Autofiction entre littérature et cinéma : la mise en scène de soi, tout un art

Dans son dernier album, Cœur parapluie, Hoshi chante Mathilde, 27 ans, et raconte sa vie, son histoire. Cette mise en scène de soi, la rentrée littéraire n’y échappe pas non plus avec le dernier roman de Chloé Delaume, Pauvre folle. Et côté cinéma ? Malgré la polémique, le dernier film de Valéria Bruni-Tedeschi, Les Amandiers, narre les jeunes années de la réalisatrice, son histoire du théâtre et sa naissance en tant qu’actrice qui finira « folle », forcément. Hoshi se rêve comme de la « neige sur le sable » quand Chloé Delaume parle de sa bipolarité. L’autofiction, une question d’affirmation de la différence ? Une question de transformer la vie en art, surtout, « d’exorciser le réel ».

Depuis plus de vingt ans, Chloé Delaume construit une œuvre d’autofiction où son personnage réel se mêle à son personnage fictif, explorant les souvenirs, le présent et des réflexions sur le monde qui l’entoure. Ce genre si particulier, l’autrice l’a théorisé dans La règle du je en 2010. Dans son dernier roman en date, Pauvre folle, Chloé Delaume fait du souvenir une chose qu’on peut manipuler, décortiquer et qui se matérialise dans le présent d’un long voyage en train : « il lui reste moins de deux heures avant de descendre du train et d’effectuer le dernier changement, le temps presse, il lui faut comprendre à quoi ressemble le puzzle (…) Elle ressort de son crâne les souvenirs fermement cousus de fil blanc et de plastique, tente de lire dans la mosaïque, constate qu’il manque des éléments. Alors elle plonge une main tout au fond de sa tête et saisit un petit bout de mémoire gélatineux. Elle le presse légèrement entre le pouce et l’index, ça fait de la musique, un début de mélodie, clochettes électroniques, codes synthétiques, une envolée » (extrait de Pauvre folle,  chapitre « La voix humaine »). Chez Chloé Delaume l’autofiction est un genre noble, on n’est pas dans le confessionnal de la télévision, mais bien dans une plongée parfois douloureuse ou honteuse dans ce qu’est la vie de l’autrice. Elle écrit comment se rappeler la questionne, fait avancer le lecteur avec elle. Il est question dans Pauvre folle tant de la bipolarité de l’autrice,  de la maladie mentale donc, que de son histoire d’amour avec un garçon homosexuel avec lequel notamment elle engage une correspondance par mail. Chloé Delaume étudie les paradoxes de cette relation. La comparaison avec le travail de Marguerite Duras, qui a beaucoup écrit sur sa relation avec Yann Andréa, est inévitable. Reine de l’autofiction, Duras raconte elle aussi Marguerite sans la nommer vraiment. Elle épuise le souvenir jusqu’à en oublier l’existence : « Je n’ai aucun souvenir de l’avoir écrit. Je sais que je l’ai fait, que c’est moi qui l’ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l’endroit, la gare d’Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal » (extrait de la 4ème de couverture de La douleur). Ici l’autofiction n’est donc pas une question de témoignage, mais un geste qui tranche dans le vif, qui épuise le souvenir. Dans La règle du je, Chloé Delaume écrit :  « Cesser de qualifier d’autofiction des récits personnels où l’héroïne porte un autre nom que son auteur par exemple. Interrompre l’adoubement des faiseurs dont le Je ne se met pas en danger, n’invertit pas la langue, se contente de transposer, entend le terme d’aventure sans en interroger la notion de liberté ».

Sans cesse, Chloé Delaume tort le réel, l’interroge, se propose de le revisiter non pas pour le transformer mais pour écrire qui elle a été : « Clotilde Mélisse est écrivaine et elle a l’habitude de transformer en livres ses épisodes et cycles existentiels ». Le cycle existentiel ici est la réflexion sur les relations amoureuses à l’heure du féminisme, de #meetoo : comment continuer à relationner de manière hétérosexuelle et classique (« le féminisme radical est-il compatible avec une histoire d’amour hétérosexuelle ? Tant que les privilèges ne seront pas abolis, comment ne pas se dire je couche avec l’ennui, et se projeter tondue à la libération ? Clotilde tenait autant à ses cheveux qu’à la chute du patriarcat »). La question obsède l’écrivaine jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse du Monstre, cet être avec lequel elle qualifiera l’amour de « platonique », ce qui lui vaudra le commentaire d’une lectrice cité dans Pauvre folle : « grâce à vous j’ai compris qu’on peut se passe du couple, l’amitié et la sororité c’est aussi une vraie forme d’amour ». Il est d’ailleurs souvent question de la bande de potes de Clotilde tout au long de Pauvre folle. Ces questions traversent le récit autant que le discours de Chloé Delaume. Son récit s’ancre naturellement dans la conscience d’une fin du monde à plus ou moins court terme ou du moins de vivre au sein d’un scénario de fin du monde entendu partout (pourtant sa fin du monde personnelle n’a rien à voir). Pour elle, l’autofiction est aussi une manière de tourner la page : « faire le deuil d’une fiction, c’est refermer le livre, ou plutôt dans son cas, lâcher le manuscrit ». Pour Valéria Bruni-Tedeschi, ce serait lâcher le scénario, crier le dernier « couper » du tournage. Dans Actrices, elle raconte le théâtre, la mise en scène et comment son personnage se confond avec celui qu’elle doit bientôt jouer sur scène. Dans la même temporalité, elle vit avec ses morts, littéralement, ils viennent hanter la fiction à travers des incarnations : le grand-père, l’amant fauché dans sa pleine jeunesse.

Or, le deuil est impossible semble-t-il, puisque la scène de théâtre fait sans cesse revivre les personnages, les morts se relèvent une fois le rideau baissé. C’est pourquoi l’amant vient hanter les films de Valéria, le personnage est présent également dans Les Amandiers. Plus généralement, alors qu’on balance « pauvre folle » à Clotilde, on promet à Stella de finir « folle » en devenant actrice… La mise en scène de soi suppose également de s’accepter toute entière, troubles compris. Sur France inter, Chloé Delaume allait jusqu’à dire : « Clotilde, c’est moi en pire », il y a donc également exagération dans l’autofiction. On n’est pas dans un manuel de bien-être, au contraire, Clotilde comme Stella racontent leurs désirs de mort, leurs failles, elles n’inventent pas de personnage forcément tout puissant : « ça arrange bien tout le monde, cette histoire de résilience, on peut broyer des êtres puisqu’ils s’en remettent toujours. Le cerveau est plastique; l’esprit pâte à modeler. Le terme de résilience depuis quelques années relève de l’injonction ». Clotilde raconte là son incapacité à surmonter un choc traumatique, même si elle dit tourner la page, le souvenir est toujours là, prêt à être décortiqué. Surtout, les corps n’ont pas besoin de se transformer, l’écriture transcende, fait revivre. La vraie leçon est là :  assumer qui on est, ne chercher  aucune gloire. Enfin,  montrer que créer, c’est aller tout au fond de soi, ressasser et trouver la force non pas d’oublier, mais de construire le souvenir, une « mémoire de l’oubli » telle que l’écrivait Marguerite Duras. Même si « le réel reste sourd à l’alchimie du verbe », la poésie est là pour sublimer, étouffer, contenir ce réel et sans cesse construire une pensée en mouvement, voilà l’autofiction telle qu’elle est quand elle devient art.

Actrices : Bande annonce

Pauvre folle – Fiche technique

Dans toutes les histoires d’amour se rejouent les blessures de l’enfance : on guérit ou on creuse ses plaies. Pour comprendre la nature de sa relation avec Guillaume, Clotilde Mélisse observe les souvenirs qu’elle sort de sa tête, le temps d’un voyage en train direction Heidelberg. Tandis que par la fenêtre défilent des paysages de fin du monde, Clotilde revient sur les événements saillants de son existence. La découverte de la poésie dans la bibliothèque maternelle, le féminicide parental, l’adolescence et ses pulsions suicidaires, le diagnostic posé sur sa bipolarité. Sa rencontre, dix ans plus tôt, avec Guillaume, leur lien épistolaire qui tenait de l’addiction, l’implosion de leur idylle au contact du réel. Car Guillaume est revenu, et depuis dix-sept mois Clotilde perd la raison. Elle qui s’épanouissait au creux de son célibat voit son cœur et son âme ravagés par la résurgence de cet amour impossible. La décennie passée ne change en rien la donne : Guillaume est toujours gay, et qui plus est en couple. Aussi Clotilde espère, au gré des arrêts de gare, trouver une solution d’ici le terminus.

Littérature française
Romans
Fiction et Cie
Date de parution 18/08/2023
19.50 € TTC
240 pages
EAN 9782021497724

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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