« Fellini 23 ½ » : un cinéaste sous une lumière clinique

Le volumineux ouvrage Fellini 23 ½, d’Aldo Tassone, est publié chez Carlotta. Comptant quelque 800 pages, il s’inscrit dans la lignée des publications « format bible » dédiés aux grands cinéastes, après ceux consacrés à Ozu et Bergman. Ici, c’est l’ensemble de l’œuvre de Federico Fellini qui est examinée et célébrée : les 23 films « et demi » du maître italien, réalisés entre 1950 et 1990, sont passés au crible, depuis Les Feux du music-hall (Luci del varietà) jusqu’à La Voce della luna, ultime long métrage du réalisateur.

Aldo Tassone, critique et historien du cinéma italien, est un témoin privilégié. Admirateur de La Dolce Vita et de Huit et demi, qu’il découvre dans les années 1960 alors qu’il étudiait les Lettres, il s’est rapidement lié à Fellini, grâce à l’entremise du scénariste Ennio Flaiano. Il a ensuite pu observer de près chacun de ses tournages pendant plus de vingt ans, nouant au passage une relation intime et professionnelle avec le cinéaste originaire de Rimini. Cette proximité confère à l’ouvrage une profondeur rare et une perspective inédite, nourrie autant par l’observation directe que par les nombreuses conversations tenues au fil des ans.

Au début de l’ouvrage, Aldo Tassone présente d’ailleurs une longue interview de Federico Fellini, édifiante quant à son approche créative et son regard sur son métier. Le réalisateur confie ne jamais revoir ses films. Et pour lui, le film doit diriger le cinéaste, non l’inverse. Cette vision explique la nécessité d’un scénario « élastique », d’un matériau susceptible d’évoluer au rythme des idées nouvelles et de l’énergie du plateau.

Le cinéaste se montre méfiant vis-à-vis de la littérature : selon lui, le cinéma n’a pas besoin de s’appuyer sur la littérature ; chacun doit cultiver son propre champ expressif. Il se dit plus porté par les situations, les lumières, les ambiances, la charge visuelle. Il dessine d’ailleurs ses personnages, ajoutant une dimension graphique à son processus créatif – Truffaut dira de lui qu’il a l’œil d’un caricaturiste. Et ce n’est pas une surprise si pour Fellini, le début d’un tournage est le moment le plus délicat : après des mois d’imaginations, la réalité brute du plateau se projette et transforme le projet. Au fil des discussions, il revient sur le rythme d’un film, qui doit se trouver au cours du tournage, non pas au montage. Et il ajoute que la lumière est essentielle, car elle sculpte l’espace, les intentions, le ton même du film. Fellini reconnaît également qu’il n’improvise pas autant qu’on le prétend : son instinct le guide, mais toujours dans la fidélité à la vision initiale, modulée par les contraintes du réel.

Il s’exprime également sur les questions de genre et de représentation féminine, Le cinéaste se défend d’être antiféministe mais admet que ses personnages masculins, immatures, regardent souvent les femmes d’un œil partial. Lui-même, dit-il, est conditionné par sa propre masculinité, son italianité et son appartenance à une génération donnée.

Les films

Le livre évoque la jeunesse de Federico Fellini, son arrivée à Rome, son travail dans le journal satirique Marc’Aurelio, où il officie comme dessinateur, caricaturiste et rédacteur. Il se lance ensuite dans le cinéma comme scénariste, en duo avec Alberto Lattuada, avant de prendre réellement son envol. Aldo Tassone va alors passer en revue chacun des films du maître italien, en s’attardant sur leur genèse, le tournage, l’histoire ou encore la réception critique, en France comme en Italie.

Pour Pasolini, Le Cheik blanc a été une révélation, un tourbillon d’émotions. La Strada est considéré par Fellini comme l’un de ses films favoris : il contient tout son univers. Son financement ne fut pas aisé malgré le succès des Vitelloni. L’ouvrage souligne les influences et les liens avec Kurosawa. L’accueil italien pour cette fable existentielle est mitigé, on regrette une « vieille littérature démodée », mais la critique française est plus enthousiaste. La Dolce Vita, inspirée par l’univers des magazines et la lecture de la presse people, est vue par Fellini comme un « magazine sur pellicule ». La Via Veneto, l’inauthenticité, la superficialité, le vide – tout cela en Cinémascope. Film à épisodes (six tableaux) durant près de trois heures, il plaît au public et à la presse italienne, moins à une partie de la critique française qui le juge un peu vide. Huit et demi, aujourd’hui salué comme un chef-d’œuvre et une référence essentielle du cinéma d’auteur, avait laissé certains critiques perplexes à sa sortie. L’ouvrage éclaire la genèse de ce titre singulier, la liberté narrative et formelle du film, reflet des interrogations intimes du cinéaste. Pour Satyricon, décrit par Fellini comme un « film de science-fiction sur l’Antiquité » ou le « documentaire d’un rêve », on apprend que l’œuvre a souvent été incomprise. Très visuelle, rompant avec la veine satirique traditionnelle de Fellini, elle est accueillie froidement en Italie, tandis que la critique française se montre plus enthousiaste.

En fin d’ouvrage, Aldo Tassone évoque la relation d’amitié et d’estime réciproque entre Fellini et l’écrivain Georges Simenon. Leur correspondance, publiée depuis, témoigne du lien profond qui les unit. Simenon, séduit par une interview du cinéaste dans L’Express, y voit très vite un « frère spirituel ». Ils échangent sur leurs processus créatifs, Fellini évoquant par exemple la gestation éprouvante de Casanova, et Simenon exprimant notamment la crainte de se répéter dans ses romans.

Le livre s’enrichit enfin de nombreuses références critiques et témoignages de grands cinéastes admiratifs de Fellini : François Truffaut, Woody Allen, Martin Scorsese, Robert Altman, Orson Welles, Andreï Tarkovski, Elia Kazan, Akira Kurosawa, Francis Ford Coppola… Tous soulignent la force de son inventivité, son baroquisme, la portée universelle de son univers personnel, la capacité de transfigurer sa vision intime en un langage cinématographique singulier. Fellini apparaît ici comme un pilier du cinéma mondial, une figure vénérée, un « monstre sacré » italien, dont l’empreinte se retrouve dans des cinématographies variées, de l’Europe à l’Amérique et jusqu’en Asie.

On trouve également un court entretien avec Dario Zanelli, interprète et spécialiste du cinéma de Fellini, offrant un éclairage supplémentaire sur l’homme et l’artiste, et quelques photographies prises sur les plateaux de tournage.

Fellini 23 ½ est une somme monumentale, foisonnante, inépuisable, par laquelle Aldo Tassone offre un panorama complet de l’œuvre du cinéaste italien. Soutenu par une riche documentation, des entretiens précieux, des analyses détaillées et un croisement de regards critiques à travers les époques et les continents, l’ouvrage apparaît comme un indispensable pour les cinéphiles, les chercheurs et tous ceux qui souhaitent (re)découvrir la magie du cinéma de Federico Fellini.

Fellini 23 ½, Aldo Tassone
Carlotta, novembre 2024, 800 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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