« Un ennemi du peuple » : le pire système à l’exception de tous les autres

Adapté d’une pièce du dramaturge norvégien Henrik Ibsen jouée pour la première fois à Oslo en 1883, Un ennemi du peuple fait l’objet d’une redéfinition judicieuse (ligne claire, actualisation, références multiples) en passant entre les mains du dessinateur et scénariste catalan Javi Rey.

Comme dans la pièce originelle d’Henrik Ibsen, la version dessinée d’Un ennemi du peuple repose sur une mise en tension : le Docteur Thomas Stockmann veut sensibiliser les habitants d’un prétendu « paradis thermal » sur les risques sanitaires qu’ils encourent. L’eau qu’ils consomment et dans laquelle ils se baignent est en effet empoisonnée, truffée de micro-organismes toxiques. La raison en est simple : « Comme vous le savez, le tracé actuel des canalisations passe tout près du dépotoir. Eh bien… Selon les analyses que j’ai reçues hier, les résidus s’infiltrent à travers la terre et contaminent les canalisations. » Figure imaginée au XIXe siècle mais s’apparentant significativement aux lanceurs d’alerte contemporains, le Docteur Stockmann trouve dans un premier temps l’appui intéressé du journal local d’opposition La Voix du Peuple, ainsi que du président de l’Association des propriétaires Aslaksen. Le premier rêve de renverser une mairie honnie et d’en faire un fait d’armes retentissant, tandis que le second, grand partisan de la modération (jusqu’à l’absurde), cherche avant tout à préserver ses intérêts économiques. Déjà échaudé par ce qui ressemble de plus en plus à un scandale sanitaire, Thomas Stockmann va en sus subir la trahison de ses alliés (achetés par le pouvoir) et voir l’opinion publique se retourner contre lui et l’ériger en « ennemi du peuple ».

Un ennemi du peuple procède de manière triangulaire : au citoyen éclairé en quête de vérité s’opposent des institutions corrompues (médiatique, politique, associative, scolaire) et un peuple manipulable et grégaire. Par rapport à la pièce d’Henrik Ibsen, mais aussi à l’adaptation cinématographique réalisée par George Schaefer (avec Steve McQueen dans le rôle-phare), la place occupée par Petra dans le récit évolue considérablement : elle apparaît sous la main de Javi Rey en institutrice soucieuse de former l’esprit critique et citoyen de ses jeunes élèves. Elle est cependant confrontée à un système cloisonné dont elle énonce clairement les conventions : « Si j’écoutais monsieur Roland, on passerait la journée à lire la Bible aux élèves. » Contrairement au film de George Schaefer, la bande dessinée du Catalan appréhende la jeunesse comme une promesse d’émancipation future. Tandis que la ville entière s’oppose au Docteur Thomas Stockmann et sa famille, les élèves de Petra les soutiennent et se montrent sensibles à leurs arguments.

Un ennemi du peuple possède (sous les trois formes précédemment évoquées) une intrigue fraternelle prégnante. Peter, le frère du Docteur Stockmann, est le maire de la ville. Dans le roman graphique de Javi Rey, il apparaît à nouveau comme cramponné au pouvoir et à ses intérêts personnels, qui l’emportent sur les biens communs (dont la santé publique). Si c’est la crainte d’une hausse d’impôts qui fait reculer journalistes et propriétaires dans le film de George Schaefer, on a ici affaire à des tentatives de corruption édifiantes : Peter offre contre leur silence une subvention exceptionnelle à La Voix du Peuple et une revalorisation de ses propriétés à Aslaksen… Bien qu’ils y apportent quelques nuances bienvenues (notamment sous forme de citations), Javi Rey expose de bout en bout les affres d’une démocratie en crise, partagée entre des puissants sournois et une majorité aisément manipulable.

Doté d’une ligne claire et de couleurs vives, Un ennemi du peuple tranche avec le réalisme habituel de Javi Rey, qui confesse par ailleurs s’être peu documenté au moment d’échafauder cette excellente adaptation. Conçue sous forme de fable (morale généralisable, traits épaissis, personnages archétypaux, etc.), cette dernière n’est cependant pas dénuée d’humour, de sophistications ou de références. On y trouve ainsi une maquette programmatique, une perruque comme symbole de duplicité, un perroquet louant les mérites du maire Stockmann, des vignettes renvoyant à la pollution de l’eau (parfois en « montage alterné ») ou encore des dessins influencés par Vincent van Gogh. Derrière tout cela, un même message : « Ils gouvernent pour leur propre bénéfice. » Comme Henrik Ibsen avant lui, Javi Rey l’énonce clairement – et avec talent.

Un ennemi du peuple, Javi Rey
Dupuis, février 2022, 152 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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