Cannes 2024 : Emilia Pérez, la voie des femmes

Prix du Jury au Festival de Cannes, Émilia Pérez a également été récompensé par quatre Prix d’interprétation féminine. Dans ce film surprenant, mêlant habilement comédie musicale endiablée, thriller noir décapant et sombre tragédie, Jacques Audiard compose, sur le thème du genre, une partition dansante et colorée traitant d’accomplissement et de rédemption. Une pépite à voir et à écouter.

Synopsis : Surqualifiée et surexploitée, Rita use de ses talents d’avocate au service d’un gros cabinet plus enclin à blanchir des criminels qu’à servir la justice. Mais une porte de sortie inespérée s’ouvre à elle, aider le chef de cartel Manitas à se retirer des affaires et réaliser le plan qu’il peaufine en secret depuis des années : devenir enfin la femme qu’il a toujours rêvé d’être.

Familier du Festival de Cannes, Jacques Audiard a déjà reçu le Prix du Jury pour Un prophète puis la Palme d’Or pour Dheepan. En trente ans de carrière, le réalisateur français a toujours eu l’art de renouveler son cinéma. Il a signé un huis-clos carcéral, de poignants mélodrames, un western, avant de sublimer Paris grâce à un somptueux noir et blanc dans Les Olympiades. S’il surprend parfois dans le choix de ses sujets, on ne l’attendait vraiment pas sur le terrain de la comédie musicale et du film, féminin et féministe, tourné en langue espagnole, aux accents de Pedro Almodóvar. Sur le papier, Emilia Pérez semble un pari risqué. Mais dès les premières minutes, il se révèle gagnant.

Pour la construction de cette œuvre pour le moins audacieuse, Jacques Audiard choisit d’adapter librement une histoire vraie exposée dans le roman Écoute de Boris Razon. C’est le récit singulier d’un baron de la drogue, recherché par les autorités, qui rêve de devenir une femme. Le réalisateur s’en empare avec inventivité, virtuosité, pour nous offrir un film rythmé, drôle, émouvant, qui questionne les frontières entre féminin et masculin, justice et morale, égoïsme et altruisme.

Chercher la femme

Rita Mora Castro, une avocate londonienne d’origine mexicaine, peine à se faire reconnaître dans son milieu professionnel. Elle travaille sans relâche pour faire acquitter des criminels, en échange d’un salaire modique et pour un patron qui s’approprie tout le mérite de ses talents, jusqu’aux textes de ses plaidoiries. Alors qu’elle enrage d’être ainsi mise au ban à cause de sa couleur de peau, un mystérieux coup de téléphone lui fait entrevoir une porte de sortie. Une étrange voix masculine lui propose en effet de cesser de jouer les esclaves invisibles et, par la même occasion, de s’enrichir. Intriguée, Rita accepte l’invitation et se retrouve face à Manitas, un chef de cartel incarné par l’actrice trans espagnole Karla Sofia Gascon. On s’attend à découvrir un homme viril et sans pitié, mais Manitas avoue simplement à Rita qu’il souhaite devenir une femme.

À cette fin, il recherche activement un chirurgien compétent, et surtout discret, qui ne révélera jamais sa véritable identité. Il s’agit cependant bien plus qu’un changement de sexe. C’est un changement de vie, une façon de prendre un nouveau départ. Par cette transformation radicale, Manitas renaît donc autant qu’il disparaît. Après avoir mis en scène son décès puis exilé son épouse et ses deux enfants en Suisse, Manitas, alias Emilia, peut enfin embrasser sa nouvelle existence de femme.

Par une scène introductive tonitruante, Emilia Pérez nous enchante dès les premiers plans. La musique de Camille et Clément Ducol, combinée aux chorégraphies de Damien Jalet, confère au film une énergie folle qui se déploie à travers la mise en scène fabuleuse de Jacques Audiard. L’histoire, les danses, les chants, tout fonctionne naturellement dans cet ensemble très maîtrisé visuellement, hypnotisant et étourdissant. Les interprétations fougueuses de Zoe Saldana et de Karla Sofia Gascon participent largement à la réussite du spectacle.

Une fois épanouie dans le genre féminin, Emilia devient rapidement inséparable de Rita, la complice de son changement d’identité mais aussi sa loyale équipière pour affronter le quotidien. Les deux femmes, perdues dans un monde qui ne les accepte pas, s’entraident pour survivre et s’épanouir. Rita assiste Emilia dans la gestion complexe de sa vie de famille. Elle participe aussi à la création de l’ONG, La Lucecita, fondée par Emilia. En échange, Rita obtient de la reconnaissance grâce à une vie professionnelle bien plus enrichissante. C’est donc côte à côte, pas à pas, qu’elles trouvent chacune leur voie. Emilia Pérez traite donc, avant tout, d’une histoire d’amitié inébranlable, d’un duo de femmes extravagant qui pourrait bien, à lui seul, faire bouger les lignes.

Transformer la société

Mexico City compterait environ 100 000 disparus. Une réalité affolante à laquelle Emilia et Rita tentent de remédier. Leur œuvre humanitaire devient rapidement le chemin de croix d’Emilia, un moyen de racheter ses crimes passés, d’aider les autres au lieu de les écraser. Comme si sa féminité, désormais assumée, lui avait permis d’exprimer toute sa bienveillance, sa générosité et sa sensibilité enfouies, Emilia se révèle alors une femme au cœur tendre, qui devient un modèle au sein de la ville.

Dans un contexte metoo, Emilia Pérez aborde donc la place de la femme, la quête d’identité, mais aussi les genres et les différentes formes de parentalité. Il donne à voir une société en pleine mutation où les frontières se bousculent. Il dénonce également la corruption et le pouvoir des cartels mexicains, capables d’orchestrer, à eux seuls, le résultat des élections. Le film s’insurge enfin contre les inégalités sociales. Lors d’un gala de bienfaisance organisé par Emilia, Rita, vêtue d’un costume de velours rouge, grimpe sur les tables et s’élance dans une danse incarnée pour invectiver les hommes politiques et les riches de Mexico, qui doivent tous « payer ».

Avec Emilia Pérez, Jacques Audiard ne signe pas un film coup de poing, mais un drame fascinant et envoûtant à multiples facettes qui a déchaîné la Croisette. Une œuvre trépidante qui arrive à la fois à emporter, donner le sourire et émouvoir. On aura rarement vibré autant dans la Compétition cannoise cette année.

Émilia Pérez est présenté en Compétition au festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Jacques AUDIARD
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 130 minutes
Date de sortie : 28 août 2024

Festival

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Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

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