De Pétrole ! (Upton Sinclair) à There Will Be Blood (Paul Thomas Anderson)

Capture d'écran

There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson, souvent cité comme un des films les plus importants du XXIème siècle, est adapté de Pétrole !, roman trop peu connu d’Upton Sinclair, sorti en 1927. Retour sur les spécificités de deux œuvres qui se complètent l’une l’autre grâce aux différences majeures de ton et de sujets traités.

Que la lecture de Pétrole ! précède le visionnage de There Will Be Blood ou que la découverte se fasse dans l’autre sens, il saute aux yeux que Paul Thomas Anderson s’est affranchi radicalement du roman, tout en s’appropriant une œuvre déjà très dense. En effet, le roman de Sinclair fait près de mille pages et traite essentiellement de l’évolution politique et psychologique de Bunny, fils du pétrolier James Ross. Ross, que le narrateur désigne sous le nom de Papa, est un self-made man passé par des boulots ingrats avant de se faire une situation. A l’inverse, Bunny est né riche. Il profite des avantages de son statut, fréquente la haute société… et se constitue progressivement une conscience politique au contact de militants socialistes et communistes.

There Will Be Blood, a contrario, relègue Bunny, renommé H.W., au second plan, au profit du père (Daniel Plainview, incarné par Daniel Day-Lewis) et d’Eli (Paul Dano), auto-proclamé prophète d’une congrégation religieuse radicale. De la construction personnelle et politique d’un « fils de » idéaliste, on passe à la confrontation mortelle d’un homme obnubilé par l’argent et d’un illuminé adulé par ses fidèles ; pas franchement la même affaire.

Des personnages largement recomposés…

Ce n’est pas tant que le film tiendrait un propos opposé à celui du livre ; c’est que, hormis cette histoire de pétrolier, indépendant et sans scrupules, qu’elles se partagent, les deux œuvres ne racontent pas la même histoire et ne s’intéressent pas aux mêmes choses. Pour passer de l’une à l’autre, Paul Thomas Anderson a par exemple opéré un léger décalage temporel, puisque le récit se déroule avant la Révolution russe et la 1ère Guerre Mondiale, lesquelles influent grandement sur l’intrigue du roman. Surtout, il a dû réinventer totalement certains personnages imaginés par Upton Sinclair.

There Will Be Blood n’en garde d’ailleurs qu’une poignée. Quatre sortent du lot : le père et le fils, ainsi que les deux frères Watkins (Sunday dans le film), Eli et Paul. Paul, également incarné par Paul Dano, apparaît brièvement à l’écran dans un rôle néanmoins crucial (il révèle la présence de pétrole sur les terres de sa famille), mais sans aucune mesure avec sa place dans le livre, où il devient ouvrier sur le champ pétrolier, et ouvre l’esprit de Bunny à des idées nouvelles. De toutes les luttes syndicales dans le roman, Paul est régulièrement victime de violences policières et, plus symboliquement, de la propagande des médias « informant » leurs lecteurs du péril rouge représenté par ses semblables. En réduisant le rôle de Paul à la portion congrue, c’est toute la dimension politique du roman qui est ainsi sacrifiée par Paul Thomas Anderson.

De la même manière, Bunny/H.W. est suffisamment rajeuni (de treize à neuf ans au début du récit principal) pour que toute opposition au père s’explique sur un plan psychologique et non plus politique. S’il subit dans le film un accident permettant d’ignorer les deux tiers du roman, c’est surtout son père qui est transformé de fond en comble.

Capitaliste assumé aux idées sociales très arrêtées, peu friand de démocratie, toujours prompt à acheter des fonctionnaires et des élus pour arriver à ses fins, Papa reste un personnage relativement sympathique, presque débonnaire. Son opposition aux idées socialistes de son fils s’expliquent par leur pouvoir de nuisance sur ses affaires, plus que par conviction idéologique : Papa est un pragmatique. Nous le voyons avec les yeux de Bunny, c’est-à-dire comme un jeune garçon de treize ans peut voir son père avant de s’en émanciper. Ce regard indulgent du fils sur le père conduit ce dernier à mettre de l’eau dans son vin : il écoute volontiers les idées de Bunny, converse très poliment avec Paul, qu’il trouve brillant. Si Bunny ne suit pas le chemin de son père, il n’y a cependant jamais de vraie confrontation entre eux, notamment car Bunny, coincé entre son statut social et son idéalisme, même en prenant de l’âge et en s’affirmant, n’est jamais en mesure de lui faire de la peine.

Dans le film, l’opposition entre Daniel Plainview et son fils prend une tournure bien plus violente, essentiellement parce que Plainview n’a quasiment rien en commun avec Papa, tant humainement que professionnellement (Plainview semble, lui, avoir été géologue). Le goût du travail et de l’argent est tempéré chez Papa par un sens aigu de la famille, refoulé chez Plainview ; Papa est un homme inflexible mais néanmoins curieux et affable, son pragmatisme capitaliste l’enjoignant à « sourire avec indulgence des faiblesses de l’humaine nature tout en continuant de ramasser des dollars », tandis que Plainview est fondamentalement violent et misanthrope. Papa veut gagner beaucoup d’argent pour vivre dans le confort et mettre son fils à l’abri du besoin ; les desseins de Daniel semblent beaucoup plus obscurs : ne déployant aucun signe extérieur de richesse, on ne sait jamais vraiment pourquoi il fait ce qu’il fait, ce qui contribue également à le rendre beaucoup plus inquiétant. Si leur carrière pétrolière est, dans les grandes lignes, similaire, ce sont en réalité deux hommes au caractère opposé ; ce qui donne forcément deux œuvres très différentes.

Quant à Eli, s’il est un personnage secondaire important du roman, il est constamment traité avec une certaine ironie par Upton Sinclair, et avec une condescendance presque amusée par Bunny et Papa. Il faut dire que la description écrite de son activité religieuse, de dimension ouvertement satirique, laisse place dans le film à une interprétation  de Paul Dano faisant davantage ressortir la folie et l’aspect effrayant du personnage. Pour autant, les deux versions du personnage sont assez proches : faux prophètes exubérants, utilisant la religion comme moyen d’accéder à un pouvoir et une aisance financière auxquels leur milieu social d’origine ne les destinait pas ; c’est surtout le regard de l’artiste, satirique chez Sinclair, tragique chez Anderson, qui fait la différence.

d’autres supprimés…

L’absence de personnages féminins d’envergure dans There Will Be Blood saute rapidement aux yeux. En dehors de Papa et Bunny, la famille Ross n’est composée que de femmes, entre lesquelles Bunny doit d’ailleurs se faire une place : sa mère (quasiment une étrangère), sa grand-mère (opposée à la guerre et méfiante envers l’éducation pétrolière de Bunny), sa sœur et sa tante (jouissant sans scrupules de leur statut social). Aucune n’existe dans le film.

La famille Watkins/Sunday est également débarrassée de ses filles, et notamment de Ruth, qui occupe une place centrale dans le roman de par sa proximité avec Paul (une relation quasi incestueuse) et Bunny (ils ont le même âge) mais aussi par sa conscience sociale reposant plus sur un bon sens ancré dans la tradition que par conviction idéologique. Elle apparaît dans le film, mais c’est une autre sœur, Mary, plus jeune, qui récupère son (petit) rôle et son statut de fille battue.

Parmi les personnages apparaissant dans les deux derniers tiers du roman et donc évincés du film, citons brièvement Rachel Menziès, ouvrière textile juive et socialiste qui rencontre Bunny à l’université. Son rôle est important puisque Bunny se retrouve partagé entre Rachel et Paul, entre socialisme et communisme, entre méthode douce et méthode dure ; le jeune professeur Irving, à la carrière forcément compromise par ses idées révolutionnaires ; l’actrice Viola Tracy, compagne de Bunny, qui permet Sinclair de s’attarder sur la vie et les mœurs des riches (et d’égratigner férocement le cinéma en tant qu’outil de propagande capitaliste) ; Vernon Roscoe, enfin, partenaire en affaires de Papa, représentant une forme de capitalisme totalement débridé (un Papa qui serait totalement débarrassé de ses derniers scrupules éthiques), par lequel Sinclair fait la jonction avec des affaires politico-financières bien réelles (notamment l’élection du président Coolidge en 1923).

et d’autres inventés par PTA

Afin de développer l’histoire dans le sens qu’il a choisi, Paul Thomas Anderson a créé deux personnages n’existant pas dans le roman. Le premier, Fletcher Hamilton (Ciarán Hinds), bras droit de Plainview, est présent dans plusieurs scènes cruciales du film mais n’a qu’un intérêt narratif assez limité, à l’inverse de Henry (Kevin J. O’Connor), qui surgit à la moitié du film en se présentant comme le demi-frère du pétrolier. Il apporte une mauvaise nouvelle : la mort de leur père.

Plainview, comme Papa, part du principe que tout le monde en a après son argent. Il accorde néanmoins le bénéfice du doute à Henry lorsque celui-ci lui raconte humblement son histoire, et son désir de travailler avec lui, sans favoritisme. En retour, Plainview se confie à Henry : il lui révèle le fond de sa pensée, son esprit de compétition paroxystique (personne d’autre que lui ne doit réussir), sa misanthropie profonde et son désir de gagner suffisamment d’argent pour se retirer du monde. Ce frère tombé du ciel est pour lui l’occasion de se raccrocher à un semblant de famille, comme la dernière opportunité d’être un homme à peu près comme les autres. Peine perdue, l’imposteur est finalement démasqué : le vrai frère, travailleur pauvre, est en réalité mort de tuberculose, une des rares apparitions dans le film de l’envers du décor du capitalisme triomphant.

Ce faux frère, littéralement, synthétise les relations familiales impossibles du roman comme du film, notamment à la dernière confrontation entre Plainview et H.W. Dans le livre, l’impasse familiale est principalement symbolisée par la dichotomie entre les deux prophètes, Paul, le communiste, et Eli, le religieux, l’amour platonique de Ruth pour son frère et la mésentente croissante de Bunny avec sa sœur Bertie. Ironiquement, sur les deux œuvres réunies, la relation familiale la plus solide est celle de Bunny et Papa et leur lien semble suffisamment fort pour survivre, bon an mal an, au conflit idéologique qui les oppose.

Violence et société

L’abandon de H.W. et le meurtre de Henry sont à l’inverse le seul fait de Plainview : il s’agit de décisions personnelles, motivées par une folie intime, là où la plupart des décisions radicales prises dans le roman ont toujours un fondement plus ou moins ouvertement politique : l’intime est en constante communication avec ce qui se passe dans la société. A l’inverse, le film se déroule essentiellement sur le champ de pétrole, les scènes de train ou de voiture sont filmées de manière à ne pas donner la moindre impression de vitesse (tandis que l’intégralité du premier chapitre portait sur un voyage en voiture, avec une attention particulière sur le vélocité du véhicule), ce qui donne l’impression que les personnages sont éloignés du monde réel et ne peuvent que difficilement le rejoindre, là où ceux du roman se rendent à New York, en Europe, et même en Russie. Plainview finira d’ailleurs totalement coupé du monde, dans son manoir. Ce resserrement géographique et mental, cette exclusion de la société et de ses caractéristiques économiques, sociales, culturelles, ne laissent pas grand chose, seulement des individus livrés à eux-mêmes, se rapprochant de l’état de nature. Il n’y a plus de place pour la satire dans ce monde d’une noirceur toute pétrolière.

Cette absence d’une société digne de ce nom a une incidence majeure sur la représentation de la violence. Dans Pétrole !, elle est principalement subie par les ouvriers et les classes ouvrières, aussi bien symboliquement que physiquement. Le roman s’achève sur deux morts qui ne sont pas imputables à un individu en particulier, mais au système capitaliste dans son ensemble. A l’inverse, dans There Will Be Blood, elle est le fait des obsessions respectives de Plainview et Eli. Elle éclate à deux reprises entre ces deux personnages, mais c’est au sein de leur famille respective qu’elle est le plus frappante : Eli s’en prend violemment à son père après son altercation avec Plainview, lequel, s’il ne lève pas physiquement la main sur son fils, est indirectement responsable de son accident. Surtout, l’abandon de H.W. est probablement, sur le plan symbolique, la scène la plus violente du film, plus encore que leur affrontement final et la révélation qu’il apporte.

La violence de ces deux personnages tranche avec le comportement de leurs équivalents sur papier mais c’est celle de H.W. qui surprend le plus lorsqu’on compare les deux œuvres : là où Bunny est incapable de contrarier son père, H.W. tente de l’immoler dans son sommeil. La question de la violence se pose également pour Bunny, non pas en direction de son père, mais en direction du système capitaliste, lorsqu’il hésite entre socialisme et communisme. S’il opte pour le pacifisme et la lutte au sein du système plutôt que pour la violence bolchevique (que plusieurs personnages justifient dans le roman), c’est justement parce qu’il est incapable de faire du mal à son père, symbolisant ledit système. La violence de H.W. répond à celle de Plainview là où le pacifisme de Bunny est une conséquence du capitalisme à visage humain de Papa, comme si le paternalisme empêchait Bunny d’aller vraiment jusqu’au bout de sa rébellion. Les conflits entre les personnages du roman et ceux du film ne sont donc absolument pas à considérer sous le même angle.

Une adaptation libre… mais une adaptation tout de même

On a jusqu’à présent insisté sur les importantes différences entre le roman et le film. Il ne faudrait pas pour autant oublier qu’il s’agit bien d’une adaptation et que Paul Thomas Anderson pioche allègrement dans le livre, quitte à changer le sens de certaines scènes.

Le premier chapitre du roman insiste sur le destin de Bunny, déjà tracé, puisqu’il « devait prendre dans le monde la place de son père ». Invité à marcher dans ses pas, Bunny en fera plutôt un de côté, au bout d’un certain temps, mais qui aura pour conséquence d’annihiler l’espoir paternel de voir son fils lui succéder. A l’inverse, le geste symbolique de Plainview, qui bénit d’un pouce enduit de pétrole le front de H.W. encore bébé, rencontre plus de réussite puisque H.W., ainsi destiné à baigner dans le pétrole, choisira d’embrasser la même carrière.

L’entretien de Plainview avec les propriétaires de terrains qu’il convoite est tirée du roman. Les argumentaires de Papa et Plainview sont relativement similaires. Le premier se veut rassurant mais insiste sur la responsabilité de ses interlocuteurs, dont l’avenir dépend de leur réponse à ses propositions ; ce faisant, il sème la discorde entre ces voisins, incapables d’émettre une réponse collective, se déchirant entre « petits petits » et « grands petits » propriétaires : technique classique du « diviser pour mieux régner ».

Plainview prend le soin d’apparaître comme un « family man » et non comme un industriel inhumain. La caméra, passant de Plainview à son fils, relègue les propriétaires hors-champ, puis les fond en une masse unique, filmée de dos, vociférant des questions et des récriminations qui pousseront le pétrolier à mettre fin à la rencontre. Ces gens constituent un groupe relativement homogène, mais se focalisent sur leurs différences et laissent ainsi Plainview en position de force. C’est la seule représentation dans le film d’un « dialogue » social, un dialogue qui n’en est d’ailleurs pas un, tant au niveau des répliques que dans l’absence de champ-contrechamp : cette scène évacuée, PTA peut alors se concentrer sur autre chose.

La scène de la chasse aux cailles et de la découverte du pétrole sur les terres des Sunday est reprise directement du roman et, avec elle, le seul reste du réformisme social de Bunny dans le film, au sujet de la compensation financière octroyée à leurs hôtes. Les deux figures paternelles n’ont aucunement l’intention de payer la terre au prix du pétrole. Dans There Will Be Blood, cette conversation met fin à la seule scène de vraie complicité entre le père et le fils, une complicité cependant relative, puisque uniquement motivée par la recherche d’un pétrole dont ils connaissent l’existence. Dans Pétrole !, cette dimension est adoucie par une autre, familiale, Bunny voyant l’excursion comme un moyen d’arracher son père à son travail. Les mêmes scènes n’ont donc pas les mêmes effets.

L’inauguration du derrick et la mort de l’ouvrier Joe Gundha sont également des scènes importantes du chapitre 6 du roman, à un détail capital près : dans le livre, Eli bénit le derrick qui est baptisé du nom de Bunny ; dans le film, Plainview l’empêche de le faire (et le derrick porte le nom de Mary). Enfin, l’explosion du derrick constitue dans les deux œuvres un morceau de bravoure, Sinclair ayant recours aux champs lexicaux des forces de la nature (il est question de montagne, de rivière, de volcan, de fleuve…) et Anderson à des effets spéciaux mécaniques renvoyant à la petitesse de l’homme face à ce déchaînement de violence d’une nature qu’il a lui-même violée. Dans les deux cas, le pétrolier finit par jubiler devant l’océan de pétrole ; mais si Papa triomphe pour son fils, Daniel triomphe pour lui-même tandis que H.W. est abandonné à ses blessures.

A compter du chapitre 7, le roman raconte, on l’a dit, une toute autre histoire que le film. Paul Thomas Anderson est tout de même allé y chercher deux détails importants qui lui permettent de porter à l’écran deux des scènes les plus iconiques du film. Il est mentionné dans le chapitre 9 qu’Eli ne promet le salut éternel qu’à ceux qu’il a béni, idée reprise dans la messe précédant le repentir auquel Plainview se soumet par calcul. Surtout, c’est dans le chapitre 12 que PTA trouve le passage qui lui donne son inoubliable scène finale : alors que l’économie s’effondre, Eli va demander de l’argent à Papa… qui le lui accorde volontiers, bien conscient de l’utilité d’avoir un prophète influent dans sa clientèle. Encore une fois, la même scène, chez Paul Thomas Anderson, prend des proportions beaucoup plus dramatiques.

On voit que le réalisateur-scénariste reprend donc des passages clés du roman pour en faire les piliers de son film, tout en en changeant radicalement le sens et la portée. Ces quelques événements tirés de Pétrole ! ne sont qu’une base, une trame narrative en réalité assez ténue, à partir de laquelle PTA développe la noirceur de « ses » personnages. En somme, si le film est bien une adaptation du roman, ce dernier est rendu totalement méconnaissable.

La place de la religion dans le livre

On a insisté sur l’importance de la religion dans le film et sur la charge résolument anticapitaliste du roman. Or, si le film évacue toute dimension politique, il est important de noter que le roman ne négligeait pas la question religieuse, et cherchait au contraire à la mettre en lien avec le capitalisme et ses outils de propagande : le cinéma, la radio, la presse écrite.

Le fanatisme religieux d’Eli semble, dans le film, venir de nulle part. Le roman est plus explicite à ce sujet, puisque Eli ne fait que suivre son père, Abel. Le tremblement de terre, simplement évoqué dans le film, constitue d’ailleurs une scène marquante du livre permettant à Sinclair d’opposer le rationalisme scientifique des Ross à la superstition religieuse des Watkins.

Quant à la fameuse « Eglise de la Troisième Révélation », il s’agit à la base d’une invention loufoque de Papa (l’idée est, d’une certaine manière, reprise à la fin du film), conçue pour convaincre Abel d’arrêter de frapper sa fille (aux lectures impies), ensuite reprise et dénaturée par Eli. L’ironie d’Upton Sinclair fait ici mouche : c’est le capitaliste qui arme involontairement le religieux. Papa et Eli, malgré leur mépris évident l’un pour l’autre, demeurent alliés de circonstance face à leurs ennemis communs, socialistes ou communistes, qui enjoignent les ouvriers et les fidèles à apprendre à penser par eux-mêmes ; ce qui est de toute évidence peu compatible avec leur fonds de commerce respectif. En évinçant le capitalisme de son récit, Paul Thomas Anderson a donc fait le choix d’une confrontation plus directe, personnelle, entre Plainview et Eli, au-delà de toute idéologie : dans le film, chacun empêche l’autre, par sa simple existence, de développer son « affaire » comme il le souhaiterait.

Dans le roman, certains noms de personnages et toponymes sont dotés d’une forte connotation biblique. Eli signifie, en hébreu, « Mon Dieu est seigneur », affirmation tout à fait en lien avec les objectifs du personnage. Concernant Paul, sa dimension d’apôtre (communiste…) évoque certes Paul de Tarse, mais Paul veut également dire « petit, humble » en latin, ce qui renvoie à sa condition ouvrière. Enfin, le ranch des Watkins se trouve sur la commune bien nommée de Paradise. En poussant un peu l’interprétation, on peut dire que le pétrole, proposé par le serpent capitaliste, fait office de pomme, et que les habitants de Paradise, cédant à la tentation, s’en retrouvent maudits. De fait, les Watkins, bien que pauvres et fanatiques, étaient moins malheureux avant l’arrivée des Ross sur leurs terres.

Pour se faire une idée plus précise du rapprochement entre capitalisme et religion qui s’opère dans Pétrole !, nous devons encore évoquer un lieu important du roman : l’immense propriété de Vernon Roscoe, le « Monastère » (chapitre 13). Lieu isolé, dont la longue description de la route qui y conduit suggère une totale déconnexion du monde réel, il accueille un bâtiment ressemblant à une « cathédrale […] au beau milieu d’un moderne empire païen », où se retrouve tout le petit monde du cinéma. Le catholicisme du personnage d’Annabelle, actrice et compagne de Roscoe, est également mentionné. Tout ce qui s’y déroule semble néanmoins peu conforme aux préceptes de l’Eglise : l’alcool y coule à flot (or nous sommes en pleine prohibition), on y évoque ouvertement ses petites magouilles et sa vision purement industrielle du cinéma (une « marchandise »), on y confesse qu’on a couché pour réussir et qu’on aurait bien pu le faire avec le diable, et si l’on se garde bien d’y parler politique, les actes parlent d’eux-mêmes : personne ne semble remarquer la présence du boy chinois qui remplit leurs verres, représentation des classes populaires dans un lieu qui leur est sinon inaccessible, décrite par Sinclair comme une « muette forme spectrale », description hautement cinématographique s’il en est. Les liens entre religion dévoyée, capitalisme triomphant et illusion cinématographique ne sont jamais aussi clairement exprimés par l’auteur que dans ce passage saisissant.

Enfin, la dimension cinématographique du « marathon biblique » d’Eli (chapitre 15) ou du récit de sa mystérieuse disparition (chapitre 19), l’insistance sur l’amplification de sa voix et de son message par la radio (chapitre 17), de même que son influence politique bien comprise par Papa et les banquiers, finissent de souligner l’imbrication inextricable de la religion, de la politique, de l’économie et des moyens de communication de masse du début du XXème siècle. Tous ces éléments finiront par communier dans la même ivresse à la fin du roman, tandis que les classes populaires et les ouvriers seront, logiquement, beaucoup moins à la fête.

En conclusion…

Chacun, selon ses centres d’intérêts et sa sensibilité, est en droit de préférer le roman ou le film ; l’auteur de ces (longues) lignes confessera volontiers ne pas être un inconditionnel du style de Paul Thomas Anderson et avoir particulièrement apprécié le livre, mais l’on commettrait une erreur grossière en jugeant There Will Be Blood en fonction de sa fidélité à Pétrole !. Il en conserve de toute manière suffisamment d’éléments pour attester de sa dette à l’égard de l’oeuvre originale, et il est passionnant, pour un lecteur/spectateur, de voir un cinéaste s’emparer de l’oeuvre d’un écrivain pour en réaliser une autre qui lui appartient pleinement. Si l’on estime qu’un film n’a guère d’intérêt à n’être qu’une mise en images d’un livre, et qu’un roman ne doit jamais être vu comme le simple matériau de base d’un scénario, alors on se (re)penchera sans hésiter sur There Will Be Blood (pour les quelques retardataires qui ne l’auraient jamais vu) et sur Pétrole ! (notamment pour ceux que sa dimension politique, qu’on a tenté de décrire au mieux ici, est susceptible d’intéresser), tant ils constituent ensemble un dialogue captivant entre littérature et cinéma.

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