La musique chez Brian De Palma : un opéra en quatre actes

À l’occasion de notre voyage au sein du travail de grands cinéastes sous le prisme de la musique, faisons un arrêt du côté de Brian De Palma. Un cinéaste qui a toujours eu une approche unique de la musique, ayant collaboré avec plusieurs grands noms aux genres très différents mais qui se rejoignent tous par un lyrisme certain. Laissez vous guider par une épopée en quatre actes en compagnie de Donaggio, Moroder ou encore Herrmann.

Très souvent les cinéastes et les compositeurs vont de pair, certains devenant même indissociables. Que serait Sergio Leone sans les partitions de son confrère Ennio Morricone ou David Lynch sans Angelo Badalamenti ? Brian De Palma, au contraire, ne fait pas partie de ces cas-là, et même si son travail avec Pino Donaggio reste le plus mémorable, le réalisateur américain a, au fil des décennies, confié la bande-son de ses films à d’illustres figures de la musique allant de Bernard Herrmann à Ryuichi Sakamoto, en passant même par l’immense John Williams ou l’acolyte de Tim Burton, Danny Elfman. Dans cet article, nous allons revenir sur ces diverses collaborations qui ont marqué à chaque fois un tournant dans la filmographie de Brian De Palma. Une occasion de voguer au travers des périodes, au son des mélodies de grands hommes qui nous auront bouleversés ou fait frissonner.

Ouverture – Baroque’n’roll

Évidemment, la première chose à laquelle on pense quand on associe le mot musique à Brian De Palma, c’est son oeuvre culte Phantom of The Paradise. Véritable opéra rock, Phantom of the Paradise conte la tragédie de Winslow Leach, compositeur de talent qui se fait dérober sa partition par un cruel producteur du nom de Swan. Inspiré par la mésaventure qu’a vécu De Palma avec le studio Warner sur son film Get to know your Rabbit, Phantom of the Paradise revisite également le mythe de Faust, tout en mettant l’accent sur la fibre créative et l’appartenance d’une oeuvre à son auteur. Au travers du personnage de Swan, De Palma y explore une figure maléfique, manipulant l’artiste pour s’approprier ses créations. Ironiquement, il offre le rôle de Swan à Paul Williams qui n’est autre que le compositeur de la géniale bande-originale du film. À l’image d’un Rocky Horror Picture Show, Phantom of the Paradise est une comédie musicale baroque et rock’n’roll, ponctuée de titres qui vont devenir absolument culte, comme le chef d’oeuvre The Hell of it interprété par Paul Williams. Véritable melting-pot musical aux influences diverses et variées allant de l’opéra au heavy-metal en passant par le jazz, Phantom of the Paradise reste une oeuvre unique dans la filmographie de Brian De Palma, mais qui témoigne d’un attachement certain du cinéaste à la musique et notamment à l’opéra dans toute sa démesure.

Acte I – La filiation hitchcockienne

Parmi les grandes inspirations de Brian De Palma, la plus évidente est bien sûr Alfred Hitchcock. À tel point que le réalisateur a parfois été taxé de pale copie du maître du suspense. Cette filiation avec Hitchcock ressort particulièrement dans les premiers grands succès de Brian De Palma, ceux qui lui ont permis de se faire connaître du grand public. C’est le cas de Soeurs de sang sorti en 1973 et Obsession datant de 1976. Deux films ressemblant étrangement à deux œuvres de Hitchcock, le premier renvoyant à l’horreur de Psychose, tandis que le second côtoie plus le romantisme de Vertigo. Pour accentuer encore  cet héritage hitchcockien, Brian De Palma fait donc appel pour ces deux films au compositeur attitré de son idole, Bernard Herrmann. Pour De Palma, il livre deux partitions qui feront office de testament, décédant peu de temps avant la sortie d‘Obsession. Deux œuvres diamétralement différentes répondant parfaitement aux deux ambiances elles aussi très opposées. Pour Soeurs de sang, il donne lieu à une orchestration des plus inquiétantes, s’alliant parfaitement à l’ambiance des plus sinistres de cette histoire de jumelles siamoises. Elle fait également écho aux mythiques violons stridents de Psychose. À côté de ça, son travail pour Obsession est d’une plus grande ampleur, Herrmann s’y livrant corps et âme pour retranscrire en musique le romantisme mortifère du film dans un lyrisme seyant parfaitement à l’ambiance de la somptueuse ville italienne de Florence.

Acte II – La sensualité de Donaggio

Dans la deuxième partie des années 70, De Palma se frotte de manière frontale au cinéma fantastique. Dans un premier temps il adapte le premier roman de Stephen King, Carrie, pour ensuite poursuivre cette thématique de la télékinisie avec Furie. Si le deuxième film marque la seule collaboration de De Palma avec John Williams, qui s’était alors fait connaître en mettant en musique les films d’un autre grand du Nouvel Hollywood, Steven Spielberg, Carrie marque quant à lui la première association avec l’italien Pino Donaggio. De Carrie à Passion en 2012, en attendant Domino qui, espérons-le, sortira cette année, le compositeur transalpin a accompagné Brian De Palma au cours de 7 films dont la majeure partie a eu lieu au début des années 80.

C’est d’ailleurs sur cette période que nous allons nous attarder car après cet interlude fantastique, Brian De Palma va renouer avec la fibre hitchcockienne de ses débuts. Sauf qu’au travers du triplé Pulsions, Blow out et Body Double, De Palma va aborder l’érotisme de manière plus prégnante. On dépasse alors le stade du romantisme d’Obsession pour quelque chose de plus sensuel, et pour lui, Pino Donaggio est l’homme de la situation. L’italien va à la perfection retranscrire la passion charnelle qui émane des images de De Palma. Pour Pulsions, dans lequel De Palma traite de la frustration sexuelle au travers du personnage d’Angie Dickinson, Donaggio va emplir sa partition d’un désir débordant à chaque note. On pense forcément à la sublime séquence du musée où Angie Dickison se livre à un jeu du chat et de la souris avec un inconnu. Le désir émanent de cette séquence, tel un jeu de séduction interdit, est accompagné par un crescendo d’une tension sexuelle inavouable mise en musique par Donaggio. Dans un ordre plus lyrique, il offre pour Blow Out un thème des plus bouleversants qui n’aura pas laissé Tarantino de marbre, qui le réutilise dans son film Boulevard de la Mort. À la fois suave et mélancolique, il complète à merveille cette histoire d’amour tragique entre Jack et Sally. On gardera en tête cette image de Travolta, sous la neige, repensant à cet amour perdu, sublimée par les douces notes de piano de Donaggio. Mais là où l’érotisme se manifestera de façon encore plus vivace, c’est bien dans la bande-originale de Body Double. Le climax en est le morceau Telescope accompagnant la danse de la voisine de Scully dans un ballet lubrique. Un chef d’oeuvre d’une lascivité folle où l’instru langoureux est entrecoupé de râle féminin, manifeste d’un plaisir certain.

Acte III – Génération 80

Au travers de ces bandes sons, Pino Donaggio inscrit d’autant plus le cinéma de De Palma dans un kitsch assez 80s. Ces rythmes langoureux retranscrivent à merveille cette décennie à l’empreinte musicale si particulière. Mais De Palma ne mise pas uniquement sur Donaggio pour cela et fait parfois appel à des figures de la musique plus populaire. Pour rester sur l’exemple Body Double, l’une des scènes les plus galvanisantes du film fait intervenir une chanson qui n’a pas été composée pour le film. Il s’agit de Relax, un morceau d’un groupe de new wave nommé Frankie Goes to Hollywood. Une chanson qui sera devenu un tube au fil du temps et qui symbolise à la perfection les années 80. C’est même un véritable vidéo clip que Brian De Palma met en scène dans cette séquence de Body Double suivant le personnage de Jake Scully complètement ahuri en train de déambuler sur le tournage d’un film pornographique. Le groupe Frankie Goes to Hollywood y fait même une apparition. Une chanson aux paroles à forte dimension sexuelle qui accompagne  ce voyage de Scully dans le monde du porno dans une mise en scène des plus théâtrales.

Outre cette utilisation du morceau Relax, c’est sur un autre film que la patte 80s a été encore plus forte. Une marque tellement forte, qu’elle a permis au côté de la série Miami Vice de Michael Mann de redéfinir toute une imagerie des années 80, notamment au niveau de la mode. On parle bien évidemment de Scarface. Avec ses palmiers, ses filles en bikini, ses voitures de sport et ses couleurs pastels, le remake du film de Howard Hawks a donné naissance à une image inoubliable, tout en faisant de Miami la ville américaine de la décennie. Une influence qui aura marqué des générations et qu’on retrouvera encore des décennies plus tard comme en témoigne le jeu vidéo GTA Vice City. Forcément, pour cimenter encore plus Scarface dans son expression totale des années 80, De Palma fait appel à une figure majeure de la disco et musique électronique, alors le genre en vogue dans tous les clubs de la planète, Giorgio Moroder. Le DJ, lui aussi italien, avait déjà fait forte impression dans le monde du cinéma en remportant l’oscar pour son travail sur Midnight Express d’Alan Parker. Il offre pour l’occasion une oeuvre pleine de synthétiseurs et à la grandiloquence assumée, miroir parfait de la personnalité mythique de Tony Montana. Le titre Push it to the limit chanté par Paul Engelman devient un hymne au rythme entêtant, le morceau parfait pour illustrer un montage montrant l’ascension de Montana, parachevant de placer Scarface au sommet des années 80 pour l’éternité.

https://www.youtube.com/watch?v=vT8OU5WtfkQ

Acte IV – Jamais deux italiens sans trois

Vu que Brian De Palma semble aimer renouer avec ses origines italiennes au travers des musiciens qu’il engage, il est normal de le voir un jour croiser la route du plus fameux d’entre eux, Ennio Morricone. En compagnie du compère de Sergio Leone, De Palma va explorer de nouveaux territoires. En effet, à la fin des années 80, le cinéaste américain délaisse pendant un temps ses thrillers schizophréniques à tendance hitchcockienne pour s’aventurer dans des genres qui lui sont encore inconnus, mais non sans maestria. La fin de la décennie sera en effet marquée par deux œuvres très importantes pour De Palma, une d’un point de vue public et l’autre d’un point de vue plus personnel. La première reste avec Scarface l’un de ses grands succès des années 80 et lui permet de renouer avec le film de gangsters. Il s’agit des Incorruptibles retraçant la lutte entre Al Capone et Elliott Ness dans le Chicago des années 30. On est alors très loin des plages de sables fin de Miami. Il fallait bien la puissance lyrique de Ennio Morricone pour emballer cette fascinante histoire. Inutile de dire que le maestro ne loupe pas son coup, offrant à la postérité certains de ses thèmes les plus marquants. On pense bien sûr au générique tonitruant accompagné d’un harmonica renvoyant à une autre oeuvre phare de Morricone, Il était une fois dans l’Ouest ou au thème d’Al Capone, nous transportant directement dans un troquet en pleine prohibition.

Pour sa collaboration suivante, Ennio Morricone délivre un travail des plus bouleversants. Outrages, retraçant un tragique faits divers ayant pris place lors de la guerre du Vietnam, est un des films les plus forts de Brian De Palma, et pour l’accompagner il fallait une partition majestueuse de la part du compositeur italien. Lors de sa venue à la Cinémathèque Française l’an dernier, De Palma avait choisi de projeter Outrages et avait fait preuve d’une émotion à fleur de peau lorsqu’il a entendu la musique composée par Morricone. Il faut bien avouer que le thème principal du film est tout bonnement frissonnant, débutant par ces notes à la flûte de pan pour aboutir à une orchestration résonnant au plus profond de nous. Encore une fois, le génie italien transcende le film de De Palma traitant d’un sujet particulièrement difficile. Toute cette dimension opératique traduite par les compositions de Morricone trouve un certain aboutissement dans l’un des films les plus mésestimés de Brian De Palma, Mission to Mars. Sorti à l’orée des années 2000, le seul essai de De Palma à la science-fiction s’est soldé par un échec cuisant qui l’a obligé à aller s’exiler en France pour son film suivant. Pourtant le space opera n’a jamais aussi bien porté son nom, et la musique de Morricone reste encore à ce jour l’une de ses oeuvres les plus déchirantes, d’une beauté aussi infinie que l’univers. La force de l’opéra aura toujours eu une part importante dans bon nombre de bandes originales chez De Palma. Difficile de ne pas citer un dernier exemple, et l’un des plus emblématiques également, idéal pour terminer ce petit voyage au travers de la filmographie de De Palma, avec le réarrangement du Bolero de Ravel signé Ryuichi Sakamoto accompagnant la scène du casse au festival de Cannes en ouverture de Femme Fatale. L’occasion de montrer que comme souvent, la mise en scène de De Palma agit comme un véritable ballet.

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