depuis plusieurs années. Ils tombent l’un sur l’autre, en plein cœur de Séoul, et décident de marcher ensemble, dans ce quartier qu’ils ont tant fréquenté dans le passé.

Théâtre de transformations spatiales mais aussi sociales, Séoul est toujours en quête d’identité. Il est possible de traverser une ruelle inchangée depuis sa création ou de traverser des lieux emblématiques qui ont entendu le réseau de transport urbain. La mutation de cette ville est captée au même rythme que celle des personnages sur une durée de quatre ans. Pour son premier long-métrage, Kim Tae-yang segmente sa promenade de la vie en trois chapitres, avec les mêmes visages (Lee Myung-ha et Ha Seong-guk), mais sans protagoniste principal. Chaque histoire évoque la mélancolie d’individus qui déambulent et qui font des rencontres hasardeuses, un peu comme dans Boy Meets Girl de Leos Carax.

C’est dans l’arrondissement de Jongno-gu, non loin de la statue de l’amiral Yi Sun-Shin, qu’un homme et une femme se croisent. Entre amis d’enfance ou d’études, le récit ne cherchera jamais à explorer le passé des personnages en profondeur. Les dialogues orientent néanmoins les spectateurs, comme pour se familiariser avec leur présent, comme si nous les connaissions un peu de loin. C’est justement ainsi que la composition et l’utilisation du téléobjectif par le cinéaste entretiennent une certaine distance avec les personnages et surtout avec le décor d’un Séoul en mutation. Outre les échanges sur d’éventuelles relations sentimentales ou évolutions professionnelles, c’est le décor naturel, de jour comme de nuit, qui s’exprime. Ces gens qui le peuplent ne seraient-ils pas juste les témoins d’une force invisible qui influence leurs émotions durant leur marche ? Sont-ils en train de se retrouver, de s’encourager, de se réconcilier, de tomber amoureux ? Si les réponses sont floues, c’est justement pour que nous puissions prendre le temps de nous imprégner de ces balades et d’analyser ce qui a bien pu changer à l’autre bout d’une ellipse, sous l’angle de la nostalgie. Même sans connaître personne ou sans avoir foulé la capitale coréenne, le film réussit à nous transmettre ce sentiment de grande douceur.

Les deux premiers axes nous donnent ainsi à contempler toute la justesse de Lee Myung-ha, dans le rôle d’une femme qui s’interroge sur sa solitude et son avenir. C’est en son milieu que le film dévoile toute sa splendeur, subtile jusque dans chaque mot prononcé, avoisinant la poésie d’un Wong Kar-wai, et jusque dans chaque travelling qui dépose les personnages d’un point à un autre. Tout cela est cependant contrebalancé par le troisième et dernier chapitre, où l’on sent un déficit d’émotion évident lorsqu’il s’agit d’explorer frontalement la psyché des personnages. À l’inverse de la maîtrise de Ryusuke Hamaguchi (Drive my car, Contes du hasard et autres fantaisies, Le mal n’existe pas), une scène en voiture nous assomme, tout comme le personnage de Ha Seong-guk. De même, une séquence de chant dans un bar fait basculer le film dans un autre univers déconnecté de ceux d’avant, aussi bien sur le plan esthétique que rythmique. Reste que l’on plonge volontiers dans cette douce balade à travers l’espace et le temps. En somme, Mimang, dont le titre possède plusieurs significations en coréen, peut aussi bien être vu comme un film romantique ou un film de rupture, les interprétations sont nombreuses et c’est ce qui rend cette œuvre sur l’errance fascinante.

Ce film est présenté à la section paysage de la 19e édition du Festival du Film Coréen à Paris.

Mimang : bande-annonce

Mimang : fiche technique

Réalisation et Scénario : Kim Tae-yang
Directeur de la photographie : Kim Jin-hyeong
Montage : Lee Ho-seung
Chef décorateur : Kim Nam-sook
Son : Kim Ju-hyeon, Kim Jun-yong, Yang Hye-jin
Musique originale : Kim Tae-san
Producteur exécutif : Son Young-hak
Producteur : Noh Ha-jeong
Production : Jacob Holdings, Milkyway Cinema
Pays de production : Corée du Sud
Durée : 1h32
Genre : Drame

Programme du 28ème Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

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Illustrée par un cliché des pétillantes sœurs Dorléac, jumelles vedettes des Demoiselles de Rochefort (1967), la 28ème édition du festival Les Œillades, dédiée à « la musique au cinéma », se déroulera du 19 au 24 novembre. Au programme : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois cinémas albigeois partenaires Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 11 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 15 séances « Reprises » pour redécouvrir les œuvres qui ont marqué l’année 2024, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages et un focus sur le réalisateur Jacques Demy, mettant à l’honneur le genre de la comédie musicale. Un ciné-concert Ne croyez surtout pas que je hurle de Frank Beauvais (2019), en présence de l’auteur-compositeur toulousain Michel Cloup, clôturera en beauté le festival.

Le festival « Les Œillades » célèbre la musique au cinéma

Affiche Les Œillades 2024

Pour sa 28e édition, le festival du film d’Albi jouit d’une programmation riche et éclectique, à la fois exigeante et accessible. Comme chaque année, Monique et Claude Martin, entourés des bénévoles de l’association Ciné Forum, offrent bien plus que des projections mais aussi des rencontres avec des invités prestigieux, des avant-premières en présence des équipes des films, des séances dédiées au jeune public et des débats passionnants qui rythment cette célébration du cinéma francophone.

À l’honneur cette année : la musique sous toutes ses formes, populaire, savante, traditionnelle ou contemporaine, qui, lorsqu’elle rencontre le septième art, adoucit les mœurs et invite à une méditation sur l’être humain. En effet, la solidarité, l’engagement et la résilience sont autant d’enjeux et de notes qui composent notre partition culturelle collective. Le festival met donc en lumière des œuvres mêlant l’art à l’histoire, évoquant les constats, les espoirs et les combats dans une société, parfois en crise, mais toujours en mouvement.

En ouverture du festival, le réalisateur Jacques Otmezguine et ses actrices Laurence Côte et Léa Lagrange, viendront présenter Le Choix du pianiste, drame historique mettant en scène Oscar Lesage dans le rôle de François Touraine, un jeune prodige parti jouer en Allemagne pour sauver Rachel, la femme qu’il aime.

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Oscar Lesage dans Le Choix du pianiste de Jacques Otmezguine.

Les films en compétition

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Les Œillades offrent un large panorama des films francophones qui seront à l’affiche début 2025. Cette année, trente longs-métrages ont été sélectionnés ; onze d’entre eux concourent pour le prix du public.

Parmi les films en compétition, figurent deux premiers longs parmi lesquels : Vingt Dieux réalisé par Louise Courvoisier, récit initiatique centré sur les rêves et les désillusions de la jeunesse rurale, qui, tourné dans le Jura avec des comédiens non-professionnels, a récemment reçu le prix Jean Vigo, et la comédie romantique Jane Austen a gâché ma vie de Laura Piani.

Le public albigeois découvrira En Fanfare, feel-good movie réalisé par Emmanuel Courcol et porté par le duo Lavernhe-Lottin mettant à l’honneur la pratique musicale en amateur ; Mikado de Baya Kasmi, avec dans les rôles principaux, Félix Moati, Vimala Pons et Ramzy Bedia, mais également À Bicyclette !, émouvant road-trip à vélo de deux amis sur les traces du fils décédé du réalisateur Mathias Mlekuz.

Cette année encore, le festival fait la part belle au potentiel du cinéma belge (Le Dossier Maldoror de Fabrice Du Welz, suffocante plongée dans une histoire de disparition inspirée par l’affaire Dutroux), québécois (Hôtel Silence, voyage d’un homme rongé par le mal de vivre mis en scène par Léa Pool), et suisse (le déni de maternité dans Les Paradis de Diane de Carmen Jaquier) mais aussi la beauté des paysages francophones (comme celle du littoral corse dans Le Mohican, western contemporain réalisé par Frédéric Farrucci).

Consacré au parcours du père de la littérature ivoirienne, le documentaire Bernard B. Dadié, un homme de liberté viendra clôturer la compétition.

Autres avant-premières attendues sur le thème de la musique, la comédie musicale Dans la cuisine des Nguyen de Stéphane Ly-Cuong, Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch avec l’incandescente Nisrin Erradi dans le rôle-titre, La Pie voleuse de Robert Guédiguian réunissant Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin, ainsi que les documentaires Se souvenir des tournesols de Sandrine Mercier et Habibi, chanson pour mes ami.e.s de Florent Gouëlou.

Les festivaliers pourront également découvrir Olympe, une femme dans la révolution, biopic d’Olympe de Gouges interprété et mis en scène par Julie Gayet, mais aussi Jouer avec le feu de Delphine et Muriel Coulin, adaptation du roman « Ce qu’il faut de nuit » de Laurent Petitmangin avec Vincent Lindon, Benjamin Voisin et Stefan Crepon, Pauline grandeur nature, portrait d’une mère célibataire réalisé par Nadège de Benoit-Luthy ou encore L’Attachement de Carine Tardieu avec Valeria Bruni Tedeschi, Pio Marmaï et Raphaël Quenard.

Les projections seront suivies de débats en compagnie des réalisateurs, acteurs et producteurs. Le festival invite notamment les compositeurs Michel Petrossian et Vincent Cahay, connus pour leurs collaborations avec Robert Guédiguian et Fabrice Du Welz.

Les séances reprises

La section « reprises » donnera l’occasion de revoir ou de rattraper une sélection de fictions, documentaires et films d’animation déjà sortis en salles. Nous retrouverons notamment le drame musical Emilia Pérez réalisé par Jacques Audiard, L’Histoire de Souleymane de Boris Lojkine, Les Fantômes de Jonathan Millet, Le Roman de Jim de Arnaud et Jean-Marie Larrieu, Borgo de Stéphane Demoustier, Sur la terre comme au ciel de Nathalie Saint-Pierre, Tehachapi de JR, Dahomey de Mati Diop ou encore Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau de Gints Zilbalodis.

La compétition courts-métrages

Cette année, huit films ont été sélectionnés par l’équipe des Œillades et deux prix seront attribués à l’issue de la séance :

261 de Juliette Henry
Assoiffé de Lisa Sallustio
Atomic Chicken de Thibault Ermeneux, Lucie Lyfoung, Solène Polet, Capucine Prat, Morgane Siriex et Anna Uglova
Foreigners de Thady Macnamara
Monochrome de Cédric Prévost
Pour exister de Fabien Le Corre et Kelsi Phung
Une grande roue au milieu du désert de Lénaïg Le Moigne
Volcelest d’Éric Briche

Gros plan sur Jacques Demy, l’enchanteur

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Pour cette édition 2024, les projecteurs se tournent vers le regard poétique du cinéaste Jacques Demy et de ses comédies chantées aux couleurs pastel qui, grâce aux partitions inoubliables de Michel Legrand, ont traversé les âges et les époques. Entre la vie et le rêve, la réalité et le conte, la musique de la langue et la danse des corps, la nostalgie pluvieuse de Cherbourg et la magie ensoleillée de Rochefort, les Œillades lui rendent hommage lors d’une séance patrimoine. L’occasion de se pencher sur le documentaire Jacques Demy, le rose et le noir signé Florence Platarets et Frédéric Bonnaud, déjà présenté à Cannes et consacré à son éclatante mais trop brève filmographie.

Les projets avec les scolaires

Depuis 2012, le festival mène des actions diverses envers les élèves des écoles primaires, collèges et lycées du Tarn. Les jeunes des établissements Jean Jaurès d’Albi et Saut de Sabo de Saint-Juéry sonoriseront en direct des courts-métrages muets. Les élèves des collèges Balzac d’Albi et Alain Fournier d’Alban travailleront sur Vingt Dieux au sein du projet « Un Film, Un Auteur ». Les lycéens en spécialité Musique du Lapérouse d’Albi et Saint-Sernin de Toulouse, créeront quant à eux la bande-son d’un court-métrage. Le compositeur Olivier Cussac (Les As de la Jungle) animera une Masterclass dans la salle Athanor.

Encadré par Alice Vincens, professeure d’esthétique du cinéma, un stage d’analyse filmique autour de la série Irma Vep (2022) d’Olivier Assayas sera proposé aux lycéens en option cinéma et audiovisuel de la région.

Cette année encore, les étudiants de L3 Lettres Modernes de l’INU Champollion effectueront un suivi journalistique du festival avec la rédaction du quotidien « L’Œilleton ».

« Les Œillades » du 19 au 24 novembre dans les trois cinémas albigeois : salle Arcé, Les Cordeliers et Lapérouse. Le programme complet est à retrouver ici.

« La Maison des impies » : un thriller entre horreur et polar noir

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Avec La Maison des impies, Ed Brubaker et Sean Phillips nous plongent dans l’Amérique des années 1980, en pleine « panique satanique ». Cet album marie horreur et polar noir, abordant les ravages psychologiques de cette époque tout en maintenant le suspense jusqu’à la dernière page. Le célèbre duo, fidèle à son esthétique, aboutit une nouvelle fois à un récit sombre et habilement construit.

La Maison des impies revisite un épisode controversé de l’histoire américaine : la « panique satanique », une période durant laquelle les États-Unis furent marqués par des accusations d’abus rituels satanistes et une montée de la peur face aux cultes diaboliques. Ed Brubaker et Sean Phillips insèrent leurs personnages dans cette atmosphère délétère, où mensonges et manipulations s’entrelacent inlassablement. L’histoire suit l’agent du FBI West et Natalie Burns, une femme hantée par un passé trouble, alors qu’ils tentent de résoudre une série de meurtres associés à des rituels sataniques. La narration bascule entre le présent et des flashbacks de l’enfance de Natalie, révélant progressivement les répercussions de cette paranoïa collective sur ses souvenirs et son identité.

Cette structure permet à Ed Brubaker de questionner la manière dont des souvenirs d’enfance, déformés par des influences externes, peuvent transformer une vie adulte. L’auteur s’intéresse moins à la véracité des rituels sataniques qu’à l’empreinte durable que ce type de panique morale laisse sur les individus. Ce choix de mise en récit instaure une ambiance de doute constant, rappelant le traitement des faux souvenirs dans des œuvres comme Shutter Island.

L’atmosphère visuelle joue un rôle essentiel dans La Maison des impies. Sean Phillips, maître s’il en est, déploie une esthétique de la violence et du malaise qui nous rappelle forcément les codes de l’horreur gothique et renforce le côté angoissant du récit. Le duo parvient à recréer le sentiment d’une époque trouble, sans jamais sombrer dans la caricature. Natalie Burns semble menacée en raison d’une affaire qui remonte à son enfance – et qui a été fantasmée, nourrie par les peurs que les adultes inculquaient alors à leurs enfants. Mais cette menace non identifiée est elle-même conditionnée à une lecture fallacieuse du monde. Ed Brubaker et Sean Phillips brodent ainsi longuement, et ingénieusement, sur nos perceptions et psychés.

Les personnages principaux, notamment Natalie Burns, incarnent les séquelles d’une enfance déformée par les peurs collectives. Traumatisée par de faux souvenirs de rituels sataniques, Natalie devient une adulte désillusionnée, mal à l’aise avec ses propres souvenirs. Ed Brubaker parvient à rendre cet état de fait avec subtilité, en évitant le piège du pathos ou de la simple victimisation. Natalie est une femme forte et indépendante, bien que tourmentée. Sa caractérisation est très réussie, même si l’on regrettera la trop chiche attention accordée à ses relations avec son frère.

L’aspect le plus intriguant de La Maison des impies réside finalement dans sa réflexion sur l’impact social et culturel de la panique satanique. La frontière entre fiction et réalité s’efface dans le dédale des théories conspirationnistes. Un parallèle avec la prolifération des fake news et la désinformation actuelle peut évidemment être pertinent. Parfois, on se rapproche même des dérives des chasses aux sorcières, orchestrées par des individus sur lesquels les faits ont peu de prise. 

La Maison des impies s’inscrit sans conteste dans la lignée des grandes créations de Brubaker et Phillips. On tient là un polar noir efficace, rehaussé de touches horrifiques et d’un propos utile sur le complotisme. L’album séduira à coup sûr les adeptes du duo.

La Maison des impies, Ed Brubaker et Sean Phillips 
Delcourt, octobre 2024, 144 pages

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3.5

« Parjure » : la fatalité des liens brisés

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Avec Parjure, Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye signent une fresque noire et tragique sur fond de légendes vikings et de dilemmes spirituels. Ce roman graphique explore les liens de fraternité et de loyauté soumis aux passions humaines et aux injonctions culturelles. Parjure se distingue autant par sa densité narrative que par son réalisme visuel en noir et blanc, qui confère à l’histoire une atmosphère à la fois épique et mélancolique.

L’intrigue de Parjure s’ouvre sur le choix définitif de Baldrik, un guerrier viking qui abandonne ses croyances païennes par amour pour une femme chrétienne. En embrassant une religion étrangère, il trahit non seulement les dieux de ses ancêtres, mais aussi son frère de sang, lié à lui par un pacte indissoluble, scellé après qu’ils ont abattu ensemble un loup légendaire. Ce lien, sacré aux yeux de la culture nordique, devient ici le nœud tragique de l’histoire.

Le basculement de Baldrik vers la foi chrétienne constitue en effet un affront pour son frère, entretemps devenu roi, qui perçoit cette conversion comme un reniement des valeurs nordiques et du pacte scellé auparavant. La tension entre les deux frères prend une forme nouvelle lorsque Baldrik, devenu veuf, revient pour accomplir un dernier rite païen : envoyer sa femme défunte vers l’au-delà, sur un bateau funéraire en flammes. Il confie aussi à son frère la garde de son fils Brunr.

Dans une structure de tragédie héréditaire, Parjure fait écho aux sagas où les fils répètent les erreurs de leur père. Brunr est adopté par le roi et grandit aux côtés d’Arulf, le fils de ce dernier. Cette adoption crée une nouvelle fratrie, réminiscence du lien sacré autrefois noué entre Baldrik et le roi. Mais cette fraternité va elle aussi être mise à l’épreuve, non plus par des questions de foi, mais par la jalousie et l’amour.

(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)

Arulf et Brunr forment initialement un duo de jeunes guerriers attachés l’un à l’autre, tout en étant opposés dans leurs aspirations profondes. Leur amitié, leurs liens de fraternité, se fissurent lorsqu’ils se disputent, dans la dernière partie de l’album, l’amour de Freydis, une femme promise à Arulf par un mariage arrangé. Freydis devient ainsi l’objet d’une rivalité qui plonge les deux jeunes hommes dans une spirale de violence. La fatalité de leur destin rappelle des œuvres classiques comme Roméo et Juliette, où l’incommunicabilité et l’incompréhension mènent les protagonistes à leur perte…

L’esthétique de Parjure  passe par un dessin en noir et blanc, ainsi que des planches à la composition variée. Le choix de petits cadres successifs pour les scènes d’ellipse ou de contemplation muette fait pleinement sens et permet de suivre l’évolution des personnages, ainsi que leurs états d’âme, avec une certaine économie de moyens. Le cœur de Parjure réside cependant ailleurs, puisque c’est la récurrence de la tragédie, qui se transmet de génération en génération, qui en forme le propos. Chaque personnage semble pris au piège d’un destin qu’il ne peut contrôler, un peu comme dans les tragédies antiques d’Eschyle ou de Sophocle. 

Parjure allie la brutalité de la mythologie viking à une réflexion sur l’héritage et la fatalité. Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye réussissent à insuffler une dimension humaine et universelle à leur récit, en relatant la fragilité des liens fraternels soumis à l’épreuve de l’amour, du désir et de la jalousie. De très bonne facture. 

Parjure, Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye
Delcourt, octobre 2024, 184 pages 

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