« The Kong Crew : Central Dark » : apocalypse clanique

Avec Central Dark, Éric Hérenguel nous entraîne dans une Manhattan ravagée, où la nature a repris ses droits, s’est vengée des hommes, et où les anciens repères sont perdus. New York est désormais caractérisée par l’écrasante présence de Kong, des Amazones et d’un bestiaire préhistorique d’une violence sauvage. Dans ce nouvel opus de The Kong Crew, les personnages évoluent dans un Central Park devenu une jungle hostile, où le chaos est roi et les alliances se trament, se trahissent et s’effondrent.

On retrouve dans Central Dark un Manhattan méconnaissable, transfiguré par l’abandon et la nature dévorante. Cette cité autrefois prodige de modernité est ici engloutie, et Central Park, jadis havre de paix, a muté en une jungle sauvage et étouffante, empreinte d’une sorte de beauté mortelle. Chaque racine semble s’immiscer dans les artères de la ville comme un souvenir inexorable, les gratte-ciel sont des ruines d’un âge révolu, et la faune a pris possession de l’asphalte. Éric Hérenguel charpente cette ambiance de fin du monde avec un lyrisme visuel puissant, où l’enchevêtrement des végétaux et le mugissement de créatures féroces nous rappellent l’impermanence de la domination humaine. L’île de Manhattan est devenue l’antithèse de son ancien rêve de gloire ; elle est aujourd’hui le tombeau d’une humanité qui croyait tout maîtriser.

C’est dans cette jungle urbaine que les personnages de The Kong Crew se débattent pour survivre, souvent perdus dans un écosystème de clans rivaux. L’ombre de Kong plane, omniprésente, comme une force mystique et animale, maître invisible qui règne depuis son trône de verdure et de ruines. Éric Hérenguel sculpte des personnages dont la trajectoire, malgré le chaos environnant, est marquée par le courage, la soif de connaissance et, parfois, l’abandon de toute éthique au profit d’un instinct de survie brut. Les Amazones, emmenées par la reine Damara, se trouvent au cœur du récit : la tribu apparaît en parfaite symbiose avec cette jungle hostile, même si les dissensions y ont cours. Les soldats et scientifiques, intrus en ce lieu, semblent quant à eux constamment sur le point de déchoir face à un environnement qui les dépasse. 

The Kong Crew : Central Dark explore avec finesse le thème de la mutation, tant dans la faune que dans les mentalités. La présence de dinosaures et autres créatures chimériques donne au récit une dimension mythologique où la ligne entre le réel et l’imaginaire s’efface, nous rappelant des œuvres telles que Jurassic Park ou Le Monde perdu. Éric Hérenguel s’amuse avec les frontières de l’évolution, composant un monde où les araignées géantes côtoient les derniers vestiges d’une humanité en quête de pouvoir ou de rédemption. Ces créatures, loin d’être des aberrations, sont en fait les véritables habitants d’une nature qui s’auto-régénère en se réappropriant la cité. Central Park devient ainsi un creuset de nouvelles possibilités, où chaque être vivant, humain ou animal, est transformé par l’île. Les lois naturelles y sont réinventées, comme si l’île avait, elle aussi, décidé d’échapper à ses propres chaînes.

En ce qui concerne le pilote disparu Virgil, Betty organise une traque détournée. C’est Spit, le teckel de Virgil, qui fait l’objet de toutes les attentions et qui permet de défier l’indifférence du chaos et le silence des autorités. Ce fil conducteur autour du petit chien semble presque incongru au cœur de la désolation mais s’avère être un prétexte poétique pour redonner un sens à cette mission de sauvetage. Tout cela contribue à faire de The Kong Crew : Central Dark une fresque vertigineuse, parfois attendue, mais suffisamment sombre et poétique pour emporter l’enthousiasme. Manhattan devient le lieu d’une lutte entre vie et dévastation, entre nature et civilisation déchue. Éric Hérenguel nous livre un récit qui laisse entrevoir une terre qui se libère de l’homme, où chaque ruine, chaque créature se fait le témoignage silencieux (mais non moins spectaculaire) d’un monde en pleine reconquête.

The Kong Crew : Central Dark, Éric Hérenguel
Ankama, novembre 2024, 96 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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