Lost in Translation : un ailleurs à soi

Deuxième long métrage de Sofia Coppola, Lost in Translation exploite une ville (Tokyo) en bouleversant le quotidien et la vie de deux individus isolés. Il s’agit de rendre compte de la difficulté à sortir de sa zone de confort, de gagner en hauteur de vue et ouvrir des perspectives nouvelles. Une réussite qui mélange approche naturaliste et néoromantisme.

Mélancolie cachée, reconstruction psychique et sentimentale difficile, avenir incertain, errance solitaire, rencontre régénérante, exotisme fructueux, humour rocambolesque, Lost in Translation contient certaines caractéristiques classiques de la comédie dramatique tout en s’affirmant grâce à une union improbable, mais authentiquement touchante. Quête de soi dans un Japon lumineux : c’est la rencontre entre Bob, star du cinéma en fin de carrière, et Charlotte, jeune adulte qui cherche encore sa voie.

Le long-métrage tient sa force dans sa règle d’introspection, celle qui consiste à trouver dans un ailleurs quelque chose de paradoxalement intime, de proche, qui relève de soi. Un lointain génère une distance permettant une prise de recul. On rentre à l’intérieur d’un monde parallèle au sien, ce qui favorise une sorte d’état de flottement permanent et incite à reconsidérer ce que l’on est, pour mieux repenser l’avenir.

Le scénario est simple et le récit anti-choral : c’est exclusivement le point de vue des deux personnages principaux qui est mis en avant.

Bob d’abord, interprété par Bill Murray. L’acteur joue un individu au bord de l’anhédonie, ayant perdu le goût des choses, plus souvent désabusé qu’exaspéré. Son visage est un régal pour la caméra avec ses mimiques irrésistibles, parfois malicieuses, qui semblent avoir été choisies avec la plus extrême des exigences. Sa performance procède d’un art subtil : sourires exquis, humour sans gouaille extrême, conduite décontractée, gestes mesurés. Aucun état de crise ne se manifeste vraiment chez lui. Il est conscient du bilan de sa vie personnelle et de ce qu’il fait. Son premier contact avec Charlotte le démontre instantanément.

Je fuis un peu ma femme. Je loupe l’anniversaire de mon fils. On me donne 2 millions de dollars pour un whisky alors que je pourrais être sur les planches en Amérique.

C’est avec elle qu’il sera lui-même, ne jouera plus un rôle, pourra sortir de ce qu’on attend de lui.

Charlotte, incarnée par Scarlett Johansson, est quant à elle une personne incomprise, isolée même si mariée. Elle essaie d’abord de se confier à une amie au téléphone.

Je suis allée visiter un sanctuaire aujourd’hui et il y avait des moines qui tapaient sur un gong en chantant et ça ne me faisait rien. Tu comprends ? J’ai voulu essayer l’ikebana et John se met des tas de produits sur les cheveux. Je connais pas l’homme que j’ai épousé.

Elle laisse apparaître sur son visage plus de mélancolie à l’occasion que Bob, ce qui offre à ce dernier un rôle de protecteur, avec ses petites attentions, ses bons mots, sa bienveillance. Elle évoque la fraîcheur, la jeunesse, la sensualité et ce moment de la vie où beaucoup de choses sont à construire. Mais sa volupté ne provoque pas chez Bob d’attraction sexuelle. Son érotisation, bien que suggérée, n’est jamais exploitée. Tout se passe à un autre niveau. Ils ont un spleen, une souffrance commune. Chacun est pour l’autre une petite lumière qui rassure.

Ce lien qui existe entre eux, cette synergie est l’atout majeur du film, son élan vital.

Sur la forme, le montage fluide, parfois elliptique, les caméras à l’inertie douce, les musiques électroniques, ambiantes, connotent quelque chose d’évanescent. C’est globalement épuré, simple, mais élégant, bichonné.

Le tout alterne les environnements ouverts (parfois électrisants, parfois contemplatifs) et les environnements fermés, resserrés, qui favorisent l’intimité, les confidences entre les deux acteurs.

C’est un cinéma qui refuse l’intellectualisation, qui privilégie les sensations, les sentiments. La réalisatrice exploite la psychologie des deux personnages pour mieux générer des émotions subtiles.

Ce sera finalement par des chuchotements tendres, après un ultime rapprochement tactile, dans ce qui ressemblera à un acte d’amour, que le film s’achèvera, comme pour mieux évoquer un secret, quelque chose de précieux, un sous-texte qui ne peut être révélé.

Le Japon aura été ce purgatoire, ce catalyseur qui a révolutionné leur vie.

Bande-annonce : Lost in Translation

Fiche Technique : Lost in Translation

Synopsis : Bob Harris, acteur sur le déclin, se rend à Tokyo pour tourner un spot publicitaire. Il a conscience qu’il se trompe – il devrait être chez lui avec sa famille, jouer au théâtre ou encore chercher un rôle dans un film -, mais il a besoin d’argent. Du haut de son hôtel de luxe, il contemple la ville mais ne voit rien. Il est ailleurs, détaché de tout, incapable de s’intégrer à la réalité qui l’entoure, incapable également de dormir à cause du décalage horaire. Dans le même établissement, Charlotte, une jeune Américaine fraîchement diplômée, accompagne son mari, photographe de mode. Ce dernier semble s’intéresser davantage à son travail qu’à sa femme. Se sentant délaissée, Charlotte cherche un peu d’attention. Elle va en trouver auprès de Bob…

  • Réalisation : Sofia Coppola
  • Scénario : Sofia Coppola
  • Avec Bill Murray, Scarlett Johansson, Giovanni Ribisi
  • Décors : K. K. Barrett et Anne Ross
  • Costumes : Nancy Steiner
  • Photographie : Lance Acord
  • Montage : Sarah Flack
  • Musique : Kevin Shields
  • Production : Sofia Coppola et Ross Katz
  • 7 janvier 2004 en salle / 1h 42min / Comédie dramatique, Romance
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3.5

Festival

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Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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