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Planète B : Ready Prisoner One

Moins kitsch que L’Empire et plus radical que Pendant ce temps sur Terre, Planète B s’inscrit dans la veine science-fictionnelle du cinéma de genre français. Une bonne nouvelle qui s’accompagne d’une déception, car le nouveau film d’Aude Léa Rapin manque à dépeindre son univers carcéral atypique, que ce soit dans sa dimension virtuelle ou réelle. Un film d’anticipation malheureusement trop bancal dans son exécution, malgré un cri de ralliement anti-totalitaire et humaniste.

Synopsis : France, 2039. Une nuit, des activistes traqués par l’Etat, disparaissent sans laisser aucune trace. Julia Bombarth se trouve parmi eux. A son réveil, elle se découvre enfermée dans un monde totalement inconnu : PLANÈTE B.

Cinéaste et spectatrice hantée par les fantômes de la guerre dans les Balkans, Aude Léa Rapin a réalisé son premier long-métrage porté par Adèle Haenel, Les héros ne meurent jamais. Ce road-movie tourné en Bosnie nous embarque dans une chasse aux fantômes et interroge la notion de réincarnation. En réalité, il s’agit avant tout de mettre l’accent sur la mémoire des disparus, ce qui le lie intimement à son second film, porteur de belles promesses. On y trouve des similitudes avec le Punishment Park de Peter Watkins, où une dérive politique sous Richard Nixon conduit les « ennemis » de l’État, à la merci de policiers armés, à lutter pour leur vie dans une simulation qui a tout d’un purgatoire forcé. Les protagonistes de la réalisatrice ne sont pas en reste et deviennent les cobayes d’une prison virtuelle d’un nouveau genre, paradoxalement située dans une villa paradisiaque de la Côte d’Azur.

La France virtuelle

L’ère du numérique et de l’hyperconnectivité arrive à son paroxysme dans une France surpeuplée de migrants et où le militantisme est comparé à du terrorisme. Toute résistance est vaine dans ce monde et l’activisme « pacifique » de Julia Bombarth la conduit malgré tout derrière des barreaux invisibles, tenus secrets par le gouvernement en place. Pour l’incarner, nous avons Adèle Exarchopoulos, qui continue à s’imposer dans le paysage cinématographique français et qui donne encore plus d’élan à des genres qui ne s’imposent pas naturellement dans l’esprit du public. Après quelques détours fantastiques avec Les Cinq Diables et Le Règne Animal, la comédienne fait alors une première incursion dans la science-fiction. Dans une retenue et une efficacité que l’on soupçonne exemplaire au premier abord, l’atmosphère et le décor qui rappellent l’univers ravagé aperçu dans Les Fils de l’homme. Cependant, dans sa tentative de restituer des images chocs similaires, notamment au détour de confrontations avec les forces de l’ordre, la cinéaste échoue à générer une tension dramatique conséquente pour maintenir le spectateur impliqué tout le long de l’intrigue.

Il reste toutefois un peu d’espoir en croisant l’arc narratif de Julia avec Nour, interprétée par Souheila Yacoub (Climax, Entre les Vagues, Dune : Deuxième partie, Les Femmes au balcon). Journaliste irakienne engagée dans son pays natal, elle n’est plus qu’une simple immigrée comme les autres dans cette « nouvelle » République Française, dénuée de liberté, d’égalité et de fraternité. Chacune recherche alors une réhabilitation dans une vie nouvelle sans peur et sans violence. Julia cherche à répondre à l’appel de ses proches qui la croit disparue et Nour doit rapidement trouver un moyen de renouveler son visa ou de trouver une issue alternative avant l’expulsion. Le film s’appuie donc sur une connexion entre le réel et le virtuel, avec les allers-retours de Nour dans la prison où sont quotidiennement torturés Julia et ses codétenus. Tout le mystère qui entoure ce lieu est malencontreusement desservi par un manque de consistance, de fluidité et de cohérence dans la narration. Ready Player One traînait de nombreux clichés derrière lui, mais pas autant de défauts qui parasitent l’immersion, de part et d’autre de la matrice.

Derrière le métavers

Par ailleurs, l’autre grande limite de Planète B réside dans l’assimilation de ses références en termes de mises en scène, trop ambitieuses pour certaines et surtout traitées à la même échelle. On se retrouve donc avec un espace ténébreux et cauchemardesque, directement inspiré d’Under The Skin. Malheureusement, le film ne fait que la moitié du chemin en décalquant son style visuel. Il néglige malgré tout cette tension viscérale dans le sound design, puis cette notion d’urgence et de douleur qui devraient en faire un thriller psychologique imparable sur les thématiques qui le motivent. Le maigre budget, estimé à un peu plus de 5 millions d’euros, peut justifier certains choix artistiques, mais en aucun cas ce manque d’intensité dramatique dans la course contre la montre qui se joue pour Nour. La production de Vesper Chronicles en a coûté autant, à titre de comparaison. Une vue d’ensemble de ce monde en proie à l’apocalypse, ou une incarnation visuelle marquante dans l’exposition, aurait justement pu créer cette tension psychologique. Cela ne signifie pas qu’Aude Léa Rapin n’a pas essayé de le faire, mais la barre était sans doute trop haute pour espérer jongler avec autant d’éléments disparates.

La musique de Bertrand Bonello peut compenser pendant un certain temps, mais elle arrive souvent trop tard alors que les soucis de rythme se sont bien installés. On ressent un lâcher-prise dans le développement des personnages piégés sur la Planète B et dans l’absence de clarté sur les règles de ce monde qui est « déconnecté » de la réalité. Ces personnages ne peuvent que ronger leur folie dans l’attente d’une résolution. On peut être stimulé par le débat éthique et politique qui se joue dans les coulisses de la seconde moitié, et qui emprunte beaucoup aux films d’espionnage, mais la notion de sacrifice passe à la trappe. Comme toutes les autres bonnes idées ou les enjeux, elle n’a droit qu’à une citation sans incarnation. La mise en garde contre les dérives d’un État confondant sécurité et hyper-surveillance, profitant ainsi de la loi martiale pour restaurer la « paix », est sincère et nous renvoie aux dernières manifestations notables dans le monde. Dommage que tous les risques et les ambitions engagés sur Planète B échouent à restituer le fort instinct de survie et de solidarité des victimes, malgré un casting aussi valorisant, d’un monde dépendant de la technologie. Une perspective familière qui suscite plus de frissons sur le papier qu’à l’écran.

Planète B : Bande-annonce

Planète B : fiche technique

Réalisation et Scénario : Aude Léa Rapin
Interprètes : Adèle Exarchopoulos, Souheila Yacoub, Eliane Umuhire, India Hair, Paul Beaurepaire, Jonathan Couzinié, Marc Barbé
Image : Jeanne Lapoirie – AFC
Prise de son et Mixage : Fanny Weinzaepflen
Sound design : Margot Testemale
Montage : Gabrielle Stemmer
Musique : Bertrand Bonello
Direction artistique : Eve Martin
Décors : Julia Irribarria
Costumes : Frédérick Denis
Coiffure : Oackland Breuer
Création et maquillage FX : Oriane De Neve
Casting : Judith Chalier – ARDA
Assistant mise en scène : Vincent Pradès
Scripte : Bénédicte Darblay
Supervision VFX : Vincent Dutour
Collaboration artistique VFX : Anaïs Mak
Directrice de production : Claire Trinquet
Directrice de post-production : Laetitia Pichon
Producteurs : Eve Robin, Benoît Roland
Production : Les Films du Bal, Wrong Men
Pays de production : France, Belgique
Distribution France : Le Pacte
Durée : 1h59
Genre : Science-fiction, Thriller
Date de sortie : 25 décembre 2024

Planète B : Ready Prisoner One
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2.5

Le Seigneur des Anneaux : La guerre des Rohirrim, un précieux ?

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Imaginez une fusion entre un film des studios Ghibli et Le Seigneur des Anneaux : Les deux tours. Maintenant, imaginez que ce projet aussi curieux que prometteur a été fait sous la coupe de Warner. Et, enfin, supposons que pour ne pas perdre les droits sur la licence, les producteurs ont ordonné la réalisation du film dans les plus brefs délais. Voilà, vous venez d’obtenir Le Seigneur des Anneaux : La Guerre des Rohirrim.

Pour le Rohan

Avant tout, il est bon de préciser ceci : le film se déroule bel et bien dans l’univers créé par Peter Jackson. Dès les premières secondes, avec l’apparition du logo et de la musique, la nostalgie nous envahit. Et, quand le thème si culte du Rohan arrive à nos oreilles, on lâche :  »Ah les saligauds, ils m’ont eu ». Toutefois, n’espérez pas voir apparaitre Eowyn, Theoden ou encore Faramir (pour ceux qui espéraient une suite au Retour du roi). L’intrigue de ce long-métrage d’animation se déroule près de 200 ans avant la quête de l’anneau. Si Gandalf écume déjà depuis bien longtemps la Terre du Milieu, Aragorn et les autres membres de la communauté de l’anneau ne sont pas encore nés. Gollum, autrefois Sméagol, profite de son précieux et le monde des nains, des elfes et des hommes ne se préoccupe plus de Sauron ou même du Mordor. Pourtant, tout ne va pas bien dans le meilleur des mondes.

Si les orcs continuent de chercher l’anneau unique, c’est bel et bien un conflit humain qui sera au cœur de cette aventure. Afin de ne pas trop en dire, sachez seulement que le script de cet opus est fortement inspiré du second volet de la trilogie originale. Nous y suivons un conflit entre le peuple d’Edoras et celui du pays de Dun, provoqué par un cœur brisé et un décès fâcheux. Si les personnages sont attachants, le roi Helm et Héra en tête, difficile de ne pas y voir de très fortes ressemblances avec Théoden et Eowyn. Quant à l’antagoniste principal, Wulf, il vire très vite à la caricature du méchant stupide et prêt à sacrifier tout le monde pour obtenir vengeance. Dommage, car la première heure tient la route. Si la seconde reste agréable à suivre, on vit une sorte de remake du dernier acte des deux tours. Les environnements sont peu variés, exactement les mêmes que dans la trilogie. Ils sont simplement transposés en animation et le projet ne propose que peu de valeur ajoutée.

Ghibli, fils de Gloin

Faut-il résumer le projet comme un simple Seigneur des Anneaux en film d’animation ? Non. Malgré quelques plans assez laids (dus surement à une précipitation dans la production), le film reste visuellement très attrayant pour ceux qui aimeront la proposition graphique. Très inspiré des productions Ghibli, le film de Kenji Kamiyama propose de superbes séquences, parfois sublimes, malgré le peu de nouveauté dans les décors. On notera malgré tout d’étonnants changement de fluidité récurrents. Là encore, par manque de temps ? Car, oui, si vous pensiez que Warner vous avait gentiment offert un nouveau film, la vérité est toute autre. La Guerre des Rohirrim n’est qu’un projet de commande pour leur permettre de garder les droits d’exploitation de la saga. Cela explique beaucoup de choses, dont le manque de créativité et d’originalité, ainsi que le fan service qui compose la quasi intégralité du long-métrage.

Le film est essentiellement destiné aux fans. Cela n’en fait pas un mauvais film, car il se tient bien malgré tout. Mais avouons que si l’on retire la formidable musique qui a bercé mon enfance, les décors qui auront ébloui nos yeux et même une reprise de certains passages (la charge sur le Gouffre de Helm, meilleure scène de l’histoire du cinéma), on perd une grande partie de l’intérêt du projet… On retiendra de belles scènes d’action mais peu nombreuses, bien que ce ne soit pas ce que l’on demande en premier lieu. À l’issue du visionnage, on a passé un bon moment, mais difficile d’être dupe : on ne l’a pas passé pour les bonnes raisons. Malgré tout, ne boudons pas notre plaisir face à un film d’animation sympathique mais fortement oubliable.

Bande-annonce : Le Seigneur des Anneaux – La guerre des Rohirrim

Fiche technique : Le Seigneur des Anneaux – La guerre des Rohirrim

Titre original : The Lord of the Rings – The War of the Rohirrim
Réalisation : Kenji Kamiyama
Scénario : Jeffrey Addiss, Will Matthews, Phoebe Gittins et Arty Papageorgiou (d’après les personnages du roman Le Seigneur des Anneaux de J. R. R. Tolkien)
Montage : Tsuyoshi Sadamatsu
Musique : Stephen Gallagher
Producteurs : Philippa Boyens, Jason DeMarco et Joseph Chou
Sociétés de production : New Line Cinema, Warner Bros. Animation et Sola Entertainment
Société de distribution : Warner Bros. Pictures
Durée : 2h14
Genre : Aventure, Animation, Fantastique
Date de sortie : 11 décembre 2024

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3

ArteKino Festival : Amanda de Carolina Cavalli

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Tous les ans au mois de décembre, Arte propose son festival de cinéma européen. Cette année, les internautes peuvent découvrir, du 1er au 31 décembre, douze films du jeune cinéma européen en français, allemand, anglais, espagnol, polonais et italien. Parmi eux se trouve une pépite décalée : Amanda de Carolina Cavalli. Le récit d’une amitié naissante, mais pas banale. L’histoire surtout d’une jeune femme dite « borderline » dont l’esprit donne au film son atmosphère, qui ne  s’étiole jamais. Le festival est 100% gratuit et en ligne, les internautes peuvent voter pour leur(s) film(s) préféré(s).

Amanda n’est plus une adolescente, elle se distingue donc des héroïnes de deux autres films en compétition au ArteKino Festival : Kira (Do you love me?) et Eleftheria (Medium). Pourtant, elle a en commun avec les deux adolescentes la quête d’une relation parfaite. Kira ne cesse d’interroger ses proches sur leur amour avant de découvrir qu’elle doit avant tout s’aimer elle-même, et Eleftheria découvre que c’est avec sa propre histoire qu’elle doit se réconcilier avant d’aimer trop fort. Quant à Amanda, elle est beaucoup plus entière, décalée et surtout, elle est déjà adulte et c’est là toute la difficulté de sa recherche de l’amitié parfaite « le rêve d’une personne qui ne te quitte jamais, qui te comprend en tout, en grandissant, tu découvres que l’amie idéale n’existe pas », explique Carolina Cavalli. Amanda est le portrait d’une femme entourée d’autres femmes : sa mère, sa sœur (à la vie en apparence « parfaite »), une amie de sa mère et bien entendu Rebecca, sans oublier sa nièce qui considère Jésus « comme une personne ». « Je n’ai pas d’explication pour ça mais on m’a fait remarquer que les figures masculines sont plutôt absentes dans ma vie, une absence qui les rend d’autant plus présentes en quelque sorte, mes relations les plus intimes sont féminines. » Chaque personnage construit par Carolina Cavalli a sa fantaisie, son petit décalage. Cependant, Amanda, la noyée sauvée des eaux (c’est la première scène du film), est celle qui sort le plus du lot. Amanda ne travaille pas, elle vit seule dans une petite chambre payée par ses parents et surtout elle tente d’être amie avec sa gouvernante qui n’en peut plus. On la voit débarquer à une fête d’anniversaire comme un cheveu sur la soupe. Amanda doit se faire de nouveaux amis. Sa mère d’ailleurs l’encourage à aller voir Rebecca, que sa propre mère vend comme une future grande avocate. Elle imagine certainement qu’à son contact, Amanda aura des ambitions.

Peu convaincue au départ, Amanda se souvient soudain que Rebecca et elle ont été très amies dans l’enfance. Elle devient donc son obsession. D’autant que Rebecca n’est pas vraiment la jeune femme épanouie décrite par sa mère. Elle vit recluse dans sa chambre dont elle refuse de sortir. Il faudra à Amanda user de stratagème pour l’approcher. Nous n’avons que très peu de contexte sur la vie et l’environnement d’Amanda, le film est centré sur ce petit bout de vie et l’envie d’Amanda, qui remonte à l’enfance et cette noyade volontaire, d’exister aux yeux d’un monde trop restreint et codifié pour elle. Les couleurs d’Amanda contrastent en permanence avec l’atmosphère grisâtre, bourgeois, dans lequel elle évolue. Tout tient dans ce contrepoint que l’héroïne apporte sans cesse. Elle n’est jamais là où on l’attend et la réalisatrice, également scénariste, parvient à maintenir tout du long ce décalage savoureux. Elle explique: « Au moment de l’écriture, je ressentais  une solitude particulière, je me sentais un peu isolée et j’ai pensé que je devais me faire de nouveaux amis ou en retrouver, que j’avais perdus de vue et j’ai trouvé ça compliqué. À l’âge adulte, c’est très compliqué de se faire des amis. »  Tout semble donc encore rempli d’enfance dans ce film où l’on se croise dans des fêtes improbables, des fêtes sauvages dans des lieux à l’abandon, où l’on se suit sans trop savoir pourquoi et où tous les dialogues paraissent à la fois absurdes et parfaitement naturels. Amanda refuse de se taire ou d’abandonner une idée. Rebecca voudrait être tranquille. Pourtant, dans un espace presque conçu comme un huis clos, elles parviennent à faire des étincelles. Ce n’est pas une amitié parfaite mais des éclats de vie, des élans de sororité bienvenus. Amanda a son propre univers, on y croise des petits feux d’artifice, un cheval solitaire… Surtout, Amanda a deux actrices funambules et aux caractères éclatants :  Benedetta Porcaroli et Galatéa Bellugi (déjà vue chez nous dans L’Apparition et Tralala).

Amanda doit beaucoup à son rythme, en plus de son atmosphère déjantée, qui épouse l’esprit « borderline » de son héroïne. Toujours en mouvement, Amanda ne s’arrête jamais de parler, de marcher, de bouger au son d’une musique qui épouse parfaitement son état d’esprit. Il n’y a pas de longueurs dans ce film puisque tout n’est qu’instant présent, désir de vivre et de se lier aux autres, même maladroitement. Tout le film tend vers cette question : Rebecca sortira-t-elle de chez elle pour arpenter le monde aux côtés d’Amanda ? La réponse de la réalisatrice est d’une fantaisie douce et amère. Un petit bonbon à découvrir jusqu’au 31 décembre 2024 sur la plateforme arte.tv.

Amanda : Bande annonce

Amanda : Fiche technique

Synopsis : Amanda, 24 ans, vit isolée et n’a jamais eu d’amis, alors que c’est ce qu’elle désire le plus. Lorsqu’elle découvre que Rebecca et elle passaient beaucoup de temps ensemble lorsqu’elles étaient petites, Amanda se donne une nouvelle mission : la convaincre qu’elles sont toujours les meilleures amies du monde.

Réalisation et scénario : Carolina Cavalli
Photographie : Lorenzo Levrini
Montage : Babak Jalali
Distribution : Charades
Durée : 1h33
Genre : comédie dramatique
Sélectionné Mostra Venise 2022 et Toronto International Film Festival 2022
Date de sortie (VOD) : 1 mars 2023

The Day of the Jackal : Sa Majesté le chacal

Avec une maestria digne de David Fincher et un Eddie Redmayne époustouflant d’intensité, de technique et d’émotions contradictoires, The Day of the Jackal, écrite par Ronan Bennett et réalisée par Brian Kirk, impressionne par la rigueur hypnotique de sa mise en scène et l’excellence de son intrigue.

Ce n’est pas tous les jours que l’on assiste à une série dont les premières minutes signent une puissance et une chorégraphie visuelle telles qu’elles transcendent la qualité standard des séries produites sur toutes les plateformes confondues.

Est-ce par la qualité addictive de l’intrigue mêlant espionnage, introspection et action, par la virtuosité de la mise en scène, par l’émotion et le charisme d’une interprétation ? Tout à la fois, certainement, pour faire de The Day of the Jackal une œuvre d’une amplitude cinématographique rare.

C’est dans les quelques scènes du début — un vieil homme affalé sur un fauteuil, probablement mort, et un autre qui lui ressemble trait pour trait mais semble plus jeune — que naît un trouble raffiné, une sensation d’avoir affaire à une série hors du commun. Quelques scènes plus tard, ce même vieil homme prend en joue et attaque des vigiles dans une scène d’assassinat filmée avec une précision jouissive. Tout cela pourrait sembler banal sans cette insinuation, portée par la majesté de la mise en scène, qu’il se trame quelque chose.

Précision, maîtrise, méticulosité, limpidité et sophistication des plans gravent une atmosphère et construisent la stylistique propre à la série, adaptation moderne du roman de Frederick Forsyth.

The Day of the Jackal, entre un James Bond haut de gamme et The Killer de Fincher, se glisse dans la peau d’un sniper (Redmayne), caméléon et samouraï, insaisissable et invincible, vulnérable et invulnérable, une sorte de Delon qui aurait su s’effacer pour accueillir une variété d’autres masques et nuances sur son visage.

Ici, le Chacal, capable de solitude et de patience incalculables, de maîtrise et de métamorphose, de sauvagerie et d’élégance, c’est Eddie Redmayne, l’acteur oscarisé de The Danish Girl.

C’est lui, son corps agile et sec, intériorisé et impavide, son visage sensible et impassible, capable de traverser tous les affects, qui provoque cette tension dans le regard. Magnifique et électrisant. Il regarde longuement ses proies, se prépare avec un soin inimaginable, nous fait toucher le danger, et nous le regardons regarder. La haute valeur de The Day of the Jackal tient à la virtuosité de la performance de Redmayne, qui cristallise des nuances inattendues de fascination et d’humanité, imposant une technique martiale empreinte d’une ambivalence et d’une douceur exceptionnelles.

Constamment en chasse ou en cavale, poursuivi par l’agent du renseignement britannique Bianca Pullman (Lashana Lynch), semblant mener une vie glacée de solitaire et pourtant aimanté par sa femme et son fils, multipliant les contrats hors de prix et les identités sans nom, l’intrigue s’entrelace avec intrépidité et sveltesse sur l’hypnose provoquée par son personnage et son acteur.

The Day of the Jackal est une série qui réussit à mêler, dans un geste profondément cinématographique, un certain dandysme allié à l’authenticité du film d’action.

À cela s’ajoute une traversée de l’Europe des plus séduisantes et une intrigue au cordeau. Le Chacal est la série cinéphile de l’année : majestueuse et classieuse.

Bande-annonce : The Day of the Jackal 

Fiche Technique : The Day of the Jackal

Réalisation : Brian Kirk, Anthony Philipson, Paul Wilmshurst, Anu Menon
Création : Ronan Bennett
Scénario : Ronan Bennett, Charles Cumming, Jessica Sinyard, Shyam Popat
Avec : Eddie Redmayne (Le Chacal), Lashana Lynch (Bianca Pullman), Úrsula Corberó, Charles Dance, Richard Dormer, Chukwudi Iwuji, Lia Williams, Khalid Abdalla, Eleanor Matsuura, Jonjo O’Neill, Sule Rimi
Musique : Volker Bertelmann
Production : Gareth Neame, Nigel Marchant, Eddie Redmayne, Brian Kirk, Ronan Bennett, Sue Naegle, Marianne Buckland
Photographie : Non spécifiée
Montage : Non spécifié
Sociétés de production : Sky Studios, Universal Television, Carnival Film and Television
Sociétés de distribution : Sky Atlantic (Royaume-Uni), Peacock (États-Unis), Prime Video (France)
Date de sortie : 7 novembre 2024 (Royaume-Uni), 14 novembre 2024 (États-Unis), 6 décembre 2024 (France)
Nombre de saisons : 1 (renouvelée pour une 2e saison)
Nombre d’épisodes : 10
Genre : Thriller d’espionnage, Drame d’action
Durée : 46 à 73 minutes par épisode
Langue originale : Anglais

Mufasa : Le Roi Lion – La folie des glandeurs

Le monde a tremblé à l’annonce d’un remake où les animaux du cercle de la vie auraient droit à un design photoréaliste en live-action. Succès gargantuesque et inattendu, Le Roi Lion (2019) a finalement tout explosé au box-office avec un retour sur investissement de plus d’1,6 milliard de dollars. Malgré tous les défauts visuels, narratifs, de rythme et d’originalité qu’on lui reproche à raison, le préquel Mufasa ne peut qu’espérer suivre ses pas : une ruée vers l’or sans satisfaction. Ni son histoire, ni son affinage de la CGI sur des félins (un peu) plus expressifs ne peuvent empêcher toute la génération de spectateurs qui ont découvert, voire grandi, avec le film d’animation de 1994 d’en pâlir… une fois de plus.

Synopsis : Rafiki raconte à la jeune lionne Kiara – la fille de Simba et Nala – la légende de Mufasa. Il est aidé en cela par Timon et Pumbaa, dont les formules chocs sont désormais bien connues. Relatée sous forme de flashbacks, l’histoire de Mufasa est celle d’un lionceau orphelin, seul et désemparé qui, un jour, fait la connaissance du sympathique Taka, héritier d’une lignée royale. Cette rencontre fortuite marque le point de départ d’un périple riche en péripéties d’un petit groupe « d’indésirables » qui s’est formé autour d’eux et qui est désormais à la recherche de son destin. Leurs liens d’amitié seront soumis à rude épreuve lorsqu’il leur faudra faire équipe pour échapper à un ennemi aussi menaçant que mortel…

Avec la succession de remakes en prise de vue réelle à gogo sous Bob Iger (La Belle et la Bête, La Petite Sirène, Pinocchio, etc.), Disney redéfinit les standards du succès. Alors que Lilo et Stitch et Blanche-Neige, ainsi que les renégats super-héroïques de Marvel, se tiennent prêts à envahir les cinémas en 2025, ce nouveau projet sur la terre des lions tente bien que mal de s’extirper du moule du modèle d’origine et du fan-service. L’opération a de nouveau capoté. Jon Favreau, qui avait implicitement critiqué l’emprise des studios Disney sur la liberté de création avec le classique, mais appétissant #Chef, a évidemment cédé à l’appel du chèque en or de la maison de Mickey pour tenter de « restaurer » les qualités et les valeurs du film original en 2019. Ce dont il n’avait nullement besoin, sachant tout le culte qu’on lui voue encore 30 ans plus tard.

Le Roi Lion 2 moins 1

Où se situe la légitimité de ces œuvres, décalquant maladroitement et insidieusement les films d’animation d’origine, si ce n’est pour un prolongement de droits et pour fièrement affirmer son instinct primaire pour la cancel culture. De cette manière, tout n’est que plus lisse dans l’usine à rêves qu’est Disney. Pour cette raison, le film ne peut que capitaliser sur un hommage pour James Earl Jones (voix originale de Mufasa), ainsi que sur la musique emblématique d’Hans Zimmer en ouverture. Il faut bien patienter un bon moment avant d’être propulsé en terre inconnue. Canyons en partie immergés et montagnes enneigées sont autant de décors originaux que traversent les héros de cette aventure. Un chemin qui rappelle fatalement la quête initiatique de Simba et dont on prend la peine de dissimuler sous des prétextes futiles, à défaut d’enjeux ou de tensions dramatiques concluantes.

À force de vouloir sublimer le travail des effets visuels des artistes, évidemment admirable, on oublie de faire évoluer des personnages qui ne sont là que pour assurer la liaison avec l’histoire que l’on connaît déjà. Mufasa atteint la sagesse ultime lors de son vagabondage, tandis que son frère adoptif Taka, un enfant gâté par son père, n’a pas pu apprendre les notions de courage et d’honnêteté. Cet outsider avait tout pour se définir comme un vilain accompli, sans qu’on en aseptise la cruauté (Maléfique, Cruella). Le revirement de Taka en Scar maléfique est aussi précipité que le climax, anti-spectaculaire et amputé de tout lyrisme. Pour une origin story, c’est trop léger pour y trouver son compte. Les personnages manquent cruellement de profondeur et de vulnérabilité pour nous séduire, ne serait-ce que le temps d’une course-poursuite dynamique. Hélas, même sans ce type d’attente, il s’agit d’un rendez-vous manqué.

Le cimetière des lions

Comme pour Chloé Zhao avec Les Éternels (2021), et afin de pouvoir apposer le sceau d’une cinéaste oscarisée sur les supports promotionnels, la production s’est mise en quête d’un porte-étendard au profil similaire. Barry Jenkins, réalisateur de drames sociaux, connu pour avoir subtilisé la statuette dorée au nez et à la barbe de La La Land avec son film Moonlight, est alors choisi pour mener la réalisation d’un prequel qui avait un boulevard pour repartir de zéro et nous proposer une aventure spectaculaire au-delà de la Savane. Hormis quelques plans zénithaux pour chercher un peu de verticalité dans la mise en scène, les séquences de comédie musicale restent souvent à hauteur des personnages. Il est difficile de susciter de l’émotion lorsque les contraintes créatives sont trop nombreuses. La plus grande déception réside donc dans des chansons, peu mémorables, n’en déplaise à Lin-Manuel Miranda. Sa dernière contribution révèle ici des difficultés à renouveler sa playlist, habituellement entêtante et entraînante (Vaiana et Hamilton). Au lieu de ça, « Je voudrais déjà être roi » et « L’amour brille sous les étoiles » sont revisitées avec une fadeur égale à la paresse d’une telle initiative. Un trio de compositeurs tente alors d’insuffler un peu de charme dans cette jolie coquille lisse et vide qu’est Mufasa : Le Roi Lion. Sans succès.

L’arnaque se poursuit avec un poids de l’héritage trop lourd. Ne pouvant se défaire d’une seule de ses mascottes, certains d’entre-eux sont insérés au chausse-pied dans un récit qui ne parvient pas à maintenir la continuité de sa narration en flashbacks. Timon et Pumba forment un duo de sidekick comique imparable à l’origine, mais ici ils viennent constamment parasiter le rythme du visionnage à travers leurs interventions dispensables et insupportables. Ces derniers tentent désespérément d’accaparer l’écran, en le hurlant oralement au public avec qui la complicité lui fait défaut. Pour le reste, Zazou est aussi étourdi qu’inutile, Sarabi est une pâle copie de Nala, et Rafiki maintient son rôle de guide sans plus d’intérêts.

En somme, la patte de Barry Jenkins est passée au mixeur, au même titre que d’autres cinéastes de renom (Robert Zemeckis, Guy Ritchie, David Lowery). Il ne reste que derrière son passage une sensation de déjà-vu et de lassitude qui anéantit l’esprit récréatif et « magique » d’un récit qui véhicule l’acceptation et l’unité malgré les différences. Le souci est que toute la tragédie est déjà écrite d’avance. Ce qui motive finalement Scar à assassiner Mufasa sous les yeux médusés de Simba ne tient qu’en une frustration amoureuse, qui n’est pas du tout développée avec finesse. Mufasa : Le Roi Lion confirme, dans la douleur, la mort cérébrale programmée d’un studio qui n’a plus de rêves à partager. Et dans le même mouvement, il est regrettable d’affirmer que le lion est définitivement mort dans la terrible jungle numérique où s’entassent les remakes sans identité, ni saveur, ni émotion.

Mufasa : Le Roi Lion – Bande-annonce

Mufasa : Le Roi Lion – Fiche technique

Titre original : Mufasa – The Lion King
Réalisation : Barry Jenkins
Scénario : Jeff Nathanson
Voix originals : Aaron Pierre, Kelvin Harrison Jr., Seth Rogen, Billy Eichner, John Kani
Photographie : James Laxton
Montage : Joi McMillon
Musique : Dave Metzger, Nicholas Britell, Pharrell Williams
Chansons : Lin-Manuel Miranda
Producteurs : Mark Ceryak et Adele Romanski
Producteur délégué : Peter M. Tobyansen
Production : Walt Disney Pictures, Pastel Productions
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Walt Disney Studios Motion Pictures
Durée : 1h58
Genre : Animation, Aventure, Famille, Musical
Date de sortie : 18 décembre 2024

Mufasa : Le Roi Lion – La folie des glandeurs
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1.5

Kraven the Hunter : un chasseur sachant chasser !

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C’est peu dire qu’on n’était pas vraiment pressé de découvrir ce (très probablement) dernier opus du sinistrement célèbre Spider-Man Universe initié par Sony autour des vilains associés Spider-Man (mais sans lui !). Eh bien on aurait (un peu) tort de se baser sur les précédents films et leur piètre qualité tant celui-ci leur est supérieur. Attention, Kraven the Hunter n’est pas un excellent film non plus, loin s’en faut, mais c’est certainement le meilleur du lot. On a donc droit à un agréable et sympathique divertissement du samedi soir réalisé avec soin, porté par un Aaron Taylor-Johnson charismatique, doté de scènes d’action plus que correctes voire impressionnantes et qui remplit sa mission d’origin story (même si elle ne mènera nulle part au final). Cependant, des effets spéciaux parfois ratés, des personnages secondaires trop nombreux et inutiles, des dialogues souvent trop simplistes et un dernier tiers à l’intrigue peu convaincante empêchent tout de même le film d’être autre chose qu’un produit mercantile sans autre réel intérêt qu’une consommation fast-food de laquelle on n’attend rien au préalable.

Synopsis : Kraven, un homme dont la relation complexe avec son père, l’impitoyable Nikolai Kravinoff, l’entraîne vers une vengeance aux conséquences brutales, l’appelant à devenir non seulement le plus grand chasseur du monde, mais aussi l’un des plus redoutés.

Dans le monde de plus en plus vaste et étendu des super-héros au cinéma, s’il y a bien un projet qui a encore moins de sens que feu le DCEU de la Warner sur sa fin (d’ailleurs mort et enterré par des films de plus en plus mauvais alors qu’il avait, lui, bien commencé), c’est bien le Spiderverse de Sony. Officiellement lancé pour créer un univers autour des vilains de Spider-Man, c’était officieusement plutôt pour que le studio garde les droits du personnage. Et c’est une aberration mercantile poussée à son paroxysme puisqu’on n’y aura jamais vu le bout d’une toile du fameux tisseur. Si encore les films produits pour ce projet étaient bons… Entre le tout juste regardable (Venom premier du nom), le vraiment pas terrible (Venom : the last dance et le plutôt drôle au troisième degré et complètement « wtf » Madame Web) et le médiocre (Morbius, Venom : Let There Be Carnage), ce fut davantage la soupe à la grimace (ou aux navets).

Et c’est peut-être grâce à cette joyeuse enfilade de déceptions et d’incongruités à la chaîne que ce Kraven the Hunter nous apparaît presque comme une bonne surprise. Comme on dit souvent, à ne rien attendre, on ne peut qu’être agréablement étonné. Pourtant, cet opus sentait mauvais au vu des nombreux reports de sortie et d’une promotion hasardeuse où le réalisateur suppliait les spectateurs d’aller découvrir le film. Ce qui sera la dernière pierre de cet univers sans queue ni tête sera pourtant la meilleure du pire, si on peut qualifier le long-métrage ainsi. Car oui, vu les flops continus des autres films (et certainement de celui-ci et hormis la trilogie Venom qui a cartonné de manière incompréhensible) et vu leur réception critique absolument horrible, Sony a décidé d’arrêter les frais. Tant mieux et on pourra dire qu’il termine sur une note à peu près correcte.

Peut-être que la clé de la semi-réussite de Kraven the Hunter vient dans le fait que la firme a embauché un réalisateur de renom pour celui-ci contrairement aux autres, où c’était des débutants et/ou des inconnus. En effet, J.C. Chandor est le cinéaste de l’excellent suspense financier Margin Call ou du film d’action Triple frontière. Et si on ne reconnaît pas une patte particulière à la mise en scène, elle est cependant bien plus pertinente et professionnelle que celle de tous les autres films du Spiderverse réunis : lisible, ample et appliquée. Certains plans ont même vraiment de la gueule. On peut aussi louer des séquences d’actions bien faites et parfois impressionnantes où la violence et le sang ne sont pas toujours relégués hors plan. Enfin, Aaron Taylor-Johnson a un sacré charisme et si c’est vraiment lui le prochain James Bond, on devrait être aux anges. Notons également le méchant le plus réussi des six films avec un Alessandro Nivola qui s’éclate en Rhino.

Mais comme on le disait plus haut, Kraven the Hunter n’est pas non plus un grand moment de cinéma. Plutôt un honnête film d’action à l’ancienne avec des super-vilains dedans. Les capacités du personnage en tant que chasseur sont souvent mal amenées, tout comme sa relation avec les bêtes. D’ailleurs, pour les effets spéciaux, ceux concernant ces dernières ne sont pas toujours du meilleur rendu. Il y a également un trop-plein de personnages secondaires pourtant passionnants (Calypso, le Caméléon, l’Étranger, …) mais qu’on n’a pas le temps de creuser assez et qui ne servent à rien dans l’intrigue. Une intrigue, justement, qui montre ses limites, notamment dans un dernier tiers où l’absence de logique dans le déroulé des événements se fait fortement sentir. Enfin, les dialogues sont la plupart du temps très simplistes et juste fonctionnels. Malgré cela et les deux heures, on ne s’ennuie pas, c’est divertissant et fait avec honnêteté. Et on serait presque déçu que la fin qui ouvre forcément à une suite ne soit jamais d’actualité… Oui, oui, on ose le dire !

Bande-annonce – Kraven the Hunter

Fiche technique – Kraven the Hunter

Réalisateur : J.C. Chandor.
Scénaristes : Richard Wenk, Art Marcum & Matt Holoway.
Production : Sony & Columbia Pitcures.
Distribution : Sony Pitcures France.
Interprétation : Aaron Taylor-Johnson, Alessandro Nivola, Russell Crowe, Ariana DeBose, Fred Echinger, Christopher Abbott, …
Genre : Action.
Date de sortie : 18 décembre 2024.
Durée : 2h08.
Pays : États-Unis.

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3

« 2050 » : visions plurielles et dystopies croisées

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Le recueil 2050 rassemble plusieurs récits graphiques, chacun signé par des auteurs différents. L’ouvrage, paru aux éditions Philéas, permet au lecteur de découvrir une mosaïque de futurs fictionnels, où l’Intelligence Artificielle, la manipulation génétique, le contrôle social, la marchandisation des êtres humains et la dégradation environnementale composent une toile de fond inquiétante et dystopique. 

Dans 2050, chaque récit est articulé autour de thématiques diverses et porté par des styles graphiques et narratifs singuliers. Les auteurs questionnent avec acuité un futur gorgé d’enjeux éthiques, politiques et philosophiques, qui préoccupent déjà en grande partie notre présent. Les thématiques déployées vont ainsi de la résurrection artificielle de grandes icônes culturelles à la robotisation de l’enfant et à la marchandisation du corps humain ; elles façonnent un tableau cohérent de mondes déliquescents, dans lesquels l’humanité est réduite à sa portion congrue et supplantée, pour partie, par les machines. 

Pour les personnages, le rêve d’un progrès technologique harmonieux s’évanouit devant la brutalité des rapports de force. Des IA littéraires trustent les premières places des classements de vente, des populations migrantes sont cryogénisées dans l’attente d’un hypothétique départ vers Mars, les enfants se commandent et se remplacent comme des meubles IKEA… Tout contribue à révéler les contradictions internes des sociétés futures. 

Les œuvres regroupées dans 2050 s’inscrivent dans la lignée de classiques dystopiques comme 1984 de George Orwell ou Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, mais aussi dans celle de créations audiovisuelles telles que Black Mirror. De même, elles rejoignent les réflexions contemporaines d’essayistes et de philosophes sur les conséquences de l’hyperconnexion, de la surabondance d’images et de l’aliénation consumériste. Plonger dans 2050 revient à explorer un éventail de scénarios qui, sans prétendre à une prophétie univoque, dessinent néanmoins les contours inquiétants de notre devenir collectif.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Dans le récit de Ponzio et Galandon, « Une histoire bio », les intelligences artificielles littéraires ont supplanté les écrivains humains, imposant une nouvelle norme de production éditoriale au nom de l’efficacité et de la rentabilité. La marginalisation de l’auteur, y compris face à des instances automatisées, est une métaphore puissante de l’obsolescence programmée de l’être humain face aux outils qu’il a lui-même forgés. Les récits de Gauckler (« L’Ange bleu »), De Metter (« Lux Aeterna ») et Martin-Ducoudray (« Tableau de chasse ») proposent une immersion dans des futurs où les corps, qu’ils soient humains ou animaux, réels ou artificiels, sont objets de manipulation, d’exploitation ou de marchandisation. Dans « Lux Aeterna », par exemple, apparaît la nécessité de mettre à jour une puce cérébrale pour pouvoir se rendre au chevet de sa femme malade, tandis que le monde est peuplé de robots domestiques et que des affiches publicitaires, ressuscitant Mickael Jackson ou Marylin Monroe, signalent la tendance à recycler le passé et à instrumentaliser la mémoire collective par le biais des modèles numériques.

L’ensemble de ces œuvres rassemble des corps hybrides, des identités brouillées et des rapports de force inégalitaires, dessinant un panorama cruel de sociétés aux abois. En explorant la militarisation, la marchandisation et la réification du corps, ces récits appellent à une réflexion éthique sur le destin des individus dans des structures sociales défaillantes. Le récit de De Rochebrune, « Go to Mars », propose quant à lui une fable glaçante sur la question migratoire, où l’Europe, incapable et réticente à accueillir des réfugiés, opte pour la cryogénisation comme solution fallacieuse. Le gel des migrants, leur mise en attente dans l’espace-temps, l’instrumentalisation cynique de vies humaines rappellent certaines pages parmi les plus sombres de l’Histoire. Une suspension mortifère, métaphore de l’inaction politique, et qui fait écho à la gestion contemporaine des flux migratoires et à la marchandisation du passage. Dans « Enfants de la batterie », de Mig, la fabrication industrielle d’enfants et leur utilisation comme sources d’énergie dénoncent le consumérisme et la logique productiviste, rendant hommage aux dystopies où l’homme n’est plus qu’un rouage, comme Matrix ou Le Meilleur des mondes.

Le recueil 2050 offre ainsi un tour d’horizon des craintes, angoisses et anticipations qui composent notre imaginaire collectif face à l’avenir. Les récits présentés interrogent en profondeur la place de l’humain dans un monde saturé de technologie, d’idéologies du progrès et de rationalisations marchandes. À travers la multiplicité des œuvres, ce volume interroge notre rapport à l’intelligence artificielle, à la militarisation, aux migrations, à l’exploitation des ressources humaines et animales, ainsi qu’à la prolifération des écrans. C’est aussi un appel à la vigilance, un rappel que la direction que prendront nos sociétés n’est pas écrite d’avance, qu’elle dépend de nos choix politiques, économiques et moraux. Ce miroir tendu vers demain arborent ainsi des éclats troublants, et qui interrogent notre présent.

2050, collectif 
Philéas, novembre 2024, 120 pages

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4

« Tarzan, l’homme-singe » : la révélation de la jungle

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Tarzan, l’homme-singe, d’Éric Corbeyran et Roy Allan Martinez, poursuit l’ambitieux projet de transposer en bande dessinée l’œuvre fondatrice d’Edgar Rice Burroughs. Ce deuxième opus, publié aux éditions Glénat, mêle aventures exotiques et réflexion sociétale. L’adaptation nous transporte dans la jungle foisonnante, où l’homme sauvage, tiraillé entre deux mondes, doit affronter non seulement des ennemis externes, mais aussi des dilemmes intérieurs.

Le récit s’ouvre assez vite sur une tentative de meurtre, révélant immédiatement la tension dramatique qui sous-tend cette aventure. Canler, antagoniste jaloux et vénal, s’acharne à vouloir écarter Tarzan, perçu comme une menace. Il faut dire que son intervention pour sauver Jane et retrouver son père, le professeur Porter, a de quoi passablement l’irriter. Lui qui a des vues sur la jeune femme est relégué au second plan, à peine considéré par elle.

Et puis, la jungle elle-même semble se plier à la volonté de son « Seigneur ». Le recours à la famille adoptive de Tarzan et à des alliés comme les éléphants illustre la profonde connexion de notre héros avec la nature, qui contraste fortement avec la cupidité et la violence des hommes, incarnées par Canler. Le fil conducteur du récit – le sauvetage du professeur et la récupération du trésor archéologique – permet en outre d’explorer la dualité de Tarzan : un être à la fois maître de la jungle et étranger dans le monde des humains.

L’intérêt principal de cette adaptation réside dans sa capacité à creuser la psychologie de ses personnages. Tarzan est ainsi érigé en un symbole de l’altérité. Sa maladresse initiale et son apparence contrastent avec la noblesse qu’il acquiert en grandissant, grâce à sa ruse et à sa maîtrise des outils. Sa relation avec Jane cristallise ce tiraillement entre deux natures. Tandis que les autres personnages, notamment Canler, le perçoivent comme un animal à domestiquer, Jane le voit comme un être complexe, capable d’apprendre, de comprendre et d’aimer. L’émerveillement de la jeune femme devant sa maîtrise croissante de l’anglais reflète, par exemple, cette humanisation progressive.

Les traits maîtrisés de Roy Allan Martinez donnent corps à l’atmosphère sauvage et onirique de la jungle. Et sous ses dehors de récit d’aventures, Tarzan, l’homme-singe problématise avec talent la différence et l’acceptation. Tarzan incarne l’étranger, celui que l’on redoute et que l’on tente de marginaliser. Pourtant, il devient aussi un pont entre deux mondes. Son lien avec la jungle, perçu comme une bestialité par ses détracteurs, est en réalité une force qui le distingue. En ce sens, et en organisant un antagonisme duquel il sort grandi, le récit délivre une leçon implicite sur la richesse de la diversité et la nécessité de dépasser les apparences.

Tarzan, l’homme-singe (Tome 2), Éric Corbeyran et Roy Allan Martinez
Glénat, décembre 2024, 56 pages

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3.5

« Abba dis donc ! » : le retour de Conrad et Paul

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Le dernier album de Ralf König, Conrad et Paul : Abba dis donc ! (Glénat) nous ramène dans l’univers truculent de deux figures incontournables de son œuvre. À travers des anecdotes cocasses et un quotidien marqué par une forme d’obsession charnelle, l’auteur et dessinateur continue de scruter les travers de la société contemporaine.

L’humour de Ralf König possède une douceur ironique et une vivacité intérieure qui se glissent dans chaque situation du quotidien. Sans lourdeur compassée, il saisit les fragilités, les contradictions, les obsessions et les plaisirs simples de ses personnages, volontiers fragiles et obsessionnels, et les expose avec un sens du détail qui respire la tendresse. Il y a là une façon de transformer le banal en quelque chose d’irrésistiblement drôle, sans jamais forcer le trait de manière excessive. En tant que lecteur, on en devient presque complice, et cela naît moins du sarcasme que de l’observation.

Conrad et Paul se retrouvent confrontés aux affres du second hiver pandémique. Les masques étouffent autant que les frustrations accumulées. Ralf König s’attarde avec mordant sur les petites contradictions du quotidien. Comme souvent chez lui, l’arrière-plan est peuplé de figures caricaturales, mais jamais dénuées d’ancrage. On retrouve ainsi la sœur anti-vax, réticente à la vaccination mais avide de soutiens financiers. Elle symbolise à elle seule cette défiance généralisée envers les institutions. Sa rhétorique confuse, faite d’amalgames et de théories absurdes, illustre la cacophonie d’opinions qui a marqué les années COVID.

Mais il y a bien plus important dans l’album : Romano, le mystérieux « câlineur professionnel ». Paul, fasciné par cet homme dont l’emploi repose sur la seule promesse de proximité physique, se laisse entraîner dans une spirale de désir et de frustration. Ralf König traite cette situation avec un mélange d’humour cru et de tendresse, dévoilant les failles affectives de son personnage tout en interrogeant les nouvelles formes de solitude dans un monde pandémique. Il y a quelque chose de délicieux dans la manière dont Paul s’abandonne à une pratique qui, initialement, le laissait perplexe. Et après avoir tenté de se donner de la contenance, il finit par céder complètement, ce qu’illustre parfaitement le fait de sucer le pouce, tel un enfant, de son compagnon de jeu…

Conrad et Paul : Abba dis donc ! se distingue par son regard acéré sur les absurdités de notre époque. Ralf König joue habilement, comme à son habitude, avec les codes du grotesque pour dénoncer, dans une veine humoristique, tous les travers de notre société. Les obsessions conspirationnistes, l’essor des services insolites comme celui de Romano ou encore la frénésie consumériste autour de produits culturels (à l’image du nouvel album d’Abba) forment autant de miroirs déformants, révélateurs d’une société en crise.

Avec ce nouvel opus, Ralf König prolonge l’esprit irrévérencieux qui caractérise ses œuvres précédentes. Comme dans Le Temps d’un virus, il mélange astucieusement humour et gravité, transformant les angoisses collectives en matière comique. À mi-chemin entre la farce et la satire, l’album vaut autant pour ses personnages attachants que ses situations absurdes et son regard critique.

Conrad et Paul : Abba dis donc !, Ralf König
Glénat, décembre 2024, 192 pages

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3.5

« 1629 » : pour quelques dollars de plus…

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En 1629, le Jakarta, fleuron de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), quitte Amsterdam chargé de trésors et d’ambitions, pour s’échouer sur des récifs au large de l’Australie. Cet événement historique sert de point de départ à 1629, un diptyque magistralement écrit par Xavier Dorison et illustré par Thimothée Montaigne. Le second tome, « L’Île rouge » dépasse le simple récit d’aventure pour plonger au cœur de la nature humaine.

Le naufrage mis en scène dans le premier tome devient un huis clos à ciel ouvert, où la lutte pour la survie se mêle aux manipulations cruelles d’un homme : Jéronimus Cornélius. Cet ancien apothicaire ruiné incarne un mal insidieux, capable de déchaîner les pires instincts chez des hommes déjà fragilisés.

Toute l’intrigue repose sur sa montée en puissance. Manipulateur intéressé et machiavélique, il attise les tensions entre les naufragés. Après avoir fomenté une mutinerie, il trouve l’opportunité de s’ériger en maître des lieux, exploitant un îlot désertique pour mieux diviser et régner. Les fausses promesses, les exécutions arbitraires et une soif insatiable de pouvoir vont conditionner ses actes et seuls Lucrétia Hans et Wiebbe Hayes vont oser le défier. Jéronimus confisque armes et nourriture, se retranche dans son antre et tire les ficelles dans l’ombre, pour mieux parvenir à ses fins.

Une nouvelle fois superbement écrit, l’album se caractérise aussi par la richesse des illustrations, qui donnent à voir toute l’étendue de la cruauté humaine. Chaque planche témoigne d’un soin méticuleux, avec des paysages marins sublimes et menaçants, et des personnages éprouvés. Xavier Dorison et Thimothée Montaigne distillent une critique acerbe des mécanismes de pouvoir et de soumission. Cornélius n’est finalement que le reflet exacerbé des pratiques de la VOC, première multinationale au fonctionnement impitoyable. Le pillage des richesses, la manipulation des hommes et l’absence totale de remords de cette compagnie trouvent un écho glaçant dans les comportements des naufragés.

« L’Île rouge » apporte un dénouement haletant à ce diptyque. On retiendra notamment l’épaisseur de l’antagoniste, mais aussi la résistance obstinée d’un personnage féminin fort, Lucrétia Hans, prête à renoncer à tout, y compris le confort le plus élémentaire, pour ne pas faire le jeu de l’apothicaire. Entre fresque historique, thriller psychologique et critique sociétale, 1629 met à nu l’âme humaine et ses penchants pour le lucre. Tout, et même la religion, y est gangréné et cela rappelle, en seconde intention, ce qui a pu motiver les grandes explorations humaines, au-delà de leur intérêt scientifique.

1629 : Livre II, Xavier Dorison et Thimothée Montaigne
Glénat, novembre 2024, 144 pages

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4.5

Les Cloches jumelles et leur sonorité particulière

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Dans le village de Butangen en Norvège la vie s’écoule paisiblement, au rythme des saisons. Héritière d’une longue histoire familiale et locale, qui remonte plusieurs siècles en arrière jusqu’au Moyen-Age, Astrid Hekne pourrait y faire sa vie. Elle ne manque pas de prétendants, mais n’est pas insensible au trouble que le pasteur éprouve en sa présence.

L’église en question constitue l’âme du village. Sa construction remonte au Moyen-Age. En ces temps-là, une ancêtre d’Astrid mourut en mettant au monde deux jumelles qui restèrent soudées par la hanche : Halfrid et Gunhild. Les siamoises survécurent et dépassèrent leur handicap en tissant de somptueuses tapisseries qui établirent leur légende. Jusqu’à leur adolescence qui les vit mourir à quelques heures d’intervalle. Le chagrin du père était si immense qu’il fit fondre tout ce qu’il possédait comme métal auquel il ajouta au dernier moment toutes ses pièces d’argent, pour obtenir deux cloches qu’on baptisa bientôt les Cloches jumelles, car le père s’était saigné aux quatre veines en hommage à son épouse et leurs deux fillettes. La rumeur accorda bientôt à ces cloches des propriétés extraordinaires. Placées au sommet du clocher, lorsqu’elles sonnent, le son provoque des vibrations d’une incroyable intensité qui se fait sentir dans toute la vallée. Mieux, la légende locale finit par les prétendre capables de se faire entendre pour annoncer des événements sortant de l’ordinaire, par exemple pour avertir de catastrophes à venir, comme si elles étaient dotées d’une réelle autonomie.

Butangen

Lorsque le récit commence, fin XIXe, un « nouveau » pasteur officie : Kai Schweigaard. S’il est relativement jeune, dynamique, bouillonnant d’idées et raisonnablement ambitieux, il est quand même là depuis plusieurs années. A vrai dire, l’évêque lui a promis que pour lui, Butangen ne serait qu’une étape. Là d’où il vient, une jeune femme l’attend, ce qui lui vaut un sérieux conflit de conscience quand il côtoie Astrid, qui l’aide par exemple à ne pas se laisser berner par les chasseurs qui lui apportent des peaux de bêtes. Alors qu’Astrid venait régulièrement aider au presbytère, elle se voit écartée par l’intendante quand Kai Schweigaard annonce vouloir un train de vie modeste. D’autre part, les sentiments naissants d’Astrid vont vaciller avec l’arrivée de Gerhardt, un jeune allemand que tout le monde prend d’abord pour un artiste, car il s’intéresse à l’église qu’il dessine sous tous les angles, intérieur comme extérieur. Il faut dire que les Cloches jumelles ne sont pas la seule particularité de l’édifice. Il s’agit d’une église en bois debout, ce qui veut dire qu’elle est construite exclusivement en bois, selon un procédé bien particulier. Son ancienneté et sa qualité font qu’on s’y intéresse comme œuvre d’art patrimoniale. En effet, son architecture est typique d’une époque où les croyances se mêlaient, puisqu’elle date des débuts du christianisme en Norvège, à une époque où les croyances des vikings étaient encore bien présentes dans les esprits. Leurs légendes imprègnent donc les lieux, les constructeurs ayant accepté cette influence en faisant le calcul que l’important était sa construction.

L’église

Gerhardt n’est que le représentant d’une société qui cherche purement et simplement à acquérir l’église pour la reconstruire à l’identique en Allemagne, à Dresde. Les habitants de Butangen ne réalisent que progressivement que l’église ancestrale qu’ils connaissent bien pourrait céder la place à une autre, toute neuve et plus fonctionnelle, mais sans âme. A la complexité évidente de l’entreprise imaginée, quelques soucis vont s’ajouter. En effet, l’église n’est pas en si bon état que cela et donc la démonter et la reconstruire plus loin apporte de l’imprévu. Et puis, l’église a vu quelques transformations au cours des siècles. Ainsi, elle est réputée pour son portail comportant de magnifiques sculptures avec des serpents enlacés et des têtes de dragons. Or, ce portail a disparu et certains considèrent qu’il a été purement et simplement détruit… pour servir de bois de chauffage ! Quant aux cloches jumelles, si elles ont été offertes à la paroisse par l’ancêtre d’Astrid, sa famille et les habitants du village considèrent que ce serait une hérésie de les expédier ailleurs. On ne parle même pas d’une éventuelle séparation, puisqu’elles symbolisent la gémellité d’Halfrid et Gunhild.

Lars Mytting

Avec ce roman, cet auteur Norvégien captive et séduit, en mêlant une intrigue sentimentale pas si basique que cela (malgré son classique triangle amoureux), avec de l’aventure. Il ancre tout cela dans une région qu’il connaît bien et dont il nous fait sentir l’atmosphère. On sent le froid, les caractères des personnages principaux ainsi que la complexité de leurs motivations. Il procède par chapitres relativement courts (environ 10 pages) et prend le temps de faire un constat social de qualité, mais aussi d’intégrer les croyances locales dans son intrigue. Il va jusqu’à glisser quelques épisodes à caractère surnaturel qui incitent à la réflexion, puisque chacun-chacune pourra se faire son idée de ce qui se passe vraiment dans ces cas-là. Et puis, il tient compte du passé en remontant jusqu’aux origines, même si la vie d’Halfrid et Gunhlid ne tient qu’en quelques pages qui présentent leur caractère légendaire. Et puis, il met les élans du cœur d’Astrid au cœur de son intrigue, faisant comprendre que son comportement tient autant à son caractère de jeune fille charmante, curieuse de la vie ici et ailleurs et capable de tout donner selon ses sentiments, aussi bien humainement que matériellement (que ne ferait-elle pas pour que les cloches Jumelles restent à Butangen, alors même qu’elle envisage de faire sa vie loin du village). Lars Mytting va jusqu’à utiliser son propre nom de famille pour un personnage qui a son importance dans l’intrigue en tant qu’élément déclencheur. Un roman dont l’épaisseur (550 pages en format poche) ne doit pas rebuter, car il se lit très bien. La première partie (plus de la moitié du total) est un pur bonheur qui nous immerge dans l’ambiance du village en nous faisant découvrir les personnages, avec leurs conditions d’existence, leurs aspirations et la complexité des relations qui s’établissent entre eux, avec les inévitables antagonismes. La deuxième partie laisse une autre impression, car si les antagonismes trouvent tous un dénouement, cela ne va pas sans malheurs. Mais le bonheur de lecture trouve un prolongement naturel dans une recherche sur les églises en bois debout qui peut entrainer loin. La foi religieuse intervient ici de manière cruciale. En mêlant mythologie, légendes, aventures, et sentiments, l’auteur se délecte et séduit par un style particulièrement agréable qui met bien en valeur les particularités des personnages, de la région et de son ambiance, avec cette touche de surnaturel qui a le don de nous emporter dans une dimension supérieure.

Les Cloches jumelles, Lars Mytting
Actes Sud : paru le 7 octobre 2020 (traduit du norvégien)


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4

« Fellini 23 ½ » : un cinéaste sous une lumière clinique

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Le volumineux ouvrage Fellini 23 ½, d’Aldo Tassone, est publié chez Carlotta. Comptant quelque 800 pages, il s’inscrit dans la lignée des publications « format bible » dédiés aux grands cinéastes, après ceux consacrés à Ozu et Bergman. Ici, c’est l’ensemble de l’œuvre de Federico Fellini qui est examinée et célébrée : les 23 films « et demi » du maître italien, réalisés entre 1950 et 1990, sont passés au crible, depuis Les Feux du music-hall (Luci del varietà) jusqu’à La Voce della luna, ultime long métrage du réalisateur.

Aldo Tassone, critique et historien du cinéma italien, est un témoin privilégié. Admirateur de La Dolce Vita et de Huit et demi, qu’il découvre dans les années 1960 alors qu’il étudiait les Lettres, il s’est rapidement lié à Fellini, grâce à l’entremise du scénariste Ennio Flaiano. Il a ensuite pu observer de près chacun de ses tournages pendant plus de vingt ans, nouant au passage une relation intime et professionnelle avec le cinéaste originaire de Rimini. Cette proximité confère à l’ouvrage une profondeur rare et une perspective inédite, nourrie autant par l’observation directe que par les nombreuses conversations tenues au fil des ans.

Au début de l’ouvrage, Aldo Tassone présente d’ailleurs une longue interview de Federico Fellini, édifiante quant à son approche créative et son regard sur son métier. Le réalisateur confie ne jamais revoir ses films. Et pour lui, le film doit diriger le cinéaste, non l’inverse. Cette vision explique la nécessité d’un scénario « élastique », d’un matériau susceptible d’évoluer au rythme des idées nouvelles et de l’énergie du plateau.

Le cinéaste se montre méfiant vis-à-vis de la littérature : selon lui, le cinéma n’a pas besoin de s’appuyer sur la littérature ; chacun doit cultiver son propre champ expressif. Il se dit plus porté par les situations, les lumières, les ambiances, la charge visuelle. Il dessine d’ailleurs ses personnages, ajoutant une dimension graphique à son processus créatif – Truffaut dira de lui qu’il a l’œil d’un caricaturiste. Et ce n’est pas une surprise si pour Fellini, le début d’un tournage est le moment le plus délicat : après des mois d’imaginations, la réalité brute du plateau se projette et transforme le projet. Au fil des discussions, il revient sur le rythme d’un film, qui doit se trouver au cours du tournage, non pas au montage. Et il ajoute que la lumière est essentielle, car elle sculpte l’espace, les intentions, le ton même du film. Fellini reconnaît également qu’il n’improvise pas autant qu’on le prétend : son instinct le guide, mais toujours dans la fidélité à la vision initiale, modulée par les contraintes du réel.

Il s’exprime également sur les questions de genre et de représentation féminine, Le cinéaste se défend d’être antiféministe mais admet que ses personnages masculins, immatures, regardent souvent les femmes d’un œil partial. Lui-même, dit-il, est conditionné par sa propre masculinité, son italianité et son appartenance à une génération donnée.

Les films

Le livre évoque la jeunesse de Federico Fellini, son arrivée à Rome, son travail dans le journal satirique Marc’Aurelio, où il officie comme dessinateur, caricaturiste et rédacteur. Il se lance ensuite dans le cinéma comme scénariste, en duo avec Alberto Lattuada, avant de prendre réellement son envol. Aldo Tassone va alors passer en revue chacun des films du maître italien, en s’attardant sur leur genèse, le tournage, l’histoire ou encore la réception critique, en France comme en Italie.

Pour Pasolini, Le Cheik blanc a été une révélation, un tourbillon d’émotions. La Strada est considéré par Fellini comme l’un de ses films favoris : il contient tout son univers. Son financement ne fut pas aisé malgré le succès des Vitelloni. L’ouvrage souligne les influences et les liens avec Kurosawa. L’accueil italien pour cette fable existentielle est mitigé, on regrette une « vieille littérature démodée », mais la critique française est plus enthousiaste. La Dolce Vita, inspirée par l’univers des magazines et la lecture de la presse people, est vue par Fellini comme un « magazine sur pellicule ». La Via Veneto, l’inauthenticité, la superficialité, le vide – tout cela en Cinémascope. Film à épisodes (six tableaux) durant près de trois heures, il plaît au public et à la presse italienne, moins à une partie de la critique française qui le juge un peu vide. Huit et demi, aujourd’hui salué comme un chef-d’œuvre et une référence essentielle du cinéma d’auteur, avait laissé certains critiques perplexes à sa sortie. L’ouvrage éclaire la genèse de ce titre singulier, la liberté narrative et formelle du film, reflet des interrogations intimes du cinéaste. Pour Satyricon, décrit par Fellini comme un « film de science-fiction sur l’Antiquité » ou le « documentaire d’un rêve », on apprend que l’œuvre a souvent été incomprise. Très visuelle, rompant avec la veine satirique traditionnelle de Fellini, elle est accueillie froidement en Italie, tandis que la critique française se montre plus enthousiaste.

En fin d’ouvrage, Aldo Tassone évoque la relation d’amitié et d’estime réciproque entre Fellini et l’écrivain Georges Simenon. Leur correspondance, publiée depuis, témoigne du lien profond qui les unit. Simenon, séduit par une interview du cinéaste dans L’Express, y voit très vite un « frère spirituel ». Ils échangent sur leurs processus créatifs, Fellini évoquant par exemple la gestation éprouvante de Casanova, et Simenon exprimant notamment la crainte de se répéter dans ses romans.

Le livre s’enrichit enfin de nombreuses références critiques et témoignages de grands cinéastes admiratifs de Fellini : François Truffaut, Woody Allen, Martin Scorsese, Robert Altman, Orson Welles, Andreï Tarkovski, Elia Kazan, Akira Kurosawa, Francis Ford Coppola… Tous soulignent la force de son inventivité, son baroquisme, la portée universelle de son univers personnel, la capacité de transfigurer sa vision intime en un langage cinématographique singulier. Fellini apparaît ici comme un pilier du cinéma mondial, une figure vénérée, un « monstre sacré » italien, dont l’empreinte se retrouve dans des cinématographies variées, de l’Europe à l’Amérique et jusqu’en Asie.

On trouve également un court entretien avec Dario Zanelli, interprète et spécialiste du cinéma de Fellini, offrant un éclairage supplémentaire sur l’homme et l’artiste, et quelques photographies prises sur les plateaux de tournage.

Fellini 23 ½ est une somme monumentale, foisonnante, inépuisable, par laquelle Aldo Tassone offre un panorama complet de l’œuvre du cinéaste italien. Soutenu par une riche documentation, des entretiens précieux, des analyses détaillées et un croisement de regards critiques à travers les époques et les continents, l’ouvrage apparaît comme un indispensable pour les cinéphiles, les chercheurs et tous ceux qui souhaitent (re)découvrir la magie du cinéma de Federico Fellini.

Fellini 23 ½, Aldo Tassone
Carlotta, novembre 2024, 800 pages

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