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Tueurs en série et en images: la scène de la douche dans Psycho, de Gus van Sant

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1998, 400 ans après l’édit de Nantes, une année glorieuse pour le football national et Gus Van Sant, qui a le vent en berne depuis Will Hunting et le superbe brushing de Matt Damon. Son prochain projet est de taille : reproduire un monument du cinéma mondial, au plan près. Au plan près ? Allez, au plus près: 95%.

En France, on distingue Psychose (1960) de Psycho (1998), le titre original. Chez les anglophones, le mimétisme est encore plus marqué, les titres sont les mêmes. De mémoire de cinéphile, aucun projet aussi audacieux n’avait tenté un tel remake : la couleur seule et le casting diffèrent. L’intrigue, les répliques, le script d’origine, les cadrages, les échelles de plan, les touillettes à café : tout devait être conservé à l’identique. De cette ambition vertigineuse et un peu dingue, un film naît, totalement impossible à éviter. 95% des plans conservés selon un article du ciné club de Caen.

Des tableaux à double entrée, des tableurs excel et des tonnes de post-it ont été noircis pour construire les parallèles entre le chef d’œuvre et son miroir, une sorte de trou noir et une anomalie presque miraculeuse dans l’Histoire du 7 ème art. Quelle place à la créativité ? Quel intérêt ? Quelle barbe ! Pas de quoi faire une scène : aucune n’est occultée par un rideau, surtout celle de la douche.

Elle porte toute l’audace et le génie du cinéaste britannique, elle le symbolise à l’extrême, au point d ‘en devenir iconique. C’est elle qui a sollicité en 1960 le plus de temps de tournage et elle a même des ouvrages et, c’est dire, sa propre page Wikipédia. La première question avec elle, que l’on connaît si bien et déjà plagiée jusque chez les Simpsons, c’est d’analyser le découpage.

A partir de l’ouverture du rideau, il y a plus de plans chez Gus Van Sant, et notamment 3 reactions shots, soit 52 plans contre 47 chez Hitchcock. Au total, la séquence en rassemble 67 chez le premier pour 56 chez le second. On peut le constater en observant le montage comparé.

Mais au-delà des comptes, les choix esthétiques et narratifs frappent d’emblée. Dans son film, Gus Van Sant découpe plus les champs contre-champs. Parmi les premières différences, la place notable faite à ces plans de réaction, trois fois, pour évidemment accentuer la surprise et l’horreur de la victime à l’écran incarnée par Anne Heche. Même rapidement, voir trois fois un plan aussi connu qu’un plan de réaction interpelle. Souvent utilisé pour prendre à parti le spectateur et le tenir impliqué, il est aussi la marque d’un cinéma de l’encadrement du regard, dans lequel les personnages sont scrutés de toutes parts. Le cinéma reaganien des années 80/90 est ainsi connu pour la surexploitation à l’extrême qu’il en a fait, dans des films guidant les regards vers des héros prophétiques : Rocky le premier, en modèle incontournable. L’emploi d’un tel dispositif dans le Psycho de 1998 est soumis à toutes les interprétations. L’une d’entre elles peut nous guider vers une lecture générationnelle des films. Là où en 1960 la surprise du meurtre et du viol de l’intimité profonde d’une cabine de douche suffisait à choquer et provoquer des réactions déjà outrées, en 1998 ce seul acte ne suffit peut-être pas à provoquer un tel rejet. Ne faut-il alors pas marquer l’horreur de l’héroïne, même à trois reprises, très rapidement, pour suggérer différemment l’anormalité et la violence de cette intrusion ?

Mais le Psycho de 98 ne raconte pas qu’une évolution de la grammaire cinématographique, il témoigne aussi de son évolution technique. Lorsque la scène se conclut chez Hitchcock par le superbe plan naissant dans l’œil de Marion venant d’être assassinée, le maître a recours, on le sait à une micro-coupure sur le mur pour donner l’illusion du plan séquence, à l’image du procédé déjà retenu pour La corde, en 1948. Dans le remake, ce dernier plan tourbillonne et gagne une virtuosité certaine, sans raccord aucun. Une liberté qui permet à Gus van Sant, sur cette partie de la séquence de la tronquer donc d’un plan, un seul, mais qui permet de développer une impression de fluidité sur la fin de la séquence, qui sera aussi la dernière, celle qui restera à l’esprit. L’autre récit de l ‘œuvre de Gus van Sant est de témoigner avec une grande finesse des répercutions de l’évolution technique sur le propos fourni au spectateur. Ces écarts de perception datent avec joie des œuvres dans leur contexte de production, dans un style propre à chaque cinéaste mais aussi à chaque grand chapitre de l’Histoire du cinéma. La fluidité est une marque du cinéma numérique, prompt à développer une course de plus en plus improbable au plan séquence parfait, ou intégral, sur la durée du film. Hitchcock l’a fait, avec ses propres limites techniques, on l’a mentionné plus haut, en 1948 avec La Corde. Au 21ème siècle, Alfonso Cuaron est un des réalisateurs qui représentent le mieux ce style et cette quête de plans coulés, truqués numériquement, pour parvenir à cette sensation de vague sans obstacle. On en voit (vit) quelques uns, magnifiques, dans Les fils de l’Homme, en 2006.

On parle souvent de films sensationnels, en s’écartant parfois du sens premier du mot. Au delà des performances techniques, le plan-séquence décrit une volonté de plus en plus marquée du cinéma moderne de ressentir des émotions, des sons, des séquences entières dans les salles obscures. A ce titre, les choix très marqués de Gus van Sant d’inclure des inserts artistiques et métaphysiques dans son découpage dirige son ouvrage vers l’atmosphère plus que vers la mise en scène. Un ciel de nuages au-delà d’une montagne, des repères planants et mystérieux pour les premiers regards, déstabilisants et questionnant le sens même du langage cinématographique.

Un cinéma numérique encore à ses babillages par rapport à ce que l’on en connaît aujourd’hui, mais déjà si loin des œuvres matricielles de la première moitié de son histoire manquerait-il de corps pour autant ? De chair, d’organismes ? Un plan n’a pas été utilisé en 1960, mais il est présent en 1998 : la caméra remonte et on voit la jeune femme allongée sur le sol, les fesses nues. Dans les sixties, plusieurs personnes protestent, et Hitchcock ne leur fait pas de misères en ne l’intégrant finalement pas. « C’était pourtant l’un des plans les plus marquants que j’aie jamais vus. Il y avait quelque chose de tragique à voir cette femme somptueuse ainsi inanimée » déclare Joseph Stefano, son scénariste. On en oublierait presque le corps mutilé et assassiné, nu et plein de vie. Dans le périlleux exercice qu’est le sien, Anne Heche semble même singer la réaction de Janet Leigh 38 ans plus tôt, touchée par le premier jet froid de la douche, dans une attitude crispée qui tranche avec l’harmonieux montage. Elles incarnent les dernières secondes d’une vie qu’on ignorait presque, en comptabilisant les plans et mesurant les échelles de plan. C’est ce choc qui prend les spectateurs à la gorge, à 38 ans d’écart, avec des techniques et un langage cinéma différents. C’est viscéral, on en frissonne, et on doit continuer à le faire, parce que cela reste organique. Les coups de couteau, en 1960, sont donnés dans des melons. Le son est atroce, mat, et l’est encore plus en 98. Plus sombre, brut. Les oreilles sont chargées de dolby depuis deux générations et saturent moins vite. On les interpelle avec plus de poigne.

Cinéma du langage, du corps et de la colorimétrie. Tarantino a deux versions du carnage de Kill Bill, volume 2, en 2004, car le noir et blanc permettait d’éviter un classement en salles trop menaçant pour son box office. En 1998, la scène de la douche gagne des couleurs. La question est esthétique, presque idéologique. On se rappelle les foires d’empoigne quand La vache et le prisonnier d’Henri Verneuil, de 1959 a été retouché. Une couleur, c’est un choix pesant, parfois un parti politique, mais en tout cas une touche irréversible. On toucherait presque au sacré, alors revenons sur terre, avec cette remarque de l’historien des couleurs, Michel Pasoureau : « une couleur que personne ne voit n’existe pas » En 1960, on ressent la couleur, puisque Jack Barron et Bob Dawn, les maquilleurs attitrés ont dû mesurer la viscosité du sang, sa texture. Pas de camaïeu de rouge comme dans le labo de Tom Savini sur les tournages de George Romero, mais un aspect qui interpelle le sens du toucher. Le toucher, ce sens qu’on oublie dans les salles obscures, si difficile à convoquer : Tobe Hooper en 1974 avec son mythique Massacre à la tronçonneuse réussit à le faire en demandant gentiment à son tueur en série de fixer des dos nus sur des crocs de boucher, sans avoir besoin de le montrer à l’écran. Sur le tournage d’Alfred Hitchcock, les maquilleurs testent plusieurs composants et se rabattent sur le ketchup et le coulis de chocolat. 38 ans plus tard, la question de la matière recule au stade de celle de sa représentation.

Cette petite salle de bains banale d’un motel perdu a accueilli un événement, un sommet, une conférence. Sur ces carreaux reposent les fondements d’une forme de communication qui répond aux regards, aux sociétés et à tous ses miroirs. Là où le cinéma gagne au fil du temps une forme éthérée, il se rappelle les faits et gestes qui furent les siens et qui doivent être réinventés. C’est un langage comme tous les autres, aussi profond et vivant. Les premiers égyptologues furent déçus de lire le message sur la pierre de Rosette, qui permis à Champollion de déchiffrer les hiéroglyphes : on y racontait un mariage royal somme toute assez banal. Dans 50 ans, il y aura peut-être une autre salle de bains très banale, un autre terrible meurtre et une autre expérience racontée en remodelant un cinéma qui à un moment donné a parlé d’une voix avec ses codes narratifs et visuels. C’est tout, et rien à la fois. Tiens, qui avait dit ça avant ?

Psycho (1998) La bande annonce

Psycho (1998) Fiche technique

Titre original et français : Psycho
Titre québécois : Psychose
Réalisation : Gus Van Sant
Scénario : Joseph Stefano, adapté d’un roman de Robert Bloch, inspiré de faits réels liés au tueur en série Ed Gein — reprise du scénario de 1960.
Musique : Bernard Herrmann, adaptée par Danny Elfman et Steve Bartek (sur le générique de fin)
Décors : Tom Foden
Costume : Edith Head
Photographie : Christopher Doyle
Montage : Amy E. Duddleston
Mixage : Leslie Shatz
Générique : Saul Bass
Producteurs : Gus Van Sant, Brian Grazer
Sociétés de production : Universal Pictures, Imagine Entertainment
Format : 1,85:1
Langue : anglais
Budget : 20 000 000 USD

Sociétés de distribution :
États-Unis : Universal Pictures
France : United International Pictures (UIP)
Genre : thriller,horreur
Durée : 105 minutes
Pays d’origine : États-Unis
Dates de tournage : 6 juillet 1998 au 26 août 1998
Dates de sortie :
États-Unis : 4 décembre 1998
France : 27 janvier 19992
Box-office : 21 456 130 USD
Film interdit aux moins de 12 ans lors de sa sortie en France

Distribution
Vince Vaughn (V. F. : Bernard Gabay) : Norman Bates
Anne Heche (V. F. : Juliette Degenne) : Marion Crane
Julianne Moore (V. F. : Vanina Pradier) : Lila Crane
Viggo Mortensen (V. F. : Éric Herson-Macarel) : Sam Loomis
William H. Macy (V. F. : Gabriel Le Doze) : Milton Arbogast
Robert Forster (V. F. : Jean Barney) : Dr Simon

Hair, de Milos Forman, l’utopie chantante

En adaptant la comédie musicale à succès Hair, Milos Forman a réussi à la fois à reconstituer l’esprit hippie et à se l’approprier pour en faire un film personnel.

Synopsis : Claude Bukowski est appelé à partir au Vietnam. Sortant de son Amérique profonde, il décide de visiter New York avant de s’embarquer. À Central Park, il rencontre un groupe de hippies.

Il est possible d’affirmer que la réussite de Hair tient à trois facteurs : le premier est musical, le deuxième chronologique, et le dernier est la personnalité de son réalisateur.

La comédie musicale

Musicalement, la partition sur laquelle se base le film est magnifique. Signée James Rado et Gerome Ragni pour les paroles, et Galt McDermot pour la musique, elle parvient idéalement à retranscrire l’époque hippie. Affranchissement des contraintes sociales, liberté sexuelle, expérimentations de substances psychotropes, opposition à la guerre, les sujets traités dans les chansons reflètent bien l’utopie « flower power », mais sait aussi en montrer les limites : bad trip, refus d’assumer ses responsabilités, immaturité…

Musicalement, la partition ne laisse pas une minute de temps libre. La musique accompagne chaque scène, mais en variant les styles, tour à tour entraînante ou émouvante, grandiose ou intimiste. Le spectateur est pris dans un flot qui ne le lâchera plus.

Dix ans plus tard

Alors que la comédie musicale est montée pour la première fois en 1968 et bien qu’elle fut un succès immédiat et durable, le film ne fut réalisé que dix ans plus tard. On pourrait se dire que dix ans, ça ne fait pas tant que ça, mais ces dix années-là ont radicalement changé le monde occidental, la musique et la forme de la rébellion par rapport à la société. En cette fin d’années 70, les crises pétrolières ont bouleversé le monde, le chômage de masse s’est imposé, signant la fin de cette jeunesse dorée qui était certaine d’avoir un emploi à vie et qui cherchait, justement, à échapper à un carcan socio-professionnel tout tracé.

Musicalement, mais aussi socialement, le rejet du monde se fait plus violent. Au lieu des utopistes qui voulaient bâtir un monde d’amour et de paix, on se retrouve désormais avec le No future du mouvement punk.

Par contrecoup, l’évocation de l’époque hippie arrive avec une indéniable nostalgie, mais une nostalgie qui n’est jamais naïve. Bien entendu, le Vietnam est là, planant au-dessus des personnages. Bien entendu, la drogue comme moyen de fuite ne fait pas disparaître les problèmes de la société. Oui, il y a une forme d’égoïsme libertaire dans cette philosophie. Mais c’était aussi une époque d’insouciance, et cette naïveté a quelque chose de reposant par rapport au monde sombre du chômage et de la dépression économique.

Milos Forman et les marginaux

La troisième explication à la réussite du film, c’est son réalisateur. En 1979, Milos Forman n’était plus un inconnu.  Vol au-dessus d’un nid de coucou est déjà passé par là pour assurer la célébrité d’un cinéaste dont le talent avait été découvert avec L’As de pique, Les Amours d’un blonde ou Taking Off. Dans Hair, on retrouve les qualités habituelles du cinéaste : rythme impeccable, forte tension dramatique qui côtoie de belles scènes humoristiques, personnages marquants et complexes, réalisation discrète mais terriblement efficace…

Mais surtout Hair s’inscrit pleinement dans la thématique principale de l’œuvre de Forman. Le réalisateur d’origine tchèque a passé sa carrière à décrire des personnes qui sont marginalisées socialement (volontairement ou non), des personnages qui ne peuvent ou ne veulent s’adapter aux règles sociales de leur temps. Le combat de Randall P. McMurphy est d’abord contre les règles imposées par l’infirmière en chef dans ce petit monde qu’est l’hôpital psychiatrique. De même, plus tard, pour Mozart qui, par son génie mais aussi par son caractère, ne peut s’adapter au monde de son temps. On pourrait citer aussi Larry Flint, Valmont ou Andy Kaufman.

Forman se plait à analyser comment la société va chercher soit à se réapproprier ces marginaux, dont  l’attitude est forcément dangereuse pour la stabilité sociale, soit à les rejeter définitivement s’ils ne peuvent se réassimiler.

Du coup,  les hippies rentrent en plein dans la thématique principal du cinéma de Milos Forman. Les hippies vont être perçus dans leur attitude anti-sociale, leur capacité à remettre en question le fonctionnement social de cette Amérique encore glorieuse. Ils font tout ce que la « bonne société » rejette : brassage ethnique, disparition des classes sociales, affranchissement sexuel, égalité absolue entre les membres. Et c’est d’autant plus dangereux pour la classe dirigeante que les hippies recrutent des membres dans cette « bonne société » WASP, comme Sheila Franklin par exemple. En creux, il est bien entendu possible de lire Hair comme une critique de l’Amérique de la fin des années 60, cette Amérique telle que Forman la découvrira lorsqu’il fuira la répression du Printemps de Prague en 68.

Bien entendu, le réalisateur tchèque est trop intelligent pour affirmer que l’utopie hippie est sans défaut. Il en montre les limites. Mais on sent une grande sympathie pour ce mouvement de rébellion d’une jeunesse menacée d’être broyée par la guerre du Vietnam, et qui sera finalement la première victime des crises pétrolières.

Le talent de Milos Forman et de ses comédiens, la qualité de la partition et le recul apporté par les changements sociaux donnent à Hair non seulement sa qualité et son rythme entraînant, mais aussi cet arrière-goût nostalgique et mélancolique d’une utopie morte.

Hair : bande annonce

Hair : fiche technique

Réalisateur : Milos Forman
Scénario : Michael Weller
Interprètes : John Savage (Claude Bukowski), Treat Williams (George Berger), Beverly D’Angelo (Sheila Franklin)
Musique : Galt McDermot
Montage : Lynzee Klingman, Alan Heim, Stanley Warnow
Photographie : Miroslav Ondricek
Producteurs : Michael Butler, Lester Persky
Société de production : CIP Filmproduktion GmbH
Société de distribution : United Artists
Genre : comédie musicale
Date de sortie en France : 9 mai 1979
Durée : 121 minutes

Etats-Unis – 1979

Bloody Sunday #7 – Ninja Scroll de Yoshiaki Kawajiri

Parce que la Japanimation ce n’est pas que Miyazaki, Bloody Sunday a décidé cette fois-ci de faire honneur à un grand nom du genre, Yoshiaki Kawajiri. Adepte d’histoires peuplées de démons, de sexe et de membres découpés, l’une des têtes du studio Madhouse obtient la reconnaissance grâce à son film d’époque où un rônin se voit affronter une horde de démons, Ninja Scroll.

Après avoir fait un tour dans plusieurs pellicules sordides, il était temps de faire une petite pause et de s’attarder un peu sur le cinéma d’animation. Mais attention, on reste dans Bloody Sunday donc pas question de parler des petits contes à la Ghibli. Non, il nous faut de l’animation qui tâche et qui fait jaillir des fontaines de sang. Pour ça rien de mieux que de plonger dans la filmographie d’un auteur majeur de la japanime (bien que trop méconnu en France), Yoshiaki Kawajiri. À l’image d’un Satoshi Kon qui a su offrir de l’animation adulte profonde et déstabilisante, notamment au travers de son chef d’oeuvre schizophrénique Perfect Blue, Yoshiaki Kawajiri a su créer au détour de quelques titres phares une patte bien à lui, nous plongeant dans des univers matures, sanglants et sexualisés. Ce n’est d’ailleurs pas Ninja Scroll, le film à l’honneur ici qui va nous faire dire le contraire. Tête de proue du studio Madhouse, qui donnera également naissance aux oeuvres de Satoshi Kon, Kawajiri se fait connaître dans un premier temps au Japon avec Wicked City. Un premier essai nous emmenant dans un monde tiraillé entre humains et démons ponctué d’ultra violence et de scènes de sexe. Cependant, c’est après s’être encore fait la main sur quelques OAV, qu’il accouche en 1993 de l’oeuvre qui le fera exploser à l’international, Ninja Scroll.

Réalisateur, scénariste, responsable du chara-design, Kawajiri a la complète main-mise sur son nouveau bébé. Encore une fois il dépeint un univers où les humains et les démons s’affrontent mais décide de placer son histoire sous l’ère Edo. Suivant le rônin solitaire Junbei, Ninja Scroll ne brille pas forcément par la complexité de son scénario. Il suit même un schéma tout ce qu’il y a de plus basique. Après s’être frotté à un des huit démons de Kimon, Junbei se retrouve entraîné avec une jeune ninja au corps empoisonné répondant au nom de Kagero, par un vieillard pour mettre fin aux agissements des démons. Si le cheminement est ponctué de quelques surprises, notamment par rapport au passé de Junbei, il va avant tout être composé d’affrontements sanguinaires entre Junbei/Kagero et les différents démons. Et forcément c’est à ce niveau que le dessin de Kawajiri va faire des miracles. On peut souligner dans un premier temps, le chara-design varié et très soigné des différentes protagonistes, que cela soit le charisme de Junbei ou le mélange de fragilité et de badassitude de Kagero, mais également le panel très riche qu’il nous offre au travers des huit démons. Chacun ayant une spécialité allant du gros colosse de pierre Tessaï à l’experte en explosif Zakuro en passant par le démon des ombres Shijima, Kawajiri leur insuffle un côté iconique dès leur première apparition, témoignant de la grande menace qu’ils incarnent.

Cela est d’autant plus fort que chacun des démons n’a malencontreusement que très peu de temps d’apparition à l’écran, la plupart se faisant évincer de manière assez rapide. Pour autant, cela n’empêche pas Kawajiri de marquer le coup au travers de combats très divers faisant intervenir à chaque fois des mécaniques très différentes se répercutant sur le pouvoir particulier du démon. Tout cela donne un aspect très ludique à Ninja Scroll, dont l’évolution se calque sur le jeu vidéo. Le spectateur progresse ainsi en compagnie de Junbei dans sa quête face aux démons, croisant leur chemin au fur et à mesure. Tel des boss de fin de niveau, les ennemis surgissent avec leurs capacités particulières. À la manière d’un Metal Gear Solid, où Kojima rivalise d’inventivité lorsqu’il s’agit de boss (connaissant la cinéphilie de Kojima, il ne serait d’ailleurs pas étonnant que Mushizo l’homme-essaim ait servi d’inspiration pour The Pain dans MGS3), chaque duel agit comme un obstacle sur un chemin tortueux et rend l’affrontement des plus grisants. Surtout que Kawajiri ne lésine pas sur la violence des combats, se livrant à des mises à morts particulièrement graphiques, offrant la plus anthologique au boss final.

Ninja Scroll ne se résume pourtant pas seulement à ses combats entre bretteurs. Kawajiri offre un certain background à ses personnages. Reprenant des codes du cinéma classique du Chanbara, ce genre typiquement japonais, il joue au détour de Junbei de la figure du rônin, ce samouraï errant. Reprenant les caractéristiques classiques de ce type de personnages, à savoir un charisme évident et une propension à la solitude, il s’amuse à le prendre à quelque moments à revers, notamment au travers des relations qu’entretient Junbei avec deux autres personnages du film.  Il cultive ainsi une rivalité ancienne entre Junbei et le chef des démons de Kimon, répondant au nom de Genma. À travers de cette histoire, il permet de rendre le duel final encore plus iconique, faisant intervenir des enjeux plus personnels de la part des deux protagonistes. De la même façon, bien que n’échappant pas à certains clichés, la relation entre Junbei et Kagero s’avère assez touchante. Kawajiri y questionne la place du genre féminin dans une caste essentiellement masculine. Kagero se voit, au contact de ses compagnons ninjas, complètement dépourvue de sa féminité, étant considérée comme un ninja comme un autre. Sa particularité physique l’empêchant d’avoir une relation charnelle avec quelqu’un sans l’empoisonner supprime également sa sexualité. Au contact de Junbei, toutes les cartes vont êtres redistribuées, permettant à Kagero d’embrasser pleinement cette féminité dont elle était jusqu’à présent privée. Avec Ninja Scroll, Kawajiri s’impose définitivement comme un grand nom de la japanimation adulte. Sachant conjuguer personnages charismatiques et rythme soutenu, il donne naissance à une oeuvre souvent jouissive au chara-design des plus travaillés.

Ninja Scroll – Bande-annonce

Ninja Scroll – Fiche Technique

Réalisation : Yoshiaki Kawajiri
Scénario : Yoshiaki Kawajiri
Interprétation : Koichi Yamadera, Emi Shinohara, Takeshi Aono
Chara-design : Yoshiaki Kawajiri
Musique : Kaoru Wada
Directeur des animations  : Yutaka Minowa
Société de production : Madhouse
Genre : Animation / Action
Durée : 91 minutes
Date de sortie : 5 juin 1993

Japon – 1993

« Woodstock » : trois jours de paix et de musique ?

Woodstock a été plus qu’un concert. Plus qu’une communion de hippies, qu’un fantasme psychédélique prenant forme, qu’une fête grandiose faite d’improvisation et d’émulation. Dans une réédition passionnante agrémentée de photographies inédites, le journaliste et écrivain Michka Assayas raconte la genèse du festival, ses trois journées inouïes et sa postérité à dimension planétaire.

Avant Woodstock, il y a l’avènement du psychédélisme suite aux acid tests de Grateful Dead, le Miami Pop Festival réunissant 100 000 personnes en 1968, Roky Erickson enfermé dans un hôpital psychiatrique pour y subir des électrochocs censés mettre fin à ses accoutumances et des concerts en plein air dont la qualité sonore est au mieux déplorable. Après Woodstock demeurent des souvenirs inaltérables, un film-testament impliquant Martin Scorsese, deux morts, deux naissances, des centaines d’overdoses non létales, mais surtout une légende musicale et contre-culturelle. Le trait d’union entre ces deux périodes est né d’une fausse annonce imaginée par quatre jeunes entrepreneurs : alors qu’ils cherchent à soumettre à la télévision un projet de feuilleton mettant en scène deux investisseurs peu inspirés, ils publient dans les journaux des textes les présentant comme des jeunes gens aux fonds illimités à l’écoute d’opportunités d’investissements. L’objectif ne fait pas un pli : récolter quelques bonnes histoires pouvant les inspirer pour l’écriture de leur téléfiction. C’est ainsi que l’idée d’organiser un festival en plein air à Woodstock est mise sur le tapis. Et ça illustre, déjà, le degré d’improvisation qui va caractériser ce concert emblématique des années contestataires.

Sur place règne en effet un parfum d’anarchie. Pas de sponsors, pas de bannières publicitaires, pas de zone VIP, juste une marée humaine sous psychotropes s’étendant à perte de vue. Le programme est chamboulé avant même le premier concert et le sera durant tout le festival. La nourriture fait défaut ; les installations sanitaires aussi. Des torrents de pluies s’abattent par intermittence sur Bethel, la localité abritant le festival, si bien qu’un risque d’électrocution collective n’est pas à exclure. Comme si cela ne suffisait pas, les tours métalliques supportant l’éclairage menacent de s’effondrer sur le public. Ce qui n’empêche pas dix-sept caméras de tournoyer autour des artistes et des spectateurs, dans l’espoir d’immortaliser l’événement. Le groupe Quill fera les frais de plusieurs problèmes de synchronisation de sons et d’images : malgré son statut de partenaire, il ne figurera même pas sur la vidéo officielle de Woodstock ! Dès le départ, les organisateurs naviguent à vue : la ferme de Max Yasgur, sise dans le sud-ouest de l’État de New York, est dégotée à la dernière minute, après plusieurs changements de site ; plusieurs stars, dont Bob Dylan, les Beatles, les Rolling Stones, les Doors ou Led Zeppelin, refusent de se joindre au concert ; Jimi Hendrix, les Who ou Jefferson Airplane exigent des cachets astronomiques ; l’hôtel El Monaco International Resort, plaque tournante du festival, est pris pour cible par des riverains passablement courroucés ; son propriétaire Elliot Tiber fait l’objet de menaces et de commentaires antisémites ; un mois avant le festival, les environs sont déjà bondés, l’inflation guette et, plus tard, devant une affluence de 500 000 personnes, la région de White Lake est déclarée « zone sinistrée » par le gouverneur de New York Nelson Rockefeller, à deux doigts d’envoyer la Garde civile pour déloger ces hordes de hippies chevelus – et bientôt dénudés.

Le festival commence. Il n’y a plus de tickets. Tout le monde peut gagner l’immense pâturage à sa guise. Dans un rayon de trente kilomètres, toutes les routes sont bloquées. Chacun vient célébrer la paix en pleine guerre du Vietnam, ou manifester à sa façon en faveur des droits civiques, ou plus simplement communier dans une atmosphère pacifique et psychédélique. À Woodstock, on fait signer des pétitions, on écoule du LSD, on vend des bijoux artisanaux, on chante, on fait l’amour, on dort sous des tentes bancales ou à même le sol boueux. Dès le premier jour, l’organisation connaît d’incroyables ratés : Richie Havens joue pendant des heures en attendant l’arrivée des artistes effectivement programmés ce soir-là. Plus tard, Melanie Safka a droit à une consécration inattendue avant qu’on ne la chasse de la zone réservée aux professionnels. Joan Baez se produit sur une scène connexe normalement dévolue aux amateurs. Durant la première nuit, les festivaliers se familiarisent avec une forme de chaos : ils font la file des heures durant pour accéder aux cabines sanitaires et s’endorment dans une promiscuité absolue. Un stand de Food for Love est incendié – peut-être pour manifester contre des tarifs prohibitifs. Des habitants du comté de Sullivan font dès le lendemain expédier 10 000 sandwichs gratuitement, tandis que les Hog Farmers mettent eux aussi la main à la pâte… Les Yippies, mouvement hippie libertaire et anarchiste, ont déjà démonté les palissades pour assurer à tous une entrée gratuite. Cette libéralité ne plaît toutefois pas aux managers, qui craignent que leurs poulains ne soient finalement pas rémunérés pour cause de banqueroute. Ils réclament du cash pour continuer le concert, ce qu’ils obtiennent presque par miracle, avec l’appui d’un banquier local.

Le reste est à l’avenant et narré par Michka Assayas comme un roman à suspense. Country Joe monte sur scène dans l’improvisation la plus totale. John Sebastian n’est pas à l’affiche, mais se voit néanmoins réquisitionné pour faire patienter le public. Inconnu mais imposé dans un « pack » par Bill Graham, un manager juif ayant fui le nazisme, Santana offre à Woodstock un moment magique, peut-être le summum de ces trois journées incroyables. Grateful Dead se produit en revanche dans des conditions catastrophiques : rafales de vent, pluies diluviennes, musiciens en proie aux décharges électriques, sono en rade avec grésillements insupportables à la clef. Pour Creedence Clearwater Revival, c’est à peine mieux : ultra-populaire, le groupe joue pourtant devant des hippies somnolents ou endormis. Sly and the Family Stone réveillera tout ce beau monde, tandis que Janis Joplin, pas au meilleur de sa forme, jouera son habituel blues âpre. Reste les Who, dont les performances voisinent alors avec l’art autodestructeur : leur apparition donne lieu à un incident avec Abbie Hoffman, fondateur des Yippies et adepte de provocations en tous genres. Quand ce dernier interrompt le show du groupe, il est chassé par Pete Townshend… à coups de guitare.

Publié par GM Éditions en collaboration avec Carlotta, Woodstock est une mine d’informations et de photographies qui ravira certainement tous ceux désireux d’en savoir plus sur ce festival légendaire. Michka Assayas restitue avec talent l’ambiance unique d’un moment-clé de la contre-culture américaine.

Caractéristiques

Auteur : Michka Assayas
Editeur : GM
Date de parution : 06-06-2019
Format : 24cm x 29cm
Poids : 1,3980kg
EAN : 978-2377970735
ISBN : 2111103119136
Nombre de pages : 170

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La société dystopique et/ou totalitaire : le plus grand tueur en série du cinéma ?

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Il est moins iconique que le xénomorphe et moins cauchemardesque que Freddy Krueger ou Jason Voorhees. Il n’a pas la stature d’un Travis Bickle ni le pouvoir de fascination d’un Norman Bates. Pourtant, l’État dystopique et/ou totalitaire demeure l’un des personnages les plus létaux de l’histoire du cinéma.

Stanley Kubrick en fait le pendant institutionnel d’Alex DeLarge dans Orange mécanique. Michael Radford l’érige en briseur de volontés et de libertés dans 1984. C’est par son truchement que François Truffaut jette aux flammes le patrimoine littéraire dans Fahrenheit 451. Soleil vert, Bienvenue à Gattaca ou Blade Runner le présentent en meurtrier multidimensionnel, pluriel dans ses méthodes comme dans ses aspirations. Et disent beaucoup de la société contemporaine.

Bienvenue à Gattaca. Augmenter l’homme, diminuer les perspectives des plus vulnérables.

Pour son premier long métrage, Andrew Niccol façonne une dystopie glaciale. Bienvenue à Gattaca prend pour cadre une société où l’eugénisme s’est imposé en modèle. Le patrimoine génétique et les performances des hommes font l’objet de contrôles réguliers. Les parents n’aspirent plus qu’à une chose : profiler le bagage génétique de leurs enfants de manière à les augmenter, signe ultime de distinction sociale. La vie telle que décrite par Andrew Niccol s’apparente à une compétition permanente de laquelle l’homme ordinaire, requalifié en « invalidé », a été sciemment exclu. Les entretiens d’embauche durent le temps d’une exploration d’ADN et l’analyse d’un cheveu peut amorcer ou annihiler un premier rendez-vous romantique. Quelle peut bien être la place laissée au hasard dans une société qui a mis au ban toute lacune ? Parce qu’il espérait supprimer la violence, la maladie ou les accoutumances, le monde eugéniste de Bienvenue à Gattaca a relégué l’homme « naturel » à des fonctions subalternes et réduit ses perspectives existentielles à néant. L’assassinat tient certes avant tout du symbolique, mais sa portée est universelle, bien plus dramatique que dans le cas, forcément circonscrit, des tueurs en série des slasher movies.

Blade Runner. Chasser les esclaves récalcitrants, hiérarchiser les êtres.

Ridley Scott se livre à une véritable typologie des personnages : humains, réplicants, citoyens, renégats, créateurs, créatures… Les réplicants sont des androïdes à mémoire affective, dotés de souvenirs artificiels, enfermés dans un rôle ingrat d’esclaves modernes. Certains d’entre eux rêvent de s’en affranchir ; ils sont alors poursuivis et éliminés par des « blade runners ». C’est précisément en cela que le film est dystopique : il recrée l’homme sous forme d’ersatz, confond l’original et la copie, offre à cette dernière tout ce qui contribue à faire humanité, mais lui refuse obstinément les libertés les plus élémentaires. Ostracisme, racisme, ethnocentrisme : toutes ces notions se chevauchent et se fondent dans un récit à multiples enchâssements, au sein duquel la Tyrell Corporation apparaît comme la métastase d’une tumeur sociétale. L’assignation à des rôles prédéterminés, la brièveté programmée de l’existence, le statut irréfragable de domestique : des attributions sociales, les réplicants ne connaissent que le caractère soustractif. Les tours verticales de Blade Runner ne sont, en ce sens, qu’une représentation architecturale des rapports hiérarchiques en vigueur dans le Los Angeles futuriste imaginé par Ridley Scott.

Soleil vert. Inégalités, complots, répressions, meurtres.

Soleil vert s’ouvre par un montage photographique portant sur l’émergence de la société industrielle. S’y côtoient surpopulation et pollution. Vint ensuite une présentation apocalyptique du New York de 2022, ses « vingt millions de gars au chômage », sa canicule asphyxiante, son atmosphère jaunâtre et ses émeutes de la faim réprimées dans le sang. Dans cette société futuriste, les aliments synthétiques ont remplacé la nourriture traditionnelle, certaines femmes sont juridiquement considérées comme du mobilier et des vieillards nostalgiques doivent pédaler pour produire leur électricité. Aux appartements spacieux et ultra-modernes des magnats de l’industrie, généreusement pourvus en bourbon, savons et viandes, s’opposent ceux des quidams, chiches, poussiéreux et privés de tout. Le répertoire des curiosités et abjections est potentiellement sans fin : un policier vole une petite cuillère pour goûter la confiture de fraise qui la macule ; on élimine des cadres, des prêtres ou des inconnus se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment ; las, les vieillards mettent fin à leur jour par suicide assisté, dans des procédures désormais industrialisées ; on débarrasse les rues des émeutiers en recourant aux pelleteuses… Âpre et pessimiste, Soleil vert apparaît comme un catalogue dystopique en papier jauni.

Jonathan Fanara

 

Événements politiques majeurs du XXème siècle, les totalitarismes ont, bien entendu, été interrogés par les artistes en général et les cinéastes en particulier. Depuis Le Testament du Docteur Mabuse, de Fritz Lang (1932), qui montre clairement, bien que de façon métaphorique, comment les idéaux criminels nazis se sont imposés dans la société allemande, jusqu’au Fils de Saul (2015) de László Nemes, qui plonge le spectateur au cœur de l’horreur concentrationnaire, le cinéma s’approprie l’histoire totalitaire avec la rigueur du documentaire, le baroque d’une plongée en enfer ou même la forme d’un conte.

L’Aveu, ou la disparition des droits civiques

Le totalitarisme prend généralement la forme d’un état où la force de répression politique est surdimensionnée. Le pouvoir en place mise constamment sur la fable d’un ennemi intérieur qu’il faudrait éradiquer mais qui change sans cesse de visage, ce qui justifie de considérer tout le monde comme un suspect potentiel, y compris les collaborateurs d’hier. L’Aveu, de Costa-Gavras, fait partie d’une trilogie du cinéaste grec sur les dictatures, après Z (sur la dictature des colonels en Grèce) et avant Etat de siège (sur le rôle des « conseillers spéciaux » envoyés en Amérique du Sud répandre la pratique de la torture). Le film s’inspire de l’expérience vécue par Artur London, un dirigeant communiste tchécoslovaque qui sera une des victimes des procès de Prague en 1952. Costa-Gavras filme avec minutie les méthodes de la police politique : arrestation arbitraire qui ressemble plus à un enlèvement, déstabilisation sensorielle, perte de tout repère temporel, absence de repos… Tous les procédés employés pour briser la volonté du prisonnier sont ici exposés en détail. A cela s’ajoutent les techniques d’interrogatoires si spéciales, qui consistent à faire admettre au « suspect » une liste préétablie de « crimes » contre l’Etat et le peuple. Quelle que soit la force de caractère du prisonnier, tout est fait pour anéantir sa capacité de résistance et lui faire reconnaître tout et n’importe quoi. A cela s’ajoute le fait que le prisonnier, ici, n’est pas n’importe qui, mais fut une des figures dirigeantes du Parti Communiste en Tchécoslovaquie : personne n’est donc à l’abri de la folie cannibale d’un pouvoir paranoïaque.

S21, la machine de mort khmère rouge : victimes et bourreaux

L’une des caractéristiques du pouvoir totalitaire est qu’il utilise une partie de sa population comme bourreau de l’autre. Cela crée une division arbitraire de la population, selon des critères qui restent indéchiffrables pour tous et augmentent ainsi le sentiment que chacun est en danger. D’un autre côté, cette division permet d’agir sur la population en la rendant complice des crimes commis, en échange de certains privilèges non négligeables dans des pays où souvent manque le nécessaire. C’est ce que montre le cinéaste cambodgien Rithy Panh dans son documentaire S21, la machine de mort khmère rouge. S21 était un centre de détention où plusieurs milliers de Cambodgiens ont été torturés puis exécutés avant de disparaître dans des fosses communes. Dans son documentaire, Rithy Panh réunit, 25 ans après les faits, de rares victimes survivantes et d’anciens bourreaux. Il ne s’agit en aucun cas de condamner ceux-ci, mais de comprendre comment l’idéologie et l’administration totalitaires transforment des êtres ordinaires en tortionnaires de leurs compatriotes. Ainsi, Ruthy Panh questionne la déshumanisation aussi bien des victimes que de leurs bourreaux.

Nuit et brouillard : processus de déshumanisation

Au bout de l’expérience totalitaire, il y a bien entendu les camps. Le célèbre film d’Alain Resnais, Nuit et brouillard, en dresse une généalogie. A partir d’images d’archives, le cinéaste montre la construction des camps, mais surtout décrit l’idéologie qui y a conduit. Une idéologie qui consiste à ôter le caractère humain des prisonniers pour les réifier. Au sens propre, les hommes, femmes et enfants enfermés dans ces camps de la mort deviennent des objets : objets d’expérimentations « scientifiques », mais aussi objets au sens propre, abat-jours ou savon… Une déshumanisation qui n’est possible que parce l’idéologie a déjà, en amont, privé ces victimes de toute caractéristique humaine. Les camps représentent l’aboutissement de tout un processus. Ici, la déshumanisation passe d’abord par la perte du nom, remplacé par un numéro ; ne plus avoir de nom, c’est déjà ne plus exister… Resnais montre aussi une autre caractéristique du régime totalitaire : la mise en scène de son propre pouvoir. Mise en scène dans les grands rassemblements nazis bien entendu, mais aussi mise en scène dans les camps : sortie des trains, rituels quotidiens des appels, etc. Le but premier est de montrer la puissance écrasante du pouvoir face à la vacuité de l’individu, mais aussi de scander le quotidien par toute une série de rituels qui détournent le regard de l’essentiel. Détourner le regard est aussi une des caractéristiques des régimes totalitaires : désigner un coupable, porter l’attention sur un rituel, observer son voisin et non les agissements de l’Etat.

https://www.youtube.com/watch?v=CPLX8U2SHJE

Hervé Aubert

Tueurs en séries et en images : ces meurtriers si charismatiques

Ils commettent le pire du crime : celui d’ôter la vie. Non sans déplaisir, ils sont les coupables des plus grandes atrocités, pourtant nous les aimons. Ces tueurs maniaques, sociopathes ou compulsifs nous fascinent à travers une obsession quasi-morbide. Dans le cadre de notre cycle sur les tueurs en série au cinéma, on vous parle de nos tueurs favoris. Des fois même nous souhaiterions les voir arriver à leurs fins…

Hannibal Lecter, le dandy Killer de la série de Bryan Fuller

Dans cette version d’Hannibal, Mads Mikkelsen est loin d’incarner un meurtrier repoussant à l’égal d’Anthony Hopkins. Tel une plante carnivore, le Dr Lecteur attire ses victime grâce à sa beauté avant de les dévorer. Tiré à quatre épingles dans son costume de parfait gentleman, il dissimule avec finesse le monstre cannibale qui sommeille en lui.
Sans jamais aucune violence, Hannibal opère ses crimes avec art et minutie. Il force même le respect, tant le meurtre semble facile pour lui. C’est sa confiance en lui et son intelligence qui le rendent autant attirant que dangereux.
Même Will Graham, son ennemi, est fasciné par la beauté de ses crimes, plus que leur horreur graphique. Dans la série, c’est justement sa relation avec Will qui le rend d’autant plus attachant. Le spectateur est bercé d’admiration et tombe lui-même sous le charme de cet anti-héro au goût douteux.

Céline Lacroix

L’emblématique Lecter dans Le silence des agneaux

Dans Le Silence des agneaux, Jonathan Demme met en scène un tueur en série cannibale, docteur en psychiatrie, tribun du mal et manipulateur hors pair. Tôt, on le décrit, par la voix du docteur Chilton, comme « un monstre » et « un pur psychopathe », avant que Clarice, l’héroïne du film, n’assène finalement à son propos, mi-captivée mi-horrifiée : « Il n’y a pas de mot pour le définir. » Enfermé dans un asile de Baltimore depuis huit années, Hannibal est sollicité par le FBI pour aider l’agence à appréhender le serial killer Buffalo Bill, qui kidnappe, assassine et écorche des jeunes femmes dans le Middle West. Anthony Hopkins, malicieux et glacial, c’est-à-dire luciférien, va alors placer son interlocutrice, jeune recrue des fédéraux, dans une situation des plus inconfortables : dépendante des informations qu’il consent à lui donner, elle doit s’épancher, à sa demande, sur sa propre vie et composer avec un sentiment ambivalent de fascination-répulsion. Il suffit de se remémorer les plans serrés sur le visage d’Hannibal ou le monologue mémorable au cours duquel il perce à jour la carapace de Clarice pour comprendre qu’il figure en bonne place, et à bon droit, parmi les tueurs en série les plus charismatiques de l’Histoire du cinéma.

https://www.youtube.com/watch?v=EwWr8KbOPRg

Jonathan Fanara

Keyser Söze, le diable d’Usual Suspects

Pour certains, il ne s’agit que d’un mythe, une légende que l’on se raconterait dans le milieu des criminels pour se foutre la trouille, un peu comme on parlerait du Croque-mitaine pour calmer des enfants récalcitrants. Personne ne l’a jamais vu, et personne ne travaille directement pour lui. Seules circulent des histoires semi-légendaires parlant d’hommes qui connaissent l’homme qui a rencontré un mec qui prétend avoir travaillé pour lui. Keyser Söze serait une idée, un symbole, mais pas une véritable personne. Pour d’autres, il serait bien réel et tirerait justement sa force de ce manque de foi en son existence. Empereur du crime, manipulateur, assassin dépourvu de pitié (on prétend qu’il a tué sa propre famille pour lui éviter de tomber entre des mains ennemies), le mystère qui l’entoure fait de lui un être à la limite du surnaturel, qui paraît être partout à la fois et diriger voleurs et policiers comme des marionnettes.

Hervé Aubert

Le pionnier du crime dans M le Maudit

Chef d’œuvre du cinéma allemand, M le Maudit met en scène un des premiers tueurs en série du septième art. Un meurtrier qui terrorise la population en assassinant des enfants. Un mal sans nom, filmé dans l’ombre, régi par des pulsions incontrôlables et insatiables. Une présence hors champ oppressante, manifestée par le sifflement angoissant de Peter Lorre. Recherché par la pègre comme par la police, le tueur installe une véritable psychose au sein du peuple. Les habitants se soupçonnent mutuellement et sont prêts à lyncher de rage ce meurtrier au tribunal. Figure intemporelle, M le Maudit symbolise la criminalisation de la société en pleine montée en puissance du nazisme, tout en abordant les débats de l’irresponsabilité pénale des aliénés et de la peine de mort. Hans Beckert ouvre ainsi une réflexion sur l’opposition entre l’humain et une force sexuelle instinctive, le bien et le mal. Tueur schizophrène, M le Maudit expose aux citoyens et aux spectateurs, dans un monologue d’anthologie, une impressionnante autoanalyse psychologique révélant la dualité de son moi et de son surmoi : « je n’ai aucun contrôle sur cette chose diabolique en moi (…) Quelqu’un me suit, en silence… mais je sens sa présence derrière moi… cette ombre, c’est moi ! ».

https://www.youtube.com/watch?v=ssdtn60srNc

Ariane L.Emmanuelle

Norman Bates dans le Psychose de Gus Van Sant

Gus Van Sant réalise en 1998 un remake du classique d’Alfred Hitchcock (1960), digne d’une réalité parallèle. Le plan de tournage est respecté, la quasi totalité des plans (95%) sont conservés, avec les mêmes cadrages, le même script et un autre casting. Si pour l’ensemble des acteurs, les choix collent au mieux avec la première mouture, deux acteurs sont terriblement exposés : Anne Heche, qui porte sur ses épaules la scène de la douche 2.0. L’autre, c’est Vince Vaughn. De formation comique, plus expressif, moins théâtreux, l’acteur tranche avec le légendaire Anthony Perkins. Plus costaud, plus expressif, si différent à mettre en scène. Là où en 1960, le tueur est ainsi un vrai visage d’ange ne montrant rien, le second reprend le costume pour deux publics : ceux qui ont vu le premier film et ceux qui ne l’ont pas encore vu et ne comptent peut-être pas le voir. Pour ceux-là, le langage cinématographique, la mise en scène et la direction d’acteurs ont changé. Le tueur incarné par Vince Vaughn apparaît plus inquiétant. On pense à son regard de fin, beaucoup moins sybillin qu’en 1960. Il incarne plus vite le malaise. En 1998, le visage d’un tueur en série est ainsi celui de sociétés qui ne découvrent plus le phénomène au cinéma : le regard porté sur un homme seul accueillant une jeune femme dans un motel perdu et miteux est évidemment méfiant. Malgré le contexte plus favorable sur ce point, c’est tout le génie d’Antony Perkins en 1960 d’avoir déjà réussi à faire oublier cet aspect qui a couronné sa carrière. Pour Vaughn, son talent repose dans une réelle modernisation du rôle, qui ne pouvait de toute façon pas singer la première interprétation. Si le film de Gus van Sant joue ainsi avec cette notion de mimétisme d’un point de vue esthétique, la performance de son tueur en série paraît hantée par ses premiers fantômes. Il est moins fin, plus prévisible, plus crade. Le malaise passe par lui, beaucoup moins que par la mise en scène 38 ans plus tôt. Ce tueur de 1998 vit sa névrose obsessionnelle et sa schizophrénie, l’ingère et tout se voit. Sur son visage, son corps et dans son regard. C’est une peur plus vivace qui nous saisit lorsqu’il nous regarde dans les yeux, mais plus fugace, incontestablement moins obsessionnelle qu’un autre regard si terriblement ambigu, sur la pellicule noir et blanc. Cette interprétation est aussi celle d’une réelle évolution du regard porté sur les tueurs en série : moins imprévisibles, plus malades, leur aspect asocial ressort bien plus chez Gus van Sant, avant que d’autres cinéastes ne se penchent sur leur représentation.

Romaric Jouan

Villannelle, l’obsessionnelle de Killing Eve

À l’instar de ce qu’elle fait ressentir à Eve, Villanelle fascine le public depuis le début de Killing Eve. De ses éclats de génie dans ses meurtres aux fantasmes réciproques éprouvés par les deux personnages féminins, l’intelligence avec laquelle elle tue la rend malsaine et passionnante. C’est d’ailleurs souvent cela le propre des tueurs en série dans les films et séries. Ils sont très souvent érotisés et rendus héroïques dans leur procédé d’action. Killing eve ne déroge pas à la règle mais c’est surtout grâce à Jodie Comer et sa capacité folle à jouer de ses expressions non verbales et à s’amuser du public et de ses victimes. Un aller-retour entre meurtre et désir qui se lit sur son visage et dans la construction très habile de son personnage, jamais lassant, toujours surprenant. Villanelle dégage quelque chose qui fait de Killing Eve une série très rapidement addictive.

Gwennaëlle Masle

Cannes 2019 : Rencontre avec Jean Michel Blais, compositeur de Matthias et Maxime

La musique est l’un des grands oubliés des prix cannois, pourtant, elle n’en reste pas moins l’un des personnages principaux de ces évènements. Pour la première fois, Jean Michel Blais compose pour un film et c’est directement au Festival de Cannes qu’il se rend avec Matthias et Maxime, le huitième film de Xavier Dolan. Nos deux rédacteurs en chef, Gwennaëlle Masle et Sébastien Guilhermet, l’ont rencontré à l’occasion du 72ème Festival de Cannes, duquel il est reparti avec un disque d’or d’honneur attribué par Cannes Soundtrack.

Plage du Majestic, 23 mai 2019.

C’est la première fois que tu composes pour un film, quel rapport as-tu eu avec les images ? 

C’est particulier, quand j’ai commencé au début, je n’avais même pas d’image en fait. J’étais avec Xavier, on avait le scénario, il me disait des trucs, j’improvisais un peu, on arrivait à créer des sons en studio puis des fois il revenait avec des images. Il y a eu ce rapport là du fait que Xavier a même utilisé ma musique sur le plateau, les gens tournaient et il y avait la musique que j’avais improvisée quelques jours avant. Puis après il faisait son montage là-dessus, c’était une espèce d’heureux mélange d’impro, de première prise, de travail. Ce qui fait que je me rends compte que c’est un rapport très distinct de la façon de faire habituelle où t’as les images et t’as 3 semaines, c’est tout. Je suis extrêmement reconnaissant car je trouve que de la part de Xavier, c’est reconnaître le musicien comme un créateur, comme partie prenante, comme un personnage quasiment. Puis c’est fou parce que je suis ici à Cannes, je passe mon temps avec les acteurs du film. C’est pas mon égo qui parle mais je symbolise la présence de la musique à Cannes, ce rapport là que je trouve sublime. Il a toujours fait ça, je pense que c’est un révélateur, pas forcément de talents mais Xavier aime mettre en avant. Son personnage principal, je crois que c’est un acteur que vous connaissiez pas du tout en France. Il fait ça, il prend les gens, il les met à l’écran et puis voilà.

Depuis que je suis tout petit, le cinéma que je consomme c’est le cinéma cannois.

C’est un peu à l’image du film. Le film c’est sur une bande de potes, ça fait du bien de voir un réalisateur qui ne se met pas juste en avant et qui met toute une communauté autour de lui. 

C’est ça oui, il y a quelque chose de très personnel dans ce film là. Je trouve très drôle le rapport avec la petite conne d’Outremont, c’est une belle mise en abyme ironique du cinéaste. Quand je suis arrivé à Cannes, je suis allé rejoindre la petite bande et il y a eu ce moment donné là où j’ai dit « Là, il faut juste qu’on fasse une pause, je sais pas si je suis dans le film ou dans la réalité », c’est vraiment weird parce qu’ils sont très proches de leur personnage. C’est complètement chaotique et moi, qu’il m’appelle pour me demander si je voulais venir à Cannes, qu’il m’offre une place ici, pour un premier film, je pouvais pas demander mieux. Beaucoup de premières. C’est vraiment cool, ça me donne la piqûre de revenir à Cannes oui, avec un film peut-être un jour. Depuis que je suis tout petit, le cinéma que je consomme c’est le cinéma cannois. Je ne suis pas grande production hollywoodienne, même la musique des films des grandes productions. Il y a John Williams et après tout sonne comme Williams pendant 10 ans, après ça, Hans Zimmer arrive avec quelque chose et tout sonne comme Zimmer pendant 10 ans. J’exagère, c’est pas fun ce que je dis, il y a d’autres choses. La Favorite ou Call me by your name étaient là aux derniers Oscars, ce sont des films que je verrais davantage à Cannes. Mais j’ai toujours adoré et bu ce cinéma là et le cinéma de Xavier, donc me retrouver là en fait c’est peut-être juste logique, c’est peut-être juste la suite des choses mais ça m’émeut beaucoup.

La musique que t’as composée dans le film, ce sont des moments très introspectifs, comme des parenthèses au milieu du film parce qu’on suit la bande de potes et d’un coup, on est plongé dans les pensées des deux personnages. Comment on fait pour composer ces morceaux, à quoi on pense ? Qu’est ce que Xavier t’a dit pour que tu arrives à ces mélodies ? 

Xavier est très occupé, très directif. On ne s’est pas assis puis on n’a pas fait une analyse, il a fallu que moi à un moment donné je m’assois et fasse une analyse de quels sont les moments où il y a du piano et à quoi il servent. Des fois, il ne savait pas les dialogues, il disait qu’il allait y avoir du piano là, que peut-être ces scènes-là s’enchaîneraient. Il y a eu beaucoup de peut-être, même hier j’ai appris des choses en voyant la première, des choses qui ont bougé même au niveau du traitement sonore, les pièces n’avaient pas bougé mais la façon de les diffuser, si. Quand Matt est plus introspectif justement, il y a plus de reverb pour que le piano soit plus diffus puis on est moins dans la précision, c’est un peu flou. Je pense qu’il y a cette représentation sonore et je trouve que ça fonctionne super bien. Je pense que de prime abord, quand j’ai vu la liste des pièces que Xavier a choisies, des gros thèmes forts pour le film, j’ai compris que le piano était vraiment en contrepartie et lui parlait de l’univers intérieur des personnages. Mais c’est ça la vie hein, t’es avec ta bande de potes, tout va bien et puis tu te retournes, tu t’en vas chez toi à pied, seul et des petits trucs ressortent. On vit tous ça et c’est le fil conducteur du film. Les moments avec Max, avec Matt puis avec les deux ensemble. Il y a cette belle transition là, c’est une idée de Xavier, la grosse cuite quand ils sont dans un bar un peu mytheux. Puis là, ça s’effrite et on tombe juste avec des accords de piano et du vide, et même quand on a enregistré, il y a eu un gros bug sonore, on s’est retrouvé avec un grand bruit hyper pénible, finalement le mec au son, il trouvait ça trop cool parce que quand tu sors d’un bar, t’as encore les acouphènes. Et là, les erreurs deviennent partie intégrante du film. Donc je pense que oui, tu as super bien ciblé le point, Xavier avait cette vision très claire dès le début et il ne perd pas le temps de s’assoir et de tout expliquer, il fait. Et après moi, je m’assois, je comprends et je crée un petit langage avec ça mais ça reste des variations sur une pièce qu’il m’avait montrée d’abord, une pièce de Schubert qui m’avait vraiment touché. On est allés dans la contrepartie, comme le négatif un peu en photo.

Xavier utilise beaucoup de références à la pop-culture, de tubes des années 80. Dans Matthias et Maxime, il y a la chanson d’Amir, de l’Eurovision, est-ce que quand tu sais qu’il va utiliser ce genre de chansons, pour toi, c’est pas trop difficile de trouver ta place entre l’image et les chansons des autres pour trouver une identité ? 

Pendant longtemps, je savais les pièces, je les avais écoutées, j’avais mis ça de côté un peu et je travaillais sur mes scènes à moi. Je pense que Xavier avait son idée claire et je me disais que ce que je faisais était tellement à l’opposé mais que ça allait se conjuguer de toute façon. C’est tellement à part que je trouve que ça fonctionne. Il y a ce métissage là qui se fait et je pense que le piano, c’est un instrument qui est auto-suffisant, qui est complet, qui parle beaucoup de l’intériorité. On y est au début, dans le lac, c’est de la technique, c’est du Chopin, on a une grosse étude. D’ailleurs, pour la personne qui doit écrire les partitions, c’était vraiment intense.

Tout à l’heure, tu disais que tu aimais beaucoup le cinéma cannois, tu viens de travailler avec Xavier Dolan, est-ce qu’il y a des réalisateurs desquels tu te sens proche et avec qui tu pourrais collaborer ? 

Oh mon dieu, Yorgos Lanthimos, je pouvais pas croire qu’il était dans la salle. Quand j’ai appris qu’il était parmi les membres du jury, j’ai fait peur. Je suis pas du tout fanatique, surtout pas des personnalités, c’est du travail, mais c’est quelqu’un que je suis, qui me bouleverse. Pour moi un grec qui me fait de la tragédie grecque contemporaine, on peut pas être mieux placé. Gus Van Sant aussi, ça fait longtemps qu’on n’en a pas entendu parler, c’est quelqu’un qui m’a beaucoup touché. Je suis un peu dans ces eaux là, Lars Von Trier etc… Je pense que c’est ça, il y a trop de tragédies, trop de comédies ou trop de films hollywoodiens et je pense que ça nous nuit. C’est bien de sortir avec un mal-être et des interrogations et puis après ça, tu arrives dans ta vraie vie et puis là, tout d’un coup, ça prend forme. Denis Villeneuve, Jean Marc Vallée… J’aime beaucoup les tragédies. Puis dans Matthias et Maxime, ce que j’ai aimé c’est que je ris, à chaque fois, puis alors là c’est pire, je sais les blagues donc je ris d’avance. D’autant plus quand t’es québécois, il y a des subtilités que tout le monde ne peut pas comprendre, c’est comme quand je lis James Joyce et que je me dis qu’il y a un niveau d’anglais que je ne maîtrise pas, que je ne comprendrai jamais mais je vois qu’il y a quelque chose. On y a accès, c’est comme la bande de potes dont on parlait, t’as envie de faire partie de ça. Je pense qu’en France, ça va beaucoup marcher parce que les français sont très potes. Mon copain est français, dans son groupe d’amis ils sont 30 osti. À chaque fois qu’ils se voient, c’est la « party », ça n’arrête plus et dès qu’un ne vient pas, il se le fait reprocher. Il y a un beau respect de l’autre et dans le film, les personnages sont tellement intéressants, ce qui fait que ça fonctionne. Il y a un beau métissage de classes sociales et un métissage musical qui va avec je pense, la ligne n’est pas claire, c’est une autre représentation.

 

Tueurs en séries et en images : les meilleures scènes de meurtre du cinéma

Marion Crane prend sa douche dans un hôtel. Une main armée d’un couteau arrive dans le champ et massacre la pauvre femme. Hitchcock illustre alors l’une des plus grandes scènes sanglantes du cinéma. Depuis, les cinéastes n’ont jamais cessé d’innover lorsqu’il s’agit de mettre en scène une mort. Dans le cadre de notre cycle sur les tueurs en série au cinéma, on explore cinq scènes de meurtre préférées du 7ème art. Cinq manières de filmer la mort. Mais attention, ne regardez pas dans la boîte.

Snake Eyes de Brian de Palma – La scène de boxe

Comme souvent dans les thrillers de Brian de Palma, Snake Eyes se déploie autour d’une scène qui sert à la fois de point de départ et de matrice de l’action. Le film tourne sans cesse autour de cette scène, la rejoue de multiples fois, l’approfondit, que ce soit dans le temps (par les flashbacks) ou dans l’espace (par les multiples angles de prises de vues). Ici, cette scène-mère se déroule lors d’un match de boxe. Dès le début, le principe qui sert de base au film est posé : à la fois nous montrer tout et détourner notre attention pour qu’on ne voie rien. Jouant sur la subtile différence entre « regarder » et « voir », Brian de Palma fait de nous (au même titre que les 14 000 spectateurs présents dans la salle de boxe) des témoins qui ne savent pas ce qu’ils voient. On croit assister à un match de boxe, et c’est bel et bien un meurtre qui se déroule devant nos yeux, en l’occurrence celui du Secrétaire d’État à la Défense. En bon disciple d’Hitchcock, Brian de Palma a parfaitement compris que dans un film, c’était le spectateur qu’il fallait diriger.

Hervé Aubert

Seven de David Fincher – Le premier péché 

Le premier péché de Seven : dans ce thriller culte de David Fincher, le tueur en série John Doe, aspirant à devenir le serviteur de Dieu, utilise comme mode opératoire les sept péchés capitaux (la gourmandise, l’avarice, la paresse, la luxure, l’orgueil, l’envie et la colère). Ses scènes de crime, macabres et surprenantes, nous laissaient l’embarras du choix. Le péché de gourmandise restera certainement longtemps dans les mémoires. Premier péché représenté, c’est aussi le choc initial pour les spectateurs. Les deux inspecteurs David Mills et William Somerset découvrent avec horreur le cadavre d’un homme obèse, attablé pieds et mains liés dans la cuisine. Son visage à l’expression ébahie est plongé dans une assiette pleine. La pièce, remplie de bocaux et de conserves, comme la corpulence de la victime, révèlent la quantité impressionnante de nourriture que cet homme pouvait ingurgiter. Dans l’esprit de John Doe, c’est un véritable cochon, un porc destiné à l’abattoir, mort pour avoir consommé de façon immodérée. Un symbole ultime et glaçant d’angoisse pour la gourmandise, qui ne présage que le pire pour les péchés à venir.

Ariane L.Emmanuelle

Ténèbres de Dario Argento – Le plan-séquence domestique 

Véritable genre de la mise en scène, le giallo a tout au long de son âge d’or s’étalant des années 60 aux années 80 offert des séquences de meurtre hallucinantes, jouant notamment sur un fétichisme des armes blanches et de la caméra subjective. L’un des moments les plus renversants est signé par le maestro Dario Argento dans son grand classique Ténèbres. Au milieu du film, le cinéaste transalpin nous assène un plan séquence acrobatique de près de 3 minutes démarrant sur la future victime avant de nous faire voyager entre les étages de sa maison. La caméra d’une fluidité extrême serpente alors autour de la maison, quitte à passer au-dessus du toit comme le témoin d’une menace encerclant la future victime. Ce tour de force tient de l’utilisation exemplaire de la Louma, dispositif où une caméra est fixée à une grue. Cette envolée lyrique ne serait pas complète sans la partition de synthétiseurs et de percussions tonitruante de Goblins inclue directement dans la diégèse du film, offrant un aspect cacophonique annonciateur d’un malheur imminent. La coupe est alors fatale quand le rasoir assassin s’abat sur la jeune femme tranchant à la fois son haut immaculé et l’écran de cinéma, l’arrosant d’une gerbe de sang écarlate.

https://www.youtube.com/watch?v=xL2hVO5BRIQ

Maxime Thiss

Psychose d’Alfred Hitchcock – La scène de la douche

Comprenant pas moins de 78 plans et 52 coupes, diversifiant les angles autant que les échelles, la shower scene de Psychose regorge d’idées de mise en scène – l’ombre derrière le rideau de douche, la caméra placée sous le pommeau, les visions embuées et brouillées, l’œil qui se confond avec le trou d’évacuation… Elle porte en elle une terreur indicible, se cristallisant par les hurlements tétanisants de Janet Leigh. Un fragment de cinéma anthologique, tourné en sept jours et semblant suggérer que c’est l’écran de cinéma lui-même que le tueur cherche à lacérer. Dans ses célèbres conversations avec François Truffaut, Alfred Hitchcock confessera ceci : « Je crois que la seule chose qui m’ait plu [dans le livre Psycho] et m’ait décidé à faire le film était la soudaineté du meurtre sous la douche ; c’est complètement inattendu et, à cause de cela, j’ai été intéressé. » Ailleurs, Janet Leigh exposera quant à elle des enjeux plus sibyllins, arguant que « quand elle entre dans la baignoire, c’est comme pour recevoir les eaux du baptême ». Au regard de ses immenses qualités, ce n’est guère surprenant que des personnalités aussi diverses que Brian De Palma, Mel Brooks ou Matt Groening se soient par la suite approprié cette séquence.

Jonathan Fanara

 

Burn after reading des frères Coen – La scène du placard

En voilà une scène atypique de meurtre. Le type de scène qui, à travers la mort, fait basculer son film dans un terrain complètement différent. L’histoire improbable de Burn After Reading nous contait les trajectoires croisées de plusieurs personnages tous aussi ridicules les uns que les autres. A l’image de Chad, ce mec un peu sportif mais complètement débile incarné par Brad Pitt qui deviendra la victime. Persuadé d’avoir découvert un complot gouvernemental et voulant obtenir plus d’informations, Chad se rend chez Harry Cox (Georges Clooney), l’amant de sa meilleure amie. La caméra se place au niveau de Chad, caché dans le placard. Les frères Coen jouent avec nous : se fera-t-il surprendre ? Les allers-retours de Georges Clooney aux abords du placard font monter la tension. Et soudain, la porte s’ouvre, Harry saisit son arme et explose le crâne de Chad qu’il prend pour un intrus. Le choc. Ce qui était une comédie devient un drame. Ce qui était une fable humoristique pointant du doigt la stupidité de ses protagonistes plonge dans un récit sur la paranoïa. La mort comme point de bascule.

Roberto Garçon

Aladdin, un cosplay à gros budget

Dans sa vague d’adapter ses plus grands classiques d’animation, Disney s’attaque cette fois-ci à son film le plus foufou ! Mais même avec Guy Ritchie à la réalisation, Aladdin version 2019 n’est rien d’autre qu’un cosplay à gros budget qui se vante de moderniser le matériau d’origine sans réellement y parvenir. Un produit clinquant qui aseptise ce dernier en lui faisant perdre ses deux plus grands atouts : sa folie et son énergie.

Synopsis : Quand un charmant garçon des rues du nom d’Aladdin cherche à conquérir le cœur de la belle, énigmatique et fougueuse princesse Jasmine, il fait appel au tout puissant Génie, le seul qui puisse lui permettre de réaliser trois vœux, dont celui de devenir le prince Ali pour mieux accéder au palai et contrecarrer les plans du terrible vizir Jafar…

Alice au Pays des Merveilles et sa suite, La Belle au Bois Dormant avec Maléfique, Cendrillon, Le Livre de la Jungle, La Belle et la Bête… Parmi ses plus grandes franchises (entre Pixar, Marvel, Star Wars et désormais le catalogue de la Fox), les studios Disney ont trouvé un autre filon à exploiter à l’excès : l’adaptation de ses plus grands chefs-d’œuvre d’animation en films live. Et qu’importe si les critiques ne sont pas unanimes, le public et le succès commercial sont au rendez-vous ! Alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? C’est donc sur cette politique lucrative que nous nous retrouvons avec le nouveau projet du studio, à savoir la version live du très apprécié Aladdin. Une adaptation qui, en cette année 2019, doit se faire une place entre le surprenant – et très réussi – Dumbo et le mastodonte qu’est Le Roi Lion (attendu pour juillet prochain). Et qui, surtout, doit à la fois se démarquer et respecter comme il se doit son modèle animé. Ce dernier étant connu pour sa folie et son énergie, que retranscrivait à merveille l’interprétation vocale du regretté Robin Williams dans le rôle du Génie. Autant dire que sur le papier, Aladdin pouvait réussir : Guy Ritchie à la réalisation, un casting peu connu (hormis Will Smith), des bandes-annonce révélant un univers visuel grandiose… Mais comme la plupart de ses congénères, ce film déçoit grandement. Pour sa trop grande inutilité. Pour sa fainéantise et l’aseptisation qu’il apporte à l’œuvre originale.

Nous pourrions même dire que, jusque-là, Aladdin est le projet le plus prétentieux de la firme. Et pour cause, l’équipe du film s’était vantée depuis le début de vouloir moderniser le dessin animé. De lui apporter quelque chose de neuf qui puisse réinventer le temps, surprendre le public. Un fait que confirme de son côté Will Smith, en disant vouloir à tout prix s’éloigner de la performance de Robin Williams pour livrer quelque chose de frais, de nouveau. En soi, l’idée était forte plaisante et pouvait donner un semblant de raison à l’existence de ce projet, autre que lucrative. Mais une fois de plus, Disney tombe dans la plus grande facilité en restant collé aux basques de son modèle. Pourquoi inventer une intrigue si le scénario est déjà tout prêt ? Personnages, répliques, scènes, chansons, gags… tout est repris du film d’animation, et ce quasiment de A à Z. Il existe bien entendu des différences par rapport à celui-ci. Comme des modifications scénaristiques (Jasmine désirant devenir sultane plutôt qu’éviter le mariage, la rencontre entre Jasmine et Aladdin), des apports narratifs (une love interest pour le Génie, une similarité entre Aladdin et Jafar, un background géopolitique pour Agrabah…), de nouvelles thématiques (un point plus appuyé sur le féminisme de Jasmine), des chansons inédites… Mais tout cela reste ô combien mineur, anecdotique face à la trop grande ressemblance du titre avec l’œuvre de John Musker et Ron Clements. Nous obligeant à nous contenter de peu pour pouvoir apprécier un minimum le spectacle. Et encore, la pilule aurait pu passer si l’ensemble s’était montré efficace.

Il est même étonnant de dire qu’un réalisateur tel que Guy Ritchie se soit vautré de la sorte, alors que sa réputation s’est justement faite sur l’énergie de sa mise en scène. Que ce soit pour des films indépendants (Arnaques, crimes et botanique, Snatch, RocknRolla…) ou bien des blockbusters (les Sherlock Holmes avec Robert Downey Jr., Agents très spéciaux : Code U.N.C.L.E.). Même son dernier film, bide critique et commercial de l’année 2017 (Le Roi Arthur : La Légende d’Excalibur), possédait cette patte si caractéristique au cinéaste, qui transforme chacun de ses films en divertissement effréné, voire un chouïa foufou. Exactement ce qu’il fallait pour adapter Aladdin, justement connu pour sa folie ! Il est donc étrange de voir ici un long-métrage des plus amorphes, qui ne trouve son punch qu’à de trop rares occasions (la séquence « Je vole », la course-poursuite avec un Iago géant). Et si vous n’êtes pas convaincus par cela, attardez-vous sur les passages chantés. En effet, ces derniers et leur incroyable mollesse (mention spéciale à la reprise de Prince Ali) témoignent du je-m’en-foutisme qui s’est emparé du réalisateur sur ce projet. Que le bonhomme n’est pas du tout à l’aise avec l’aspect musical d’Aladdin. Qu’il s’est désormais perdu dans un paysage hollywoodien gargantuesque au point de se prostituer auprès des producteurs pour continuer à faire du cinéma. Une remarque qui s’applique également à l’oscarisé Alan Menken, grand nom des chansons Disney qui se retrouve ici à reprendre ses compositions et les dénaturer comme ce n’est pas permis. Leur faisant perdre toute malice, féérie et puissance.

N’y-a-t-il donc rien à sauver de ce film ? Pas grand-chose, il est vrai… mais suffisant pour dire qu’Aladdin n’est pas un ratage. Plutôt un énième blockbuster qui remplit son cahier des charges pour amuser le moins difficile des spectateurs. Les effets spéciaux par exemple. Ceux-ci, malgré quelques approximations visuelles (comme la gestuelle du Génie), sont plutôt agréables pour la rétine. Les décors sont dans l’ensemble plutôt grandioses. Les costumes on beaucoup de cachet. La plupart des comédiens s’en sortent honorablement, notamment un Will Smith qui ne s’est pas autant impliqué dans un rôle depuis bon nombre d’années. Il est tout de même dommage que certains d’entre eux n’ont pas suffisamment de charisme pour faire honneur à leur rôle respectif (Mena Massoud en Aladdin, Marwan Kenzari en Jafar…), faisant de cette version live une sorte de cosplay à très gros budget ne parvenant pas à retrouver ce qui faisait le charme de son aîné.

Si Dumbo s’était révélé être une bien bonne surprise, Aladdin replonge les adaptations live dans l’aseptisation la plus complète. Car à trop vouloir se rattacher à l’œuvre d’origine et ce sans parvenir à lui faire honneur sur bien des points, cette version live nous apparaît comme une pâle copie de son grand frère. Une réactualisation inutile et sans intérêt, qui divertira les personnes les moins exigeantes. De quoi appréhender Le Roi Lion (qui s’annonce à son tour comme un remake plan par plan de l’original) et les autres projets de la firme (les prochains étant La Belle et le Clochard et Mulan), si ce n’est pas déjà fait !

Aladdin – Bande-annonce

Aladdin – Fiche technique

Titre original : Aladdin
Réalisation : Guy Ritchie
Scénario : John August et Guy Ritchie
Interprétation : Mena Massoud (Aladdin), Will Smith (le Génie), Naomi Scott (Jasmine), Marwan Kenzari (Jafar), Alan Tudyk (Iago), Navid Negahban (le Sultan), Nasim Pedrad (Dalia), Billy Magnussen (prince Anders)…
Photographie : Alan Stewart
Décors : Gemma Jackson
Costumes : Michael Wilkinson
Montage : Mark Sanger et James Thomas
Musique : Alan Menken et Nas Lukas
Producteurs : Dan Lin et Jonathan Eirich
Productions : Walt Disney Pictures, Lin Pictures, Rideback, Marc Platt Productions et Hurwitz Creative
Distribution : Walt Disney Studios Motion Pictures
Budget : 183 M$
Durée : 128 minutes
Genre : Fantastique
Date de sortie : 22 mai 2019

États-Unis, Inde – 2019

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Cannes 2019 : Palmarès, cérémonie de clôture et dernière séance avec Hors Normes

Avec un brin de nostalgie et des souvenirs aussi humains qu’artistiques, le 72ème Festival de Cannes s’est achevé ce samedi 25 mai avec un palmarès plutôt décevant.

Après 10 jours de débats intenses et de pronostics, c’est la soirée tant attendue qui met fin à toutes les rumeurs et qui rassure ou achève les festivaliers et cinéphiles suivant de près cet évènement. Le verdict du palmarès. Edouard Baer revient alors sur la scène du Grand Théâtre Lumière pour livrer l’une de ses pires prestations comiques en terme d’animation. Les minutes sont longues et les blagues lourdes n’amusent que lui, et nombreux sont les français qui se sentiront un peu honteux devant un tel carnage. Après avoir fait défiler les grands noms du cinéma sur scène pour remettre les prix avec le Président du Jury Alejandro Gonzalez Inarritu, le palmarès de cette 72ème édition a été rendu.

Palmarès Festival de Cannes 2019 :

Palme d’or : Parasite du Sud-coréen Bong Joon-ho
Grand prix du jury : Atlantique de la Franco-sénégalaise Mati Diop.
Prix du jury : Les Misérables de Ladj Ly et Bacurau du Brésilien Kleber Mendonça Filho
Prix d’interprétation masculine : Antonio Banderas, dans le film Douleur et Gloire de l’Espagnol Pedro Almodóvar
Prix de la mise en scène : les Belges Luc et Jean-Pierre Dardenne pour le film Le Jeune Ahmed
Prix du scénario : Portrait de la jeune fille en feu de la Française Céline Sciamma
Prix de l’interprétation féminine : Emily Beecham , dans le film Little Joe de Jessica Hausner.
Mention spéciale pour It Must Be Heaven d’Elia Suleiman
Prix de la Caméra d’or : Nuestras madres de César Diaz
Palme d’Or du court-métrage : La distance entre le ciel et nous de Vasilis Kekatos
Mention spéciale à Monstruo Dios de Agustina San Martín.

Un palmarès qui ne reflète clairement pas la grande compétition qui était proposée cette année. Devant la cérémonie, les soupirs de déception se font nombreux. Jusqu’au dernier moment où le réalisateur fait enfin un plan sur Bong Joon-Ho, la salle croyait alors qu’un film très mineur emporterait la Palme d’Or. Finalement, l’honneur est sauf, et la palme amplement méritée pour ce film loufoque et très réussi. Il n’est pas le seul à la mériter, la présence de Les Misérables étant aussi respectable à cette hauteur dans les récompenses. Mais quelques incompréhensions subsistent, Atlantique en Grand Prix, les Dardenne en mise en scène face à un Terrence Malick qui renverse pourtant tout en terme de mise en scène. Céline Sciamma repart avec le Prix du scénario alors que c’était l’aspect le moins brillant de son œuvre et que ses actrices auraient au moins mérité un Prix d’interprétation qui faisait clairement l’unanimité dans la tête des festivaliers. En bref, malgré la grande joie pour Bong Jonn-Ho et quelques autres noms (Banderas salué), la déception reste présente face à ce palmarès, mais cela est habituel sur la Croisette.

La dernière séance : Hors Normes, d’Eric Toledano et Olivier Nakache

C’est avec les honneurs que se clôture ce Festival de Cannes 2019. Hors Normes met un point final à ce 72ème festival, avec humilité et sincérité en mettant en scène un sujet difficile : l’autisme. Le film nous fait suivre le parcours de Bruno et Malick qui sont à la tête de deux associations qui s’occupent de jeunes autistes. Dans le même temps, ils essayent d’aider des jeunes de quartiers difficiles et de les insérer dans le monde du travail. Grâce à son casting qui met le cœur à l’ouvrage sans jamais jouer la carte du larmoyant – parfaits Vincent Cassel et Reda Kateb – et avec une écriture qui arrive à faire vivre un film choral avec harmonie, Hors Normes surprend par sa justesse, son non-voyeurisme, et sa capacité à nous happer par ses moments suspendus. Alors qu’on les connaissait avant tout pour leurs comédies et leur capacité à faire rire aux éclats, les deux cinéastes délaissent leur dynamique comique – même si les touches d’humour sont toujours présentes – et s’introduisent avec générosité dans le film social. Sur la question de la réinsertion, de la prise en charge, du système qui laisse ces enfants sur le bas côté de la route, de la difficulté de faire partie intégrante d’un groupe, Hors Normes répond avec réalisme mais aussi avec un vrai sens du romanesque. Certes, le film aurait pu éviter quelques fautes d’écriture, ou l’apparition de ces quelques moments amoureux qui font parfois office de remplissage, mais il n’oublie jamais sa vocation première, celle de faire vivre un quotidien et de rendre hommage à ces oubliés que sont ces enfants qui ne demandent qu’à s’exprimer.

Cannes 2019 : Les scènes marquantes du Festival

Après quinze jours trépidants, le Festival de Cannes 2019 se termine et ferme ses portes. Mais la sélection officielle, comme les sections parallèles, ont laissé de nombreux souvenirs aux festivaliers. Des rires, des larmes, des coups de cœur, de la colère… Les films dévoilés cette année n’ont pas laissé insensibles nos chroniqueurs Gwennaëlle Masle, Jules Chambry et  Sébastien Guilhermet.

Meilleure scène de danse :

– Gwennaëlle Masle : And then we danced, de Levan Akin

La scène finale de And then we danced apparaît comme un dernier ballet, à l’image de Black Swan où la douleur et la folie sont oubliées au profit d’une ultime performance artistique, le personnage principal oublie sa blessure et sacrifie son corps pour donner ce qu’il a de meilleur lors de cette audition. Un don de soi salutaire porté par une musique qui donne envie de vivre. 

– Sébastien Guilhermet : Hors Normes d’Eric Toledano et Olivier Nakache

Avec ce film sur la prise en charge de jeunes autistes par une association, les deux cinéastes arrivent à créer un film qui détient autant d’énergie que de douceur. Et à travers un intermède musical, où l’on voit les jeunes autistes participer à un spectacle de danse, Hors Normes dévoile un moment suspendu d’une grande sincérité et d’une véritable émotion sous la houlette de la chanson « Bloodflow » de Grandbrothers.

– Jules Chambry : To Live To Sing, de Johnny Ma

Ce petit film chinois sur la vie d’une troupe d’opéra sur le déclin n’aura pas marqué les esprits dans l’ensemble, mais survivra peut-être à travers une séquence de danse magnifique lors de son final. Le théâtre se transforme en monde à part entière, en film dans le film où les planches disparaissent et le public avec elles ; la brume s’installe, les lumières crépusculaires s’allument, et les acteurs/chanteurs commencent à se mouvoir. Vêtus d’habits traditionnels colorés et sophistiqués, de masques et de maquillages délirants, les personnages entrent dans une forme de transe salutaire et donnent toute leur énergie au cours de ce qu’ils savent être sans doute leur dernière représentation.

Meilleure scène de sexe :

– Gwennaëlle Masle : Port Authority,  de Danielle Lessovitz

Cette scène d’amour suit le coming out de Wye à Paul. Déçu d’apprendre sa transsexualité, l’intensité de cette scène de sexe remplie de découverte et de délicatesse prend alors toute sa force. Poétique, délicate, les corps se découvrent pour la première fois avec un regard si bienveillant et sensible qu’elle donne au film une tournure sublime.

– Sébastien Guilhermet : Mektoub My Love : Intermezzod’Abdellatif Kechiche

Cas de conscience en perspective. La fameuse scène, dans les toilettes de cette boite de nuit, non simulée et réalisée dans des conditions sans doute difficiles (euphémisme), est sans doute le tour de force du film. Meilleure scène n’est pas le qualificatif à employer. La plus marquante et déstabilisante, plus. Une scène, qui de sa part sa violence, son animalité, arrivant à essorer le spectateur et de manière spectaculaire, fait se renverser le rapport de force du plaisir féminin, qui pour une fois devient la dominante.

– Jules Chambry : Les Siffleurs, de Corneliu Porumboiu

Ce n’est sans doute pas la plus « belle », mais sans aucune contestation possible la plus drôle. Les deux personnages sont des agents infiltrés qui sont censés jouer à l’escort girl et au client, dans une maison qu’ils savent truffée de caméras de surveillance. Mais pour ne pas risquer d’être découverts, ils vont au bout de leur rôle et couchent ensemble juste devant l’une des caméras cachées. Problème, ou plutôt situation hilarante : l’homme se prend relativement bien au jeu et Gilda est obligée de le remettre à sa place pour lui rappeler qu’ils sont censés jouer la comédie, et non prendre véritablement du plaisir. Un décalage qui fonctionne à merveille.

Plus belle histoire d’amour : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Le film de Céline Sciamma est incontestablement le film le plus beau et romantique de cette édition cannoise. Portrait de la jeune fille en feu est un Carol français au propos tout autre mais dont la douceur et la tendresse sont semblables au film américain. Symbolisé par la page 28 et cette scène qui coupe le souffle, la romance impossible mais magnifique a bien fait battre nos cœurs. 

Meilleure scène de meurtre :

– Gwennaëlle Masle : Bacurau, de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

Bacurau n’est probablement pas le film que l’on retiendra de ce festival mais il n’en reste pas moins réussi, notamment dans son alternance des tons. Du drame au comique de situation, le film brésilien a su séduire, notamment avec son côté un peu loufoque et exagéré qui lui a valu de grandes scènes de meurtre. Que ce soit celle où le binôme fait l’amour immédiatement après avoir fait un massacre ou la prise de pouvoir par les habitants de Bacurau, les scènes de meurtre pleuvent et régalent dans leur mise en scène. La plus marquante se révèle être le coup de grâce d’un couple âgé qui prennent les armes, nus chez eux et retournent la situation en leur faveur.

– Sébastien Guilhermet : Le Lac aux oies sauvages, de Diao Yinan

Diao Yinan nous a offert une mise en scène incroyable. Et dans son polar, qui marie avec aisance la posture sociale avec la dynamique du genre, certaines scènes d’action ont marqué notre rétine. Notamment cette fameuse scène, où l’un des personnages tuent son assaillant avec un parapluie par le biais d’une mise à mort merveilleusement graphique.

– Jules Chambry : Le Daim, de Quentin Dupieux

Dans Le Daim, Quentin Dupieux se fait plaisir en imaginant tout un tas de façons de tuer des innocents par surprise, faisant de Jean Dujardin le bourreau exécutant la sentence. La plus drôle, et à la fois la plus graphique et violente, est celle où une automobiliste se fait transpercer le crâne verticalement par une pale de ventilateur ayant d’abord traversé le toit de sa voiture. Délicieusement gore.

Scène la plus drôle :

– Gwennaëlle Masle, Sébastien Guilhermet et Jules Chambry : Parasite de Bong Joon Ho (escalier) / Le Daim de Quentin Dupieux (pierre) 

Un peu à l’image de Bacurau, les deux scènes les plus drôles du festival sont violentes. Il y a quelque chose de jouissif dans ces deux scènes, comme un défouloir de rire et d’agressivité qui permet d’extérioriser. Que ce soit par le moment de gloire de la mère de famille dans Parasite et son réflexe jubilatoire qui repousse la gouvernante dans les escaliers de manière aussi anodine qu’hilarante, ou dans l’excès du personnage de George qui devient alors meurtrier dans Le Daim et assomme un gamin avec une pierre, le public est hilare devant cette violence loufoque. 

– Sébastien Guilhermet : Once Upon a Time in Hollywood, de Quentin Tarantino

Sans divulguer quoi que ce soit de l’intrigue, les 15 dernières minutes sont d’une drôlerie horrifique incroyable.

Meilleure scène de bagarre :

– Gwennaëlle Masle et Jules Chambry :  Le Lac aux oies sauvages, de Diao Yinan

On l’avait aperçu lors de la soirée d’ouverture et de la diffusion des extraits de tous les films en compétition, la première scène de bagarre collective dans Le Lac aux oies sauvages est marquante dans les choix esthétiques du réalisateur aussi bien dans sa lumière que dans sa mise en scène. Il filme le collectif avec un grand talent et une subtilité qui rend compte à merveille de l’ambiance bagarreuse de cette scène. 

– Sébastien Guilhermet : Les Misérables, de Ladj Ly

Avec ce film, Ladj Ly a mené à bien un véritable coup de force. Les 20 dernières minutes du film sont l’apogée d’une certaine forme d’apocalypse qui s’acheminait petit à petit : une scène de guérilla dans un HLM entre une jeunesse en feu et une police assiégée. Terrassant, tétanisant.

Plus belle scène de larmes : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Il est des scènes qui font l’Histoire du cinéma ou d’un festival, il est indéniable que la performance d’Adèle Haenel à la fin du film force le respect. Durant cinq minutes et au son de la mélodie sublime composée par Para One, l’actrice pleure en plan séquence et rend alors toute la puissance à son personnage, fin, fort et puissant. 

Meilleure scène musicale :

– Gwennaëlle Masle et Sébastien Guilhermet : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Portait de la jeune fille en feu est définitivement l’un des films les plus marquants du festival. Marquant dans sa photographie, marquant dans son aspect hypnotique et romantique mais aussi grâce au choix musical très particulier de la réalisatrice : la quasi-absence de musique durant le film. Pourtant, l’une des plus puissantes scènes musicales se trouve bien dans le film. Les femmes sont réunies autour de feu et se mettent à entonner un chant latin dont se dégage quelque chose de mystique, quasi céleste. Un moment suspendu dans le Festival, une scène de génie.

– Jules Chambry : Le Traître, de Marco Bellocchio

Film sur la déchéance des plus grandes figures de la mafia italienne dans les années 80, Le Traître fait écho dans sa modeste soirée finale au grand bal du début. Au faste et aux valses mondaines sur des airs de classique joués par des orchestres magnifiques, répond une scène de karaoké au cœur d’une salle des fêtes vide. Le contraste est poignant, et le visage de Pierfrancesco Favino témoigne de cette nostalgie d’une époque révolue alors qu’il chante pour ses rares derniers amis et les membres de sa famille encore vivants.

Meilleure scène de dispute :

– Sébastien Guilhermet : Lux Aeterna, de Gaspar Noe

Gaspar Noe, en ce 72ème Festival de Cannes, revient avec une petite sucrerie dont il a l’habitude. Sur un tournage, chacun va s’en prendre à l’autre et tout va devenir chaotique pour se finir dans un marasme stroboscopique. Une longue dispute de 50 minutes où la caméra va nous faire vivre l’enfer de l’arrière du décor du petit monde du cinéma français.

– Jules Chambry : Une Grande Fille, de Kantemir Balagov

Balagov propose l’une des scènes de dispute et de réconciliation les plus bouleversantes du festival. Poussées émotionnellement à bout de toutes parts, Iya et Masha craquent et en viennent aux mains après avoir échangé des reproches assassins. Mais la dispute, violente, laisse rapidement place aux regrets et à un des baisers les plus âpres et saisissants de l’année.

Meilleure scène du festival Une Vie Cachée, de Terrence Malick

Terrence Malick a offert son plus beau film avec Une Vie Cachée, un véritable moment suspendu de cinéma où le temps s’arrête et les mots manquent. Aussi sublime esthétiquement que narrativement, la scène du film qui renverse le public, il y en a beaucoup, restera tout de même celle de ce face à face déchirant avec sa femme lors du choix le plus important et le pire de sa vie. Un « Tu comprends ? » dévastateur qui prend sur lui toute la portée de leur amour et la grandeur d’un cinéaste.

https://www.youtube.com/watch?v=Vpt5ByzfQuM

– Gwennaëlle Masle : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Rares sont les films à livrer des émotions aussi intenses mais Portrait de la jeune fille en feu a lui aussi bouleverser les cœurs à travers l’une des dernières scènes du film. Une voix off délicate et mélancolique qui traduit les images et un chiffre 28 glissé dans un tableau qui ne peut faire que s’effondrer. Le cœur se soulève, les yeux restent grand ouverts et l’Amour parle. 

Pire scène du festival : Mektoub My Love : Intermezzod’Abdellatif Kechiche

Il est difficile de choisir la pire scène de Mektoub My Love : Intermezzo tant la grossièreté du propos, dont on a déjà parlé, dégoute. Mais la plus écœurante restera sans doute ce sandwich humain où la femme est emprisonnée par les deux figures masculines les moins respectueuses. Un plan qui n’a sans doute su fasciner que Kechiche.

Personnage préféré du festival 

– Gwennaëlle Masle : Papicha, de Mounia Meddour

Nedjma dans Papicha, pour sa force de résistance, sa liberté artistique et idéologique, son humour et sa volonté. Pour ce qu’elle incarne de l’Algérie d’aujourd’hui, et pour la facilité avec laquelle l’actrice s’est emparée de cette figure féminine puissante. 

– Sébastien Guilhermet : Viendra le feude Oliver Laxe

Amador est au service de sa mère, âgée et difficilement autonome. Lui est une âme en peine : tout passe par son visage et son apparence. On sent un homme, seul, monolithique, qui affronte la vie et ses déboires avec mutisme. Mais derrière ce regard qui préfère se dérober, Oliver Laxe nous fait ressentir avec passion la torpeur muette et incandescente qui se cache sous ce crâne. Amador ressemble parfois trait pour trait à Travis dans Paris, Texas : ce genre de gueule cassée qui traîne comme son ombre sa mélancolie. Mais ce personnage est entouré de deux choses qui drainent le film de toute sa beauté : sa mère et la nature.
Je pourrais aussi mentionner Franz (Une Vie Cachée) ou de Cliff Booth (Once Upon a Time in Hollywood).

– Jules Chambry : Le Daim, de Quentin Dupieux / Une Vie Cachée, de Terrence Malick / Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Impossible de trancher entre trois personnages radicalement différents, mais tout aussi mémorables. D’une part, comment ne pas tomber sous le charme de George (Jean Dujardin) dans Le Daim, de sa folie pragmatique et de ses envies de meurtre à vocation artistique ? De l’autre, comment ne pas se projeter personnellement dans le personnage de Franz d’Une Vie Cachée, tenter d’embrasser ses idéaux et de comprendre – sans doute, en vain – cette foi absolue qui anime son opiniâtreté ? Enfin, comment ne pas être absorbé par le regard magnétique et d’un érotisme rare de Marianne (Noémie Merlant) dans Portrait de la jeune fille en feu, dont chaque recoin du visage est scruté et dégage une émotion insoupçonnée ?

Phrases ou répliques marquantes du festival :

– Gwennaëlle Masle :

Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma : un dialogue qui fait esquisser quelques sourires dans la complicité qu’il annonce entre ces deux personnages forts. Sorti du contexte, il semble banal mais ce moment flottant dans le film en fait ressortir tout son sens de la répartie et son jeu.

– Je ne vous savais pas critique d’art.

– Je ne vous savais pas peintre.

– Jules Chambry :

Une Vie Cachée, de Terrence Malick : le film montre à bien des égards en quoi les institutions, même religieuses, sont devenues corrompues et prônent des conduites qui vont à l’encontre de ce que Dieu voudrait, ou de ce que Jésus a fait durant sa vie de prophète. Un peintre d’icônes avoue alors qu’il peint le Christ parce que c’est ce qu’on lui demande, mais que c’est là le signe que les croyants d’aujourd’hui ont besoin de modèles qu’ils idolâtres mais auxquels ils n’essaient jamais de s’identifier pour élever leur vie à la leur. Et de conclure :

– They make admirers. They don’t make followers.

Une réplique qui marque en tant qu’elle fait justement écho au personnage de Franz, que l’on condamne pour avoir osé être un authentique fidèle de la parole christique, et non un admirateur qui suit bêtement les prêches du dimanche sans y réfléchir profondément.

« Dictionnaire du péplum » : 600 entrées pour explorer un genre cinématographique

Historien de l’Antiquité, Claude Aziza publie chez Vendémiaire un Dictionnaire du péplum qui, tout en étant présenté comme « incomplet » et « imparfait », comporte pas moins de 600 entrées et plusieurs palmarès sur un genre quelque peu suranné, mais ô combien spectaculaire et consubstantiel au septième art.

Les Dix Commandements, Ben-Hur, Quo Vadis ?, Cléopâtre, Spartacus, La Chute de l’Empire romain : longue est la liste des péplums ayant marqué l’histoire du cinéma. Ray Harryhausen, technicien admirable désormais passé à la postérité, a lui-même contribué à façonner le genre, avec des films tels que Jason et les Argonautes ou Le Choc des titans. À son endroit, Claude Aziza note une vocation précoce à la suite du visionnage de King Kong, un apprentissage aux côtés de Willis O’Brien, avant d’évoquer quelques séquences-clés, dont la fameuse bataille contre des squelettes dans la série des Sinbad, laquelle nécessita huit semaines de tournage ! L’auteur a beau confesser en introduction un relatif désamour vis-à-vis du péplum, il n’en décrypte pas moins les spécificités avec un souci de clarté et d’exhaustivité très appréciable.

Aux côtés des entrées incontournables (Jésus, la série Rome, la Grèce historique, le Jules César de Joseph Mankiewicz, les gladiateurs, le Forum romain, Salomé, la littérature populaire, les reines antiques, l’Egypte, le Spartacus de Stanley Kubrick…) figurent quelques éléments plus surprenants : Sigmund Freud, passionné par l’Antiquité, établissant une comparaison entre le travail de l’archéologue et celui de l’analyste ; Socrate interprété par Philippe Léotard dans un téléfilm intitulé Le Banquet ; l’anatomie masculine telle qu’elle est mise à l’honneur dans les péplums ; le Docteur Who faisant une escale à Pompéi ; l’activité publicitaire occupée à multiplier les emprunts à l’Antiquité et aux films la restituant à l’écran ; la pornographie détournant les classiques du genre ; l’espionnage, objet d’un long texte qui en décortique le rôle dans plusieurs productions…

On ne saurait évoquer ce dictionnaire sans se rapporter à l’entrée consacrée… au péplum. Claude Aziza expose d’abord les définitions sommaires du genre, avant d’en souligner les limites. Sait-on vraiment de quoi on parle lorsqu’on aborde ces « films historiques ayant pour sujet un épisode de l’Antiquité » (Le Petit Robert) ? Les considérations sont à la fois historiques (et couvrant potentiellement plusieurs milliers d’années), artistiques (avec le télescopage des genres) et mêmes assertives (la qualification artificielle et tardive d’un genre décrit ailleurs comme « historique », « épique » ou relevant de la « fantaisie mythologique »).

Consacrer un dictionnaire à une variété de films mal identifiée pourrait relever de la gageure. Pourtant, Claude Aziza y parvient avec habileté, en mêlant aux films et thèmes indispensables des anecdotes plus légères et amusantes, et en se livrant à une étude passionnée allant de Néron essayant des poisons sur des esclaves (tourné en 1896) à Gladiator, Vercingétorix ou la série Rome. Ses quelque 400 pages méritent certainement d’être parcourues, ne serait-ce que pour saisir l’essence d’un genre à tout le moins singulier.

Fiche technique

Auteur : Claude Aziza
Editeur : Vendemiaire
Date de parution : 16/05/2019
Collection : Dictionnaires
Format : 16cm x 22cm
Poids : 0,6300kg
EAN : 978-2363583291
ISBN : 2363583299

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