Still Life de Jia Zhangke : drames humains et destructions matérielles

Présenté à Venise en 2006, Still Life est reparti avec un Lion d’Or. Jia Zhangke a reçu cette récompense des mains de la présidente de la 63e édition de la Mostra, Catherine Deneuve. Le film, qui résonne comme un documentaire autour de la construction du barrage des Trois Gorges, est une fiction ancrée dans le réel. Une fiction autour de l’argent roi où s’écrivent deux destinées qui ne se croisent jamais. Deux histoires d’amour contrariées qui s’étiolent en même temps que des villages menacent d’être submergés et des bâtiments sont détruits à l’écran. Une histoire de la Chine autant qu’une fiction sans illusion sur l’amour.

Illusions perdues

Dans les toutes premières images du film, un des héros, San Ming assiste à une illusion dans laquelle un homme transforme une devise monétaire en une autre. Après cela, on lui demande de payer pour le non-spectacle auquel il vient d’assister. L’argent se présente ici comme un roi au milieu des ruines. En effet, à Fengjie, le Barrage des trois Gorges a englouti une partie du territoire. Celui où vivait sa femme et sa fille n’est plus. Et San Ming a payé pour s’y rendre et espérer les retrouver après seize années sans nouvelle. Autour de cette recherche, Jia Zhangke construit également un décor, il y a toujours un mouvement, même quand l’intrigue patine, dans le cadre. Si les personnages sont voués à stagner, les éléments bougent autour d’eux, se transforment. Pour exemple, une magnifique scène d’illumination d’un pont au cœur d’une soirée de torpeur vient s’inscrire au cœur du film, entre les deux arcs narratifs. Plus tard, avec  A touch of sin (2013), le réalisateur chinois n’aura de cesse de mêler les intrigues autour d’un lieu sans jamais vraiment les faire se rejoindre. En effet, dans Still Life, deux histoires sont racontées au cours du film sans que les deux personnages n’entrent en contact. Pourtant, leurs histoires d’amour contrariées tout comme leur voyage sur un bateau où chante un enfant, résonnent fortement entre elles. Jia Zhangke imprime un rythme particulier, presque lancinant, à son film, constamment incrusté de poussière, comme cloué au sol. Pourtant, quelques échappées existent à l’image d’une ruine, presque irréelle, qui prend son envol. L’espoir n’est pas loin, comme avec ce pont déjà évoqué synonyme d’un ailleurs à rejoindre. Cependant, nos personnages cherchent des êtres qui leur échapperont tout de même, ils sont aussi perdus dans une modernité grimpante et imposée. Ils ne reconnaissent plus rien et personne ne les attend. Pourtant, ils construisent des relations et s’ancrent dans le monde qui les entourent.

Humanité

Jia Zhangke construit un mélodrame dans lequel, et ce dès la première scène, l’humanité a toute sa place. Il observe des visages, des corps, des travailleurs avec une grande minutie, sans en faire des personnages principaux. Il ne se contente pas de raconter une histoire, il parle aussi de son pays et de ses hommes. San Ming accepte un travail arasant et se rapproche ainsi de quelques hommes. On le voit alors travailler dans cette chaleur présente en permanente et les corps sont révélés dans la souffrance et la solidarité. Shen Hong, quant à elle, recherche plutôt un patron, mais elle va passer une soirée avec le seul ami qu’il lui reste dans ce lieu où elle n’existe plus vraiment. Ce sont donc des histoires qui se déconstruisent et se construisent sous nos yeux. Certaines relations commencent quand d’autres s’achèvent un peu brutalement (alors qu’elles sont pourtant en pause depuis de nombreuses années). Au milieu de ces moments, le réalisateur explore tout un tas de sujets, dans la moiteur de son décor cartographié avec une précision impressionnante : les déplacés, l’intégration d’un étranger au sein d’une communauté notamment. La photographie est magnifique, les plans d’une grande minutie, offrant toujours aux images de multiples lectures et au regard plusieurs angles d’attaque.

Tout les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Porté par un scénario aux contours et aux enjeux très cadrés, Still Life est une nature morte (c’est ainsi que l’on peut traduite le titre du film) dont le mouvement constant est une destruction et qui est le reflet d’une société où le profit laisse les hommes sur le carreau. Shen Hong et San Ming sont les protagonistes et les témoins de cette lente descente aux enfers de toute une population expropriée et exploitée. Au demeurant, ils tentent de renouer des relations fragiles et incomplètes et en construisent d’autres que les territoires rendent éphémères dans la durée de l’échange mais que l’humanité rend persistante dans les mémoires. Des pièces de monnaie (encore l’argent!) à l’effigie des terres de chacun deviennent le symbole de cette durabilité des sentiments tout en dévoilant la beauté des paysages que chacun habite. S’ils n’habitent pas le monde de la même façon, ces hommes parviennent à cohabiter dans un temps court, liés dans la galère. Ils rêvent même d’un ailleurs qui se révèle, dans les mots au moins, pire que ce qu’ils endurent déjà. Tous ces enjeux, l’originalité avec laquelle le propos est traité sans grands effets, en font une œuvre passionnante, qui marque et frappe fort. Les personnages eux-mêmes deviennent  des natures mortes à l’horizon bouché (aperçu à travers les trous dans les murs qui ne débouchent sur rien). Le réalisateur opère des mouvements de va-et-vient pour deux personnages qui font écho à tout son cinéma qui traverse les siècles et les époques pour raconter un monde et des êtres sans cesse piégés.

Still Life : Bande annonce

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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