Il Boemo, de Petr Václav, rend son visage à un compositeur oublié

Il Boemo est un biopic aussi loin d’un biopic qu’il peut l’être ; c’est un film intelligent, beau et sobre qui a la musique au centre pour réhabiliter Josef Myslivecek un compositeur injustement oublié, que Mozart admirait…

Synopsis de Il Boemo : 1764. Dans une Venise libertine, le musicien et compositeur Josef Myslivecek, surnommé « Il Boemo », ne parvient pas à percer malgré son talent. Sa liaison avec une femme de la cour lui permet d’accéder à son rêve et de composer un opéra. Dès lors sa renommée grandit, mais jusqu’où ira-t-il ? La vie, l’œuvre et les frasques d’un compositeur de génie oublié que le jeune Mozart admirait.

Buongiorno, siora maschera !

Qui a entendu parler de Josef Myslivecek ? Pas grand monde, mais au moins une personne, son compatriote tchèque Petr Václav, qui s’est fait fort, dans son film Il Boemo, de réhabiliter la mémoire d’un compositeur prolifique, célébré en son temps, mort trop jeune pour pouvoir briller durablement et passer dans la postérité, et trop contemporain des immenses Mozart, Haydn, voire Beethoven, pour tenir la distance, même dans son bref parcours.

On veut d’abord parler du musicien avant l’homme, car le film de Petr Václav est éminemment musical. Non pas une comédie musicale, non pas un opéra filmé : la musique est l’âme du métrage : ses exigences, ses joies, sa représentation, sa beauté.  Il faut voir l’engagement des cantatrices, les yeux révulsés, les dents serrées, presque terrifiantes… Et pourtant, c’est l’homme qu’on découvre dans les premières scènes : un homme masqué, à la voix éteinte, tente de grappiller quelques ducats auprès d’un prêteur sur gages. Il rentre chez lui, dans une chambre dépouillée, retire son masque d’un visage sans visage, défiguré à l’extrême, pour commencer à s’affairer difficilement, lorsqu’il s’écroule par terre. Mort. C’était Myslivecek.

On le retrouve dans la séquence d’après au début de sa vie italienne, à Venise notamment. Il Boemo (Vojtech Dyk), l’homme qui vient de Prague, est presque indigent. Mais il est beau, d’une beauté peu tapageuse mais qui aimante les femmes qu’il rencontre. De femme noble en femme noble, qui une élève, qui une libertine, qui une cantatrice, ou qui encore une passion, le compositeur réussit à faire fructifier ces opportunités, et finit par bâtir une carrière tout à fait considérable, faite de commandes des différents royaumes et/ou opéras qui essaiment une Italie encore morcelée.

Il Boemo est construit sur la base d’une chaîne de pouvoir étonnamment féminine vu l’époque ; voyageant de Venise à Naples, et de Bologne à Rome, le film, sur fond d’une documentation rigoureuse, donne à voir des sociétés aristocratiques malades, où le libertinage n’a pas de limites, les rois scatos, immatures et fainéants, et où les violences faites aux femmes sont monnaie courante. Ce sont les hommes qui sont le socle de ces sociétés bancales d’alors, tandis que les femmes sortent mieux leur épingle du jeu, intelligentes et fortes, pleines d’humour aussi, à tenter de contrer leur funeste destinée de simples monnaies d’échange, et à grappiller ce qu’elles peuvent de bonheur et de plaisir, voire de petites vengeances. Elles sont les artisanes du succès d’Il Boemo. De sa perte aussi, d’une certaine manière.

Toutes ces thématiques, la musique émouvante, magistralement orchestrée par Václav Luks, belle même pour qui ne jure que par la guitare basse et les grosses caisses, le destin d’un artiste, la condition féminine, et tutti quanti, sont agencées de manière transparente et fluide dans un film très cohérent, aussi loin du biopic qu’il peut l’être. Petr Václav n’est clairement pas dans le récit d’une vie, il est dans la vie de son protagoniste, en son plein milieu, comme le compositeur lui-même lorsqu’il dirige sa propre musique.

Il Boemo est un film réussi, qui ressuscite avec précision un homme, un artiste tombé dans l’oubli, grâce au travail rigoureux du cinéaste qui a reconstitué son existence et son essence, presque en creux grâce aux épîtres propres de Myslivecek, mais surtout celles plus fournies de son ami, Wolfgang Amadeus Mozart. Le film ne se perd pas dans des détails et des digressions inutiles ; il est sobre, ainsi que le protagoniste, et pourtant Petr Václav parvient à nous faire entrer dans l’intimité de sa création et de sa vie d’une très belle et intense manière.

Il Boemo – Bande annonce

Il Boemo – Fiche technique

Titre original : Il Boemo
Réalisateur : Petr Václav
Scénario Petr Václav
Interprétation : Vojtech Dyk (Josef Myslivecek), Barbara Ronchi (Caterina Gabrielli), Elena Radonicich (Marchesa), Lana Vlady (Anna Fracassati), Federica Vecchio (Corneliaà, Lenka Vlasáková (la servante), Philip Amadeus Hahn (Wolfgang Amadeus Mozart)
Photographie : Diego Romero
Montage : Paolo Cottignola, Florent Mangeot, Florent Vassault
Musique : Josef Myslivecek, interprétée par Collegium 1704, sous la direction de Václav Luks
Producteurs : Jan Macola, Coproducteurs : Marco Alessi, Daniel Bergmann, Michal Krecek, Jan Menclík, Massimiliano Navarra, Katerina Ondrejková, Marek Urban, Libor Winkler
Maisons de Production : Mimesis Film, Dugong Films, Sentimentalfilm, Ceská Televize
Distribution (France) : Nour Films
Durée : 130 min.
Genre : Biopic, Drame, Histoire
Date de sortie : 21 Juin 2023
République tchèque. Italie. Slovaquie – 2022

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4.5

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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