Nosferatu : un hommage visuel signé Robert Eggers

Faut-il réadapter et réactualiser toutes les références de notre culture ? Le cinéma peut-il se passer de nouveaux sujets à l’heure des franchises ? Robbert Eggers, avec sa nouvelle version de l’adaptation du roman Dracula de Bram Stoker, et remake de Nosferatu de Murnau (1922) répond un jouissif oui ! Nouveau cru gothique en forme d’hommage appuyé à ses parents, le comte Orlok fait-il toujours peur ?

Un remake vampirique pour clôturer 2024

Murnau, avec son film horrifique séminal, a posé les bases d’un mythe éternel : celui d’Orlok/Dracula se dressant hors de son cercueil comme érigé par la mort elle-même. Mort-vivant par excellence, c’est le cinéma comme puissance surnaturelle qui se charge de redresser le mythe périodiquement ; ainsi Herzog en 1973 et Coppola en 1996. Conte gothique de Bram Stoker transformé en aventure expressionniste pour une modernité tourmentée, chaque époque se réapproprie le mythe pour y investir ses propres craintes tout en respectant les repères et marqueurs qui font l’identité du conte. Ainsi le Dracula de Coppola tentait-il de dépeindre la violence du désir au cœur d’un XIXe siècle ivre de sa technologie. Celui de Murnau dépeignait la brutalité d’un face-à-face entre une modernité débridée et une nature dont les secrets sont désormais réduits aux éprouvettes des scientifiques. Au fond, il s’agit toujours de mettre en scène le combat entre la modernité incompréhensible et une nature qui n’est plus un mystère, mais un réservoir à exploiter. La créature vampirique dont Dracula est l’archétype a toujours tenté d’articuler ce malaise, celui qui prend place entre un mode de vie archaïque et moribond, et d’autre part un sens de l’histoire dynamique qui va toujours vers davantage d’innovations technologiques. Quoi de plus naturel que de désirer être immortel, mais quoi de plus contre-nature que de désirer le corps d’un mort ? Robert Eggers arrive-t-il à faire un bon remake de ce malaise ? Il rend hommage à ses idoles en tout cas.

Qu’on se le dise tout de suite, Eggers livre une œuvre visuellement époustouflante et qui vaut la peine d’être vue en salles rien que pour la maestria cinématographique ambitieuse dont fait preuve son auteur. Lily-Rose Depp et Bill Skarsgård donnent une impression d’extrême justesse dans leur interprétation, accompagnés de seconds rôles qui leur donnent parfaitement la réplique comme Aaron Taylor-Johnson (en poignant père de famille) et Ralph Ineson (dont on se souvient dans The Witch), sans oublier Willem Dafoe qui campe un Van Helsing résolument classique dans son penchant pour l’occultisme. Orlok, malgré sa moustache transylvaine, est évidemment le personnage sur lequel l’intrigue se focalise, tout en magnétisant le spectateur. En cela, sa figure est réussie puisqu’il ne cesse d’apparaître comme séduisant, dans la mesure où son apparition et son apparence sont désirées. Eggers réussit à faire de notre pulsion scopique, notre envie de voir les monstres (au fin fond d’un château ou sous un lit) un avatar bienvenu du désir sexuel qui inonde le scénario. Si la mort remplit le cadre jusqu’à saturation, c’est bien le sexe qui met en mouvement les actions du vampire, et donc celles de tous les personnages qui cherchent à lui échapper. Ellen est en effet sommée de se donner à lui comme volontairement, pour ainsi dire, puisqu’elle doit le faire par elle-même au bout d’un délai maximum de trois jours, artifice qui offre au film le rythme de sa deuxième moitié.

On sait que Robert Eggers s’est illustré dans ce qu’il convient d’appeler désormais l’elevated horror (« l’horreur augmentée »), sorte de ravalement de façade pour les films de genre horrifiques qui satisfait l’ego de certains, et désespère ceux qui revendiquent une légitimité moins élitiste. À chaque fois, Eggers tente de faire surgir l’horreur d’une forme de réalisme jusqu’au-boutiste. Ainsi, le scénario de The Witch pourtant extrêmement simple (une famille retranchée au cœur de la forêt subit les assauts d’une sorcière) dérive d’une étude minutieuse des traités et des comptes rendus de procès en sorcellerie de l’époque, en plein cœur des difficultés des premiers pèlerins puritains venus faire du Nouveau Monde leur foyer. De même pour The Northman et son observation scrupuleuse de la mythologie nordique ou encore ici le dialecte roumain du comte Orlok, apparemment authentique. Mais c’est surtout dans la relève esthétique qu’on reconnaît le style d’Eggers ; là où chaque élément surnaturel est d’abord et avant tout une idée de mise en scène, qu’elle soit visuelle, sonore ou les deux. Le sabbat final de The Witch aura ravi plus d’un spectateur tandis que le noir et blanc stylisé de The Lighthouse ancre l’aspect claustrophobique d’un étrange récit de marins. Le Nosferatu de 2024 n’échappe pas à ce qui semble désormais être, il faut bien l’appeler, une recette.

La recette Eggers

Là où la conjonction d’éléments hyperréalistes, d’où surgissent mystérieusement les aspects surnaturels et horrifiques, donnait par exemple une exploration originale et comme envahissante de la question du mal chez Friedkin (qu’on pense à L’Exorciste mais aussi au réalisme magique d’un Sorcerer), on a ici de plus en plus l’impression d’être face à un objet d’artisanat étrangement mais magnifiquement orné. Un artifice si bien fabriqué que sa contemplation est indéniablement agréable mais finalement assez convenue.

Et de fait l’objet est extrêmement bien fait ; dans le cadre d’abord dont la composition est si précise qu’elle fait constamment penser à celle de beaux tableaux macabres, comme des illustrations des Histoires extraordinaires de Poe par Gustave Doré. Le sound design rehausse chacune de ces compositions de crescendo gothiques et d’explosions chorales qui rivent le spectateur à son siège, le laissant sidéré par tant d’esthétique obscure.

Mais la précision d’un style qui se veut maîtrisé de part en part, de même que les prétentions artistiques de l’elevated horror, imposent à Robert Eggers non seulement de digérer tout un folklore à l’intérieur de ses revisites, mais également une certaine histoire du cinéma dont il se veut évidemment le continuateur. Le spectateur est sidéré car son cadre et plus généralement son style sont saturés. Et une telle surstylisation, dont on a maintenant l’habitude après trois longs-métrages, peut virer à la rengaine voire au ridicule. Ainsi l’arrivée de Thomas Hutter au château du comte donne une scène onirique, tandis que la respiration d’Orlok est si profonde ou si profondément artificielle qu’elle en devient risible. L’appui des références contribue ainsi malheureusement à figer un style qui n’en avait vraiment pas besoin. Certains plans, toujours beaux, semblent néanmoins tirés – comme recopiés en fait – de l’œuvre originale de Murnau. La référence est claire, les plans d’un film expressionniste liftés à la sauce Eggers 2024 sont vraiment jolis – mais à quoi bon ?

Et pourtant, là encore l’écriture et le rythme donnent le change au sens où rien ne paraît déplacé ou en soi être une mauvaise idée. Si le thème d’un désir irrépressible et vicié jusqu’à la souillure conduit la globalité de l’histoire racontée, en accord avec les réquisits du mythe de Dracula, il ne semble être là pourtant que pour donner des images du corps de Bill Skarsgård et celui de Lily-Rose Depp (exquises à souhait). L’intrigue familiale est ainsi simple et classique, mais fonctionne surtout au niveau des images iconiques qu’elle véhicule. Les jeux des acteurs sont d’une justesse incontestable mais semblent être un élément parmi d’autres au sein d’une esthétique aussi composée. À force d’orchestrer le cadre au millimètre près, les acteurs ne semblent pas pouvoir prendre une place considérable. L’ennui avec un bijou c’est que mis à part remarquer sa beauté parfaite et harmonieuse, il y a peu à en dire.

Un conte macabre et visuel

Le tout prend donc des allures de conte macabre revendiqué avec gourmandise : à ceux qui sont venus prendre leur dose de vampirisme, ils repartiront gavés d’un cinéma de genre qui se pourlèche de son raffinement revendiqué. Mais parmi tous les genres, celui du conte est sans doute le plus codifié, et celui donc qui parvient le moins à susciter la surprise chez le spectateur. Si le macabre de Eggers a d’autres qualités, c’est celle-ci qu’on demande en priorité à une adaptation, qu’elle se justifie en suscitant au moins l’étonnement et non une impression de conformisme.

Ce qui est triste et dommage, c’est que l’on doit bien remarquer que cette esthétique au cordeau ne renferme que peu de profondeur. D’une certaine façon, le remake n’arrive pas à retranscrire en 2024 ce que le style expressionniste de 1922 se proposait de décrire. Puisqu’il s’agit avant tout d’un hommage dont la vénération se donne comme une attention complète au style, le Nosferatu de Eggers est bien davantage maniériste qu’expressionniste dans la mesure où tout arrive aux images du métrage et non aux personnages. Certes, le désir comme attraction fait avancer le rythme du scénario, mais l’attraction dont est sujet le scénario, c’est celle du passé, celle de l’objet de 1922 auquel il s’agit de rendre hommage.

Traumatisé par le film de Murnau à 9 ans, Robert Eggers l’a toujours considéré comme une expérience séminale pour l’éclosion de son amour du cinéma et de l’horreur. Mais comment s’extirper dans ces conditions du rapport idolâtre, qui est moins une représentation artistique qu’une vénération minutieuse ? Ce nouveau cru de l’horreur vampirique nous fait donc passer un bon moment, et indéniablement un moment d’esthétique cinématographique comme les amateurs en raffolent, mais tourne à vide.

Bande-annonce : Nosferatu

Fiche technique : Nosferatu

Réalisation : Robert Eggers
Scénario : Robert Eggers, d’après le scénario de Nosferatu le vampire basé sur le roman Dracula de Bram Stoker
Musique : Robin Carolan
Décors : Craig Lathrop
Costumes : Linda Muir
Photographie : Jarin Blaschke
Montage : Louise Ford
Production : Chris Columbus, Eleanor Columbus, Robert Eggers, John Graham et Jeff Robinov
Sociétés de production : 1492 Pictures, Focus Features, Stillking Films et Studio 8
Pays de production : États-Unis
Langue originale : anglais
Format : couleur — 1,85:1
Genre : drame, horrifique
Durée : 132 minutes
Dates de sortie : États-Unis : 25 décembre 2024 ; France : 25 décembre 2024

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.

Juste une illusion : Ce qu’on croyait déjà vivre

Avec "Juste une illusion", Toledano et Nakache replongent dans les années 80 pour raconter l’éveil amoureux de Vincent, 13 ans, au cœur d’une famille juive et arabe haute en couleur. Entre les disputes des parents, les maladresses du grand frère et les premiers élans du jeune adolescent, le film explore avec humour et tendresse ce moment fragile où l’on croit déjà comprendre la vie. Porté par une mise en scène vibrante, une direction d’acteurs impeccable et une reconstitution délicieusement vintage, le récit mêle questionnements intimes, enjeux sociaux et nostalgie lumineuse. Une comédie dramatique généreuse, où chaque émotion sonne juste et où l’on se reconnaît, quel que soit notre âge.

La fille du konbini : disconnect days

Adapté du roman de Sayaka Murata, "La Fille du konbini" suit Nozomi, jeune femme en pleine reconstruction après avoir fui la toxicité du monde corporate. Refuge dans une supérette, camaraderie inattendue et redécouverte des plaisirs simples : Yûho Ishibashi filme avec une infinie délicatesse cette parenthèse suspendue où l'immobilité apparente cache une lente remontée à la surface. Un rejet en douceur des injonctions à l'ambition, porté par la retenue naturaliste d'Erika Karata.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.

Good Luck, Have Fun, Don’t Die : autopsie d’une humanité sous perfusion numérique

Gore Verbinski convoque voyages dans le temps, IA malveillante et équipe de bras cassés pour radiographier notre addiction au numérique. "Good Luck, Have Fun, Don't Die" est un film généreux et inventif, hanté par l'ombre des Daniels, et qui bute, comme nous tous, sur l'incapacité à vraiment se déconnecter.