Wicked : « Surrender Jon M. Chu »

Retour en petite forme pour le réalisateur de Crazy Rich Asians et In the Heights qui, la faute à un scénario fébrile et à une mise en scène confuse et désincarnée, ne parvient pas à transposer à l’écran l’amplitude de la métaphore sociopolitique de Wicked, roman préquel du Magicien d’Oz, qui conte l’improbable rencontre d’Elphaba et Glinda, deux apprenties sorcières à l’Université de Shiz, et dévoile les raisons de leur rancune. Principal argument marketing de cette adaptation (de la célèbre comédie musicale de Broadway éponyme) signée Universal, la magie du tandem Erivo-Grande, vocalement irréprochable, n’opère hélas qu’au terme d’un premier acte fastidieux étirant inutilement le livret de Stephen Schwartz, pour ouvrir sur un second volet qu’on imagine plus obscur.

Chef-d’œuvre incontesté d’Hollywood et véritable mythe fondateur du patrimoine culturel américain, Le Magicien d’Oz, adapté du roman éponyme de L. Frank Baum, irrigue l’imaginaire collectif depuis quatre-vingt-cinq ans, donnant lieu à de multiples remakes et relectures dont le méséstimé The Wiz (1978) façon Motown de Sidney Lumet, porté par les deux dieux de la soul Diana Ross et Michael Jackson, et l’oublié Return to Oz (1985) avec Fairuza Balk dans le rôle de Dorothy. Après le désastreux Monde fantastique d’Oz signé Sam Raimi (2013), franchise avortée des studios Disney, Universal s’attaque enfin à Wicked, roman préquel de Gregory Maguire publié en 1995, ayant lui-même inspiré en 2003 le cultissime musical de Broadway, tous deux centrés sur la « véritable » destinée de la mystérieuse Sorcière de l’Ouest.

La paria contre la diva

Née verte et enfant illégitime, étrange binoclarde affublée d’un chapeau pointu noir, Elphaba Thropp est la risée de toute l’Université de Shiz, sorte d’école des sorciers où elle rencontre sa rivale, Glinda Upland (la Bonne Fée du Sud), ravissante peste blonde dont la côte de popularité rose bonbon ne tient qu’à un jeté de cheveux maîtrisé à la perfection. Monstre au cœur tendre malgré sa couleur de peau diabolique, Elphaba ne désire qu’une chose : réparer les injustices et faire le bien autour d’elle. Innocente et pure, la jeune fille prend soin de Nessarose, sa sœur cadette handicapée (la future sorcière de l’Est, qui hérite des précieux souliers d’argent), ignorant encore que le don hors du commun qui sommeille sous sa carapace difforme fera bientôt d’elle l’Élue du royaume. Alors que Glinda, superficielle et orgueilleuse, ne montre aucun talent pour la sorcellerie et passe son temps à se pomponner devant son miroir, Elphaba, elle, encouragée par Madame Morrible (Michelle Yeoh), l’énigmatique directrice de Shiz, doit apprendre à maîtriser son pouvoir avant d’être présentée au roi du feu, le terrible Magicien d’Oz (Jeff Goldblum) en personne. Redoutable imposteur et minable prestidigitateur à la moralité douteuse, ce dernier, reclus dans la plus haute tour de son monumental palais d’émeraude, tapi derrière son rideau de théâtre, caché sous le masque ambigu du self-made man, évoque ici la figure de Walt Disney, jadis tout-puissant storyteller dont l’empire déchu menace de s’effriter, trônant fièrement au milieu de la maquette de son œuvre testamentaire, diorama pétrifié et hors du temps où l’illusion règne en maître.

Enième mise en scène gadget de l’empowerment (la Méchante solitaire du titre n’est en réalité que la malheureuse victime d’une société cruelle et intolérante, où les apparences sont plus que trompeuses), le premier chapitre de Wicked s’empêtre dans un récit éculé qui prépare trop le terrain de sa suite et ne décolle donc jamais. Aussi épaisse et inconsistante qu’une bulle de savon, la trame en long flashback éclate en une multiplicité de ramifications narratives, révélant les fragiles couches sous-jacentes de la quête d’émancipation abracadabrante d’Elphaba. Protégeant les faibles des griffes narcissiques de despotes fascistes sans foi ni loi, régents auto-proclamés et incapables de déchiffrer les sortilèges d’un grimoire ancestral, l’anti-héroïne prend part malgré elle à une conspiration esclavagiste ici peu crédible car mal développée, consistant à museler et à mettre en cage les vulnérables « animaux fantastiques ». Arrivée aux portes du pouvoir, elle transforme ainsi par inadvertance — sous les yeux avides de sa fausse meilleure amie, doucement séduite par les sirènes de la gloire — les gardes du Magicien en affreux singes volants, primates bleus sauvages et violents qui formeront plus tard son impitoyable armée..

Passée l’ouverture opératique sur la cauchemardesque « No One Mourns the Wicked », sorte d’Annonciation macabre et boursouflée de Glinda aux Munchkins exaltés, qui, enfin libérés du joug du tyran, allument un feu de joie pour fêter la mort tant attendue de la Méchante Sorcière — condamnée symboliquement aux flammes purificatrices du bûcher après avoir été d’abord liquéfiée accidentellement par Dorothy –, le conte de fées aux relents ésotériques s’étiole du fait d’un scénario trop dilué. Plombé par une première partie mal écrite qui pastiche en tous points Harry Potter, le film piétine, souffre d’un découpage laborieux et surtout d’un rythme bancal, étirant inutilement le livret de Stephen Schwartz. Comme à Broadway, les partitions sont entrecoupées de dialogues ; hélas, l’enchaînement programmatique des tableaux (« The Wizard and I », « Popular », « Dancing Through Life », « One Short Day », « Defying Gravity ») nuit considérablement à la fluidité de l’ensemble.

Le réalisateur de Crazy Rich Asians troque le pays d’Oz sombre et lubrique du roman contre un pâle royaume contemporain et woke regorgeant de stéréotypes, dans lequel chaque segment du spectacle vient célébrer à l’excès la diversité, l’inclusion et le drapeau arc-en-ciel, sans susciter le moindre émerveillement. Et c’est bien là le souci, l’univers de Wicked ne fait jamais rêver. En effet, cramponné à son univers kitsch et criard où tout est clinquant mais froid, monde obsolète en délitement, épuisé et vidé de sa substance mythologique, Jon M. Chu déploie inexorablement sa petite mécanique rouillée, faussement exubérante, dont les rouages redondants oscillent entre la noirceur artificielle de la Lande de Maléfique ou celle de la forêt d’Into the Woods, le fantasme d’une architecture vénitienne factice et pittoresque (on pense notamment au mythique escalier en colimaçon du palais Contarini del Bovolo) et le souvenir, encore très ancré dans la mémoire cinéphile, des sombres dortoirs et donjons du château de Poudlard.

Saupoudré de quelques clins d’œil obligés à l’iconographie sacrée de l’objet culte de Victor Fleming (le village miniature de Munchkinland, l’apparition bord-cadre de Dorothy sur la route de briques jaunes, brandissant le manche à balai de la sorcière, le champ de coquelicots soporifiques, le relooking hollywoodien à la Max Factor dans la cité d’émeraude, la montgolfière en matte painting..), Wicked, pourtant fidèle à l’esthétique steampunk de la pièce, saccage l’imagerie féerique héritée de L. Frank Baum avec des effets numériques abominables dignes des pires David Yates et Rob Marshall. Côté chorégraphies, Jon M. Chu n’a rien du génie de Busby Berkeley, peinant ici à créer de véritables morceaux de cinéma (astucieux sur le papier, le caméo théâtral d’Idina Menzel et Kristin Chenoweth tombe à plat) et ratant son climax sur l’iconique « Defying Gravity ». Malgré un chant irréprochable, les cabrioles hystériques et le glamour maniéré d’Ariana Grande ne parviennent pas à contrebalancer l’extrême fadeur de la moue boudeuse de Cynthia Erivo. Jonathan Bailey en Prince Fiyero écervelé (l’épouvantail), et Ethan Slater sous les traits de Boq, le Munchkin au cœur d’artichaut (l’homme de fer), quant à eux, sont des adjuvants tristement laissés à l’état d’ébauche. Un horrible naufrage et une gigantesque déception.

Wicked – Bande-annonce

Synopsis : Elphaba, une jeune femme incomprise à cause de la couleur inhabituelle de sa peau verte ne soupçonne même pas l’étendue de ses pouvoirs. À ses côtés, Glinda qui, aussi populaire que privilégiée, ne connaît pas encore la vraie nature de son cœur. Leur rencontre à l’Université de Shiz, dans le fantastique monde d’Oz, marque le début d’une amitié improbable mais profonde. Cependant, leur rapport avec le Magicien va mettre à mal cette amitié et voir leurs chemins s’éloigner. Tandis que Glinda, assoiffée de popularité, se laisse séduire par le pouvoir, la détermination d’Elphaba à rester fidèle à elle-même et à son entourage aura des conséquences aussi malheureuses qu’inattendues. Leurs aventures extraordinaires au pays d’Oz les mèneront finalement à accomplir leur destinée en devenant respectivement la Bonne et la Méchante Sorcière de l’Ouest.

Wicked – Fiche technique

Réalisation : Jon M. Chu
Scénario : Winnie Holzman, Dana Fox, d’après l’œuvre de Gregory Maguire et Stephen Schwartz
Avec : Cynthia Erivo, Ariana Grande-Butera, Jonathan Bailey, Ethan Slater, Bowen Yang, Marissa Bode, Michelle Yeoh, Jeff Goldblum, Bronwyn James, Adam James, Keala Settle, Colin Michael Carmichael…
Production : Marc Platt, David Stone
Montage : Myron I. Kerstein
Photographie : Alice Brooks
Décors : Nathan Crowley
Costumes : Paul Tazewell
Musique : Stephen Schwartz, John Powell
Distributeur : Universal Pictures
Durée : 2h40
Genre : Comédie musicale
Sortie : 4 décembre 2024

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Festival

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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