Le bleu du caftan de Maryam Touzani : l’émotion à fleur de peau

Le Bleu du Caftan de Maryam Touzani est un très beau film marocain qui parle avec délicatesse de sujets durs, en utilisant la douceur dans la forme, avec une cinématographie lumineuse et feutrée, et des personnages tout en intériorité …

Synopsis du Bleu du Caftan :  Halim est marié depuis longtemps à Mina, avec qui il tient un magasin traditionnel de caftans dans la médina de Salé, au Maroc. Le couple vit depuis toujours avec le secret d’Halim, son homosexualité qu’il a appris à taire. La maladie de Mina et l’arrivée d’un jeune apprenti vont bouleverser cet équilibre. Unis dans leur amour, chacun va aider l’autre à affronter ses peurs.

 Happy Together

Ce deuxième film de la réalisatrice marocaine Maryam Touzani est un petit bijou, à l’image de la matière textile délicate et soyeuse que les personnages traitent tout au long du métrage. Le Bleu du Caftan s’ouvre sur une main qui caresse un tissu bleu, ce tissu bleu  qui sera, si on ose dire, le fil rouge du film. Dès cette première scène, tous les éléments sont en place. La musique, la photo, la lumière, l’amorce de sensualité et de sensorialité au travers de cette caresse, tout concourt à façonner un film tout en délicatesse.

Mina (Excellente Lubna Azabal) vend des tissus que les femmes de sa médina et d’ailleurs s’arrachent pour leurs caftans. Plus que ça, son mari Halim (Saleh Bakri) est un maleem, un maître artisan, spécialisé dans la confection desdits caftans dans les règles de l’art, et dont le gros du métier consiste à les broder très patiemment à la main. La minutie et la douceur de Halim ne sont pas sans rappeler celles du personnage de Daniel Day Lewis dans the Phantom Thread de Paul Thomas Anderson, lorsqu’il est face à ses robes. Mais l’analogie s’arrête là, car autant le personnage de l’acteur anglais navigue en capitaine dans un océan de toxicité permanente, autant Halim est d’une douceur ineffable et constante, qu’on devine cependant torturée, tant la gravité s’imprime sur son visage. Halim est homosexuel dans un pays où c’est un crime pénal de le manifester, et il fait tout pour le cacher.

Sous le poids des commandes et des exigences de la clientèle, l’occasion d’épingler au passage ces femmes de caciques d’un pouvoir corrompu, le couple engage un apprenti, Youssef (Ayoub Missioui), un beau jeune homme qui attire immédiatement Halim, et réciproquement, sans que le maleem ne se laisse aller à succomber à son désir, figé dans une résistance douloureuse. Nous sommes au Maroc, et le mot homosexualité n’est jamais prononcé dans le film, même si la cinéaste n’a pas peur de la révéler dans de magnifiques scènes vaporeuses d’un hammam qui sert à la fois de lieu social et de backrooms secrets pour tous les homosexuels qui sont au placard au sens propre comme au figuré.

Le film raconte avec beaucoup de justesse et de finesse l’évolution de cette relation à trois, puisque Mina n’est dupe de rien. Maryam Touzani montre par toutes petites touches l’évolution des sentiments de chacun. On apprend très vite au début du film que Mina est atteinte d’une maladie grave, et sa relation avec les deux hommes est sous-tendue par cela, pour s’installer petit à petit dans un tacite passage de flambeau, émouvant mais non dénué d’humour.

La force majeure du Bleu du Caftan est le travail dans la symbolique et la métaphore qui ne sont jamais appuyées pour dire l’indicible, tout en n’hésitant pas à montrer ce qui peut être montré, voire revendiqué. Sont montrées par exemple ces scènes où Mina demande à Halim d’aller au café, lieu entre tous interdit aux femmes, où elle fume, boit, et crie bruyamment « but » face au match de foot projeté. Ou encore cette très belle scène où Mina, encore elle, initie une relation sexuelle avec son mari, où le désir, l’angoisse, et une sorte d’urgence absolue se mêlent magnifiquement dans ses gestes. Côté métaphore, c’est la relation entre Youssef et Halim qui en regorge ; mais par-dessus tout, ce caftan bleu en devenir est le symbole d’un temps qui passe inexorablement, et dont l’écoulement est au diapason du récit.

Le Bleu du Caftan est un film lumineux, sensible et très beau, qui dénonce les non-dits de la société marocaine en s’appuyant sur un récit d’amour empreint de douceur et de respect, mitonné aux petits oignons par Maryam Touzani et son compagnon Nabil Ayouch, un réalisateur autrement plus musclé, à l’instar de son beau et récent Much Loved. Le film a représenté le Maroc aux Oscars, ce qui représente, selon la réalisatrice, une avancée face au sujet sensible de l’homosexualité .

Le bleu du Caftan – Bande annonce

Le bleu du Caftan – Fiche technique

Titre original : ‘azraq alquftan
Réalisateur : Maryam Touzani
Scénario : Maryam Touzani, Nabil Ayouch
Interprétation : Lubna Azabal (Mina), Saleh Bakri (Halim), Ayoub Missioui (Youssef)
Photographie : Virginie Surdej
Montage : Nicolas Rumpl
Musique : Kristian Eidnes Andersen
Producteurs : Nabil Ayouch, Co-producteurs : Amine Benjelloun, Eva Jakobsen, Mikkel Jersin, Katrin Pors, Sebastian Schelenz
Maisons de Production : Ali n’ Productions,Velvet Films, Snowglobe Films
Distribution (France) : Ad Vitam Distribution
Durée : 122 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 22 Mars 2023
France. Maroc. Belgique. Danemark – 2022

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Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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