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Le combat d’Henry Fleming à la guerre de Sécession

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Adapté du roman The Red badge of courage qui a fait la réputation de l’Américain Stephen Crane (1895), cette BD décrit le parcours aussi bien physique que mental d’un jeune soldat nordiste pendant la guerre de Sécession (1861-1865) et plus particulièrement lors de la bataille de Chancellorsville (mai 1863).

N’ayant pas lu l’œuvre de Stephen Crane, il ne sera pas question ici d’évaluer le degré de fidélité de son adaptation par le Français Steve Cuzor. Peu importe, car la BD (le format rappelle une BD franco-belge, juste un peu épaisse : 148 pages) et le découpage en chapitres pourrait très bien devoir à l’œuvre originale. A noter que la BD comporte un texte de deux pages en fin d’album, qui situe l’œuvre dans son contexte historique, évoque aussi les intentions de Stephen Crane, ainsi que sa vie (mort à 29 ans) et sa carrière littéraire dont cet unique roman qui passera à la postérité comme étant, d’après Paul Auster lui-même, un jalon irremplaçable dans la littérature américaine, en ce sens que Stephen Crane ne cherchait pas à mettre en scène un héros, mais un jeune homme parmi tant d’autres, participant à une guerre dont il ne perçoit que ce qui se passe autour de lui tout en risquant d’y laisser sa vie à chaque instant.

Travail esthétique

Ce qui frappe dans cette BD, c’est avant tout son aspect graphique. Le dessin s’avère d’une grande qualité, avec un noir et blanc qui souligne avec beaucoup de rigueur (dans le réalisme) les traits des visages, les paysages dans tous leurs détails, les uniformes, le bruit et la fureur des batailles, ainsi que le mouvement de manière générale. En fait, c’est un faux noir et blanc, car le fond n’est jamais blanc, mais tantôt bleu nuit, vert bouteille ou d’un jaune façon sépia ce qui rappelle beaucoup la façon dont se présentent certains films muets. Le choix est judicieux, car il nous ramène à l’époque des débuts du cinéma qui correspond plus ou moins à l’époque décrite.

Henry Fleming

Le nom précis de la bataille n’est jamais cité, mais tout commence au bord de la Rappahnnock River, dans l’État de Virginie en 1863, ce qui suffit probablement à situer l’action pour les spécialistes et les Américains. De toute façon, ce qui compte dans cette histoire est à chercher autour des sensations et impressions concernant le soldat Fleming, prénom Henry (et non Victor comme le réalisateur de Autant en emporte le vent ou Alexander comme l’inventeur de la pénicilline). C’est un anonyme emporté par le vent de l’Histoire. Tout jeune, il a la vie devant lui. Sauf qu’il se trouve embarqué dans une galère qui risque de le faucher dans la fleur de l’âge. Alors, de façon très humaine, il éprouve une peur incontrôlable qui évoluera en fonction des circonstances.

Boucherie et courage

L’impression finale après lecture est que Henry Fleming n’a pas tout compris du déroulement de la bataille à laquelle il a participé. Il faut dire qu’elle a donné lieu à un bel imbroglio que la BD rend bien. Par contre, il a l’occasion de constater que les plus courageux ne sont pas les plus hauts gradés qui s’avèrent bien meilleurs pour donner des ordres que pour donner de leur personne. En gros, sur le champ de bataille, ils restent à l’écart pour mieux diriger leurs troupes. En cas de victoire, leur attitude peut trouver une certaine justification. Mais là, Henry Fleming a l’occasion de constater que les généraux sont capables d’envoyer des régiments entiers à l’abattoir pour de simples raisons tactiques. On sent avec Fleming qu’aux yeux de ces généraux, les soldats ne sont que de simples pions qu’on peut sacrifier sans trop d’états d’âme. Autant dire que sur le terrain, il s’agit d’une véritable boucherie, parfois même jusqu’au corps à corps.

Devenir un homme

L’autre constat fort, c’est qu’en quelques heures, Henry Fleming passe du statut de gamin apeuré à celui d’homme capable d’actions d’éclat. Ceci dit, on arrive aussi à la conclusion que pour se battre en homme courageux, il faut atteindre un état d’esprit qui s’apparente à la folie. Finalement, la classe dirigeante qui, en temps de paix, emploie des ouvriers dans ses usines pour un travail à la chaine déshumanisant, motive ses troupes sur le champ de bataille d’une manière qui s’y apparente. Pour ceux qui attendent avec impatience de se battre, pas de souci, pour ceux qui appréhendent, la peur et l’ambiance générale les transforme plus ou moins rapidement en soldats qui vont à l’affrontement en perdant progressivement la conscience de ce qu’ils risquent vraiment. Il faut aussi compter ici sur la façon dont les rumeurs se propagent ainsi que sur le grand flou qui règne sur le champ de bataille. Avec la fumée produite par les armes, certains se perdent (volontairement ou non) et quand ils retrouvent leur unité ils s’exposent à des réactions du genre « Tiens, tu es là, on te croyait mort. »

Bilan

La fin amène la conclusion bien amère que toutes ces pertes n’ont pas apporté grand-chose. On ne sait évidemment pas ce que deviendra Henry Fleming, mais il a certainement désormais une toute autre perception de l’humanité. On comprend pourquoi tant d’hommes de retour de la guerre, préfèrent se taire. Voilà donc une adaptation BD qui mérite la découverte et qui rappelle si besoin en était, toutes les absurdités de la guerre.

Le Combat d’Henry Fleming, Steve Cuzor
Dupuis (Collection Aire libre) : sorti le 9 février 2024

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3.5

Cinemania 2024 : Rencontre avec Franck Dubosc pour Un ours dans le Jura

Dernière rencontre du festival de films francophones Cinemania nous concernant et c’est toujours à l’hôtel Humanity de Montréal. Et cette fois, c’est Franck Dubosc qui sera le talent interviewé à l’occasion de sa venue pour présenter Un ours dans le Jura, son nouveau film en tant que réalisateur et dans lequel il joue. Un film entre comédie noire et polar assez surprenant que nous avons adoré.

C’est un marathon pour l’inénarrable interprète de Patrick Chirac puisqu’il présente son film sur plusieurs projections suivies de questions-réponses, qu’il participe à la conférence « Regards croisées » avec le cinéaste québécois Ken Stott, qu’il enchaîne les interviews avec les journalistes tout en rencontrant des distributeurs pour vendre son film au Québec. C’est la fin de journée et le bar de l’hôtel est trop bruyant, l’attachée de presse nous propose donc d’aller dans le restaurant plus calme pour l’entretien. Et c’est un Franck Dubosc adorable, ouvert, sincère, loquace et plein d’entrain pour son film qui nous répond.

Et, comme le veut la tradition de lendemain de projection, on lui demande comment s’est déroulée la première nord-américaine d’Un ours dans le Jura, en salles cette semaine en France et vendredi prochain au Québec.

Franck Dubosc : Très bien. C’était super ! Et j’étais curieux de voir le ressenti des spectateurs d’un autre pays et j’ai pu constater qu’il y avait autant de rires qu’en France et, surtout, aux mêmes moments. Donc je suis très content.

Le Mag du Ciné : J’aurais aimé d’abord savoir d’où vous est venue cette idée d’un ours dans le Jura puisque comme c’est dit plusieurs fois dans le film, à la base il n’y en a pas. Donc cela aurait pu être une biche, un chien ou tout autre chose mais vous avez choisi cet animal ?

Je cherchais une « couille dans le potage » comme on dit, mais je ne suis pas du tout parti de l’ours. L’idée est venue en plusieurs étapes et la première d’entre elles était de faire un film dans une France rurale avec des gens de la campagne. Quitter la ville, c’était déjà ma première envie. Ensuite, j’ai voulu utiliser les codes des films que moi j’aime, notamment des films de genre ou ceux de cinéastes comme les frères Coen, mais sans les copier non plus. Je ne voulais justement surtout pas faire un film des frères Coen situé en France mais plutôt une histoire de ce type là mais à la française, complètement inscrite dans notre culture à nous.

On le coupe en lui avouant qu’on a beaucoup penser à eux et au « Fargo » des frères Cohen par bien des aspects. Il acquiesce.

Et justement, la force de leurs films c’est de mettre des personnages ordinaires dans des situations extraordinaires. Et si j’avais voulu singer leur cinéma, je serai venu tourner ici. Et si l’idée m’est venue un moment, je l’ai vite abandonnée pour les raisons que je viens de vous citer.

D’ailleurs vous êtes déjà venu tourner ici ?

Oui exactement pour Chien et chat mais je viens ici souvent et depuis longtemps. Mais dans tous les cas, je voulais la ruralité de chez nous alliée au film de genre. Je me suis dit « Qu’est-ce qui se passe chez des gens qui habitent la campagne – et notamment une campagne rude – et à qui il arrive ce genre d’aventures et qui restent en milieu presque clos et fermé. » Et j’ai souhaité situer le film durant la période de Noël pour montrer que la tradition des Fêtes est pour eux plus importante que tous ces morts. Donc c’était un peu toutes ces envies-là et un jour j’en ai parlé à Sarah Kaminski, qui n’était pas encore ma co-scénariste et qui devait écrire un autre film à l’époque. Je lui ai dit que je voulais écrire quelque chose de rural avec des truands et avec des gentils. Et j’avais juste une scène en tête : celle de l’accident du début avec les billets dans le coffre. Et on est parti de là. Et comme je voulais aussi une histoire humaine et d’amour, quel qu’il soit, j’ai pris comme personnages principaux ce couple qui ne se parle plus tout ainsi que ce gendarme avec sa fille.

On sent l’envie de changer de genre après vos deux premiers films en tant que réalisateur; d’ailleurs bravo parce qu’ils étaient très réussis. Il y a eu la comédie romantique avec Tout le monde debout qui a cartonné puis une sorte de feel-good movie avec Rumba la vie qui n’a pas trouvé son public mais qui est surtout sorti à une très mauvaise période (à la fin de l’ère Covid ndlr.). Alors que là on est clairement plus dans le polar.

Merci beaucoup ! Et je pense aussi que Rumba la vie manquait peut-être d’un axe bien défini, surtout pour le public. Et oui j’avais vraiment envie de me faire plaisir et de tenter autre chose. J’aime bien sûr le style de mes deux premiers films mais j’avais envie d’un cinéma de genre, d’un film pour lequel j’aurais envie d’être spectateur. M’asseoir dans la salle et prendre un plaisir ludique à regarder un film de genre. Et je me suis donc fait ce plaisir en me donnant aucune limite. S’il y a autant de morts dans le script, alors il y en aura autant à l’écran. Et s’il doit y avoir du sang qui sort d’une tête et bien c’est comme ça. Je ne me suis pas bloqué en tant qu’auteur et je ne me suis jamais demandé si le public allait accepter ou pas. Je me suis dit au contraire, est-ce que moi en tant que spectateur j’accepte. D’habitude je suis l’auteur pour les spectateurs et là j’ai été l’auteur pour moi en tant que spectateur.

Et il faut dire qu’une œuvre comme Un ours dans le Jura est peu courante dans le paysage cinématographique français, ce mélange de comédie et de violence. Récemment en bien plus noir et acide on a eu Les Pistolets en plastique mais ici cela reste gentil dans le bon sens du terme et grand public.

Oui c’est ça, c’était le but. Mais je n’ai pas non plus essayé de copier un genre particulier parce qu’en fait dans le film il y a un petit peu tous les genres, c’est un mélange, je me suis laissé aller. Et vous savez quand j’y pense et ça me revient maintenant, lorsque j’ai fait mon premier spectacle, je ne connaissais rien à l’humour et encore moins aux one-man-shows. Donc à l’époque, je n’avais personne à copier, pas vraiment d’inspiration et ma source d’inspiration elle tenait en une phrase : « Moi qu’est-ce qui me fait rire ? ». Et le spectacle a fonctionné et j’ai utilisé ici un peu la même méthode en tentant de ne m’inspirer que comme cela. Alors bien sûr oui, tout le monde me le dit et pense au Fargo des frères Coen.

D’ailleurs plus la série au final que le film…

Exactement. Et avant d’écrire le film, je ne l’avais d’ailleurs pas vue. Et ce qui est drôle, c’est que je pensais mettre également un encart du style « Le film est inspiré de faits réels » mais, du coup, je ne l’ai pas fait. Car j’ai fini par la regarder et j’ai dit à ma co-scénariste que comme ils l’avaient mis on ne pouvait pas le mettre. Un peu comme cette scène où le shérif vomit, qu’on retrouve dans la série, et qu’on avait écrite aussi mais quand même gardée. J’ai regardé la série comme ça et je me suis rendu compte des similitudes en effet.

De toute façon vous n’avez jamais imaginé votre film comme un hommage ou une variation sur Fargo ?

Ah non pas du tout. Et après on dit les frères Coen mais ils ne se limitent pas à Fargo. Et dans tous les cas, c’est un compliment. Mais je n’ai jamais tenté de calquer les codes, à aucun moment. Et au niveau de la tonalité, je ne peux nier que le film s’en approche et que c’est flatteur.

Avec votre co-scénariste, au moment de l’écriture, une fois le processus lancé, est-ce que vous aviez tout en tête dans les grandes lignes hormis l’accident du départ ou cela s’est fait progressivement ?

Non, non, cela s’est fait à petit pas. Ce n’était pas un scénario qu’on écrit A + B + C – D etc… Cependant, le processus s’est fait très méthodiquement. Il y avait quand même beaucoup de personnages importants contrairement à mes précédents films et il fallait que ça se recoupe correctement. Naturellement même. Mais on a écrit pour le coup assez rapidement, je connais le nombre de jours mais je ne vous le dirais pas (il rit).

D’ailleurs, est-ce que ça a été facile de trouver un financement ? Parce que vos producteurs habituels ont peut-être eu peur d’un tel projet, qui n’est pas forcément ce qu’ils attendaient de vous.

Non, pas vraiment, parce qu’ils ont aimé le script tout de suite. Je ne me souviens plus en détail mais quand j’ai raconté les grandes lignes à Gaumont, parce que ce sont encore eux qui m’ont produit, j’ai senti l’envie de me suivre directement dans ce nouveau genre. Ils me suivent depuis le début et j’ai trouvé ça vraiment bien de leur part de me soutenir encore dans quelque chose de peut-être moins évident de prime abord. Et puis aujourd’hui on est tellement désorienté dans le monde du cinéma, on se rend compte qu’il n’y a plus de recettes gagnantes, que les recettes ont même tendance à davantage se planter. Il vaut donc mieux surprendre et aller vers ce que l’on aime même si ça passe ou ça casse.

Et alors comment avez-vous choisi ce délicieux casting ?

Alors j’avais déjà les trois en tête (Benoit Poelvoorde, Laure Calamy et Joséphine de Meaux ndlr.). Tous ont dit oui, sauf Laure Calamy qui a d’abord dit non puis oui car au début le fils était plus jeune et Laure ne se sentait pas assez âgée pour avoir un enfant de cet âge. Le script était écrit comme ça mais on a donc changé. Et il faut savoir qu’elle aurait préféré au début le rôle tenu par Joséphine de Meaux, celui de la gendarme. Et en ce qui concerne Benoît, je voulais un homme d’une soixantaine d’années en fin de course avec le poids de sa carrière de gendarme sur les épaules. Et je trouve que s’il n’est pas en fin de course, il a le poids de sa carrière sur les épaules. Il a les cernes sous les yeux qu’il faut, il a le lâcher prise qu’il faut. Je lui ai donc proposé et il a dit oui tout de suite. Et je lui ai dit que cela faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vu dans un rôle comme celui-là. Pas que ça ne soit jamais arrivé mais ça faisait un bail.

En ce qui concerne Laure, c’est parce que je l’avais vue et aimée dans plusieurs films. Je ne l’avais pas vue dans la série 10 pour cent bien que j’aie joué dedans mais je ne m’en souvenais pas. En revanche, je l’ai trouvé formidable récemment dans À plein temps. Je trouve que cette actrice a quelque chose de madame Tout-le-monde qui peut me faire rire et m’émouvoir dans la même phrase. Il y avait plein d’autres comédiennes potentielles mais je ne la connaissais pas bien et j’avais envie de prendre quelqu’un d’un autre univers que le mien, que celui de ma famille de cinéma. Et quant à Joséphine, je souhaitais une excellente actrice mais qui ne soit pas une star, pas célèbre. En gros, je ne voulais pas un quatrième gros nom sur l’affiche mais quelqu’un qui fasse plus authentique, plus proche du public, qu’on ne voit pas partout tout le temps. Tout comme Kim Higelin par exemple, je ne voulais pas un casting de comédie classique et usuel. Le seul que j’ai repris dans cette veine-là, c’est celui qui joue le rôle du curé et qui est dans tous mes films. C’est aussi pour cela que j’ai changé de directeur de casting pour prendre quelqu’un qui fait des films disons plus pointus.

Pourquoi avez-vous encore choisi de vous mettre en scène une nouvelle fois ? Parce que les producteurs vous l’ont demandé, par plaisir ou les deux peut-être ?

Non, non, c’est moi et parce que j’aime ça. Ce sont les seuls moments quand je tourne où je peux en quelque sorte me détendre. Ce sont les moments les moins fatigants en fait car je n’ai pas à regarder l’autre. Et comme j’ai écrit le film, je sais ce que je veux. C’est paradoxalement plus facile pour moi de jouer que de regarder les autres jouer et de les diriger. J’y viendrai probablement à ne plus être dans mes films car ce n’est pas de tout repos de mettre un film en scène. Et puis je vais vous dire aussi, la raison pour laquelle j’ai pris le rôle, c’est qu’en tant qu’acteur qui aime jouer, j’avais aussi envie de me servir.

Avez-vous un autre projet sur le feu actuellement en tant que réalisateur ?

Non. Enfin je ne suis pas en stand-by mais je suis en « bouillonnement ». Mais je n’en dirai pas plus.

Y-a-t-il un style de rôle vers lequel vous aimeriez aller ?

Alors là, en tant qu’acteur, j’ai des films sur le feu et des projets. Il y a d’abord une comédie, puis une « pas comédie du tout ». Et j’en ai un aussi qui sort la semaine prochaine, plus sérieux (Prodigieuses, qui sortait le 22 novembre en France, alors que l’interview a eu lieu le 15 du même mois). Je ne veux pas me limiter à des films qui ne soient pas de la comédie, je veux faire les deux. Il n’y a pas de changement de carrière de prévu. J’aime faire rire, j’aime la réaction du public et quand il rit. Et si je vais dans l’humour, je veux que ce soient des films drôles mais réalistes.

Et d’autres horizons, comme les films de genre tels que polar, SF ou même horreur ?

Non rien de tout cela mais je serai bientôt dans le numéro deux d’un très gros film français mais je n’ai pas le droit d’en dire plus.

J’avais d’ailleurs découvert une autre facette de votre talent il y a une quinzaine d’années dans Incognito.

Oui et bien voilà. Eric Lavaine écrit plus des rôles de comédie mais dans des contextes réalistes et des histoires crédibles. Et c’est vers ce genre de films comiques que je veux aller désormais en priorité dans ce domaine. Et je sais qu’ici au Québec, en tout cas ceux que l’on voit nous en France, il y a beaucoup de comédies dites sérieuses même si je me doute qu’il y doit y avoir aussi des films plus « olé olé ».

Et donc arrêter de faire des films plus light et populaires comme ceux que vous tourniez avec Fabien Onteniente (réalisateur des Camping) à qui vous êtes très fidèle, des films du style All Inclusive ?

Alors là oui. All Inclusive, je l’ai fait pour les mauvaises raisons. Onteniente voulait qu’on se retrouve mais c’était déjà à l’époque plus le genre de films que je voulais faire et ça l’est encore moins maintenant. Mais attention, pas de regrets. Je ne vais pas cracher dessus, je l’ai fait et j’assume.

En ce qui concerne le tournage dans le Jura, comment cela s’est-il déroulé avec des conditions hivernales comme celles-là ?

Pas de complications particulières. En tout cas, moins qu’on ne l’aurait pensé. Durant les repérages, quand on a été voir pour les lieux de tournage, il faisait très froid et j’ai prévenu tout le monde de prendre des affaires en conséquence. Moi j’ai pris la même valise que quand je viens au Québec mais il a fait plutôt bon. On a même eu un problème de manque de neige mais, hormis cela, tout s’est très bien passé.

Il est temps de vous poser ma dernière question. Avez-vous déjà trouvé un distributeur ici pour le film au Québec ?

Oui, oui (très content). C’est TVA Films qui l’a acheté et il prend l’affiche le 10 janvier au Québec, donc dans la foulée de sa sortie en France le 1er janvier.

On le remercie chaleureusement pour sa gentillesse et sa sincérité. Et voilà que la dernière interview du jour et du festival se termine !

Nosferatu : un hommage visuel signé Robert Eggers

Faut-il réadapter et réactualiser toutes les références de notre culture ? Le cinéma peut-il se passer de nouveaux sujets à l’heure des franchises ? Robbert Eggers, avec sa nouvelle version de l’adaptation du roman Dracula de Bram Stoker, et remake de Nosferatu de Murnau (1922) répond un jouissif oui ! Nouveau cru gothique en forme d’hommage appuyé à ses parents, le comte Orlok fait-il toujours peur ?

Un remake vampirique pour clôturer 2024

Murnau, avec son film horrifique séminal, a posé les bases d’un mythe éternel : celui d’Orlok/Dracula se dressant hors de son cercueil comme érigé par la mort elle-même. Mort-vivant par excellence, c’est le cinéma comme puissance surnaturelle qui se charge de redresser le mythe périodiquement ; ainsi Herzog en 1973 et Coppola en 1996. Conte gothique de Bram Stoker transformé en aventure expressionniste pour une modernité tourmentée, chaque époque se réapproprie le mythe pour y investir ses propres craintes tout en respectant les repères et marqueurs qui font l’identité du conte. Ainsi le Dracula de Coppola tentait-il de dépeindre la violence du désir au cœur d’un XIXe siècle ivre de sa technologie. Celui de Murnau dépeignait la brutalité d’un face-à-face entre une modernité débridée et une nature dont les secrets sont désormais réduits aux éprouvettes des scientifiques. Au fond, il s’agit toujours de mettre en scène le combat entre la modernité incompréhensible et une nature qui n’est plus un mystère, mais un réservoir à exploiter. La créature vampirique dont Dracula est l’archétype a toujours tenté d’articuler ce malaise, celui qui prend place entre un mode de vie archaïque et moribond, et d’autre part un sens de l’histoire dynamique qui va toujours vers davantage d’innovations technologiques. Quoi de plus naturel que de désirer être immortel, mais quoi de plus contre-nature que de désirer le corps d’un mort ? Robert Eggers arrive-t-il à faire un bon remake de ce malaise ? Il rend hommage à ses idoles en tout cas.

Qu’on se le dise tout de suite, Eggers livre une œuvre visuellement époustouflante et qui vaut la peine d’être vue en salles rien que pour la maestria cinématographique ambitieuse dont fait preuve son auteur. Lily-Rose Depp et Bill Skarsgård donnent une impression d’extrême justesse dans leur interprétation, accompagnés de seconds rôles qui leur donnent parfaitement la réplique comme Aaron Taylor-Johnson (en poignant père de famille) et Ralph Ineson (dont on se souvient dans The Witch), sans oublier Willem Dafoe qui campe un Van Helsing résolument classique dans son penchant pour l’occultisme. Orlok, malgré sa moustache transylvaine, est évidemment le personnage sur lequel l’intrigue se focalise, tout en magnétisant le spectateur. En cela, sa figure est réussie puisqu’il ne cesse d’apparaître comme séduisant, dans la mesure où son apparition et son apparence sont désirées. Eggers réussit à faire de notre pulsion scopique, notre envie de voir les monstres (au fin fond d’un château ou sous un lit) un avatar bienvenu du désir sexuel qui inonde le scénario. Si la mort remplit le cadre jusqu’à saturation, c’est bien le sexe qui met en mouvement les actions du vampire, et donc celles de tous les personnages qui cherchent à lui échapper. Ellen est en effet sommée de se donner à lui comme volontairement, pour ainsi dire, puisqu’elle doit le faire par elle-même au bout d’un délai maximum de trois jours, artifice qui offre au film le rythme de sa deuxième moitié.

On sait que Robert Eggers s’est illustré dans ce qu’il convient d’appeler désormais l’elevated horror (« l’horreur augmentée »), sorte de ravalement de façade pour les films de genre horrifiques qui satisfait l’ego de certains, et désespère ceux qui revendiquent une légitimité moins élitiste. À chaque fois, Eggers tente de faire surgir l’horreur d’une forme de réalisme jusqu’au-boutiste. Ainsi, le scénario de The Witch pourtant extrêmement simple (une famille retranchée au cœur de la forêt subit les assauts d’une sorcière) dérive d’une étude minutieuse des traités et des comptes rendus de procès en sorcellerie de l’époque, en plein cœur des difficultés des premiers pèlerins puritains venus faire du Nouveau Monde leur foyer. De même pour The Northman et son observation scrupuleuse de la mythologie nordique ou encore ici le dialecte roumain du comte Orlok, apparemment authentique. Mais c’est surtout dans la relève esthétique qu’on reconnaît le style d’Eggers ; là où chaque élément surnaturel est d’abord et avant tout une idée de mise en scène, qu’elle soit visuelle, sonore ou les deux. Le sabbat final de The Witch aura ravi plus d’un spectateur tandis que le noir et blanc stylisé de The Lighthouse ancre l’aspect claustrophobique d’un étrange récit de marins. Le Nosferatu de 2024 n’échappe pas à ce qui semble désormais être, il faut bien l’appeler, une recette.

La recette Eggers

Là où la conjonction d’éléments hyperréalistes, d’où surgissent mystérieusement les aspects surnaturels et horrifiques, donnait par exemple une exploration originale et comme envahissante de la question du mal chez Friedkin (qu’on pense à L’Exorciste mais aussi au réalisme magique d’un Sorcerer), on a ici de plus en plus l’impression d’être face à un objet d’artisanat étrangement mais magnifiquement orné. Un artifice si bien fabriqué que sa contemplation est indéniablement agréable mais finalement assez convenue.

Et de fait l’objet est extrêmement bien fait ; dans le cadre d’abord dont la composition est si précise qu’elle fait constamment penser à celle de beaux tableaux macabres, comme des illustrations des Histoires extraordinaires de Poe par Gustave Doré. Le sound design rehausse chacune de ces compositions de crescendo gothiques et d’explosions chorales qui rivent le spectateur à son siège, le laissant sidéré par tant d’esthétique obscure.

Mais la précision d’un style qui se veut maîtrisé de part en part, de même que les prétentions artistiques de l’elevated horror, imposent à Robert Eggers non seulement de digérer tout un folklore à l’intérieur de ses revisites, mais également une certaine histoire du cinéma dont il se veut évidemment le continuateur. Le spectateur est sidéré car son cadre et plus généralement son style sont saturés. Et une telle surstylisation, dont on a maintenant l’habitude après trois longs-métrages, peut virer à la rengaine voire au ridicule. Ainsi l’arrivée de Thomas Hutter au château du comte donne une scène onirique, tandis que la respiration d’Orlok est si profonde ou si profondément artificielle qu’elle en devient risible. L’appui des références contribue ainsi malheureusement à figer un style qui n’en avait vraiment pas besoin. Certains plans, toujours beaux, semblent néanmoins tirés – comme recopiés en fait – de l’œuvre originale de Murnau. La référence est claire, les plans d’un film expressionniste liftés à la sauce Eggers 2024 sont vraiment jolis – mais à quoi bon ?

Et pourtant, là encore l’écriture et le rythme donnent le change au sens où rien ne paraît déplacé ou en soi être une mauvaise idée. Si le thème d’un désir irrépressible et vicié jusqu’à la souillure conduit la globalité de l’histoire racontée, en accord avec les réquisits du mythe de Dracula, il ne semble être là pourtant que pour donner des images du corps de Bill Skarsgård et celui de Lily-Rose Depp (exquises à souhait). L’intrigue familiale est ainsi simple et classique, mais fonctionne surtout au niveau des images iconiques qu’elle véhicule. Les jeux des acteurs sont d’une justesse incontestable mais semblent être un élément parmi d’autres au sein d’une esthétique aussi composée. À force d’orchestrer le cadre au millimètre près, les acteurs ne semblent pas pouvoir prendre une place considérable. L’ennui avec un bijou c’est que mis à part remarquer sa beauté parfaite et harmonieuse, il y a peu à en dire.

Un conte macabre et visuel

Le tout prend donc des allures de conte macabre revendiqué avec gourmandise : à ceux qui sont venus prendre leur dose de vampirisme, ils repartiront gavés d’un cinéma de genre qui se pourlèche de son raffinement revendiqué. Mais parmi tous les genres, celui du conte est sans doute le plus codifié, et celui donc qui parvient le moins à susciter la surprise chez le spectateur. Si le macabre de Eggers a d’autres qualités, c’est celle-ci qu’on demande en priorité à une adaptation, qu’elle se justifie en suscitant au moins l’étonnement et non une impression de conformisme.

Ce qui est triste et dommage, c’est que l’on doit bien remarquer que cette esthétique au cordeau ne renferme que peu de profondeur. D’une certaine façon, le remake n’arrive pas à retranscrire en 2024 ce que le style expressionniste de 1922 se proposait de décrire. Puisqu’il s’agit avant tout d’un hommage dont la vénération se donne comme une attention complète au style, le Nosferatu de Eggers est bien davantage maniériste qu’expressionniste dans la mesure où tout arrive aux images du métrage et non aux personnages. Certes, le désir comme attraction fait avancer le rythme du scénario, mais l’attraction dont est sujet le scénario, c’est celle du passé, celle de l’objet de 1922 auquel il s’agit de rendre hommage.

Traumatisé par le film de Murnau à 9 ans, Robert Eggers l’a toujours considéré comme une expérience séminale pour l’éclosion de son amour du cinéma et de l’horreur. Mais comment s’extirper dans ces conditions du rapport idolâtre, qui est moins une représentation artistique qu’une vénération minutieuse ? Ce nouveau cru de l’horreur vampirique nous fait donc passer un bon moment, et indéniablement un moment d’esthétique cinématographique comme les amateurs en raffolent, mais tourne à vide.

Bande-annonce : Nosferatu

Fiche technique : Nosferatu

Réalisation : Robert Eggers
Scénario : Robert Eggers, d’après le scénario de Nosferatu le vampire basé sur le roman Dracula de Bram Stoker
Musique : Robin Carolan
Décors : Craig Lathrop
Costumes : Linda Muir
Photographie : Jarin Blaschke
Montage : Louise Ford
Production : Chris Columbus, Eleanor Columbus, Robert Eggers, John Graham et Jeff Robinov
Sociétés de production : 1492 Pictures, Focus Features, Stillking Films et Studio 8
Pays de production : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur — 1,85:1
Genre : drame, horrifique
Durée : 132 minutes
Dates de sortie : États-Unis : 25 décembre 2024 ; France : 25 décembre 2024

Les Feux sauvages : La Chine en mutation, le cinéaste en question

Dans Les Feux sauvages (Caught by the Tides dans sa version originale), Jia Zhangke continue son rôle de témoin des mutations de la Chine à travers les âges. Mais ici, il semble plus inquiet. Pas tant pour ses personnages, habitués à être perdus dans des espaces qu’ils ne reconnaissent plus, que pour lui-même. Le cinéaste, dans ce dernier opus, regarde non seulement les fissures d’un monde qui s’accélère, mais aussi celles qui s’ouvrent sous ses propres pieds. Il n’utilise plus seulement la société chinoise comme matériau, mais aussi et surtout ses films.

Depuis Xiao Wu (1997), Jia Zhangke a filmé la Chine comme un archéologue du présent. Chaque nouveau film ajoutait une strate, chaque strate creusait plus profondément le fossé entre les rêves individuels et les réalités collectives. Avec Les Feux sauvages, il ne s’agit plus de superposer des couches, mais de revenir aux vestiges, de les regarder en face, et de se demander ce qu’ils signifient encore. De revoir sa propre cinématographie.

Qiao Qiao (Zhao Tao) et Bin (Zhubin Li), les deux protagonistes, ne sont pas seulement des figures d’amoureux séparés par le destin. Ils incarnent ce que Jia sait faire de mieux : transformer les trajectoires humaines en cartes d’un territoire mouvant. Qiao reste, Bin part. Elle cherche, il se perd. Ensemble, ils dessinent une géographie affective où chaque décision est une faille, chaque distance un vertige.

Dans Les Feux sauvages, Jia joue avec le matériau même du temps. Il revisite ses propres archives, mélange les formats et juxtapose les époques. Le spectateur, d’abord troublé par ce montage éclaté, finit par comprendre : ce n’est pas un collage gratuit, mais une tentative d’embrasser l’impossible continuité de la mémoire. L’habitué reconnaîtra les lieux communs du réalisateur, ainsi que ses personnages récurrents.

Le passage de la ville de Datong à une mégapole ultramoderne dépeint ce mouvement incessant. Les décors s’effondrent pour être reconstruits ailleurs, comme si la Chine tout entière était prise dans une boucle perpétuelle d’amnésie et de renaissance. Et au milieu de ce courant, Qiao avance. Pas pour rattraper le temps perdu, mais pour confronter un monde qu’elle ne reconnaît plus.

Chez Jia Zhangke, il y a toujours deux mouvements à l’œuvre : celui du progrès, brutal, inéluctable, et celui des résistances, fragiles, humaines. Bin veut partir, Qiao s’accroche. La quête de Qiao ne trouve pas de résolution. Elle retrouve Bin, mais leur amour est devenu une ruine parmi tant d’autres. Ce n’est pas un constat amer, c’est une lucidité, celle d’un cinéaste qui sait que rien ne dure, ni les villes, ni les souvenirs, ni les liens.

Le dernier acte du film marque une rupture nette avec le reste du long-métrage, en opérant un glissement vers une mise en scène plus viscérale et symbolique. Qiao et Bin se retrouvent dans un monde marqué par le COVID, un contexte où les interactions humaines, déjà fragiles, se sont encore plus fragmentées. Les deux personnages sont mutiques. Le silence qui les enveloppe est lourd de tout ce qu’ils n’osent pas se dire. Qiao, blessée par l’abandon de Bin des années auparavant, porte en elle une rancune muette, un poids qu’elle refuse de partager. De son côté, Bin semble paralysé par la honte, incapable de trouver les mots pour justifier son départ ou pour réparer ce qui a été autrefois brisé.

Leur marche commune dans les rues désertées prend des allures de procession, un chemin vers une séparation inévitable. Le passé les relie, mais le présent les éloigne. Soudain, une foule de coureurs surgit, brisant leur calme. Ces silhouettes anonymes, portant des vêtements fluorescents et des bandeaux colorés, incarnent un mouvement collectif, celui d’une société qui ne s’arrête jamais. La métaphore est puissante : ce groupe de coureurs est l’incarnation du progrès, de l’adaptation, du « suivre le rythme » à tout prix.

Face à cette vague, Qiao fait un choix. Elle quitte Bin, le laissant figé sur le trottoir comme une figure du passé. Elle s’équipe d’un bandeau et de vêtements de course, se mêlant à la foule, absorbée par ce flux incessant. Elle court, non pas pour fuir, mais pour appartenir, pour prouver qu’elle peut avancer, qu’elle a embrassé les codes d’un monde en constante mutation. À l’inverse, Bin reste immobile, figé dans une époque révolue. Trop vieux, trop fatigué, il n’a plus la force ni la volonté de s’adapter à un univers qui a évolué sans lui.

Cette dynamique, si elle s’inverse brièvement dans le présent du film, s’inscrit en réalité dans une logique récurrente chez Jia Zhangke. Souvent, dans ses œuvres, les femmes, d’abord laissées sur le bas-côté, finissent par incarner le mouvement et la résilience. Ce sont elles qui, à force de patience et de douleur, se reconstruisent et avancent. Les hommes, en revanche, malgré leurs quêtes initiales de changement ou de dépassement, reviennent, immobiles, vers celles qu’ils ont quittées. Ici, Bin n’échappe pas à cette destinée : il reste figé, incapable de s’inscrire dans un futur qu’il ne comprend plus, renvoyé à son immobilité, à son rôle d’observateur d’un monde qui lui échappe.

La dernière partie du film, au-delà de la dynamique inversée entre Qiao et Bin, révèle une dimension plus intime et réflexive. Bin, tout en restant une figure d’immobilité dans l’action, devient paradoxalement un point de convergence pour les innovations technologiques et stylistiques du film. Il découvre les réseaux sociaux, interagit maladroitement avec une caméra à 360 degrés, et se retrouve, malgré lui, immergé dans une esthétique cinématographique qui semble le dépasser. Bin n’est alors plus seulement un personnage ; il devient une représentation du choc technologique et culturel qui imprègne cette dernière partie.

Dans ces moments, Bin incarne presque un alter ego de Jia Zhangke lui-même. À travers son incapacité à s’adapter pleinement à ces nouveaux outils et à ce monde hyperconnecté, Jia semble faire écho à son propre sentiment de décalage. Depuis ses débuts, le cinéaste a été une figure majeure de la documentation de l’évolution rapide de la Chine, mêlant poésie et réalisme pour capturer les mutations sociales et économiques du pays. Pourtant, dans Les Feux sauvages, il semble pour la première fois se confronter à sa propre place dans ce mouvement. Bin, en tâtonnant dans un univers technologique qui le dépasse, reflète un cinéaste qui explore des techniques nouvelles tout en se sentant lui-même un peu étranger à leur usage.

Cette dimension prend une tournure encore plus personnelle lorsqu’on se souvient que Qiao est interprétée par Zhao Tao, muse et épouse de Jia Zhangke. Ce lien réel ajoute une couche d’intimité et de vulnérabilité au récit. Lorsque Qiao rejoint la course et laisse Bin derrière, il est difficile de ne pas y voir une métaphore de Jia lui-même, observant une Chine en perpétuelle accélération et se demandant s’il est encore capable d’en capturer l’essence.

Alors que le film, par sa structure et ses thèmes, reste une œuvre magistrale et fidèle à son style, il introduit une réflexion nouvelle et plus troublante : celle d’un cinéaste face à sa propre relation avec une société qu’il documente depuis des décennies. Jia Zhangke, souvent confiant dans ses observations et dans sa capacité à rendre compte des mutations sociales, semble ici plus hésitant, plus conscient de ses propres limites. Cette introspection confère au film une dimension unique, où la réflexion sur la société chinoise se double d’un questionnement sur la place du cinéaste dans ce monde en mouvement.

Bande-annonce du film Les Feux sauvages de Jia Zangke

Fiche technique : Les Feux sauvages

Réalisation : Jia Zangke
Scénario : Jia Zangke, Wan Jiahuan
Directeur de la photographie : Yu Lik Wai, Eric Gautier
Monteur : Lin Xudong, Matthieu Laclau
Chef monteur : Yang Chao
Chef décorateur : Liu Qiang, Liu Weixin, Liang Jindong, Ye Qiusen
Ingénieur du son : Zhang Yang
Compositeur : Giong Lim
Société de production : MK2 Films, Momo Pictures, Xtream Pictures
Société de distribution :  Ad Vitam, MK2 Films
Pays de production : Chine, France
Langue originale : Chinois
Genre : Fiction
Date de sortie : 8 Janvier 2025

Les Feux sauvages : La Chine en mutation, le cinéaste en question

4.5

Bird : A grandes volées

Dans Bird, Andrea Arnold (3 fois lauréate du prix du jury du festival de Cannes) filme à hauteur d’adolescents les cellules familiales désaxées et tordues où ce sont des enfants qui élèvent d’autres enfants à travers une Angleterre glauque et délabrée.

Le cinéma d’Andrea Arnold est construit sur des sensations plus que sur des narrations. Sensations viscérales de la poisse et du marasme des vies minables d’adultes douteux et sensations végétales et minérales de la vitesse et maturité d’enfants sacrifiés, guettant un regard, une sécurité, un espoir dans le chaos de ces si peu adultes qui ni ne les élèvent ni ne s’en occupent.

Au milieu de ce cloaque aux allures de Kids de Larry Clark ou de Gummo de Harmony Korine, un père Bug (toujours incroyable Barry Keoghan) et sa fille Bailey, figures magiques et lumineuses, transcendent la noirceur.

Dans l’univers destroy bien qu’ultra-stylisé d’Andrea Arnold, la caméra épaule ainsi que la bande-son géniale nous fait ressentir le tumulte, les défaillances et le sordide destin de ces adultes immatures, cruels et déraisonnables que les enfants observent avec stupeur.

Dommage que la réalisatrice ne se contente pas de cette veine ultra-réaliste où elle excelle et cherche par un pas de côté un envol (celui du titre) vers le fantastique avec un personnage (sorte d’ange des enfants ou d’oiseau-spectre vengeur interprété par Frank Rogowski) assez inutile et boursouflé.

Arnold n’en demeure pas moins la cinéaste puissante et punk des misfits de l’Angleterre qu’elle filme avec une énergie galvanisante et un amour sans jugement. Dans les calamités de vies lamentables et sur les décombres des enfances détruites, elle va chercher avec les pulsations de ses plans le souffle et la vitalité de l’amour.

Bande-annonce : Bird

Fiche Technique : Bird

Réalisateur : Andrea Arnold
Scénariste : Andrea Arnold
Casting : Nykiya Adams : Bailey, Barry Keoghan : Bug, Franz Rogowski : Bird, James Nelson-Joyce : Skate, Jasmine Jobson : Peyton, Joanne Matthews : Debs
Photographie : Robbie Ryan
Montage : Joe Bini
Musique : Burial
Décors : Maxine Carlier
Costumes : Alex Bovaird et Gabriela Sena
Production : Lee Groombridge, Juliette Howell et Tessa Ross
Sociétés de production : BBC Film, British Film Institute, Access Entertainment, House Productions, Ad Vitam, Arte France Cinéma, FirstGen Content, Pinky Promise
Pays de production : Royaume-Uni, France, Allemagne, États-Unis
Langue originale : Anglais
Genre : Drame
Durée : 1h58
Date de sortie : 1er janvier 2025 (France)

Comment les Films Influencent les Tendances des Paris Sportifs

Les films sont depuis longtemps une forme d’art influente, façonnant l’opinion publique et le comportement tout en déclenchant des phénomènes culturels. Parmi les nombreux aspects de la société qu’ils impactent, les tendances des paris sportifs sont particulièrement touchées. 

À travers des récits, des visuels et des personnages qui plongent les spectateurs dans la culture des paris, les films introduisent les spectateurs aux détails complexes de cette pratique, brouillant souvent les frontières entre divertissement et réalité.

Le Récit Cinématographique comme Outil pour Réguler les Pratiques de Paris

Les intrigues qui mettent en avant les paris sportifs aident les spectateurs à se poser des questions essentielles, comme quel est le meilleur site de paris sportifs pour vivre ces émotions dans la réalité. Les personnages qui parient sont généralement dépeints comme des fans passionnés, des preneurs de risques ou des stratèges, créant une aura de mystère autour des pratiques de paris sportifs.

  • Des films comme Two for the Money ou Les Joueurs (Rounders) explorent la psychologie derrière les paris, montrant comment les individus abordent le risque et la récompense.
  • Les scènes de paris dans les films aident à démystifier le processus, le rendant accessible à des spectateurs qui pourraient autrement trouver cette activité intimidante.
  • Les films peuvent subtilement changer la perception des spectateurs sur les paris en les présentant comme une partie intégrante de la passion sportive, rendant le public plus ouvert à explorer les jeux d’argent eux-mêmes.

Films Iconiques et Leur Influence sur la Culture des Paris Sportifs

Les films ont considérablement influencé la manière dont les gens perçoivent et pratiquent les paris sportifs. De nombreux films mettent en avant le drame, l’excitation et la nature à enjeux élevés des paris, créant des récits captivants qui séduisent le public.

  • Casino Royale (2006) : Bien que centré sur le poker, ce film met en scène des prises de risques calculées qui résonnent avec les parieurs sportifs.
  • The Gambler (2014) explore les hauts et les bas psychologiques associés aux paris, en s’inspirant de l’expérience réelle.
  • Uncut Gems (2019) : Ce film offre un portrait imprévisible mais captivant des passionnés de paris sportifs, capturant parfaitement leur nature volatile.

Les films sur les paris génèrent souvent une curiosité accrue parmi les spectateurs qui s’identifient aux personnages et aux scénarios, suscitant un intérêt pour les stratégies et les émotions impliquées.

Comment les Films Façonnent les Tendances et Préférences des Paris

Les films ne se contentent pas de divertir ; ils influencent les tendances en attirant l’attention sur des paris ou des sports spécifiques. Lorsque les films mettent en avant des activités comme les courses de chevaux ou les paris sur le basket-ball, cela peut augmenter l’intérêt pour ces sports.

  • Courses de Chevaux : Des films comme Seabiscuit ont ravivé l’intérêt du public pour les paris sur les courses de chevaux, en mettant en lumière leur histoire et leurs traditions.
  • Basket-ball : Les documentaires et drames axés sur le basket-ball fournissent souvent des informations sur les paris spéciaux (prop bets), encourageant les spectateurs à explorer ces options.
  • Ligues Fantaisie : Les films dépeignant le travail d’équipe et la stratégie peuvent susciter un intérêt pour les paris sur les sports de fantaisie, qui reposent fortement sur des processus de pensée stratégiques.

En liant les paris à des récits engageants, les films influencent les sports sur lesquels les gens parient et leur approche lors des mises.

Effets Psychologiques des Scènes de Paris au Cinéma

Les scènes de paris dans les films illustrent les hauts et les bas émotionnels qui reflètent les expériences réelles de nombreux parieurs, évoquant des émotions universelles comme l’espoir, l’excitation et l’anxiété tout en créant une connexion instantanée avec les spectateurs.

  • Suspense et Frisson : Les films peuvent offrir aux spectateurs une expérience émotionnelle intense lorsque les paris sont en jeu, leur permettant de ressentir ce qui est en jeu aux côtés des personnages à l’écran.
  • Identification aux Personnages : Les spectateurs se reconnaissent souvent dans les parieurs présentés à l’écran, qu’ils soient preneurs de risques calculés ou joueurs impulsifs.

Les expériences de pari chargées d’émotions rendent les jeux d’argent plus accessibles et pertinents, encourageant les spectateurs à les expérimenter eux-mêmes.

Les Films comme Entrée à l’Éducation sur les Paris Responsables

Bien que les films romantisent souvent les jeux d’argent, ils peuvent aussi servir de puissants avertissements sur les risques et les dangers associés. Des films comme The Gambler mettent en avant l’importance de fixer des limites et de comprendre ses propres limites.

Les principales leçons que les spectateurs peuvent en tirer incluent :

  • Gestion des Risques : Comprendre la relation entre le risque et la récompense.
  • Contrôle Émotionnel : Reconnaître l’importance de garder son sang-froid lors des gains et des pertes.
  • Réflexion Stratégique : Reconnaître la valeur de la prise de décision éclairée plutôt que du hasard aveugle.

En présentant les hauts et les bas des paris, les films peuvent inciter les spectateurs à adopter une approche plus responsable et réfléchie.

Conclusion

Les films influencent profondément les tendances des paris sportifs, modifiant la manière dont les spectateurs comprennent, interagissent et participent à cette activité. En dépeignant les jeux d’argent à travers des récits engageants, ces œuvres normalisent leur pratique tout en soulignant leurs frissons et en inculquant des leçons sur l’engagement responsable. Comprendre leur impact devient de plus en plus essentiel pour les amateurs comme pour l’industrie.

Guest post

Quiet Life : la grande dépression

C’est avec sobriété, mais surtout efficacité qu’Alexandros Avranas nous invite à découvrir les causes et conséquences d’une pathologie rarement abordée dans les œuvres de fiction. En s’inspirant de faits survenus au début des années 2000, Quiet Life explore en quoi le « syndrome de la résignation » constitue un enjeu majeur, en ces temps de guerre et de vagues d’immigration croissantes, pour une jeunesse traumatisée, en perte d’identité et surtout privée d’un foyer chaleureux, où l’amour d’une famille peut briller de mille feux.

Médicalement reconnu depuis 2014, le syndrome de la résignation est une maladie psychique dont les origines sont de l’ordre de la tragédie sociale. Les victimes plongent dans un état comateux que la science ne peut parfaitement expliquer ou accompagner. Rapidement intégrés dans une nouvelle vie sans peur ni persécution, les enfants de réfugiés dont la demande d’asile a été refusée en sont les cibles prioritaires. Ce concours de circonstances amène donc les parents à se reconnecter à leurs enfants, ainsi qu’à leur culture d’origine, chose qu’on leur ampute à la force d’une administration médicale et sociale kafkaïenne. Alexandros Avranas (Without, Miss Violence, Dark Crimes, Love Me Not) nous immerge au cœur de cet univers que l’on croirait dystopique. Il s’agit pourtant d’une réalité qui nous est familière, dont les menaces silencieuses sont sans appel.

À contretemps du bonheur

Dès l’ouverture, le cinéaste nous donne les clés de lecture de son œuvre, si tant est qu’on puisse s’en servir pour déverrouiller les nombreuses portes et barrières physiques qui entravent la mobilité d’une famille russe en exil et qui parasitent également leur manière de penser. Katja se tient droite, face à la porte et face à la caméra. Elle est aussitôt rejointe par sa sœur aînée, Alina, dans une posture similaire, avant que leurs parents, Natalia et Sergei, n’en fassent de même. Cette première image capture cette famille dans une ambiance solennelle et inquiétante. Elle reflète tout ce dont il sera question par la suite, en grattant à la surface d’une société suédoise formatée et qui durcit sa politique contre l’immigration.

Les premières minutes du récit sont ainsi consacrées à une inspection des services sociaux, présentés comme une potentielle menace, tels des agents de l’État, missionnés pour exécuter la sentence d’expulsion. Entre le blanc et le gris, balayant toute chaleur du décor, chaque pièce de leur logement d’emprunt est verrouillée. Rien ne doit dépasser et rien ne doit mettre en péril leur demande. Se conformer aux attentes est une formalité nécessaire. C’est par ce prisme-là, ce côté claustrophobique et déshumanisé que l’on décrit cet état transitoire que côtoient de nombreux réfugiés. Cette illustration n’est pas uniquement représentative de la Suède. Toute l’intrigue aurait également pu se dérouler dans un autre pays d’accueil, avec une culture et une emprise sociale différentes. Malgré toutes les possibilités, revenir au berceau de la fameuse maladie fut essentiel pour le réalisateur grec, qui déroule synthétiquement toute la documentation qu’il a collecté depuis près de six ans.

Avranas explore notamment le hors-champ et les sous-entendus du court-métrage documentaire Des vies en suspens, réalisé par Kristine Samuelson et John Haptas en 2019. Le syndrome de la résignation revient constamment au centre des débats pour en connaître les causes et en étudier les conséquences néfastes, si la pathologie venait à persister. Il expose les faits qu’il a compilé avec soin, avant qu’une malédiction ne s’abatte sur la jeune Katja, mentalement à bout de souffle. Sa demande d’asile rejetée permet alors à la dépression, la culpabilité et la solitude de gagner du terrain. Comme bon nombre d’enfants vivant un cas similaire, elle est enfermée dans son propre corps, dans l’attente d’une bonne raison pour reprendre le cours de sa nouvelle vie. Et tandis que le parti scientifique expose leur point de vue, très limité, sur cette tragédie, le récit bascule à un autre niveau de lecture où la rigidité des institutions règne. Imperméables à l’émotion et à la compassion, chose que l’on a déjà évoquée dans Quitter la nuit. L’emprise du système est si forte que dévoiler sa vulnérabilité ne changerait rien à la sentence de l’office des migrations. Cette emprise est ensuite comparée à l’échelle de la famille, où les parents finissent par devenir ce qu’ils ont tant redouté, en manipulant sournoisement leurs enfants et la vérité. Obtenir l’asile reste évidemment l’enjeu principal de la première partie. Une séquence de témoignage individuel, aussi tordue et tendue que dans Border Line, en atteste.

Ma famille d’abord

Derrière chaque sourire forcé et chaque rideau de politesse avec lequel chaque protagoniste s’enveloppe, le cinéaste déconstruit le modèle « parfait » suédois. De l’extérieur, leur mode de vie est sujette à de nombreux fantasmes et attire encore de nouveaux venus, prêts à s’acheter une nouvelle vie, se trouver de nouveaux emplois, une nouvelle maison, s’adapter à une nouvelle langue et arborer un nouveau nom d’usage. Faire table rase des cicatrices du passé, voilà ce qui motive la famille de Sergei à renier silencieusement leur racine ou tout simplement leur identité. Bien heureusement, l’infirmière Adriana injecte un peu de nuance dans le réseau médical suédois. Sa contribution est peut-être minime dans un tel récit, mais son humanité dissimulée donne beaucoup plus de baume au cœur à Sergei et Natalia, en comparaison avec l’étonnante et frustrante thérapie imposée par le corps médical. Elle a pour but d’installer une aura positive lors des visites à l’hôpital. Une approche mise en échec avec beaucoup de cynisme.

Plus rien d’autre ne compte que de réunifier une famille trop maladroite en communication. Le dernier acte est dédié à cette opération, et la tendresse est de mise. Ce dénouement manque cependant d’une envolée lyrique pour trancher avec l’ambiance austère d’un monde sans compassion. Les simples plaisirs, comme se divertir devant la télévision ou manger une crème glacée, devraient laisser imploser toutes les émotions retenues dans une première partie plus sobre et plus lente, car moins optimiste. Ce n’est pas que le cinéaste n’essaie pas de le faire, mais il faut plus d’une étincelle pour illustrer toute la chaleur qui émane de l’amour familial, l’élément salvateur clé de ce drame social.

Reste qu’Alexandros Avranas est d’une précision clinique dans sa composition de l’image et sa mise en scène, constamment au service d’une atmosphère claustrophobique et artificielle, quand bien même la flore domine le territoire suédois. Il nous rend compte de cette société, à l’image des enfants atteints du syndrome de la résignation, qui cherche elle-même à protéger son microcosme par de faux espoirs. Tout le paradoxe de cet univers, a priori paradisiaque, prend alors son sens dans une scène où la famille russe se réunit autour d’un arbre, isolé au fin fond d’un parking souterrain. Il s’agit d’un jeu de miroir astucieux. Quiet Life regorge d’idées visuelles et métaphoriques à ce sujet qu’on lui cède volontiers notre coup de cœur, en raison de sa discrète participation à la dernière Mostra de Venise.

Quiet Life – Bande-annonce

Quiet Life – Fiche technique

Réalisation : Alexandros Avranas
Scénario : Stavros Pamballis, Alexandros Avranas
Interprètes : Chulpan Khamatova, Grigoriy Dobrygin, Naomi Lamp, Miroslava Pashutina, Eleni Roussinou
Image : Olympia Mytilinaiou
Décors : Markku Pätilä
Costumes : Jaanus Vahtra
Montage : Dounia Sichov
Son et mixage : Kristjan Kurm, Kostas Varympopiotis
Musique : Tuomas Kantelinen
Production : Les Films du Worso
Pays de production :  France, Allemagne, Suède, Estonie, Grèce, Finlande
Distribution France : Wild Bunch
Durée : 1h39
Genre : Drame
Date de sortie : 1er janvier 2025

Quiet Life : la grande dépression
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3.5

There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson : le sang et les larmes face à l’obsession du profit

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Considéré comme l’un des meilleurs films du réalisateur, There Will Be Blood réunit la quintessence du talent de Daniel Day-Lewis, Paul Dano et Paul Thomas Anderson. Il apporte à l’interprète de Daniel Plainview le deuxième Oscar de sa carrière, à juste titre.

Synopsis : Lorsque Daniel Plainview entend parler d’une petite ville de Californie où un océan de pétrole git sous le sol, il décide d’aller tenter sa chance et part avec son fils H.W. à Little Boston. Dans cet endroit perdu, où chacun lutte pour survivre et où l’unique distraction est l’église animée par le charismatique prêtre Eli Sunday, Plainview et son fils voient le sort leur sourire. Mais même si le pétrole comble leurs attentes et fait leur fortune, plus rien ne sera comme avant : les tensions s’intensifient et les conflits éclatent.

L’attente de l’horreur

There Will Be Blood débute avec une musique stridente, anxiogène. Elle indique au spectateur l’étendue de l’aventure qu’il s’apprête à voir. Une aventure angoissante, passionnée et brisée. Aucune prise de parole n’entache cette musique : seulement un plan large d’un paysage aride.

La première apparition de Daniel Plainview est sombre, silencieuse. Il est isolé sur cette terre esseulée,  au fond d’une cavité obscure. La musique s’éloigne progressivement, laissant place à un son presque mécanique : celui de la pioche qu’utilise Daniel. Les premiers sons qu’il émet sont des cris de douleur ; le spectateur se sent impuissant face à cet homme qu’il ne connaît pas encore.

Le titre, Il y aura du sang en français, nous oriente sur la suite du récit. Nous comprenons dès lors que les couleurs du film seront le jaune pour le territoire désertique du Nouveau-Mexique, le noir pour le pétrole, et le rouge pour le sang. L’horreur ne se trouve qu’à une poignée de main.

Le besoin d’une famille face à la volonté de solitude

Daniel est un être résolument seul, travaillant seul et voulant être seul. Seul son fils, H.W., l’accompagne partout, jusqu’au terrible accident qui éloigne définitivement le père et le fils, laissant ce dernier sourd. Daniel ne prendra jamais le temps d’apprendre la langue des signes pour communiquer avec lui. La complicité entre les deux était factice, du moins pour Daniel ; la surdité de H.W. casse le dernier lien qui semblait relier les deux personnages.

Pourtant, Daniel Plainview est en quête permanente d’une famille. En créant un village autour de la source de pétrole, il cherche à rassembler les familles pour en créer une seule. Cette « communauté », comme il la nomme, permet de créer une société nouvelle car elle comprend également des enfants. Pour Daniel, la présence des enfants est importante car elle permet l’éducation. « Ces enfants sont notre avenir« , affirme-t-il : en d’autres termes, Daniel veut être l’avenir, car il est à l’origine de cette nouvelle grande famille. Seulement, comme le démontre le titre du film au futur, Daniel est également la source de la violence.

« Un homme ne peut pas prospecter seul, affirme-t-il lors de la commémoration du nouveau village. Il faut toute une communauté de bonnes personnes, telles que vous. C’est bon d’être ensemble. On prie ensemble, on travaille ensemble, et si le Seigneur nous le permet, nous partageons la richesse ensemble « . Cette énumération est un mensonge, car il cherche la richesse justement pour s’éloigner des hommes. Ce paradoxe crée toute la complexité du personnage.

La frénésie d’un capitalisme inarrêtable 

Plus Daniel est riche, plus il peut s’offrir le luxe d’être seul : une solitude étouffante, mais recherchée. Son unique obsession est celle du profit. Il est prêt à tout pour s’enrichir. La longueur du film marque cette étendue : le spectateur est témoin du basculement progressif du protagoniste. Il se perd dans sa quête, tente de garder le cap mais perd l’équilibre dans certaines séquences, notamment celle où il traîne Eli dans le pétrole. « Je vais t’enterrer sous terre » lui dit-il ensuite, d’une voix difficilement calme.

Eli est l’antagoniste de l’antagoniste. Les deux personnages sont des figures paternelles pour les habitants du nouveau village ; l’un à travers l’Église, l’autre à travers l’argent. La voix nerveuse et profonde de Daniel contraste avec celle d’Eli, douce et presque enfantine, comme un ange. À ce titre, la voix constitue un aspect capital du long-métrage. Elle est « comme l’emprunte digitale de l’âme« , disait l’acteur dans une interview. La voix du protagoniste démontre sa volonté de contrôle, qu’il peine de plus en plus à conserver.

Dans la première partie du film, Daniel garde le contrôle, et le spectateur s’interroge : quand pourrait-il sombrer ? À cet effet, la séquence où il se livre à l’Église représente le climax de sa perte de contrôle. À partir de là, plus aucun retour en arrière n’est possible. Il devient un autre homme au sein de cette église : il n’est plus l’homme absorbé dans un plan large, entouré du pétrole. Daniel s’épouvante, se délivre, au plus proche du spectateur, grâce au cadre resserré sur son visage. Le pétrole (donc, l’argent) s’éloigne le temps d’un instant, sous l’œil triomphant d’Eli. Seulement, la guerre entre les deux hommes est loin d’être terminée.

Bande-annonce : There Will Be Blood

Fiche Technique : There Will Be Blood

Titre original et français : There Will Be Blood
Titre québécois : Il y aura du sang
Réalisation et scénario : Paul Thomas Anderson, d’après le roman Pétrole ! d’Upton Sinclair
Musique : Jonny Greenwood
Direction artistique : David Crank
Décors : Jack Fisk
Costumes : Mark Bridges
Photographie : Robert Elswit
Montage : Dylan Tichenor
Production : Paul Thomas Anderson, Daniel Lupi et JoAnne Sellar
Genre : drame historique
Durée : 158 minutes

Les Vestiges du jour : de la transparence des mots

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En réalisant Les Vestiges du jour, James Ivory offrait un rôle remarquable à Anthony Hopkins, où celui-ci excelle dans la pudeur, le désir inassouvi. Casting 4 étoiles pour une œuvre profonde, qui cherche à retranscrire ce qu’un homme peut subir malgré lui, par souci de discipline, et d’un trop grand sens de l’éducation, du raffinement.

Cette critique contient quelques éléments qui dévoilent l’intrigue et sa finalité.

Voici un film remarquable sur l’incommunicabilité. L’introduction appelle à une possible escapade, une porte de sortie, peut être un renouveau, avant même le développement de l’histoire principale. Elle indique une fin qui pourrait donner du relief à l’ensemble. Mais tout restera linéaire, se terminera en boucle, avec une fatalité tragique. L’intrigue ne sera pas dénouée. La rencontre attendue entre les deux héros qu’une parenthèse. Le protagoniste central, joué par l’épatant Anthony Hopkins, est victime de ses fonctions, de son savoir-vivre et pareil à un homme catatonique : il a beau s’exprimer, c’est comme s’il ne disait rien. C’est un être formel et anhédonique (incapacité à ressentir du plaisir), victime d’alexithymie (difficulté à reconnaitre ses émotions et celles des autres). Tout est signifiant (et insignifiant) mais quasi rien n’est signifié. Il n’y a aucun sous-entendu marquant, peu de langage du corps. Il vit sans fougue, dans une sorte d’abolition des passions possibles. C’est la façon dont il conçoit son rôle de majordome qui fait autorité chez lui, et qui bâillonne ses aspirations, son individualité, ses envies, son identité, sa personnalité qui ne peut s’affirmer, se libérer, respirer, étant comme soumise à sa classe sociale. Avec la progression du nazisme en toile de fond, sa neutralité ne le rend ni bon ni mauvais. On ne peut attendre une réaction de sa part, juste de la discipline. On sent pourtant chez lui un espoir, l’attente d’une récompense, mais elle ne peut arriver que s’il devient acteur et non spectateur de sa propre vie. C’est une passivité chronique. Une scène clef montre le personnage d’Emma Thompson se rapprocher à un centimètre de lui avec espièglerie (la distance de l’intime, de la vie privée, de l’insécurité.) Il se retrouve alors vulnérable. Elle constate qu’il lit des romans à l’eau de rose, ce qui prouve qu’il vit par procuration sur le sujet. L’œuvre agit donc comme une focale, sur un milieu d’abord, mais surtout et avant tout sur une solitude perpétuelle, et refuse d’être une simple fresque historique. Elle fait penser, dans une époque plus contemporaine, à Un cœur en hiver de Claude Sautet, qui renvoie à la même lecture psycho-affective. Par son compte rendu implacable sur les conséquences de la démystification de l’union, de la romance, Les Vestiges du jour finit par être un hymne à l’amour. Le héros regardera, avec mélancolie, un pigeon prendre son envol, symbole d’une liberté qu’il n’aura jamais eue, en ayant conscience de tout ce qui lui a échappé.

Bande-annonce – Les Vestiges du jour

Synopsis : Les doutes et les tourments du majordome d’une grande famille anglaise qui, en 1956, après trente années de parfait service, se demande s’il n’a pas gaspillé sa vie.

Fiche Technique – Les Vestiges du jour

  • Titre original : The Remains of the Day
  • Distribution : Anthony Hopkins, Emma Thompson, James Fox, Christopher Reeve, Peter Vaughan
  • Réalisation : James Ivory
  • Scénario : Ruth Prawer Jhabvala, d’après le roman de Kazuo Ishiguro
  • Image : Tony Pierce-Roberts
  • Musique : Richard Robbins
  • Son : Colin Miller Dolby stéréo
  • Montage : Andrew Marcus
  • Production : John Calley, Ismail Merchant et Mike Nichols
  • Pays de production :  Royaume-Uni et États-Unis
  • Format : 2.35:1 Couleurs par Technicolor
  • Genre : drame et romance
  • Durée : 134 minutes
  • Date de sortie : États-Unis : 5 novembre 1993 ; France : 23 février 1994
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4

Sonic 3 : c’est plus fort que toi

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Qui l’aurait cru, après la première bande-annonce du film Sonic, que le hérisson bleu de la Sega Corporation irait aussi loin ? Oui, le premier opus fut une agréable surprise, après une campagne marketing catastrophique. Malheureusement, cet avis n’aura pas survécu au second volet, d’une débilité rarement atteinte et trop destiné aux enfants (alors que les fans de Sonic ont globalement dans la quarantaine). On attendait alors ce troisième épisode avec appréhension. Et, in fine, Sonic 3 : le film se révèle être une encore plus belle surprise que son frère aîné.

Shadow of the colossus

Ce qui différencie principalement Sonic de Sonic 2, c’est le ton pipi-caca insupportable dans la suite, quasiment absent de l’original. Trop enfantin tout le temps, inutilement long et étirant son intrigue pour rien, on frôlait réellement la catastrophe. On regrettait les trop nombreux moments avec Tom, inséré au chausse-pied dans une intrigue déjà peu captivante et qui n’offrait que des scènes plus cringes les unes des autres. C’est, déjà, le plus parlant dans Sonic 3 : le projet se concentre sur le hérisson bleu. Les humains, à l’exception de Robotnik, n’ont qu’un rôle assez secondaire dans cette histoire qui étoffe les émotions de ses héros, Sonic et Shadow en tête. Plus émouvant, plus sombre et bien mieux écrit, le script de cet épisode se suit parfaitement durant ses 1h50. Alors, attention, l’écriture reste très classique et propose des thèmes abordés mille et une fois au cinéma. Les conséquences de la vengeance, l’importance de la famille, se faire sa place dans le monde, on les connait par cœur et on sait très bien qu’on va encore en bouffer.

Si Sonic et Shadow sont bien travaillés et desservent parfaitement l’intrigue, reste que c’est toujours autant le film de Jim Carrey. Plus que jamais, l’acteur de 62 ans s’éclate dans le rôle du docteur Robotnik et, pour cet épisode, de son grand-père. Cette double interprétation fonctionne parfaitement et ses fans se délecteront de chaque passage où les scénaristes ont du dire à l’acteur : « vas-y, fait ce que tu veux, on verra plus tard ». Pour ses détracteurs, le visionnage s’apparentera en revanche à une réelle séance de torture. Et, enfin, Tom et Maggie ont une utilité dans cette histoire et leur temps d’écran très réduit permet d’apprécier au maximum les interactions entre James Marsden et Sonic. Naturelles, fluides et mignonnes, ces séquences s’insèrent parfaitement dans l’histoire, loin de leurs dialogues forcés et tout sauf naturels du précédent opus.

Ce qui étonne aussi grandement dans cette aventure, c’est la qualité de la réalisation. Chaque scène d’action est inventive, bien filmée et Jeff Fowler s’amuse enfin réellement avec la caméra. Enfin, c’est une façon de parler, étant donné que la quasi totalité des séquences d’action sont en réalité réalisées en full CGI. On ressent vraiment la sensation de vitesse des personnages, qu’il s’agisse de Sonic ou de Shadow. Aussi, dans une époque où les effets spéciaux sont de plus en plus malmenés (la faute à la cadence infernale imposée aux équipes par les studios), on apprécie grandement la beauté visuelle du film. Oui, Sonic 3 est beau. Les reflets de lumière sur la fourrure noire Shadow sont somptueux, de même que l’eau sur les personnages lors d’affrontements sous la pluie. Espérons que toutes ces qualités survivent pour la suite. Oui, un quatrième épisode est d’ores et déjà annoncé pour 2027. Espérons qu’ils ne nous fassent pas le coup de réussir un film sur deux…

Sonic 3 : fiche technique

Titre original : Sonic the Hedgehog 3

Réalisation : Jeff Fowler

Scénario : Patrick Casey / Josh Miller / John Whittington

Casting : Jim Carrey / James Marsden / Tika Sumpter / Krysten Ritter

Voix originales : Ben Schwartz / Idris Elba / Keanu Reeves / Colleen O’Shaughnessey

Voix françaises : Malik Bentalha / Marie-Eugénie Maréchal / Frantz Confiac / Jean-Pierre Michael

Production : Blur Studios / Original Film / Paramount Pictures

Distribution : Paramount Pictures France

Durée : 109 minutes

Sortie : 25 Décembre 2024 en salles

Sonic 3 : bande-annonce

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3.5

Wicked : « Surrender Jon M. Chu »

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Retour en petite forme pour le réalisateur de Crazy Rich Asians et In the Heights qui, la faute à un scénario fébrile et à une mise en scène confuse et désincarnée, ne parvient pas à transposer à l’écran l’amplitude de la métaphore sociopolitique de Wicked, roman préquel du Magicien d’Oz, qui conte l’improbable rencontre d’Elphaba et Glinda, deux apprenties sorcières à l’Université de Shiz, et dévoile les raisons de leur rancune. Principal argument marketing de cette adaptation (de la célèbre comédie musicale de Broadway éponyme) signée Universal, la magie du tandem Erivo-Grande, vocalement irréprochable, n’opère hélas qu’au terme d’un premier acte fastidieux étirant inutilement le livret de Stephen Schwartz, pour ouvrir sur un second volet qu’on imagine plus obscur.

Chef-d’œuvre incontesté d’Hollywood et véritable mythe fondateur du patrimoine culturel américain, Le Magicien d’Oz, adapté du roman éponyme de L. Frank Baum, irrigue l’imaginaire collectif depuis quatre-vingt-cinq ans, donnant lieu à de multiples remakes et relectures dont le méséstimé The Wiz (1978) façon Motown de Sidney Lumet, porté par les deux dieux de la soul Diana Ross et Michael Jackson, et l’oublié Return to Oz (1985) avec Fairuza Balk dans le rôle de Dorothy. Après le désastreux Monde fantastique d’Oz signé Sam Raimi (2013), franchise avortée des studios Disney, Universal s’attaque enfin à Wicked, roman préquel de Gregory Maguire publié en 1995, ayant lui-même inspiré en 2003 le cultissime musical de Broadway, tous deux centrés sur la « véritable » destinée de la mystérieuse Sorcière de l’Ouest.

La paria contre la diva

Née verte et enfant illégitime, étrange binoclarde affublée d’un chapeau pointu noir, Elphaba Thropp est la risée de toute l’Université de Shiz, sorte d’école des sorciers où elle rencontre sa rivale, Glinda Upland (la Bonne Fée du Sud), ravissante peste blonde dont la côte de popularité rose bonbon ne tient qu’à un jeté de cheveux maîtrisé à la perfection. Monstre au cœur tendre malgré sa couleur de peau diabolique, Elphaba ne désire qu’une chose : réparer les injustices et faire le bien autour d’elle. Innocente et pure, la jeune fille prend soin de Nessarose, sa sœur cadette handicapée (la future sorcière de l’Est, qui hérite des précieux souliers d’argent), ignorant encore que le don hors du commun qui sommeille sous sa carapace difforme fera bientôt d’elle l’Élue du royaume. Alors que Glinda, superficielle et orgueilleuse, ne montre aucun talent pour la sorcellerie et passe son temps à se pomponner devant son miroir, Elphaba, elle, encouragée par Madame Morrible (Michelle Yeoh), l’énigmatique directrice de Shiz, doit apprendre à maîtriser son pouvoir avant d’être présentée au roi du feu, le terrible Magicien d’Oz (Jeff Goldblum) en personne. Redoutable imposteur et minable prestidigitateur à la moralité douteuse, ce dernier, reclus dans la plus haute tour de son monumental palais d’émeraude, tapi derrière son rideau de théâtre, caché sous le masque ambigu du self-made man, évoque ici la figure de Walt Disney, jadis tout-puissant storyteller dont l’empire déchu menace de s’effriter, trônant fièrement au milieu de la maquette de son œuvre testamentaire, diorama pétrifié et hors du temps où l’illusion règne en maître.

Enième mise en scène gadget de l’empowerment (la Méchante solitaire du titre n’est en réalité que la malheureuse victime d’une société cruelle et intolérante, où les apparences sont plus que trompeuses), le premier chapitre de Wicked s’empêtre dans un récit éculé qui prépare trop le terrain de sa suite et ne décolle donc jamais. Aussi épaisse et inconsistante qu’une bulle de savon, la trame en long flashback éclate en une multiplicité de ramifications narratives, révélant les fragiles couches sous-jacentes de la quête d’émancipation abracadabrante d’Elphaba. Protégeant les faibles des griffes narcissiques de despotes fascistes sans foi ni loi, régents auto-proclamés et incapables de déchiffrer les sortilèges d’un grimoire ancestral, l’anti-héroïne prend part malgré elle à une conspiration esclavagiste ici peu crédible car mal développée, consistant à museler et à mettre en cage les vulnérables « animaux fantastiques ». Arrivée aux portes du pouvoir, elle transforme ainsi par inadvertance — sous les yeux avides de sa fausse meilleure amie, doucement séduite par les sirènes de la gloire — les gardes du Magicien en affreux singes volants, primates bleus sauvages et violents qui formeront plus tard son impitoyable armée..

Passée l’ouverture opératique sur la cauchemardesque « No One Mourns the Wicked », sorte d’Annonciation macabre et boursouflée de Glinda aux Munchkins exaltés, qui, enfin libérés du joug du tyran, allument un feu de joie pour fêter la mort tant attendue de la Méchante Sorcière — condamnée symboliquement aux flammes purificatrices du bûcher après avoir été d’abord liquéfiée accidentellement par Dorothy –, le conte de fées aux relents ésotériques s’étiole du fait d’un scénario trop dilué. Plombé par une première partie mal écrite qui pastiche en tous points Harry Potter, le film piétine, souffre d’un découpage laborieux et surtout d’un rythme bancal, étirant inutilement le livret de Stephen Schwartz. Comme à Broadway, les partitions sont entrecoupées de dialogues ; hélas, l’enchaînement programmatique des tableaux (« The Wizard and I », « Popular », « Dancing Through Life », « One Short Day », « Defying Gravity ») nuit considérablement à la fluidité de l’ensemble.

Le réalisateur de Crazy Rich Asians troque le pays d’Oz sombre et lubrique du roman contre un pâle royaume contemporain et woke regorgeant de stéréotypes, dans lequel chaque segment du spectacle vient célébrer à l’excès la diversité, l’inclusion et le drapeau arc-en-ciel, sans susciter le moindre émerveillement. Et c’est bien là le souci, l’univers de Wicked ne fait jamais rêver. En effet, cramponné à son univers kitsch et criard où tout est clinquant mais froid, monde obsolète en délitement, épuisé et vidé de sa substance mythologique, Jon M. Chu déploie inexorablement sa petite mécanique rouillée, faussement exubérante, dont les rouages redondants oscillent entre la noirceur artificielle de la Lande de Maléfique ou celle de la forêt d’Into the Woods, le fantasme d’une architecture vénitienne factice et pittoresque (on pense notamment au mythique escalier en colimaçon du palais Contarini del Bovolo) et le souvenir, encore très ancré dans la mémoire cinéphile, des sombres dortoirs et donjons du château de Poudlard.

Saupoudré de quelques clins d’œil obligés à l’iconographie sacrée de l’objet culte de Victor Fleming (le village miniature de Munchkinland, l’apparition bord-cadre de Dorothy sur la route de briques jaunes, brandissant le manche à balai de la sorcière, le champ de coquelicots soporifiques, le relooking hollywoodien à la Max Factor dans la cité d’émeraude, la montgolfière en matte painting..), Wicked, pourtant fidèle à l’esthétique steampunk de la pièce, saccage l’imagerie féerique héritée de L. Frank Baum avec des effets numériques abominables dignes des pires David Yates et Rob Marshall. Côté chorégraphies, Jon M. Chu n’a rien du génie de Busby Berkeley, peinant ici à créer de véritables morceaux de cinéma (astucieux sur le papier, le caméo théâtral d’Idina Menzel et Kristin Chenoweth tombe à plat) et ratant son climax sur l’iconique « Defying Gravity ». Malgré un chant irréprochable, les cabrioles hystériques et le glamour maniéré d’Ariana Grande ne parviennent pas à contrebalancer l’extrême fadeur de la moue boudeuse de Cynthia Erivo. Jonathan Bailey en Prince Fiyero écervelé (l’épouvantail), et Ethan Slater sous les traits de Boq, le Munchkin au cœur d’artichaut (l’homme de fer), quant à eux, sont des adjuvants tristement laissés à l’état d’ébauche. Un horrible naufrage et une gigantesque déception.

Wicked – Bande-annonce

Synopsis : Elphaba, une jeune femme incomprise à cause de la couleur inhabituelle de sa peau verte ne soupçonne même pas l’étendue de ses pouvoirs. À ses côtés, Glinda qui, aussi populaire que privilégiée, ne connaît pas encore la vraie nature de son cœur. Leur rencontre à l’Université de Shiz, dans le fantastique monde d’Oz, marque le début d’une amitié improbable mais profonde. Cependant, leur rapport avec le Magicien va mettre à mal cette amitié et voir leurs chemins s’éloigner. Tandis que Glinda, assoiffée de popularité, se laisse séduire par le pouvoir, la détermination d’Elphaba à rester fidèle à elle-même et à son entourage aura des conséquences aussi malheureuses qu’inattendues. Leurs aventures extraordinaires au pays d’Oz les mèneront finalement à accomplir leur destinée en devenant respectivement la Bonne et la Méchante Sorcière de l’Ouest.

Wicked – Fiche technique

Réalisation : Jon M. Chu
Scénario : Winnie Holzman, Dana Fox, d’après l’œuvre de Gregory Maguire et Stephen Schwartz
Avec : Cynthia Erivo, Ariana Grande-Butera, Jonathan Bailey, Ethan Slater, Bowen Yang, Marissa Bode, Michelle Yeoh, Jeff Goldblum, Bronwyn James, Adam James, Keala Settle, Colin Michael Carmichael…
Production : Marc Platt, David Stone
Montage : Myron I. Kerstein
Photographie : Alice Brooks
Décors : Nathan Crowley
Costumes : Paul Tazewell
Musique : Stephen Schwartz, John Powell
Distributeur : Universal Pictures
Durée : 2h40
Genre : Comédie musicale
Sortie : 4 décembre 2024

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1.5

Le Dernier des Mohicans : l’effacement d’une nation

Retour sur un film d’époque et d’aventures comme on n’en fera sans doute plus jamais à Hollywood. 22 ans plus tard, il nous est permis de (re)découvrir en salle cette pierre angulaire de la filmographie de Michael Mann, portée par la vivacité de Daniel Day-Lewis et une bande originale qui trouve encore la force de nous émouvoir. Le Dernier des Mohicans constitue ainsi une offrande archéologique sur les notions d’identité, d’indépendance et de liberté étasunienne. Une épopée qui établit un constat déchirant d’une culture autochtone en voie d’extinction et qui honore la nature sauvage à chaque séquence.

Synopsis : 1757. Troisième année de guerre entre la France et l’Angleterre. Trois hommes. Les derniers d’un peuple en extinction, à la frontière de l’Hudson.

Le film culte de Michael Mann s’affirme à la fois comme une adaptation du livre éponyme de James Fenimore Cooper (1826) et du scénario de Philip Dunne dans la captation filmique de 1936, réalisée par George B. Seitz. Il laisse cependant la complexité historique de la société géorgienne et les intrigues géopolitiques du livre de côté, là où Stanley Kubrick en fait un point central dans Barry Lyndon. Reste que la guerre de la Conquête constitue une toile de fond idéale afin de poser une réflexion sur l’extinction des peuples indigènes, et à mi-chemin de la contemplation selon Terrence Malick (Le Nouveau Monde). Cette huitième adaptation cinématographique du Dernier des Mohicans est tout de même rigoureusement documentée, mais surtout brillamment co-écrite par Mann et Christopher Crowe, apportant ainsi une approche contemporaine sans pour autant en faire un décalque de notre société actuelle. Le film regorge ainsi de plusieurs niveaux de lecture qui se révèlent peu à peu à chaque visionnage.

Trônant au panthéon du cinéma néoclassique hollywoodien aux côtés de Steven Spielberg, Brian de Palma, Francis Ford Coppola, David Fincher ou encore James Gray, Mann s’est rapidement affirmé comme un indispensable narrateur au style visuel bien identifié. Connu pour atteindre un niveau de naturalisme bluffant à travers le mouvement du cadre et dans le cadre, le cinéaste confirme dès l’ouverture de son film une habileté à nous immerger dans le quotidien des protagonistes. Nous avons ici un Daniel Day-Lewis au sommet de sa forme physique, dont on distingue à peine la silhouette à travers la forêt, chassant le daim. On le surnomme Œil-de-Faucon, Bas-de-Cuir ou encore Longue Carabine suivant les versions, mais son nom de naissance reste Nathanael. Orphelin d’une famille de colons massacrés, il fut recueilli par Chingachgook (Russell Means) et son fils de sang Uncas (Eric Schweig), les deux derniers représentants de la tribu Mohican originaire de la vallée de l’Hudson. La dualité et l’ambivalence sont alors les clés de compréhension de la tragédie dépeinte. Un jeu de miroirs et de dédoublement constant, que ce soit entre les deux racines du héros ou simplement entre Œil-de-Faucon et Magua, qui se complètent et s’opposent à la fois. Cet élément est central au cinéma de Michael Mann, notamment avec un voleur et un caïd dans Le Solitaire, un flic et un criminel dans Manhunter, Heat (remake de son propre téléfilm L.A Takedown), Public Enemies, ou encore un chauffeur de taxi et un tueur à gage dans Collatéral.

Histoire d’une retraite

Pourtant, malgré de nombreuses qualités qui le destinent à servir dans la guerre, le mohican par adoption préfère la diplomatie à la violence et la médiation à la confusion. Héros romantique, dont la précision au tir et l’humilité font d’Œil-de-Faucon un guerrier respectable, il sert à nuancer les rapports de force entre les « camps ». Les Mohicans soutiennent les colonies anglaises tandis que les Hurons, menés par Magua (Wes Studi), optent pour une alliance avec le Royaume de France pour obtenir des scalps anglais. Mais les enjeux du conflit colonial sont trop grands pour être contestés, c’est pourquoi Mann préfère mettre l’accent sur les relations humaines pour témoigner d’une impasse. Il s’agit d’une histoire d’amour et de liberté prise dans l’étau de la guerre de Sept Ans. Lorsque Cora (Madeleine Stowe), une femme pensant avoir accosté en Nouvelle-Angleterre, ouvrit enfin les yeux sur la déshumanisation de ses compatriotes, ne répondant plus à toutes les exigences de la Couronne britannique, à l’instar du Colonel Munro (Maurice Roëves), c’est le drame. Ni elle, ni sa sœur Alice (Jodhi May) ne peuvent changer la donne. Seule compte la survie sur les terres ravagées par les canons et empoisonnées par le sang de celles et ceux qui ont espéré y faire fortune ou gagner leur indépendance.

Malgré ce constat alarmant, les personnages courent sans cesse pour subsister et pour s’aimer autant qu’ils le peuvent. Une manière d’évoquer l’urgence et de faire grimper la tension dramatique avec efficacité. D’autre part, c’est aussi un processus qui valorise la nature. Une course-poursuite sur l’eau en synthétise notamment toute la densité et le côté impitoyable et indomptable. Le film continue ainsi de marquer les esprits grâce à la mise en scène mélodramatique impeccable et un accompagnement musical saisissant. Toujours dans le bon timing, toujours avec une énergie renouvelée et toujours avec une émotion nouvelle, la partition de Trevor Jones, dont les travaux ont été enrichi par Randy Edelman, nous hante comme la conclusion douce-amère de l’intrigue. En opposition à la scène d’ouverture, où les personnages sont constamment en mouvement à travers le massif montagneux de Chimney Rock, le film conclut sur des plans statiques. Le soleil se couche avec un discours prophétique, testamentaire et mélancolique : « La frontière se déplace avec le soleil et pousse le Peau-rouge de ces forêts sauvages devant elle, jusqu’à ce qu’un jour il n’y ait plus nulle part où aller » (uniquement dans la Director’s Cut). Un préambule bouleversant de tous les récits contés par John Ford et tant d’autres sur le mythe de la frontière et, a fortiori, sur la conquête de l’Ouest à venir.

Les dés sont jetés et seule la nature restera témoin des bouleversements exposés dans l’intrigue, d’une richesse visuelle et sensorielle inouïes. Mais que raconte finalement Le Dernier des Mohicans, aussi bien dans le livre que dans ses adaptations ? Il raconte la tragique transformation du Mohican en pionnier, d’une nation née dans la destruction de la nature et le mensonge, où le métissage de sangs et des cultures s’est développé en parallèle de génocides. Un message puissant qui résonne au-delà des frontières et des époques. Un geste que Michael Mann sublime pour sa fresque romanesque et son implacable reconstitution, un geste qui brosse le portrait de l’humanité dans toute ses contradictions, sa bestialité et son caractère éphémère. Une merveille !

Le Dernier des Mohicans – Bande-annonce

Le Dernier des Mohicans – Fiche technique

Titre original : The Last of the Mohicans
Réalisation : Michael Mann
Scénario : Michael Mann, Christopher Crowe (adapté du roman éponyme de James Fenimore Cooper, 1826)
Interprètes : Daniel Day-Lewis, Madeleine Stowe, Jodhi May, Steven Waddington, Eric Schweig, Russell Means
Directeur de la photographie : Dante Spinotti
Décors : Wolf Kroeger
Costumes : Elsa Zamparelli
Montage : Dov Hoenig, Arthur Schmidt
Musique : Trevor Jones, Randy Edelman
Producteurs : Michael Mann, Hunt Lowry
Producteur délégué : James G. Robinson
Production : 20th Century Fox, Morgan Creek Productions
Pays de production : États-Unis
Distribution France (ressortie) : Splendor Films
Durée : 1h52 (1h57 dans la version director’s cut)
Genre : Action, Aventure, Romance, Guerre
Date de sortie : 26 août 1992
Date de ressortie : 25 décembre 2024