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« Projecteurs & Caméras »: au service du cinéma

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Projecteurs & Caméras retrace la riche histoire technologique de la société Pathé, en explorant près de 90 années d’innovations dans le domaine cinématographique. L’ouvrage, richement illustré, met en lumière l’évolution des dispositifs Pathé, non seulement dans leur aspect technique, mais aussi à l’égard de leur influence culturelle et sociale. Par le biais d’une présentation détaillée, il donne à voir un généreux panorama des formats, des machines et des enjeux qui ont façonné le cinéma amateur et professionnel.

Projecteurs & Caméras nous plonge au cœur des appareils Pathé, de leurs débuts en 1896 jusqu’à la fin de leur production d’appareils analogiques. À travers une chronologie précise, Anne Gourdet-Marès revient sur l’évolution des caméras et projecteurs Pathé, dont les innovations successives ont permis à l’entreprise de relever les défis auxquels elle a été confrontée. De l’introduction du format 28 mm avec le Pathé-KOK à l’avènement du Pathé-Baby en 9,5 mm, chaque appareil est minutieusement documenté, soulignant l’impact esthétique et économique des choix technologiques de la firme. Un parallèle intéressant entre l’évolution technique et l’essor d’une cinématographie domestique apparaît clairement. L’approche pragmatique et pionnière de Pathé est mise en valeur à chaque page : la société a façonné les usages cinématographiques, tant chez les professionnels que chez les amateurs, en conformant ses dispositifs aux besoins des utilisateurs.

Projecteurs & Caméras se penche sur les « formats-dispositifs » de Pathé, un terme technique qui désigne l’alliance entre la largeur de film et les appareils spécifiques, formant ainsi un écosystème de diffusion. Ces formats, tels que le 9,5 mm pour le Pathé-Baby ou le 17,5 mm du Pathé-Rural, ont constitué non seulement des solutions techniques mais également des véhicules culturels, permettant une diffusion plus large des pratiques cinématographiques, notamment en dehors des centres urbains. Anne Gourdet-Marès montre par le menu comment Pathé a démocratisé l’accès à l’image animée, touchant au gré des décennies des publics de plus en plus variés, des salons privés aux campagnes rurales, avec des appareils dont la praticité allait crescendo. Cette approche reflète parfaitement la philosophie de Pathé, qui transparaît clairement dans l’ouvrage : rendre le cinéma accessible et autonome, ce qui s’avère pertinent pour mieux comprendre l’ancrage social et culturel du médium dans la première moitié du XXe siècle.

L’un des aspects essentiels de Projecteurs & Caméras réside dans la riche présentation de la collection d’appareils Pathé de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé. Cette dernière a su rassembler, patiemment, une collection exceptionnelle de plus de 800 pièces qui retracent l’histoire technique et industrielle de la société. Grâce aux acquisitions de collectionneurs passionnés comme Robert Guénet ou Jean-Claude Laubie, des pièces d’une valeur inestimable ont été rassemblées, et elles donnent lieu, ensemble, à une mémoire collective et technique. C’est ce patrimoine qui se transmet dans le présent ouvrage, de la visionneuse Pathéorama aux projecteurs Super Pathé-Rural et Super Pathé 16 en passant par l’équipement industriel pour la fabrication des pellicules en 9,5 mm et substandards.

En plus d’exposer les données techniques, Anne Gourdet-Marès s’interroge également sur les enjeux esthétiques et sociétaux liés aux appareils Pathé. En effet, l’ouvrage propose une réflexion sur la portée des formats réduits dans l’histoire de la culture visuelle, tout en rappelant leur rôle dans l’émergence d’un « grand public » cinématographique, comme l’a défini Edgar Morin. La technicité des machines Pathé est ainsi explorée dans un contexte plus large, où l’économie, la culture populaire et la technique s’entremêlent pour former un ensemble cohérent. La description des appareils ouvre alors un champ de réflexion plus vaste, qui contextualise l’information, où la technologie cinématographique est envisagée comme un catalyseur de transformations adjacentes. Pathé et ses appareils s’inscrivent dans une réalité avec laquelle ils ne cessent d’interagir. 

Que retenir de Projecteurs & Caméras ? Une certaine exhaustivité à défaut d’une exhaustivité certaine, qui permet, au-delà du catalogue d’appareils, de rendre hommage à l’histoire du cinéma, à la fois technique et humaine, via le prisme de la société Pathé. Cette dernière apparaît en pionnière qui a su marier innovation et accessibilité. Richement documenté, l’ouvrage d’Anne Gourdet-Marès demeure un outil précieux pour les chercheurs, les collectionneurs, mais aussi pour tous les curieux souhaitant comprendre l’impact de l’évolution technique sur la diffusion de l’image animée. Ce panorama de l’industrie Pathé devient, en filigrane, une fresque de la démocratisation du cinéma, dans ses gestes, ses objets et ses usages.

Projecteurs & Caméras, Anne Gourdet-Marès
Pathé, octobre 2024, 392 pages

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« Clémentine » : un second tome de grande qualité

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Avec le second tome de Clémentine, Tillie Walden renoue avec l’univers impitoyable de Walking Dead. Ce nouvel opus, publié aux éditions Delcourt, nous emmène au cœur d’une aventure post-apocalyptique où l’espoir et le désespoir, en lutte, se mêlent constamment. Clémentine et ses deux amies, Ricca et Olivia, sont trois adolescentes qui n’ont connu qu’un monde en ruines, loin des conventions de la civilisation telle que nous la connaissons. Ensemble, elles tentent de survivre face à une double menace : les zombies et les survivants, souvent prêts à tout pour s’approprier les maigres ressources disponibles.

L’intrigue s’ouvre sur les trois amies qui, après une fuite périlleuse, parviennent à rejoindre une petite île au Canada. Cet endroit, apparemment paisible, est régi par une communauté soudée où les tâches sont partagées de manière équitable et relativement harmonieuse. On pourrait presque croire que l’humanité a trouvé ici une nouvelle chance de prospérer, mais le calme n’est qu’apparent. Clémentine, fragilisée par une infection à la jambe qui l’a laissée entre la vie et la mort, a du mal à se défaire de ses instincts de survie. Elle s’interroge sur la présence des nombreux cadavres de zombies échoués sur les falaises, que Miss Morro, la cheffe de la communauté, dit enterrer après les avoir étudiés.

L’île n’est en effet pas le sanctuaire idyllique qu’elle semble être. Les rôdeurs continuent d’affluer sur les rivages et les murs construits pour les contenir montrent des signes de faiblesse. De plus, les problèmes de vue croissants de Ricca et la dépression d’Olivia ajoutent une tension supplémentaire à la précarité de leur situation. L’album se charge ainsi de suspense et, comme dans Walking Dead, le calme n’est qu’une parenthèse éphémère et semble être le prélude à la tempête.

Le lien entre Clémentine et Ricca, qui était déjà présent dans le premier tome, se transforme en une relation d’amour complexe et parfois tendue. Ricca souffre de voir Clémentine s’obséder par la lutte contre les zombies, au point de mettre leur relation en second plan. Elle ressent comme une blessure le fait que les rôdeurs ont pris le contrôle de leur quotidien, réglant leurs moindres décisions. Clémentine semble ainsi préférer protéger Ricca plutôt que de l’aimer, ce qui crée des frictions entre elles. Cette dynamique relationnelle est dépeinte avec subtilité par Tillie Walden, qui fait par là écho à d’autres récits post-apocalyptiques où les sentiments humains sont souvent éclipsés par la nécessité de survivre.

La communauté de l’île elle-même, bien qu’organisée autour de la solidarité, ne peut faire abstraction des difficultés imposées par l’environnement. Une scène marquante met en avant un enfant cherchant à reconstituer une carte du monde d’avant, incapable de situer son pays d’origine, le Vietnam, tant les repères se sont effacés avec le temps. Cela traduit de manière ingénieuse la perte de culture et de mémoire qui accompagne la fin de la civilisation telle qu’on la connaissait. Peut-on encore avoir des racines dans un environnement qui s’effondre ?

Olivia, enceinte et ignorante des réalités de la grossesse, représente quant à elle la fragile innocence des nouvelles générations nées après l’apocalypse. Les adolescentes, dépourvues de toute instruction formelle, sont livrées à elles-mêmes, essayant tant bien que mal de réinventer les bases de la société. Elles ne comprennent même pas les règles les plus élémentaires de la conception ou de l’anatomie féminine. Ce contraste entre l’espoir de la nouvelle vie qui grandit en Olivia et la désolation environnante rappelle des œuvres comme Les Fils de l’homme de P.D. James, où les lignes de tension sont tout aussi frappantes, mais dans un registre différent.

Tillie Walden se sert ici de l’archétype du post-apocalyptique pour proposer une réflexion sur la condition humaine. Les personnages sont confrontés à des décisions d’une grande gravité. Ils se trouvent souvent à la limite entre égoïsme et altruisme, oscillant entre la volonté de protéger ceux qu’ils aiment et la nécessité de survivre à tout prix. Tillie Walden insuffle dans ses pages un élan de tendresse et de désespoir, laissant le lecteur en suspens, constamment partagé entre l’espoir d’un avenir meilleur et l’implacable réalité d’un monde qui implose et se voit soumis aux pires atrocités.

Les dessins en noir et blanc sont très réussis ; ils réussissent à capter la beauté fugace d’une île isolée tout en traduisant la menace constante qui plane sur les personnages. Le jeu de lumière et d’ombre renforce la dualité présente dans tout l’album : celle de l’espoir contre le désespoir, de la vie contre la mort. Avec ce second tome de Clémentine, Tillie Walden continue d’explorer les confins de l’humanité, à travers un monde où les repères se sont effondrés. Des questions universelles se posent : qu’est-ce qui nous pousse à continuer, à croire en l’avenir, quand tout semble perdu ? Les réponses sont subtilement apportées. 

Clémentine (T.02), Tillie Walden

Delcourt, octobre 2024, 280 pages

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4

« The Kong Crew : Central Dark » : apocalypse clanique

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Avec Central Dark, Éric Hérenguel nous entraîne dans une Manhattan ravagée, où la nature a repris ses droits, s’est vengée des hommes, et où les anciens repères sont perdus. New York est désormais caractérisée par l’écrasante présence de Kong, des Amazones et d’un bestiaire préhistorique d’une violence sauvage. Dans ce nouvel opus de The Kong Crew, les personnages évoluent dans un Central Park devenu une jungle hostile, où le chaos est roi et les alliances se trament, se trahissent et s’effondrent.

On retrouve dans Central Dark un Manhattan méconnaissable, transfiguré par l’abandon et la nature dévorante. Cette cité autrefois prodige de modernité est ici engloutie, et Central Park, jadis havre de paix, a muté en une jungle sauvage et étouffante, empreinte d’une sorte de beauté mortelle. Chaque racine semble s’immiscer dans les artères de la ville comme un souvenir inexorable, les gratte-ciel sont des ruines d’un âge révolu, et la faune a pris possession de l’asphalte. Éric Hérenguel charpente cette ambiance de fin du monde avec un lyrisme visuel puissant, où l’enchevêtrement des végétaux et le mugissement de créatures féroces nous rappellent l’impermanence de la domination humaine. L’île de Manhattan est devenue l’antithèse de son ancien rêve de gloire ; elle est aujourd’hui le tombeau d’une humanité qui croyait tout maîtriser.

C’est dans cette jungle urbaine que les personnages de The Kong Crew se débattent pour survivre, souvent perdus dans un écosystème de clans rivaux. L’ombre de Kong plane, omniprésente, comme une force mystique et animale, maître invisible qui règne depuis son trône de verdure et de ruines. Éric Hérenguel sculpte des personnages dont la trajectoire, malgré le chaos environnant, est marquée par le courage, la soif de connaissance et, parfois, l’abandon de toute éthique au profit d’un instinct de survie brut. Les Amazones, emmenées par la reine Damara, se trouvent au cœur du récit : la tribu apparaît en parfaite symbiose avec cette jungle hostile, même si les dissensions y ont cours. Les soldats et scientifiques, intrus en ce lieu, semblent quant à eux constamment sur le point de déchoir face à un environnement qui les dépasse. 

The Kong Crew : Central Dark explore avec finesse le thème de la mutation, tant dans la faune que dans les mentalités. La présence de dinosaures et autres créatures chimériques donne au récit une dimension mythologique où la ligne entre le réel et l’imaginaire s’efface, nous rappelant des œuvres telles que Jurassic Park ou Le Monde perdu. Éric Hérenguel s’amuse avec les frontières de l’évolution, composant un monde où les araignées géantes côtoient les derniers vestiges d’une humanité en quête de pouvoir ou de rédemption. Ces créatures, loin d’être des aberrations, sont en fait les véritables habitants d’une nature qui s’auto-régénère en se réappropriant la cité. Central Park devient ainsi un creuset de nouvelles possibilités, où chaque être vivant, humain ou animal, est transformé par l’île. Les lois naturelles y sont réinventées, comme si l’île avait, elle aussi, décidé d’échapper à ses propres chaînes.

En ce qui concerne le pilote disparu Virgil, Betty organise une traque détournée. C’est Spit, le teckel de Virgil, qui fait l’objet de toutes les attentions et qui permet de défier l’indifférence du chaos et le silence des autorités. Ce fil conducteur autour du petit chien semble presque incongru au cœur de la désolation mais s’avère être un prétexte poétique pour redonner un sens à cette mission de sauvetage. Tout cela contribue à faire de The Kong Crew : Central Dark une fresque vertigineuse, parfois attendue, mais suffisamment sombre et poétique pour emporter l’enthousiasme. Manhattan devient le lieu d’une lutte entre vie et dévastation, entre nature et civilisation déchue. Éric Hérenguel nous livre un récit qui laisse entrevoir une terre qui se libère de l’homme, où chaque ruine, chaque créature se fait le témoignage silencieux (mais non moins spectaculaire) d’un monde en pleine reconquête.

The Kong Crew : Central Dark, Éric Hérenguel
Ankama, novembre 2024, 96 pages

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3.5

Gladiator II est un bon péplum.. mais aussi une mauvaise suite..

« Mon nom est Maximus Decimus Meridius. Général en chef des armées du Nord. Commandant les légions Félix. Fidèle serviteur du vrai empereur, Marc Aurèle. Père d’un fils assassiné. Époux d’une femme assassinée. Et j’aurai ma vengeance, dans cette vie ou dans l’autre. » C’est très certainement l’un des plus grands monologues de l’histoire du cinéma. Eh bien sachez qu’à peu de choses près, Gladiator II, c’est approximativement la même chose, vingt-quatre ans plus tard.

Gagne la foule !

On ne présente plus Ridley Scott. À 86 ans aujourd’hui, le réalisateur continue d’épater. Seul sur Mars, Alien, Blade Runner, Le Dernier Duel, les excellents films à sa filmographie ne manquent pas. Certes, le monsieur a connu quelques ratés, comme l’atteste le catastrophique Napoléon, sorti récemment. Mais, impossible de nier l’immense impact de ce monstre dans la culture cinématographique. À l’instar de Clint Eastwood, dont le dernier film est actuellement en salles, Scott ne semble pas décidé à lâcher la caméra. Entre un nouveau projet Alien, un western et un film sur les Bee Gees, le papa du Xénomorphe en a encore sous le coude. Aujourd’hui, il revient pour une suite aussi attendue que crainte, celle de l’un de ses deux chefs-d’œuvre (le second étant Alien), j’ai nommé Gladiatorius Deussus. Pardon, Gladiator II.

Oui, cet opus est une suite au film sorti en 2000. Maximus est mort et son héritage plane dans l’arène, mais son nom a vite disparu de la République. Pire, les choses n’ont pas changé, voire peu changé. Rome est désormais sous le joug non pas d’un, mais de deux empereurs. Le Sénat ne dirige rien et les conquêtes au nom de l’empire romain s’enchaînent, ne laissant derrière elles que l’esclavage ou la mort. Le Rome de Marc Aurèle est resté un rêve et peu de gens continuent d’œuvrer pour le voir naître. Un homme libre devenu esclave dans l’arène va tenter de se soulever pour renverser l’ordre établi. Qui a dit Maximus ?

Gladiator 1.5 ?

Autant le dire d’emblée, le film de Ridley Scott pêche surtout par son histoire. Sans être dénué d’intérêt, le script de David Scarpa ne parvient jamais à égaler l’intelligence de son aîné. Bon, on s’en doutait quand on sait que Scarpa a signé l’écriture de Napoléon, mais tout le monde fait des erreurs. Pire, cette suite pioche beaucoup trop dans le premier film, à tel point qu’on pourrait le qualifier de semi-remake. Les choses n’ayant pas évolué, le sacrifice de Maximus n’a mené à rien, ou trop peu, et tout est à refaire. Si l’histoire est différente, le schéma narratif est le même. Pas de quoi fouetter un esclave, le tout se suivant avec plaisir. On regrette malgré tout la quasi absence d’émotions, à deux-trois scènes près, de risques et surtout, d’enjeux dramatiques.

Vous le remarquerez, j’évoque peu le protagoniste principal du film, dans l’éventualité où vous, qui lirez ces lignes, ignorez son identité. Les bandes-annonces ayant dévoilé un événement majeur de l’intrigue, je préfère me taire pour ceux qui ne les ont pas vues. Sachez seulement que, sans égaler Maximus, le personnage incarné par Paul Mescal reste d’un charisme fou. Plus sauvage, plus dur mais tout aussi déterminé, notre héros fait un excellent remplaçant. Et quand on passe après l’une des meilleures figures tragiques de l’histoire du cinéma, c’est déjà un exploit. Dommage qu’à l’image du film, sa quête de vengeance ne soit qu’une copie en moins bien que celle du premier opus, malgré les excellents moments qu’elle propose. Aussi, un gros morceau lié à identité fera débat. De notre côté, difficile de comprendre le choix scenaristique de changer les origines de notre héros. Premièrement, ça n’apporte rien à l’histoire et surtout, ça rend le sacrifice de Maximus nettement moins cohérent.

Ce que l’on regrette aussi et surtout, c’est l’absence quasi totale de personnages forts dans cette intrigue. Exit Promimo, Cicéron, Juba, Quintus, Marc Aurèle ou les frères d’arène de Maximus. Notre héros n’est que très peu entouré durant l’intégralité de l’histoire. On citera la relation qu’il établit avec un médecin ou quelques scènes avec Lucillia, de retour dans cette suite. Mais, avouons-le, la plupart de ses interactions se font avec Macrinus, incarné par Denzel Washington. Intelligent, machiavélique et calculateur, le laniste apporte une vraie fraîcheur à l’intrigue, tout en se distinguant de Commode ou encore de Proximo. On terminera avec Acacius, incarné par notre Pedro Pascal national et de loin le protagoniste le plus intéressant du film en général, lassé des conquêtes imposées par deux empereurs aussi stupides que cruels.

Sa place est dans un Colisée

Dernier défaut majeur et pas des moindres : la bande-son. Impossible d’ignorer à quel point la bande originale composée par Hans Zimmer a contribué à l’excellence de Gladiator, au point d’en devenir l’une des plus cultes du 7ème art. Sûrement trop occupé, le compositeur a laissé sa place à Harry Gregson-Williams. Si quelques thèmes fonctionnent bien, on est à des années-lumière des frissons procurés par ceux du premier film. Fort heureusement, certains thèmes reviennent, ancrés dans la mythologie de l’œuvre. Quel dommage que l’on ne retienne que les morceaux d’un compositeur qui n’est pas celui engagé pour le projet. Enfin, maintenant disons les choses clairement. Si Gladiator II n’est pas exempt de défauts, il n’en reste pas moins le meilleur péplum depuis le premier film. Oui, à deux semaines de sa 87e bougie, Ridley Scott continue de proposer un blockbuster plus chiadé que 80% des blockbusters qui sortent depuis des années.

Aidé d’un budget conséquent, Scotty a pu laisser libre cours à tout son talent pour reproduire Rome telle qu’il l’imaginait à l’époque. Le réalisateur, connu pour storyboarder lui-même ses films avec une précision chirurgicale, épate par sa maîtrise de la caméra et son utilisation des décors. Rien n’est laissé au hasard et chaque lieu transpire un vécu et une identité réelle, rendant cette ville plus belle que jamais. Les plans en extérieur sont plus nombreux que par le passé, moins resserrés. Le Colisée est plus grand et splendide que jamais, prêt à accueillir les fantastiques scènes d’action qui traversent le film. Gladiator 2 est plus gore, plus brutal, plus fou. Certes, il est moins crédible, comme l’atteste cette fantastique bataille navale dans l’arène, accompagnée de quelques requins, mais tout est assumé. Scott étant connu pour sa légère misanthropie, on le suspecte même d’avoir placé volontairement quelques anachronismes (un café, un journal), juste pour agacer les historiens.

Malgré les défauts scénaristiques, les 2h30 qui composent le projet passent à une vitesse folle. Cela fait un bien fou quand on sort d’un interminable Venom : The Last Dance qui ne dure pourtant qu’1h50. Les scènes d’action sont courtes mais toutes spectaculaires, notamment une bataille d’ouverture qui n’a rien à envier à la scène d’introduction du premier film. Pour le reste, on se rapproche parfois doucement de la série B, particulièrement dès que l’intrigue touche à la politique, mais tout est suffisamment bien mis en scène et interprété pour que l’on y croit. On s’attendait au pire avec cette suite. On pourra certes se poser des questions sur sa raison d’exister, d’autant qu’un troisième épisode est à l’étude, mais on ne peut renier sa redoutable efficacité. Force et honneur !

Gladiator II – Bande-annonce

Gladiator II – Fiche technique

Réalisation : Ridley Scott
Scénario : David Scarpa
Musique : Harry Gregson-Williams / reprises de certains thèmes de Hans Zimmer
Casting : Paul Mescal / Pedro Pascal / Denzel Washington / Connie Nielson / Joseph Quinn
Production : Paramount Pictures / Warner Bros / DreamWorks Pictures / Scott Free Productions / Red Wagon Films
Distribution : Warner Bros France
Budget : 250 millions de dollars
Durée : 148 minutes
Sortie : 13 Novembre 2024 en salles

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3

Cinemania 2024 : Interview et portrait des deux (jeunes) stars de L’Amour ouf, Mallory Wanecque & Malik Frikah

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Auréolé de son triomphe en salles en France, le nouveau film de Gilles Lellouche est présenté en exclusivité nord-américaine pour la trentième édition du Festival de films francophones Cinemania 2024. Mais ce n’est pas le réalisateur qui s’est déplacé pour promouvoir son film ni ses deux stars confirmées, Adèle Exarchopoulos et François Civil. Ce sont les deux jeunes comédiens qui les incarnent jeunes qui s’y collent, Mallory Wanecque et Malik Frikah, des stars en devenir. On les a rencontrés à l’hôtel Humaniti où se déroulent les interviews, le lendemain de la première projection. Au vu de l’engouement et de la salle pleine à craquer, le Festival a même dû rajouter une séance le soir même. Portrait de deux jeunes acteurs pétillants et motivés qui sont pour beaucoup dans la réussite du film.

Il est bientôt 12h et l’interview précédente déborde un peu sur l’horaire. J’ai le temps d’écouter certaines réponses aux questions posées par les journalistes précédents et surtout de me rendre compte du professionnalisme et de l’assurance de ces deux jeunes comédiens. Je passe en dernier avant la pause déjeuner et je les entends dire qu’ils sont fatigués et qu’ils ont faim. Cela ne les empêche pas de s’asseoir à la table, tout souriants, énergiques et ne faisant montre d’aucune lassitude. Portraits croisés.

Je leur fais part du fait que je suis de la région Nord, comme l’intervieweuse précédente. Comme le film a été tourné là-bas et que Mallory en est originaire, on détend l’atmosphère en parlant de la région, des expatriés français à Montréal et de l’accueil chaleureux qu’ils ont reçu ici la veille. Et ils nous confient que les interviews et entretiens sont bien plus détendus ici qu’en France. Et on décide de diviser l’entretien en trois. D’abord avec elle, puis avec lui et, pour terminer, les deux ensemble.

Elle…

Mallory paraît être la même que dans ses films en regroupant toutes les variations des quelques personnages qu’elle a joués : simple, spontanée et bourrée de vitalité. Je lui dis l’avoir découverte dans Les Pires puis revue dans Pas de vagues et elle semble étonnée qu’on ait pu voir tous ses films. Elle avoue d’ailleurs ne pas être trop déçue de ne pas avoir de scènes en commun avec François Civil puisqu’elle a déjà tourné avec lui dans le film où il jouait un professeur et elle son élève. Quand on lui demande si elle a préparé son personnage avec Adèle Exarchopoulos qui joue Jackie âgée, elle répond qu’elles en ont discuté ensemble et qu’elles n’ont pas jugé cela nécessaire, étant donné la cassure temporelle de dix ans entre les époques. Et même que les quatre acteurs ont travaillé chacun de leur côté avec un coach. Par exemple, la scène dans le film où elle rencontre le personnage joué par Malik pour la première fois était également celle de leur première rencontre devant la caméra.

Jusqu’ici Mallory avait joué des personnages rebelles et teigneux dans les deux films précédents, tandis que celui qu’elle incarne dans L’Amour ouf est plus sage et raisonnable. À la question de savoir de quel type de personnage elle se rapproche le plus, elle avoue être un mélange des deux qui tire pourtant plus vers le côté rebelle. On revient ensuite sur la région Nord qui, pour une fois, est montrée sous un jour radieux dans le film et elle confirme que ça lui a fait plaisir – voire rendue heureuse – de voir sa région natale filmée de la sorte et qu’en plus, cela a permis à ses parents d’assister au tournage. Ce qui l’a rendue fière. Tout comme le fait d’avoir été choisie par Gilles Lellouche pour ce film avec un tel casting. Elle parle de chance, de responsabilité mais aussi d’appréhension. Celle de ne pas être à la hauteur. Et nous confie une petite anecdote en forme de suite logique : les réalisatrices des Pires lui avaient demandé de regarder La Vie d’Adèle à l’époque, le film qui a révélé Adèle Exarchopoulos, pour construire son personnage. La boucle est donc bouclée.

Lui…

Malik Frikah prend la place de Mallory et on lui demande d’emblée comment il a été choisi. Plus réservé mais pas timide, il nous vouvoie contrairement à sa collègue, malgré le fait qu’on le tutoie. Professionnel jusqu’au bout des ongles, il parle posément et de manière plus contrôlée, comme s’il avait appris les réponses sur le bout des doigts pour satisfaire son interlocuteur. Et il se lance alors dans un monologue passionnant sur son parcours peu commun. Grand passionné de danse, il a été champion du monde de breakdance avant d’atterrir par hasard comme figurant sur un tournage et là : coup de cœur ! Il dit à sa mère qu’il sera comédien et rien d’autre et qu’il arrête les cours et la danse pour se concentrer sur le cinéma. Et sans regret, comme il nous le confirme ensuite…

Il se rappelle que, plus jeune, il regardait des débuts de films pour ensuite aller imaginer et jouer la suite dans sa chambre. Après deux petits rôles sans conséquence (dont un dans  Apaches), il répond à une annonce mystérieuse sur les réseaux sociaux pour un casting. Elle comportait un cœur au milieu et elle disait chercher un adolescent à fort caractère. Le processus fut long mais Malik a été choisi et quand il a découvert que c’était le nouveau film de Gilles Lellouche et que c’était lui qui avait le plus de jours de tournage, il était comblé. Il considère d’ailleurs que c’est son rôle de Clotaire dans L’Amour ouf , son premier vrai film.

Lui qui vient du Sud, on lui demande comment il a trouvé la région des Hauts-de-France sur laquelle il ne tarit pas d’éloges, notamment sur l’accueil des gens en général. Une région sur laquelle il avait beaucoup d’a priori et qui ont tous été balayés d’un revers de caméra. Il salue aussi la mise en scène de son réalisateur qui a su, et nous sommes d’accord, rendre le Nord de la France étincelant. Tout en montrant aussi sa réalité, celle des usines et des maisons de briques rouges.

A-t-il préféré jouer les scènes d’amour ou celles de violence qui caractérisent son personnage ? Dans quel domaine se sentait-il le plus à l’aise ? Il nous dit que tout était dans ses cordes et qu’il n’avait pas de préférence mais qu’en tant que danseur à l’aise avec la dynamique corporelle, il se sentait comme un poisson dans l’eau avec les scènes plus physiques. Il a d’ailleurs insisté pour ne pas avoir recours à des doublures et quand on le compare – pour s’amuser et le taquiner – à un jeune Tom Cruise français, il est un peu gêné et nous remercie avouant que le film de Lellouche lui a offert le plus belle bande démo qui soit.

On se rend compte que ces deux jeunes pousses ont des tempéraments aux antipodes dans la vraie vie, son langage très soutenu et sa rigueur d’une maturité rare tranchant avec la décontraction et le franc-parler de sa partenaire. Enfin assis à deux, on continue l’entretien en leur demandant comment s’est déroulée leur première rencontre.

Jackie et Clotaire…

Malik nous confie qu’après le casting, où il avait été choisi avant et qu’elle est arrivée ensuite, leur premier échange s’est fait naturellement et que Mallory avait empli la pièce de son énergie débordante. Le côté humain a matché direct et le tournage de la scène où ils se voient pour la première fois dans le film a conforté cette alchimie.

Pour les deux, cette présentation du film à Cinemania est l’occasion de montrer le film en exclusivité et pour la première fois à l’international quand bien même le Québec et Montréal sont francophones. Pas intimidés par l’accueil chaleureux et le buzz ici autour du film, ils disent être impressionnés par les files d’attente qu’ils ont vues devant l’immense salle de projection et sont contents que le film puisse plaire même de l’autre côté de l’Atlantique. Ils trouvent d’ailleurs tous les deux que l’accueil québécois est similaire à celui du Nord de la France en termes de chaleur humaine…

On va plus loin et on leur parle d’une hypothétique présentation du film aux USA et leurs yeux s’illuminent même s’ils n’y croient pas trop, visiblement le film n’aurait pour le moment pas trouvé preneur chez nos amis américains. On tente de leur poser une question un peu gênante ensuite, à savoir s’ils se seraient retournés l’un sur l’autre dans la rue. Mallory prend tout de suite la parole et dit que si elle trouve Malik très séduisant, humainement ce n’est pas son genre. Elle le préfère en ami, ce qui fait éclater de rire Malik : « Je me suis pris un vent » dit-il en rigolant.

Quand on leur demande quel comédien (et ils sont nombreux et renommés dans cette distribution quatre étoiles qu’est celle de L’Amour ouf) les a le plus impressionnés sur le tournage, Mallory répond de but en blanc Alain Chabat avec qui elle partage beaucoup de scènes. Malik a été surpris par la manière de travailler, beaucoup dans l’improvisation, de Benoît Poelvoorde qu’il a trouvée formatrice et salue son grand cœur caché sous des couches de déconnade. Mais reste diplomate en citant aussi la droiture de Karim Leklou et la tendresse d’Élodie Bouchez. Et ils reviennent sur Lellouche qui ne joue pas dans le film mais qui visiblement les a subjugués durant tout le tournage avec ce film qu’il aurait en tête depuis dix-sept ans.

L’entretien touche à sa fin et on leur demande quels sont leurs futurs projets. Mallory a déjà deux films sur le feu. D’abord, le second film de Peter Dourountzis après Vaurien, intitulé Rapaces, un thriller noir dans le milieu du journalisme et un mélange de comédie et de polar basé sur une histoire vraie, Le Gang des Amazones. Quant à lui, rien à l’horizon pour le moment – même si cela ne devrait pas durer – mais une envie de jouer et d’incarner plus qu’un besoin de lumière selon ses dires !

On leur souhaite tout le bonheur artistique du monde et la carrière qu’ils méritent !

Arras Film Festival, 25ème édition : Résister pour exister autrement

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« There is no alternative », disait Margaret Thatcher en fin de non-recevoir. La 25ème édition de l’Arras Film Festival répond non seulement par la négative, mais propose des modes de résistances alternatives. Tel est le fil rouge même pas distendu qui articule les films que nous allons évoquer aujourd’hui.

On ne pense pas forcément politique lorsque l’on évoque Franck Dubosc. Pourtant, Un ours dans le Jura mérite qu’on lui accorde un pupitre. Asseyez-vous 5 minutes, buvez frais (ou chaud, c’est la saison) on vous explique. À l’approche de Noël, un quidam de la France d’en bas tue par accident deux quidams de la France d’en haut en essayant d’éviter un ours au volant de son pick-up. Coup de bol – ou pas -, les deux victimes qui n’auraient pas dû être là transportaient deux millions en cash dans le coffre de leur bagnole…

Selon vos affiliations cinéphiles, vous reconnaîtrez peut-être le Fargo des frères Coen ou Un plan simple de Sam Raimi. Dans le pitch, dans le cadre et même dans l’iconoclasme macabre dont les cinéastes pré-cités ont fait leur marque de fabrique lorsqu’ils racontent l’histoire de losers confrontés aux cadeaux empoisonnés de la vie. Mais il n’y a pas de fatalité, seulement ce qu’on fait des cartes distribuées par le karma, semble répondre Dubosc. Le réalisateur/interprète ne donne au couple joué par lui-même et Laure Calamy le temps de faire trop de conneries avec l’oseille tombée du ciel. Par une gymnastique scénaristique plutôt bien articulée, l’argent finit par faire le tour des habitants et colmater l’austérité quotidienne du français moyen. Celui qui subit les aléas du monde sur son panier de courses, trop occupé à garder la tête hors de l’eau pour rêver à la good life. Un ours dans le Jura devient un vrai conte de Noël redistributif qui blanchit l’argent sale bien mal acquis mais, en l’occurrence, bien utilisé. Une proposition réellement originale et atypique qui vaut bien plus que ses allures d’exercice de style écrasé par ses modèles, et sait tirer le meilleur de ses comédiens. Mention spéciale à Benoît Poelvoorde, juste et juste « juste » dans le rôle du gendarme rondouillard qui arbitre le conflit avec bienveillance.

The Gardener’s Year, a plus encore à offrir qu’un propos bien ficelé : un véritable manuel de résistance pacifique. Le « western patates » comme le définit le réalisateur Jiri Havelka raconte l’histoire d’un fermier qui ne laisse rien ni personne perturber son stoïcisme rectiligne. Même pas le manoir d’à-côté acheté par un riche trop riche pour apparaître à la caméra et qui s’emploie sournoisement à le déloger de chez lui… Mais le menhir est autant déterminé à rester qu’à ne pas laisser la situation altérer son éthique d’un iota. La parabole de David contre Goliath a fait les grandes heures du cinéma américain, mais ce que le cinéaste raconte ici, c’est plutôt une itération du mythe de Pyrrhus : un homme qui s’emploie jour après jour à reconstruire ce que son adversaire détruit, sans jamais céder à l’appel de la vengeance. Malgré son canevas ultra-minimaliste, The Gardener’s Year fait figure de véritable roller-coaster émotionnel jouant en crescendo avec les nerfs du spectateur, en anticipation permanente d’une explosion qui ne vient jamais. Un plaisir de cinéma pour de vrai et judicieusement roublard, parfaitement conscient de son public.

La résistance n’est pas plus une option dans Le choix du Pianiste de Jacques Otmezguine, évocation de la vie de François Touraine, musicien d’exception au destin emporté par les heures sombres de la Seconde guerre mondiale et l’occupation. Il faut se ménager un petit quart d’heure pour s’habituer au jeu très « Cours Florent » des comédiens avant de rentrer dans un film plus singulier qu’il n’y paraît.

Car Le Choix du pianiste est moins un biopic sur un musicien qu’un film qui s’efforce de raconter musicalement l’histoire d’un musicien. Ce n’est pas jouer sur les mots, mais sur un montage qui cherche l’accord plutôt que simplement le raccord entre deux plans ou deux séquences, une mise en scène qui préfère le jeu d’orchestre du plan aux solos du champ/contre-champ, un scénario qui refuse de se ranger à la chronologie linéaire pour éclater les temporalités. Le tout trahit un peu plus que parfois son manque de moyens, mais se révèle une véritable proposition de cinéma qui n’oublie pas de questionner la place de l’artiste dans le monde. Sa place, son poids, et son besoin d’être aligné avec tous les compartiments de son être pour traverser les affres de la création.

Cinemania 2024 : Le Garçon – Une oeuvre nostalgique, précieuse et surtout à la confection unique en son genre

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La touche-à-tout Zabou Breitman (Les Hirondelles de Kaboul) nous revient en duo derrière la caméra pour quelque chose de totalement inédit dans le paysage cinématographique français. Ni véritable documentaire, ni véritable œuvre de fiction, Le Garçon est un objet hybride rare et précieux aussi bien dans ce qu’il provoque en nous que dans sa conception même, unique en son genre. Si le procédé et la proposition peuvent laisser dubitatifs au premier abord, on est finalement conquis par cette expérience peu commune – qui frôle l’expérimental justement – et qui nous fait vibrer pendant une heure et demie. Un petit bijou de nostalgie, d’inventivité et de délicatesse qu’il serait dommage de rater.

Synopsis : Tout débute avec les photos d’une famille. Une famille inconnue, qu’on a pourtant l’impression de connaître. Au centre : ce garçon. Qui est-il ? Quelle est son histoire ? Et si chaque individu était aussi le héros involontaire d’un conte ? Une enquête familiale vertigineuse, où réalité et fiction se mêlent jusqu’à se confondre parfois.

Tout part d’une idée folle. Celle de faire un film entre documentaire et fiction à partir d’une personne inconnue choisie sur des photos. Trouvée lors d’une balade dans une brocante, la personne en question (et les photos où elle apparaît), choisie par Breitman et son coréalisateur Florent Vassault (monteur sur L’Autre continent et Il Boemo), deviendra le héros involontaire de ce long-métrage qu’est Le Garçon. Comme si on réécrivait l’histoire de cet homme, qu’on lui redonnait une vie, une sorte de soldat inconnu du cinéma en somme. Et le résultat va nous emmener au sein d’un voyage cinématographique hors des sentiers battus où trois films en un finissent par se mélanger avec fluidité pour une sorte d’installation vivante faite film. Un projet casse-gueule et étrange de prime abord dont le résultat est absolument étonnant, épatant et beau.

D’un côté, on va suivre Vassault tenter de retrouver la trace du garçon en parcourant les lieux vus sur les tirages et en rencontrant des personnes vivant sur les lieux qui auraient pu le connaître. De l’autre, Zabou va imaginer, au sein d’une fiction, ce qu’a pu être la vie dudit garçon. Et, comme une sorte de mise en abyme figurant un troisième film, on suit leur travail à tous les deux pour tenter de joindre le plus justement possible ce drôle de mélange. Une œuvre hybride à la construction passionnante et au montage malin qui rend les frontières entre la fiction et la réalité plus que poreuses et nous interroge sur le pouvoir des photos. Car tout cela, toujours dans la sincérité et la véracité revendiquée (aucun trucage ou arrangement), n’a pu être possible que par l’entremise de ces photographies et de l’accord des gens rencontrés. Et on sent le travail passé de la cinéaste versatile qu’est Zabou avec Raymond Depardon dans la manière qu’elle a d’appréhender les vrais gens comme l’illustre documentariste de la vraie France le faisait.

C’est une des belles réussites de Le Garçon. Celle de faire honneur aux personnes croisées et interrogées au gré des recherches et de montrer la vraie France, rurale ou profonde, sous un aspect plein de douceur et de bienveillance. Tantôt gentiment comique, parfois aussi tragique, mais surtout souvent nostalgique et presque mélancolique. Son film nous plonge forcément dans le passé (certaines des photos où apparaît le garçon sont en noir et blanc), une sorte de France d’antan dont le parfum résonne en nous bien après la projection. Cette œuvre nous imprègne et elle fait partie de celles qui nous habitent encore longtemps après la projection.

On le sent, ce long-métrage comparable à nul autre au cinéma et qui a été tourné sur plusieurs années, s’est nourri au fur et à mesure que le tournage avançait. Une sorte de film évolutif qui a probablement pris de nombreuses formes avant ce montage final très pertinent. Il y a beaucoup de clins d’œil des cinéastes envers le public et même un aspect presque ludique de voir comment cette sorte d’enquête du réel allait progresser. Et puis il y a ce plaisir de voir ces véritables personnes se livrer à la caméra dans un naturel confondant. On pensera notamment à cette vieille dame sur le pas de sa porte, désolée de ne pas pouvoir aider plus. Un grand moment de cinéma à la fois simple et bouleversant. Sans le vouloir, en tout cas pas de manière réellement volontaire, plein de petites choses nous remuent, ont de l’incidence sur nous. On sort de la projection de cet objet filmique non identifié ému et mélancolique, notamment suite aux révélations que l’on découvre en même temps que le duo de cinéastes.

Il y a aussi quelque chose de touchant de voir François Berléand, Isabelle Nanty et d’autres se prêter avec gourmandise à cette expérience semblable à aucune autre. La grâce et la magie de ce film, c’est d’avoir su redonner vie à un oublié, un inconnu, dont quelques photos permettent d’avoir encore une trace, un souvenir. Entre plongée documentaire à la recherche d’une personne dans toute la France et fiction qui s’inspire de suppositions et bourrée de trouvailles et de surprises, Le Garçon est un moment de cinéma difficile à décrire avec des mots. Une expérience douce et amère que l’on aurait presque envie de garder uniquement pour soi plutôt que de la partager au monde entier. Elle révèle aussi le pouvoir oublié de la photographie développée. Et même si on est loin du chef-d’œuvre ou de l’immanquable, on encouragera le plus de monde possible à découvrir le film et tenter cette expérience belle, à la fois si simple (à regarder) et si complexe (dans sa conception).

Bande-annonce – Le Garçon

https://www.youtube.com/watch?v=PSVQ9fHIINU&ab_channel=FESTIVALCINEMANIA

Fiche technique – Le Garçon

Réalisateurs : Zabou Breitman et Florent Vassault.
Scénaristes : Zabou Breitman et Florent Vassault.
Production : Nolita Productions.
Distribution: Nolita Distribution.
Interprétation : Damien Sobieraff, Isabelle Nanty, Francois Berléand, …
Genres : Documentaire – Drame.
Date de sortie : 12 février 2025.
Durée : 1h37.
Pays : France.

Urgences : leçons de vie

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Hyperréalisme, traumatismes à la chaîne, blessures corporelles et psychologiques, parfois déjouées, réflexions authentiquement touchantes, acteurs en état de grâce, rythme grisant, musique électro-choc, Urgences a tout d’une série médicale dramatique réussie et de haut vol. Multirécompensée, cette dernière est devenue une référence au fil des années. Analyse.

Urgences, c’est un peu l’expérience d’une vie dans un hôpital décharné, c’est-à-dire tout le quotidien des urgentistes, leurs questionnements professionnels, familiaux, amicaux, amoureux, spirituels avec leurs contradictions qui sont mises en avant dans un enjeu choral, pour ce qui ressemble à une grande parade humaine. La série a le tort de s’être étiolée au fil des saisons, mais il serait injuste de la mésestimer. En interrogeant les personnages sur leurs ambitions respectives et leurs états d’âme, la série réussit à trouver son identité avec ses diverses pathologies, ses tensions dans la hiérarchie, ses dysfonctionnements du système, son suspense enivrant, son appétit pour la vie sans qu’il soit immodéré, son abnégation et son sens du sacrifice quand la mort se profile à l’horizon.

Sur la forme, la série sait être percutante avec son habile utilisation de la steadicam, de longs plans séquences où chaque mimique semble avoir été choisie avec la plus grande des exigences (avec des acteurs qui savent jouer des états de crises), et son adrénaline redoutablement efficace.

Urgences peut parfois ronronner, mais sait se renouveler via ce qu’on pourrait définir comme des épisodes ultra chocs. Que ce soit le destin chaotique de Mark Greene, avec ses doutes, ses espoirs et ses désillusions avant un final bouleversant ; l’épisode magistral, « Les eaux de l’enfer », qui se focalise sur le sauvetage par Doug Ross d’un enfant pris au piège dans un conduit d’évacuation où l’eau monte graduellement ; les focus sur les catastrophes de grande ampleur… tout a été fait dans un souci de maîtrise de la dramaturgie avec un réapprovisionnement permanent des enjeux et des objectifs.

Vient ensuite ce qui habille les saisons de tensions habiles et efficaces, les fameuses performances de guest-stars ; des épisodes souvent saisissants, innovants et réussis. Citons ceux avec Ewan McGregor (haletant, envoûtant avec une prise d’otage dans un magasin qui tourne mal), Forest Whitaker, qui est admirable, dans une expérience qui est double (à la fois inquiétant et émouvant), ou Ray Liotta, mourant, magnifique quand il demande à une infirmière de lui caresser son visage acéré et coupant, marqué par sa vie d’alcoolique, à la recherche d’une rédemption, le tout dans un format qui imite du temps réel et nous expose superbement les prémisses d’une expérience de mort imminente (l’acteur sera récompensé d’un Creative Arts Emmy Award pour cette prestation.)

Sur les différents thèmes abordés, la série sait éviter le manichéisme et l’angélisme notamment au sujet du racisme, tout en soulignant qu’il y a des discriminations dans le milieu hospitalier où les Noirs sont sous-représentés. Le docteur Benton (qui est noir), reconnaît avoir des réticences à sortir avec une Blanche. Dans une optique similaire, la violence des ghettos nous est exposée sans fioritures, notamment dans un épisode brillant où Abby est enfermée par des jeunes Noirs dans une voiture, forcée à secourir l’un des leurs après un récent règlement de compte entre ce qu’on suppose être des bandes rivales.

À cet égard, on peut noter des épisodes remarquables qui se situent en Afrique, au Darfour, pour mieux sensibiliser le téléspectateur à l’immense détresse des populations dans l’Ouest soudanais, où le conflit politico-ethnique a déjà fait des centaines de milliers de morts et déplacé des millions de personnes. Particulièrement bien filmés et montés, magistralement interprétés par Noah Wyle, ces épisodes exotiques sont pleins de frictions qui laissent dans un état de stupéfaction, entre les différents drames et les problèmes qu’on ne peut résoudre qu’avec peu de moyens.

Détonation, sociologie, administration, sang, destin, métaphysique, tragédie, catastrophe, réenchantement, le champ lexical de la série évoque une réalité brute et sans partis pris grossiers. C’est une permanente leçon de vie.

Bande-annonce : Urgences

Fiche technique : Urgences

Synopsis : Le quotidien des médecins et infirmières travaillant au service des urgences d’un hôpital de Chicago.

  • Titre original : ER
  • Autres titres francophones : Salle d’urgence (Québec)
  • Genre :  Série dramatique médicale
  • Création : Michael Crichton
  • Production : Amblin Entertainment
  • Acteurs principaux : Anthony Edwards (saisons 1 à 8)
  • George Clooney (saisons 1 à 6),
  • Julianna Margulies (saisons 1 à 6)
  • Noah Wyle (saisons 1 à 12)
  • Laura Innes (saisons 2 à 13)
  • Maura Tierney (saisons 6 à 15)
  • Eriq La Salle (saisons 1 à 8)
  • Goran Višnjić (saisons 6 à 15)
  • Musique James Newton Howard (générique)
  • Marty Davich
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Chaîne d’origine NBC
  • Nb. de saisons : 15
  • Nb. d’épisodes : 331
  • Durée 42-44 minutes
  • Diff. originale 19 septembre 1994 – 2 avril 2009
Note des lecteurs2 Notes
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Arras Film Festival, 25ème édition, jour 2 : Le monde ne suffit pas

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La 25e édition de l’Arras Film Festival commence véritablement aujourd’hui. Première journée pleine en termes de projection, premier jour du chapiteau, et première salve d’interviews pour votre serviteur. Et des films qui, encore et toujours, expriment le besoin d’écarter le spectateur de sa zone de confort pour métaboliser à l’écran des mondes ne faisant pas forcément partie de sa réalité.

Par Amour est un film comme on aimerait en voir plus souvent. Parce qu’Elise Otzenberger fait partie de ces cinéastes qui prennent leur médium au pied de la lettre et surtout de l’image, et investissent une foi sans retenue dans sa capacité d’émerveillement. La foi, c’est justement ce qui manque à Sarah, une femme qui a encapsulé son mal-être au sein d’un quotidien sans magie. Lorsque son fils aîné se met à entendre des voix dans l’eau après avoir survécu à une noyade, sa raison l’incite à résister, mais son cœur lui demande de s’y abandonner… Tout comme le spectateur, très vite appelé à laisser son cartésianisme de côté pour se laisser porter par la beauté du « peut-être ». De ce fantastique invisible à l’œil nu qui relève du domaine du sensible, comme chez M. Night Shyamalan ou Hideo Nakata.

Par Amour n’est pas une injonction arbitrairement formulée, mais une proposition qui donne des motifs de cinéma de croire à l’incroyable. Le ruissellement des vagues s’imprime dans les nuances d’une (magnifique) photographie qui fait parler l’eau dans l’image, l’extraordinaire surgit dans l’ordinaire par la grâce d’un crescendo ciselé, et Cécile de France cristallise le doute puis la conviction avec une égale absence d’équivoque. Elles sont rares, les actrices dans le paysage francophone à traduire leur capacité d’incarnation de manière aussi picturale. Sa prestation n’est pas sans rappeler le Richard Dreyfuss de Rencontres du troisième type, autre quidam à troquer son bon sens contre un sixième pour se laisser porter par une idée qui le dépasse… Alors oui, l’édifice s’avère plus fragile que celui de Spielberg. L’évidence absolue et de tous les instants sur la déraison totale reste le kata le plus aiguisé de tonton. Mais sa maîtrise n’est plus de son monopole et s’étend désormais dans nos contrées, comme le prouve Par Amour.

Little Jaffna constitue une autre occasion de rappeler au cinéma l’une de ses vocations essentielles : trancher avec les habitudes du spectateur pour lui proposer quelque chose de neuf. Sur le papier, il n’y a que le cadre qui change : la communauté tamoule parisienne, et notamment l’antenne locale du groupuscule séparatiste (ou mouvement de résistance, selon le point de vue) des Tigres de libération, infiltrée par un flic français né là-bas mais élevé ici.

Double identité en souffrance, loyauté qui ne sait plus où se diriger, écartèlement entre la fonction et la conscience : on pense connaître la chanson pour avoir entonné le refrain plus d’une fois. Mais pas question pour Lawrence Valin de réchauffer un plat cuisiné par d’autres, il s’agit de réinventer la recette. Le réalisateur/co-scénariste/acteur principal (tout ça tout ça) fait mieux du neuf avec du vieux avec une volonté de ne ressembler à rien d’autre que lui-même qui ne s’impose jamais aux besoins de son histoire. On pense à Martin Scorsese de Mean Street et des Affranchis dans cette volonté de dévoiler un monde peu connu du grand public avec des formes de cinéma qui lui sont propres.

Il y a ainsi dans Little Jaffna une frénésie créative, apanage des premiers films qui n’ont peur de rien, et sûrement pas de bousculer la zone de confort du spectateur. Une rage de vivre et de filmer bigger than life qui se répercute dans tous les compartiments artistiques et évoque autant la comédie musicale que Les Princes de la Ville. Little Jaffna partage d’ailleurs avec le film de Taylor Hackford cette ferveur à fleur de peau et de bitume, certes pas toujours bien dégrossie mais enivrante, qui sait taguer ses (nouveaux) visages à hauteur de grande Toile. Tous interprétés par un casting uniformément excellent dont surnage… Lawrence Valin justement, qui imprime la rétine du spectateur avec la même force des deux côtés de l’écran.

Dans Une part manquante, Romain Duris brûle d’une flamme tout aussi ardente, mais se garde bien de l’exprimer tout haut. Il faut dire que le Japon montre peu de compassion envers les gaijins séparés de leur conjoint(e) et privés de l’exercice de leurs droits parentaux. Privé de sa fille depuis trop longtemps, Jay est tacitement convié à raser les murs et à garder ses états d’âme pour lui dans un système où le mal-être s’éprouve en silence et sans faire de vagues. Un statu quo qui s’envole lorsqu’il pense recroiser sa fille au détour d’une course dans son taxi… Une part manquante démarre avec ce portrait d’un homme dévitalisé, rééduqué malgré lui par un pays qui ne lui provoque plus rien, et sûrement pas l’effet Lost in Translation qui marche encore à plein sur les touristes.

La proposition la plus intéressante du film, cette contemplation absente qui absorbe son personnage dans le décor en même temps qu’il en est disjoint. Mais c’est aussi sa limite : la réalisation n’incarne jamais le mal-être du personnage de Romain Duris, comme si l’identification du spectateur était prise pour acquise. Moins l’histoire d’un père esseulé en butte contre un système inique que celle d’un homme-enfant qui joue le pot-de-terre contre le pot-de-fer, jusqu’à l’absurde, avec un monde qui se moque de son vague à l’âme. On parlera moins d’ouverture ici, le diaphragme est plutôt contracté.

Bande-annonce : Une part manquante

Conversations entre amis : Frances se cherche

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Ce roman, le tout premier signé Sally Rooney, présente de nombreux points déconcertants voire agaçants, avant de révéler un début de profondeur qu’on n’attendait plus. Quoi qu’il en soit, alors que le dernier roman, Intermezzo, de cette jeune Irlandaise est présenté comme un événement (sortie en France le 24 septembre 2024), une curiosité sans a priori m’a poussé à découvrir celui-ci pour me faire mon idée.

La narratrice, Frances, est une étudiante Irlandaise de 21 ans qui vit en colocation à Dublin avec Bobbi, une autre fille avec qui elle a entretenu une liaison amoureuse et dont elle est restée proche bien qu’elles ne soient plus amantes. Ensemble, elles font de temps en temps des lectures publiques de poésies, qualifiées de performances. Frances est régulièrement un peu juste côté finances, surtout quand son père oublie de lui verser sa pension, alors que visiblement Bobbi vient d’un milieu plus aisé. C’est en suivant Bobbi que Frances fait la connaissance de Nick, la trentaine, acteur séduisant et marié à Melissa. Rapidement, les quatre tissent un lien d’amitié qui fait qu’ils passent régulièrement du temps ensemble, en se retrouvant à des soirées. Cela ira jusqu’à une invitation de Bobbi et Frances, par le couple Nick/Melissa pendant des vacances en France. Ceci dit, le mot amitié ne convient qu’imparfaitement, car, avant même le séjour en France, Frances profite d’un tête-à-tête pour embrasser Nick qui ne se dérobe pas. Du coup, Nick et Frances deviennent amants et se voient à l’insu de leurs entourages respectifs. A noter que pour Frances, c’est sa première relation amoureuse avec un homme.

Des points qui agacent

Alors qu’elle fait des études littéraires et écrit de la poésie ainsi que de la prose, on s’attend de la part de Frances, la narratrice, à un style de qualité. Or, le texte enchaine les phrases courtes, des descriptions d’une banalité affligeante et des conversations où elle néglige l’utilisation du tiret classique pour indiquer le début d’une nouvelle prise de parole. Cet artifice n’apporte strictement rien à mon avis. La banalité des conversations est je pense censée montrer la vacuité des préoccupations animant les membres de la couche de la société qui peuplent ce roman. Il semblerait que les conversations en question soient inspirées à Sally Rooney par ce qu’elle a entendu à l’occasion. On peut d’ailleurs avancer sans grand risque de se tromper que Frances n’est autre que le double fictif de Sally Rooney elle-même. Cela explique au moins en partie le succès de ce qu’elle écrit qui doit être vu par de nombreuses personnes de sa génération comme particulièrement représentatif de ce qu’eux-mêmes vivent. Outre la banalité des échanges qui envahissent le roman, ce qui agace le plus c’est la façon dont Frances perçoit tout ce qu’elle raconte. On ne la sent jamais vraiment investie, comme si le détachement était inhérent à sa personnalité, ce qui ressort des innombrables occasions où elle s’attache à des détails sans le moindre intérêt, comme si elle cherchait à meubler (un peu à la manière des feuilletonistes du XIXe qui étaient payés à la ligne).

Pour aller plus loin

A ces observations, ajoutons les valses hésitations de Frances, ses maladresses, ainsi qu’un malaise qui va l’amener pour un bref séjour aux urgences et donc à faire quelques analyses poussées. Elle découvre alors qu’elle souffre d’une maladie chronique qui va d’une certaine façon la handicaper pour le restant de ses jours. Cette maladie encore assez méconnue mais dont on parle de plus en plus permet forcément à un certain public de s’identifier. Il me parait difficile de savoir si le détachement dont Frances fait preuve y est lié – et d’ailleurs je ne suis pas médecin – mais mon impression profonde est que Frances souffre d’une certaine forme de dépression dont les causes peuvent être multiples (la séparation de ses parents, les difficiles relations qu’elle entretient avec son père, la fin de son histoire d’amour avec Bobbi, ses difficultés matérielles, un avenir encore très incertain et un malaise physique diffus). Ajoutons à cela son besoin d’expérimentation qui la pousse dans les bras d’un homme alors qu’elle sort de ceux d’une femme, sans que cela lui pose de problème moral. Voilà le genre de situation qui peut captiver des personnes qui se cherchent elles aussi. Quant à l’attirance de Frances la jeune étudiante pour Nick, le séduisant acteur marié et trentenaire, elle manque quand même d’originalité, surtout quand on réalise la personnalité de l’homme en question : assez faible, qui se laisse régulièrement dominer et qui tente de reprendre pied après une grave dépression. C’est l’occasion de dire que Sally Rooney a quand même l’art de faire émerger au fil de sa narration, des détails qui apportent un autre éclairage sur la trame et le passé de ses personnages.

Conclusion en forme de pari

Le contraste entre le style de Frances et le fait qu’elle soit publiée s’accorde malheureusement avec celui qu’on observe entre son comportement général et les idées qu’elle semble vouloir défendre avec Bobbi (qu’en serait-il de ses idées, sans Bobbi ?…) On sent malheureusement que Frances ne va jamais au-delà du fait de se raconter elle-même, ce qui est évidemment très tendance, mais ne va pas au-delà de ce qu’on pourrait appeler de la littérature de consommation courante. Il faut donc aborder un point délicat : faire la différence entre un succès de librairie et un succès littéraire. Effectivement, ce livre s’est bien vendu. Cela n’en fait pas une réussite littéraire pour autant. Bien entendu, Sally Rooney a ici le mérite d’aborder des thèmes qui peuvent séduire un certain public et on peut espérer qu’en gagnant en confiance, elle gagne aussi en qualité d’écriture. Faisons le pari que si ce n’était pas le cas, son succès ne pourrait qu’aller en s’effritant.

Conversations entre amis, Sally Rooney
Éditions de l’Olivier : sorti le 5 septembre 2019

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3

« Orgueil et Préjugés » : étude de classes

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Claudia Kühn et Tara Spruit publient aux éditions Jungle une adaptation graphique d’Orgueil et Préjugés, de Jane Austen. 

Publié pour la première fois en 1813, Orgueil et Préjugés s’est imposé comme un pilier de la littérature anglaise du XIXe siècle, emblématique de l’acuité psychologique et sociale de Jane Austen. Le roman explore les normes sociales, les relations de pouvoir et la complexité des émotions humaines dans le cadre restreint de la gentry anglaise. C’est à travers l’histoire d’amour conflictuelle entre Elizabeth Bennet et Fitzwilliam Darcy que l’auteure scrute les biais, les illusions et les injustices qui sous-tendent les interactions sociales. Le titre, en lui-même, en dit long : l’orgueil et les préjugés ne sont pas seulement des traits constitutifs des personnages, mais bel et bien les forces motrices d’un système de valeurs et de jugements codifiés, dont le roman expose généreusement les failles.

Dans cette adaptation fidèle, Claudia Kühn et Tara Spruit reprennent l’essentiel de la trame de Jane Austen. Les auteurs manient la satire avec brio, en faisant le lit d’une observation critique de la société. On y suit la famille Bennet, qui se compose de cinq filles, dont l’avenir financier repose sur un mariage avantageux. L’une d’entre elles, Elizabeth, indépendante et vive d’esprit, est rapidement contrariée par le comportement arrogant de M. Darcy, qu’elle vient de rencontrer. Elle comprend pourtant peu à peu que ses idées préconçues se sont révélées fausses…

Le mariage constitue l’axe central de ce roman graphique. Il est envisagé non pas comme une simple union romantique, mais comme un enjeu social et économique. Le destin des sœurs Bennet, sans dot ni perspective d’héritage, dépend entièrement de leur capacité à se lier à un bon parti. On retrouve ainsi la critique de la marchandisation de l’union conjugale voulue par Jane Austen. Autre point central : les préjugés de classe. Ceux de Darcy se heurtent à la vision égalitaire et franche d’Elizabeth, mais cette dernière elle-même n’est pas en reste, mue par des perceptions erronées. Tout cela met en lumière la rigidité des distinctions sociales. 

Ce dont Claudia Kühn et Tara Spruit rendent parfaitement compte, c’est qu’Elizabeth et Darcy incarnent des valeurs opposées : elle représente l’esprit libre et critique, tandis qu’il incarne la tradition et l’orgueil aristocratique. Leur union symbolise à cet égard une forme de compromis entre tradition et indépendance, préfigurant peut-être une nouvelle forme de société. Il faut aussi noter que leurs biais initiaux s’effondrent à mesure qu’ils découvrent l’autre sous un jour nouveau. Les personnages qui gravitent autour d’eux supportent une autre lecture de la société, plus acerbe : Wickham, par exemple, est l’antithèse de Darcy, dénué de scrupules et exploitant son charme pour manipuler et séduire.

Si cette adaptation conserve l’intelligence de Jane Austen à décrire les aspirations et frustrations des femmes dans une société qui les considère trop souvent comme des biens d’échange – et notamment leurs parents –, elle n’apporte pas vraiment de plus-value par rapport à l’œuvre originelle. Plutôt classique dans sa construction, elle met en vignettes, de manière conventionnelle, ce qu’était la société britannique du début du XIXe siècle, marquée par des stratégies d’accumulation de capitaux symboliques et économiques, comme aurait pu le dire Pierre Bourdieu. 

En définitive, cette adaptation accentue avant tout l’accessibilité d’un chef-d’œuvre littéraire. Un commentaire social sur la fragilité de la classe moyenne, montrant combien la position économique d’une famille peut être vulnérable et dépendre de facteurs comme l’héritage ou le mariage. Cette critique, qui illustre un malaise social sous-jacent, est formulée par une Jane Austen cherchant à exposer l’instabilité matérielle derrière le masque de la respectabilité et du confort apparent de la gentry.

Orgueil et Préjugés, Claudia Kühn et Tara Spruit
Jungle, octobre 2024

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3.5

« Mémoires de Gris » : tragédie médiévale

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Dans Mémoires de Gris, Sylvain Ferret échafaude une fresque médiévale où se mêlent violence, mysticisme et quête de liberté. À travers le retour du chevalier Pierre de Brume et son lien avec Marion, guérisseuse au passé complexe, ce roman graphique plonge le lecteur dans un univers marqué par la misère et les révoltes populaires, mais également habité par une poésie sombre où chaque personnage, loin des clichés, lutte pour survivre dans un monde brutal et désespérément humain.

Sylvain Ferret met en vignettes un Moyen Âge d’une âpreté rare, où règnent la misère et l’oppression. La région de Gris, frappée de taxes exorbitantes, est l’épicentre de tensions sociales prêtes à éclater. Les plus vulnérables n’ont d’autre choix que d’obéir à ceux qui les gouvernent, fût-ce en dépit du bon sens. Contrairement aux récits de fantasy traditionnelle, Mémoires de Gris évite tout manichéisme : il n’y a ni héros ni tyrans clairs, mais plutôt une humanité en proie aux doutes et aux contradictions. La violence n’est pas glorifiée, elle s’assimile à un mal nécessaire, un héritage impossible à fuir pour les personnages, notamment Pierre de Brume, dont la quête de liberté et d’émancipation guerrière s’effrite face aux chaînes de la destinée et aux attentes de son rang.

Chevalier taiseux et torturé, ce dernier revient des croisades marqué par la mort. Il est rappelé à la vie par Marion, la guérisseuse qu’il avait autrefois abandonnée. Leur relation complexe, bâtie sur un amour brisé et des rancœurs tenaces, constitue le cœur émotionnel du récit. Indépendante et à contre-courant, Marion est perçue comme une sorcière par ses pairs ; elle tire sa force d’une liberté acquise au prix de secrets inavouables. Ce duo mal assorti, indexé à des souvenirs douloureux, n’est sans tensions entre passé et présent, entre liberté et poids des traditions. Sylvain Ferret l’effeuille peu à peu, en distillant des flashbacks au fil de l’histoire, révélant progressivement le passé de ces deux âmes écorchées. 

La forêt de Malvern, personnage à part entière, apparaît dans l’album comme le refuge des laissés-pour-compte, de ces opprimés qui trouvent là un espace pour survivre, et se rebeller. C’est un peu comme si Robin des Bois se nantissait d’une noirceur médiévale inexpiable. Enclave de résistance, la forêt est pour les uns sanctuaire, pour les autres piège mortel. Le fantastique s’immisce dans ce cadre peu avenant, ajoutant une couche supplémentaire de complexité à un récit particulièrement dense, caractérisé par une palette terne et brumeuse, qui accentue l’ambiance mélancolique du récit.

Mémoires de Gris donne à voir un monde singulier, oppressant, dénué de fantaisie mais gorgé de résilience. Sylvain Ferret réussit le pari de raconter une histoire complexe, où les destins s’entrelacent et se heurtent, où l’amour et la haine cohabitent en un fragile équilibre. En choisissant de montrer des personnages ambivalents – simplement humains – dans leurs faiblesses et leurs aspirations, il construit une tragédie médiévale où le désir de liberté s’oppose constamment aux implacables lois qui régissent la société. Du grand art.

Mémoires de Gris, Sylvain Ferret
Delcourt, octobre 2024, 240 pages

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4.5