« Parjure » : la fatalité des liens brisés

Avec Parjure, Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye signent une fresque noire et tragique sur fond de légendes vikings et de dilemmes spirituels. Ce roman graphique explore les liens de fraternité et de loyauté soumis aux passions humaines et aux injonctions culturelles. Parjure se distingue autant par sa densité narrative que par son réalisme visuel en noir et blanc, qui confère à l’histoire une atmosphère à la fois épique et mélancolique.

L’intrigue de Parjure s’ouvre sur le choix définitif de Baldrik, un guerrier viking qui abandonne ses croyances païennes par amour pour une femme chrétienne. En embrassant une religion étrangère, il trahit non seulement les dieux de ses ancêtres, mais aussi son frère de sang, lié à lui par un pacte indissoluble, scellé après qu’ils ont abattu ensemble un loup légendaire. Ce lien, sacré aux yeux de la culture nordique, devient ici le nœud tragique de l’histoire.

Le basculement de Baldrik vers la foi chrétienne constitue en effet un affront pour son frère, entretemps devenu roi, qui perçoit cette conversion comme un reniement des valeurs nordiques et du pacte scellé auparavant. La tension entre les deux frères prend une forme nouvelle lorsque Baldrik, devenu veuf, revient pour accomplir un dernier rite païen : envoyer sa femme défunte vers l’au-delà, sur un bateau funéraire en flammes. Il confie aussi à son frère la garde de son fils Brunr.

Dans une structure de tragédie héréditaire, Parjure fait écho aux sagas où les fils répètent les erreurs de leur père. Brunr est adopté par le roi et grandit aux côtés d’Arulf, le fils de ce dernier. Cette adoption crée une nouvelle fratrie, réminiscence du lien sacré autrefois noué entre Baldrik et le roi. Mais cette fraternité va elle aussi être mise à l’épreuve, non plus par des questions de foi, mais par la jalousie et l’amour.

(Le prochain paragraphe comprend des spoilers)

Arulf et Brunr forment initialement un duo de jeunes guerriers attachés l’un à l’autre, tout en étant opposés dans leurs aspirations profondes. Leur amitié, leurs liens de fraternité, se fissurent lorsqu’ils se disputent, dans la dernière partie de l’album, l’amour de Freydis, une femme promise à Arulf par un mariage arrangé. Freydis devient ainsi l’objet d’une rivalité qui plonge les deux jeunes hommes dans une spirale de violence. La fatalité de leur destin rappelle des œuvres classiques comme Roméo et Juliette, où l’incommunicabilité et l’incompréhension mènent les protagonistes à leur perte…

L’esthétique de Parjure  passe par un dessin en noir et blanc, ainsi que des planches à la composition variée. Le choix de petits cadres successifs pour les scènes d’ellipse ou de contemplation muette fait pleinement sens et permet de suivre l’évolution des personnages, ainsi que leurs états d’âme, avec une certaine économie de moyens. Le cœur de Parjure réside cependant ailleurs, puisque c’est la récurrence de la tragédie, qui se transmet de génération en génération, qui en forme le propos. Chaque personnage semble pris au piège d’un destin qu’il ne peut contrôler, un peu comme dans les tragédies antiques d’Eschyle ou de Sophocle. 

Parjure allie la brutalité de la mythologie viking à une réflexion sur l’héritage et la fatalité. Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye réussissent à insuffler une dimension humaine et universelle à leur récit, en relatant la fragilité des liens fraternels soumis à l’épreuve de l’amour, du désir et de la jalousie. De très bonne facture. 

Parjure, Simon Beauvarlet De Moismont et Nicolas Savoye
Delcourt, octobre 2024, 184 pages 

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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