Cannes 2019 : Les scènes marquantes du Festival

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Après quinze jours trépidants, le Festival de Cannes 2019 se termine et ferme ses portes. Mais la sélection officielle, comme les sections parallèles, ont laissé de nombreux souvenirs aux festivaliers. Des rires, des larmes, des coups de cœur, de la colère… Les films dévoilés cette année n’ont pas laissé insensibles nos chroniqueurs Gwennaëlle Masle, Jules Chambry et  Sébastien Guilhermet.

Meilleure scène de danse :

– Gwennaëlle Masle : And then we danced, de Levan Akin

La scène finale de And then we danced apparaît comme un dernier ballet, à l’image de Black Swan où la douleur et la folie sont oubliées au profit d’une ultime performance artistique, le personnage principal oublie sa blessure et sacrifie son corps pour donner ce qu’il a de meilleur lors de cette audition. Un don de soi salutaire porté par une musique qui donne envie de vivre. 

– Sébastien Guilhermet : Hors Normes d’Eric Toledano et Olivier Nakache

Avec ce film sur la prise en charge de jeunes autistes par une association, les deux cinéastes arrivent à créer un film qui détient autant d’énergie que de douceur. Et à travers un intermède musical, où l’on voit les jeunes autistes participer à un spectacle de danse, Hors Normes dévoile un moment suspendu d’une grande sincérité et d’une véritable émotion sous la houlette de la chanson « Bloodflow » de Grandbrothers.

– Jules Chambry : To Live To Sing, de Johnny Ma

Ce petit film chinois sur la vie d’une troupe d’opéra sur le déclin n’aura pas marqué les esprits dans l’ensemble, mais survivra peut-être à travers une séquence de danse magnifique lors de son final. Le théâtre se transforme en monde à part entière, en film dans le film où les planches disparaissent et le public avec elles ; la brume s’installe, les lumières crépusculaires s’allument, et les acteurs/chanteurs commencent à se mouvoir. Vêtus d’habits traditionnels colorés et sophistiqués, de masques et de maquillages délirants, les personnages entrent dans une forme de transe salutaire et donnent toute leur énergie au cours de ce qu’ils savent être sans doute leur dernière représentation.

Meilleure scène de sexe :

– Gwennaëlle Masle : Port Authority,  de Danielle Lessovitz

Cette scène d’amour suit le coming out de Wye à Paul. Déçu d’apprendre sa transsexualité, l’intensité de cette scène de sexe remplie de découverte et de délicatesse prend alors toute sa force. Poétique, délicate, les corps se découvrent pour la première fois avec un regard si bienveillant et sensible qu’elle donne au film une tournure sublime.

– Sébastien Guilhermet : Mektoub My Love : Intermezzod’Abdellatif Kechiche

Cas de conscience en perspective. La fameuse scène, dans les toilettes de cette boite de nuit, non simulée et réalisée dans des conditions sans doute difficiles (euphémisme), est sans doute le tour de force du film. Meilleure scène n’est pas le qualificatif à employer. La plus marquante et déstabilisante, plus. Une scène, qui de sa part sa violence, son animalité, arrivant à essorer le spectateur et de manière spectaculaire, fait se renverser le rapport de force du plaisir féminin, qui pour une fois devient la dominante.

– Jules Chambry : Les Siffleurs, de Corneliu Porumboiu

Ce n’est sans doute pas la plus « belle », mais sans aucune contestation possible la plus drôle. Les deux personnages sont des agents infiltrés qui sont censés jouer à l’escort girl et au client, dans une maison qu’ils savent truffée de caméras de surveillance. Mais pour ne pas risquer d’être découverts, ils vont au bout de leur rôle et couchent ensemble juste devant l’une des caméras cachées. Problème, ou plutôt situation hilarante : l’homme se prend relativement bien au jeu et Gilda est obligée de le remettre à sa place pour lui rappeler qu’ils sont censés jouer la comédie, et non prendre véritablement du plaisir. Un décalage qui fonctionne à merveille.

Plus belle histoire d’amour : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Le film de Céline Sciamma est incontestablement le film le plus beau et romantique de cette édition cannoise. Portrait de la jeune fille en feu est un Carol français au propos tout autre mais dont la douceur et la tendresse sont semblables au film américain. Symbolisé par la page 28 et cette scène qui coupe le souffle, la romance impossible mais magnifique a bien fait battre nos cœurs. 

Meilleure scène de meurtre :

– Gwennaëlle Masle : Bacurau, de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

Bacurau n’est probablement pas le film que l’on retiendra de ce festival mais il n’en reste pas moins réussi, notamment dans son alternance des tons. Du drame au comique de situation, le film brésilien a su séduire, notamment avec son côté un peu loufoque et exagéré qui lui a valu de grandes scènes de meurtre. Que ce soit celle où le binôme fait l’amour immédiatement après avoir fait un massacre ou la prise de pouvoir par les habitants de Bacurau, les scènes de meurtre pleuvent et régalent dans leur mise en scène. La plus marquante se révèle être le coup de grâce d’un couple âgé qui prennent les armes, nus chez eux et retournent la situation en leur faveur.

– Sébastien Guilhermet : Le Lac aux oies sauvages, de Diao Yinan

Diao Yinan nous a offert une mise en scène incroyable. Et dans son polar, qui marie avec aisance la posture sociale avec la dynamique du genre, certaines scènes d’action ont marqué notre rétine. Notamment cette fameuse scène, où l’un des personnages tuent son assaillant avec un parapluie par le biais d’une mise à mort merveilleusement graphique.

– Jules Chambry : Le Daim, de Quentin Dupieux

Dans Le Daim, Quentin Dupieux se fait plaisir en imaginant tout un tas de façons de tuer des innocents par surprise, faisant de Jean Dujardin le bourreau exécutant la sentence. La plus drôle, et à la fois la plus graphique et violente, est celle où une automobiliste se fait transpercer le crâne verticalement par une pale de ventilateur ayant d’abord traversé le toit de sa voiture. Délicieusement gore.

Scène la plus drôle :

– Gwennaëlle Masle, Sébastien Guilhermet et Jules Chambry : Parasite de Bong Joon Ho (escalier) / Le Daim de Quentin Dupieux (pierre) 

Un peu à l’image de Bacurau, les deux scènes les plus drôles du festival sont violentes. Il y a quelque chose de jouissif dans ces deux scènes, comme un défouloir de rire et d’agressivité qui permet d’extérioriser. Que ce soit par le moment de gloire de la mère de famille dans Parasite et son réflexe jubilatoire qui repousse la gouvernante dans les escaliers de manière aussi anodine qu’hilarante, ou dans l’excès du personnage de George qui devient alors meurtrier dans Le Daim et assomme un gamin avec une pierre, le public est hilare devant cette violence loufoque. 

– Sébastien Guilhermet : Once Upon a Time in Hollywood, de Quentin Tarantino

Sans divulguer quoi que ce soit de l’intrigue, les 15 dernières minutes sont d’une drôlerie horrifique incroyable.

Meilleure scène de bagarre :

– Gwennaëlle Masle et Jules Chambry :  Le Lac aux oies sauvages, de Diao Yinan

On l’avait aperçu lors de la soirée d’ouverture et de la diffusion des extraits de tous les films en compétition, la première scène de bagarre collective dans Le Lac aux oies sauvages est marquante dans les choix esthétiques du réalisateur aussi bien dans sa lumière que dans sa mise en scène. Il filme le collectif avec un grand talent et une subtilité qui rend compte à merveille de l’ambiance bagarreuse de cette scène. 

– Sébastien Guilhermet : Les Misérables, de Ladj Ly

Avec ce film, Ladj Ly a mené à bien un véritable coup de force. Les 20 dernières minutes du film sont l’apogée d’une certaine forme d’apocalypse qui s’acheminait petit à petit : une scène de guérilla dans un HLM entre une jeunesse en feu et une police assiégée. Terrassant, tétanisant.

Plus belle scène de larmes : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Il est des scènes qui font l’Histoire du cinéma ou d’un festival, il est indéniable que la performance d’Adèle Haenel à la fin du film force le respect. Durant cinq minutes et au son de la mélodie sublime composée par Para One, l’actrice pleure en plan séquence et rend alors toute la puissance à son personnage, fin, fort et puissant. 

Meilleure scène musicale :

– Gwennaëlle Masle et Sébastien Guilhermet : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Portait de la jeune fille en feu est définitivement l’un des films les plus marquants du festival. Marquant dans sa photographie, marquant dans son aspect hypnotique et romantique mais aussi grâce au choix musical très particulier de la réalisatrice : la quasi-absence de musique durant le film. Pourtant, l’une des plus puissantes scènes musicales se trouve bien dans le film. Les femmes sont réunies autour de feu et se mettent à entonner un chant latin dont se dégage quelque chose de mystique, quasi céleste. Un moment suspendu dans le Festival, une scène de génie.

– Jules Chambry : Le Traître, de Marco Bellocchio

Film sur la déchéance des plus grandes figures de la mafia italienne dans les années 80, Le Traître fait écho dans sa modeste soirée finale au grand bal du début. Au faste et aux valses mondaines sur des airs de classique joués par des orchestres magnifiques, répond une scène de karaoké au cœur d’une salle des fêtes vide. Le contraste est poignant, et le visage de Pierfrancesco Favino témoigne de cette nostalgie d’une époque révolue alors qu’il chante pour ses rares derniers amis et les membres de sa famille encore vivants.

Meilleure scène de dispute :

– Sébastien Guilhermet : Lux Aeterna, de Gaspar Noe

Gaspar Noe, en ce 72ème Festival de Cannes, revient avec une petite sucrerie dont il a l’habitude. Sur un tournage, chacun va s’en prendre à l’autre et tout va devenir chaotique pour se finir dans un marasme stroboscopique. Une longue dispute de 50 minutes où la caméra va nous faire vivre l’enfer de l’arrière du décor du petit monde du cinéma français.

– Jules Chambry : Une Grande Fille, de Kantemir Balagov

Balagov propose l’une des scènes de dispute et de réconciliation les plus bouleversantes du festival. Poussées émotionnellement à bout de toutes parts, Iya et Masha craquent et en viennent aux mains après avoir échangé des reproches assassins. Mais la dispute, violente, laisse rapidement place aux regrets et à un des baisers les plus âpres et saisissants de l’année.

Meilleure scène du festival Une Vie Cachée, de Terrence Malick

Terrence Malick a offert son plus beau film avec Une Vie Cachée, un véritable moment suspendu de cinéma où le temps s’arrête et les mots manquent. Aussi sublime esthétiquement que narrativement, la scène du film qui renverse le public, il y en a beaucoup, restera tout de même celle de ce face à face déchirant avec sa femme lors du choix le plus important et le pire de sa vie. Un « Tu comprends ? » dévastateur qui prend sur lui toute la portée de leur amour et la grandeur d’un cinéaste.

– Gwennaëlle Masle : Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Rares sont les films à livrer des émotions aussi intenses mais Portrait de la jeune fille en feu a lui aussi bouleverser les cœurs à travers l’une des dernières scènes du film. Une voix off délicate et mélancolique qui traduit les images et un chiffre 28 glissé dans un tableau qui ne peut faire que s’effondrer. Le cœur se soulève, les yeux restent grand ouverts et l’Amour parle. 

Pire scène du festival : Mektoub My Love : Intermezzod’Abdellatif Kechiche

Il est difficile de choisir la pire scène de Mektoub My Love : Intermezzo tant la grossièreté du propos, dont on a déjà parlé, dégoute. Mais la plus écœurante restera sans doute ce sandwich humain où la femme est emprisonnée par les deux figures masculines les moins respectueuses. Un plan qui n’a sans doute su fasciner que Kechiche.

Personnage préféré du festival 

– Gwennaëlle Masle : Papicha, de Mounia Meddour

Nedjma dans Papicha, pour sa force de résistance, sa liberté artistique et idéologique, son humour et sa volonté. Pour ce qu’elle incarne de l’Algérie d’aujourd’hui, et pour la facilité avec laquelle l’actrice s’est emparée de cette figure féminine puissante. 

– Sébastien Guilhermet : Viendra le feude Oliver Laxe

Amador est au service de sa mère, âgée et difficilement autonome. Lui est une âme en peine : tout passe par son visage et son apparence. On sent un homme, seul, monolithique, qui affronte la vie et ses déboires avec mutisme. Mais derrière ce regard qui préfère se dérober, Oliver Laxe nous fait ressentir avec passion la torpeur muette et incandescente qui se cache sous ce crâne. Amador ressemble parfois trait pour trait à Travis dans Paris, Texas : ce genre de gueule cassée qui traîne comme son ombre sa mélancolie. Mais ce personnage est entouré de deux choses qui drainent le film de toute sa beauté : sa mère et la nature.
Je pourrais aussi mentionner Franz (Une Vie Cachée) ou de Cliff Booth (Once Upon a Time in Hollywood).

– Jules Chambry : Le Daim, de Quentin Dupieux / Une Vie Cachée, de Terrence Malick / Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma

Impossible de trancher entre trois personnages radicalement différents, mais tout aussi mémorables. D’une part, comment ne pas tomber sous le charme de George (Jean Dujardin) dans Le Daim, de sa folie pragmatique et de ses envies de meurtre à vocation artistique ? De l’autre, comment ne pas se projeter personnellement dans le personnage de Franz d’Une Vie Cachée, tenter d’embrasser ses idéaux et de comprendre – sans doute, en vain – cette foi absolue qui anime son opiniâtreté ? Enfin, comment ne pas être absorbé par le regard magnétique et d’un érotisme rare de Marianne (Noémie Merlant) dans Portrait de la jeune fille en feu, dont chaque recoin du visage est scruté et dégage une émotion insoupçonnée ?

Phrases ou répliques marquantes du festival :

– Gwennaëlle Masle :

Portrait de la jeune fille en feu, de Céline Sciamma : un dialogue qui fait esquisser quelques sourires dans la complicité qu’il annonce entre ces deux personnages forts. Sorti du contexte, il semble banal mais ce moment flottant dans le film en fait ressortir tout son sens de la répartie et son jeu.

– Je ne vous savais pas critique d’art.

– Je ne vous savais pas peintre.

– Jules Chambry :

Une Vie Cachée, de Terrence Malick : le film montre à bien des égards en quoi les institutions, même religieuses, sont devenues corrompues et prônent des conduites qui vont à l’encontre de ce que Dieu voudrait, ou de ce que Jésus a fait durant sa vie de prophète. Un peintre d’icônes avoue alors qu’il peint le Christ parce que c’est ce qu’on lui demande, mais que c’est là le signe que les croyants d’aujourd’hui ont besoin de modèles qu’ils idolâtres mais auxquels ils n’essaient jamais de s’identifier pour élever leur vie à la leur. Et de conclure :

– They make admirers. They don’t make followers.

Une réplique qui marque en tant qu’elle fait justement écho au personnage de Franz, que l’on condamne pour avoir osé être un authentique fidèle de la parole christique, et non un admirateur qui suit bêtement les prêches du dimanche sans y réfléchir profondément.