Justice sauvage : il ne peut en rester qu’un

Il n’y a sans doute qu’une petite élite de cinéphiles capable de comprendre ce que représente Justice sauvage dans l’histoire du cinéma. Ce que Michel-Ange a fait pour la peinture et Beethoven pour la musique, le film de John Flynn l’a fait pour le vigilante flick qui tire entre les deux yeux et tape dans les valseuses des sauvageons qui bavent leur dernier souffle devant la porte fermée du paradis. « Do you feel lucky, punk ? », demandait ce bon vieux Harry Calahan. Steven Seagal, lui, ne s’embarrasse même plus de la question. Bienvenue dans les années 90, celles qui portent le catogan, le béret de Stallone dans Demolition Man, et chantent la mélodie des os brisés.

Un homme, un vrai

Justice sauvage, c’est d’abord un pitch aussi simple que rectiligne. Gino Fellino et Bobby Lupo sont flics, meilleurs amis pour la vie depuis toujours, et travaillent dans leur Brooklyn d’enfance. Richie Mandano est dealer de crack, et meilleur ami de Gino et Bobby avant qu’il ne choisisse la voie du crime. Un jour, il abat Bobby au nez et à la vue de tout le monde devant femme et enfants. Gino crie vengeance, et évidemment rien ne pourra l’arrêter. Ni les flics, ni la mafia, ni des rues soudainement très inhospitalières.

Car Gino n’est pas seulement le flic le plus teigneux, acharné, craint et redouté du district : c’est le protecteur du quartier, prottetivo dans la langue de Vito Corleone. Car avant de poser la main droite sur le code pénal, Gino a prêté allégeance à la loi de rue. Le droit de garder le silence, ça vient après celui de dire « stop » après la première claque dans la gueule, voire la tête projetée dans le pare-brise si nécessité ou envie fait loi.

À l’instar de cette scène d’introduction, monument d’iconographie seagalienne qui condense tout ce qui fait l’homme, la légende. À savoir, une insolence outrancière à foutre une opération de police en l’air pour rendre plus que la monnaie de sa pièce à un proxénète en train de s’acharner sur l’une de ses pensionnaires ; thug trop petit et trop grande-gueule pour gratter le bénéfice du doute ; démonstration d’aïkido au détriment de l’intégrité osseuse du récalcitrant ; blase et titre en LETTRES MAJUSCULES pour s’imprimer sur le Mont Rushmore à 24/images seconde érigé à la gloire du Grand Saumon. On appelle ça réussir son entrée, et connaître son public.

L’histoire dont vous aimeriez être le héros

Car ce que cherche le spectateur dans un Steven Seagal, comme dans n’importe lequel action hero des glorieuses années 80-90, ce n’est pas le Cuirassé Potemkine, mais un processus thérapeutique vieux comme l’art dramatique : la catharsis. Ce qui, dans le cadre de l’actioner qui-a-les-cuisses-qui-se-touchent-pas, se traduit par : l’action. Tout simplement.

Cette bonne vieille pulsion masculine assouvie ici par écran interposé, où le héros a les compétences — et la paire de bollocks qui va avec — pour agir dans des situations que la plupart d’entre-nous subiraient. Comme par exemple démonter un bar peuplé de gueules qu’on ne laisse entrer nulle part ailleurs et pleines de mauvaises intentions à votre égard, défendre femme et enfant en repoussant un home invasion en faisant pleuvoir les douilles, ou planter un tire-bouchon dans le crâne du motherfucker suintant de vice et de crack (William Forsythe, grandiose), qui a passé sa nuit à poinçonner son ticket pour l’enfer en comparution immédiate.

Tout ça ne respire pas la maturité, me direz-vous, et a priori l’idée même de déconstruction de genre est repoussée dans le fond du wagon. A priori.

Mélodie pour un kicker

Parce que dans Justice sauvage, il n’y a pas que Steven à la barre du navire, mais aussi et surtout le réalisateur John Flynn. Pas n’importe qui le monsieur, et certainement pas le profil à faire des courbettes devant l’égomaniaque de la série B discount que Steven était déjà à l’époque. Rolling Thunder, Pacte avec un Tueur, Haute Sécurité, c’est lui : de purs récits pulps volontiers hors des clous et ambivalents, qui tapent là où ça fait mal et continuent d’appuyer même quand il y en a assez.

Autrement dit, Flynn possède ce qui a presque toujours fait défaut aux réalisateurs qui ont leurs noms inscrits en notes de bas de pages de la mythographie de Seagal. À savoir une personnalité suffisamment forte pour ne pas se laisser écraser par le melon de circonférence astéroïdale de la star. Après tout, on ne passe pas sa carrière à gérer des loustics comme William Devane, Tommy Lee Jones, Brian Dennehy, ou Sylvester Stallone pour se laisser impressionner par une queue de cheval montée sur pilotis. Et si Justice sauvage fonctionne si bien, c’est parce que Seagal écoute manifestement ce qu’on lui dit derrière la caméra. L’acteur entreprend même des efforts d’acting inédits dans sa carrière : il adopte l’accent de Brooklyn, pleure devant l’objectif (enfin, il mouille ses yeux), et joue la crise conjugale sans avoir le dernier mot avec madame.

C’est toute la contradiction heureuse du film. D’un côté Steven n’a jamais été autant Seagal : de ses monologues à rallonge au body-count explosant toutes les limites de la décence commune, l’acteur se juche ici sur ce qu’il convient d’appeler sa Piéta. Mais de l’autre, il en explore les décombres. Après tout, on n’ouvre pas son film avec une citation du dramaturge Arthur Miller pour la déco.

Alpha game over

Car en filigrane, Justice sauvage est un récit de l’échec. Gino Felinno passe son temps à se prendre des murs de gens qui ne veulent plus lui parler. Il casse des bouches et déplace des vertèbres, oui, mais davantage pour extérioriser sa frustration que pour obtenir des résultats. His people ne sont plus les siens, la loi de la rue protège le dealer/assassin/crackhead protégé par l’omerta, et la caméra qui le place au centre de tout au début du film se décentre progressivement pour le perdre dans le cadre. Steven ne reconnaît plus son film comme Gino ne reconnaît plus ses rues, étranger sur leurs propres terres.

Même les scénographies pensées pour asseoir sa suprématie se retournent contre lui. À l’instar de cette séquence intimiste avec son ex-femme, assise à ses pieds comme une religieuse devant la résurrection, mais qui finit pourtant par retourner le cadre et la situation à un rapport d’égalité. Conscient des limites de sa star, Flynn ne demande pas à Seagal de jouer, mais le met en images et ce qu’il parvient à obtenir, c’est le portrait d’un surmoi qui tire à blanc même s’il frappe fort. Il y a ainsi dans Justice sauvage une spontanéité qui appartient aux films de contrebandiers qui transcendent leur star en transgressant leur cahier des charges. C’est, toutes proportions gardées (on insiste), le Last Action Hero de Steven Seagal, über lui-même et en plein questionnement existentiel sur sa raison d’être. Le crépuscule et l’apogée en même temps.

Un gigantesque plaisir même pas coupable, car fourni avec l’alibi imparable de la déconstruction, oui monsieur, oui madame. N’hésitez pas à sortir le gros mot en société : ça clouera le bec des pisses-froids, et ça ne vous empêchera pas de jouir quand le redneck bourreau de chien se prend un coup de pied dans les couilles juste avant le générique… Accompagné d’une chanson de Steven himself. Il y a des bonheurs que le commun des mortels ne mérite pas.

Bande-annonce : Justice Sauvage

Fiche Technique : Justice Sauvage

Titre original : Out for Justice
Réalisation : John Flynn
Scénario : David Lee Henry
Avec Steven Seagal, William Forsythe, Jerry Orbach…
Musique : David Michael Frank
Directeur de la photographie : Ric Waite
Montage : Don Brochu (de) et Robert A. Ferretti
Distribution des rôles : Pamela Basker et Sue Swan
Création des décors : Gene Rudolf
Direction artistique : Stephen Myles Berger
Décorateur de plateau : Gary Moreno et Ronald R. Reiss
Création des costumes : Richard Bruno
Le tournage a eu lieu du 9 octobre 1990 au 29 janvier 1991 à Brooklyn (New York) et à Los Angeles
Productions : Arnold Kopelson et Steven Seagal
Coproducteur : Peter MacGregor-Scott
Producteur exécutif : Julius R. Nasso et John Bruno
Productrice associée : Jacqueline George
Société de production : Warner Bros et Time Warner
Société de distribution : Warner Bros
Budget : 14 millions $
Pays d’origine : États-Unis
Genre : Action
Durée : 91 minutes
Date de sortie en salles : France : 30 octobre 1991

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Primetime – Tel est pris qui croyait prendre

Avec Primetime, Lance Oppenheim transforme les dérives d’une émission américaine controversée en thriller trouble et formellement radical, porté par un Robert Pattinson impressionnant.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.
Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.