Les Œillades 2024 : Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch, la sirène de Casablanca

Grâce à la performance magnétique d’une Nisrin Erradi au regard étincelant, inondé de tendresse et de déchirements intérieurs, Everybody Loves Touda, neuvième long-métrage de Nabil Ayouch, capture l’aura lumineuse d’une femme forte et talentueuse, déterminée à lutter sans relâche contre les injonctions d’une société patriarcale marocaine corsetée dans des croyances rétrogrades. À travers ce personnage qui oscille entre délicate quête d’amour et indestructible volonté d’indépendance, Nabil Ayouch parvient à dépasser le récit individuel pour mener une réflexion politique collective sur le corps des femmes.

Jeune mère célibataire passionnée par le chant Aïta, Touda, magnifiquement interprétée par Nisrin Erradi, nourrit le rêve de devenir une « Cheikha », une artiste traditionnelle marocaine, afin d’offrir une vie meilleure à Yassine, son fils sourd-muet de neuf ans (Joud Chamihy, remarquable de justesse). Par conséquent, elle doit quitter son petit village des montagnes de l’Atlas pour s’installer à Casablanca. Le voyage physique vers les lumières vives et envoûtantes des cabarets de la grande ville amorce alors une vibrante quête intérieure.

Cri de rage autant que d’amour, Everybody Loves Touda est un drame musical passionnant tant par l’intensité de son sujet que par ses choix bruts de mise en scène, que le cinéaste travaille tel un orfèvre. Nabil Ayouch poursuit la réflexion initiée dans Much Loved, qui suivait un groupe de quatre prostituées à Marrakech. Il dénonce ici avec force l’enracinement du patriarcat et brosse le portrait d’une femme d’aujourd’hui, à la fois déterminée, fougueuse, hardie, pétrie de déchirements intimes, qui doit élever seule son enfant handicapé dans un climat de violence permanente. En effet, Touda incarne l’une de ces héroïnes en rébellion contre tous les pouvoirs établis, refusant l’esclavage moderne et les injonctions de la société patriarcale marocaine qui veut faire d’elles des marchandises. On lit une profonde souffrance sur son visage tantôt fermé, tantôt rayonnant, mais toujours digne, lequel, se reflétant dans des miroirs précaires, incapables de lire l’avenir, revêt une multitude de masques – showgirl, sorcière, prostituée, sont toutes admirées autant que méprisées – et se soumet à contrecœur aux regards pervers et aux gestes grivois des ivrognes immondes qui croisent sa route. En effet, Ayouch l’affirme dès la séquence d’ouverture dans laquelle la frénésie de la danse se change à la nuit tombée en viol glaçant : entre Touda et les hommes, tout est question de rapport de force, quasiment une guerre menée. Il règne ainsi une atmosphère de fatalité symbolique, où le malaise se fait grandissant à chaque frontière franchie, jusqu’à ce que la jeune femme rencontre enfin un vieux et tendre violoniste, campé par le très touchant El Moustafa Boutankite. Séduit par son talent, sa bravoure et son ambition, ce dernier veut l’aider à voler de ses propres ailes, à s’accomplir à travers la musique.

Art de résistance au féminin porté par une voix puissante, le chant traditionnel Aïta célèbre la vie sans pudeur ni censure. Il s’apparente à un souffle torride, un gémissement moite, une lamentation langoureuse : autant de résonances poétiques nées il y a des siècles dans les vastes plaines du Maroc, auxquelles vient se greffer l’image sublime d’une baignade purificatrice. Organique et sensorielle, la mise en scène d’Everybody Loves Touda crépite d’énergie à différents niveaux, notamment lorsque la lumière éclatante du soleil de Casablanca porte à ébullition la sensualité ténébreuse et le désir brûlant qui circulent entre les corps. De même, la souplesse de la caméra de Virginie Surdej (Le Bleu du Caftan) montre sans artifice la manière dont l’héroïne, caressant la foule, ondulant furieusement à la lueur hypnotique des néons, occupe l’espace, prend peu à peu possession de la scène, puis du cabaret tout entier, théâtre ancestral de pouvoir et de revendication. Étincelante pièce maîtresse de ce véritable tourbillon de numéros musicaux électriques, Nisrin Erradi est comme possédée par la force de caractère de son personnage, noyée dans des larmes muettes qui répondent subtilement à la musicalité bienfaitrice de la pluie du Moyen-Orient, mais surtout au regard humide et admiratif de l’enfant, émerveillé par la pugnacité de sa mère se débattant pour sortir de la précarité et prendre soin de lui. Demeure cet ambivalent final en forme de plan-séquence complexe et ultra-construit, dans lequel Touda tombe de très haut : à bord d’un ascenseur social à rebours, la jeune femme redescend d’un trait et en pleurs, les trente-sept étages qu’elle s’est évertuée à gravir, afin de s’ouvrir à un nouveau destin possible. Un film envoûtant et magnifique.  Sévan Lesaffre

Everybody Loves Touda – Bande-annonce

Synopsis : Touda rêve de devenir une Cheikha, une artiste traditionnelle marocaine, qui chante sans pudeur ni censure des textes de résistance, d’amour et d’émancipation, transmis depuis des générations. Se produisant tous les soirs dans les bars de sa petite ville de province sous le regard des hommes, Touda nourrit l’espoir d’un avenir meilleur pour elle et son fils. Maltraitée et humiliée, elle décide de tout quitter pour les lumières de Casablanca…

Everybody Loves Touda – Fiche technique

Réalisation et scénario : Nabil Ayouch, avec la collaboration de Maryam Touzani
Avec : Nisrin Erradi, Joud Chamihy, Jalila Tlemsi, El Moustafa Boutankite, Lahcen Razzougui…
Production : Nabil Ayouch
Photographie : Virginie Surdej
Montage : Nicolas Rumpl, Yassir Hamani
Décors : Eve Martin, Samir Issoum
Costumes : Rafika Benmimoum
Musique : Flemming Nordkrog, Kristian Selin Eidnes Andersen
Distributeur : Ad Vitam
Durée : 1h42
Genre : Drame
Sortie : 18 décembre 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Minotaure, la bête humaine

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, Minotaure voit Andreï Zviaguintsev déplacer la guerre hors du front pour la faire résonner dans la sphère intime, sociale et conjugale. À travers la chute d’un homme et l’effondrement d’un monde, le cinéaste russe signe un drame sombre, tendu et crépusculaire, plus préoccupé par les monstres que la société fabrique que par les héros qu’elle célèbre.

Cannes 2026 : Hope, un blockbuster en compétition

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, "Hope" voit Na Hong-jin faire exploser les frontières entre film d’auteur et blockbuster SF. Entre chaos rural, créature invisible, mythologie extraterrestre et plaisir régressif assumé, le cinéaste coréen livre une œuvre épuisante, imparfaite, mais assez déchaînée pour devenir l’un des vrais électrochocs du festival.

Cannes 2026 : L’Inconnue, un corps en doute

À Cannes 2026, "L’Inconnue" d’Arthur Harari transforme un point de départ fascinant sur l’identité et le corps en un drame trop long, trop froid, qui ne trouve jamais sa véritable intensité.

Cannes 2026 : rencontre avec Guillaume Massart pour « La Détention »

À l'ACID Cannes 2026, Guillaume Massart revient sur ses deux longs métrages documentaires consacrés au monde carcéral, "La Liberté" et "La Détention", et sur ce qui les relie : une même volonté de filmer ce qu'on ne voit jamais et de comprendre pourquoi.

Newsletter

À ne pas manquer

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

L’Abandon : le traitement tout en nuances d’un sujet explosif

Les onze derniers jours de Samuel Paty, qui firent de lui un martyr de la République. Un sujet délicat, commandant d'éviter autant le pathos que la récupération politique. Vincent Garenq relève ce défi, avec un film qui parvient à captiver en tenant bien sa ligne. Estimable, malgré une réalisation sans surprise.

Obsession – L’amour (terriblement) ouf

Annoncé comme l’une des sensations horrifiques de 2026, Obsession séduit par son atmosphère malaisante, sa mise en scène maîtrisée et l’interprétation impressionnante d’Inde Navarrette, sans être totalement à la hauteur de sa réputation.

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.
Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

Cannes 2026 : Minotaure, la bête humaine

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, Minotaure voit Andreï Zviaguintsev déplacer la guerre hors du front pour la faire résonner dans la sphère intime, sociale et conjugale. À travers la chute d’un homme et l’effondrement d’un monde, le cinéaste russe signe un drame sombre, tendu et crépusculaire, plus préoccupé par les monstres que la société fabrique que par les héros qu’elle célèbre.

Cannes 2026 : Hope, un blockbuster en compétition

Présenté en compétition officielle à Cannes 2026, "Hope" voit Na Hong-jin faire exploser les frontières entre film d’auteur et blockbuster SF. Entre chaos rural, créature invisible, mythologie extraterrestre et plaisir régressif assumé, le cinéaste coréen livre une œuvre épuisante, imparfaite, mais assez déchaînée pour devenir l’un des vrais électrochocs du festival.

Cannes 2026 : L’Inconnue, un corps en doute

À Cannes 2026, "L’Inconnue" d’Arthur Harari transforme un point de départ fascinant sur l’identité et le corps en un drame trop long, trop froid, qui ne trouve jamais sa véritable intensité.