« Clémentine » : un second tome de grande qualité

Avec le second tome de Clémentine, Tillie Walden renoue avec l’univers impitoyable de Walking Dead. Ce nouvel opus, publié aux éditions Delcourt, nous emmène au cœur d’une aventure post-apocalyptique où l’espoir et le désespoir, en lutte, se mêlent constamment. Clémentine et ses deux amies, Ricca et Olivia, sont trois adolescentes qui n’ont connu qu’un monde en ruines, loin des conventions de la civilisation telle que nous la connaissons. Ensemble, elles tentent de survivre face à une double menace : les zombies et les survivants, souvent prêts à tout pour s’approprier les maigres ressources disponibles.

L’intrigue s’ouvre sur les trois amies qui, après une fuite périlleuse, parviennent à rejoindre une petite île au Canada. Cet endroit, apparemment paisible, est régi par une communauté soudée où les tâches sont partagées de manière équitable et relativement harmonieuse. On pourrait presque croire que l’humanité a trouvé ici une nouvelle chance de prospérer, mais le calme n’est qu’apparent. Clémentine, fragilisée par une infection à la jambe qui l’a laissée entre la vie et la mort, a du mal à se défaire de ses instincts de survie. Elle s’interroge sur la présence des nombreux cadavres de zombies échoués sur les falaises, que Miss Morro, la cheffe de la communauté, dit enterrer après les avoir étudiés.

L’île n’est en effet pas le sanctuaire idyllique qu’elle semble être. Les rôdeurs continuent d’affluer sur les rivages et les murs construits pour les contenir montrent des signes de faiblesse. De plus, les problèmes de vue croissants de Ricca et la dépression d’Olivia ajoutent une tension supplémentaire à la précarité de leur situation. L’album se charge ainsi de suspense et, comme dans Walking Dead, le calme n’est qu’une parenthèse éphémère et semble être le prélude à la tempête.

Le lien entre Clémentine et Ricca, qui était déjà présent dans le premier tome, se transforme en une relation d’amour complexe et parfois tendue. Ricca souffre de voir Clémentine s’obséder par la lutte contre les zombies, au point de mettre leur relation en second plan. Elle ressent comme une blessure le fait que les rôdeurs ont pris le contrôle de leur quotidien, réglant leurs moindres décisions. Clémentine semble ainsi préférer protéger Ricca plutôt que de l’aimer, ce qui crée des frictions entre elles. Cette dynamique relationnelle est dépeinte avec subtilité par Tillie Walden, qui fait par là écho à d’autres récits post-apocalyptiques où les sentiments humains sont souvent éclipsés par la nécessité de survivre.

La communauté de l’île elle-même, bien qu’organisée autour de la solidarité, ne peut faire abstraction des difficultés imposées par l’environnement. Une scène marquante met en avant un enfant cherchant à reconstituer une carte du monde d’avant, incapable de situer son pays d’origine, le Vietnam, tant les repères se sont effacés avec le temps. Cela traduit de manière ingénieuse la perte de culture et de mémoire qui accompagne la fin de la civilisation telle qu’on la connaissait. Peut-on encore avoir des racines dans un environnement qui s’effondre ?

Olivia, enceinte et ignorante des réalités de la grossesse, représente quant à elle la fragile innocence des nouvelles générations nées après l’apocalypse. Les adolescentes, dépourvues de toute instruction formelle, sont livrées à elles-mêmes, essayant tant bien que mal de réinventer les bases de la société. Elles ne comprennent même pas les règles les plus élémentaires de la conception ou de l’anatomie féminine. Ce contraste entre l’espoir de la nouvelle vie qui grandit en Olivia et la désolation environnante rappelle des œuvres comme Les Fils de l’homme de P.D. James, où les lignes de tension sont tout aussi frappantes, mais dans un registre différent.

Tillie Walden se sert ici de l’archétype du post-apocalyptique pour proposer une réflexion sur la condition humaine. Les personnages sont confrontés à des décisions d’une grande gravité. Ils se trouvent souvent à la limite entre égoïsme et altruisme, oscillant entre la volonté de protéger ceux qu’ils aiment et la nécessité de survivre à tout prix. Tillie Walden insuffle dans ses pages un élan de tendresse et de désespoir, laissant le lecteur en suspens, constamment partagé entre l’espoir d’un avenir meilleur et l’implacable réalité d’un monde qui implose et se voit soumis aux pires atrocités.

Les dessins en noir et blanc sont très réussis ; ils réussissent à capter la beauté fugace d’une île isolée tout en traduisant la menace constante qui plane sur les personnages. Le jeu de lumière et d’ombre renforce la dualité présente dans tout l’album : celle de l’espoir contre le désespoir, de la vie contre la mort. Avec ce second tome de Clémentine, Tillie Walden continue d’explorer les confins de l’humanité, à travers un monde où les repères se sont effondrés. Des questions universelles se posent : qu’est-ce qui nous pousse à continuer, à croire en l’avenir, quand tout semble perdu ? Les réponses sont subtilement apportées. 

Clémentine (T.02), Tillie Walden

Delcourt, octobre 2024, 280 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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