Outrages de Brian de Palma : la morale comme blessure de guerre

A l’occasion de la rétrospective Brian de Palma à la Cinémathèque Française du 31 mai au 4 juillet, LeMagduCiné revient sur les plus grands films du réalisateur.
C’est dans la fin des années 1980 que Brian de Palma décide de faire son film de guerre au Vietnam, qui est devenu un genre cinématographique en tant que tel. Mais au lieu de disséquer la guerre dans sa violence de tranchée, ou dans la terreur des batailles, le réalisateur américain, avec Outrages, préfère s’intéresser à ce qui se déroule en hors champ, là où la monstruosité et le mensonge se font encore plus terrifiants.

Au fur et à mesure des années, la guerre du Vietnam a été l’un des sujets les plus prolifiques pour les plus grands cinéastes contemporains. C’est dire à quel point cette guerre a influencé l’héritage et la mentalité américaine de l’époque. Il faut dire que les thématiques à traiter sont nombreuses et permettent un large éventail d’interprétations. Chacun y a ajouté son grain de sel et y a dévoilé sa propre vision des choses. Que cela soit Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, Platoon d’Oliver Stone, Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino, ou même, Full Metal Jacket de Stanley Kubrick.

L’âme humaine, la déshumanisation progressive due au conflit, le contexte d’omerta et d’intérêt général d’une armée, la porosité des raisons du conflit sont au cœur d’un film, qui, derrière une affaire de mœurs, parle avec encore plus de profondeur des méfaits d’une guerre sur l’Homme. Par esprit de vengeance, le commandant d’une patrouille décide de kidnapper une jeune vietnamienne pour que lui et ses hommes puissent la violer et la tuer. Tous participeront à cet acte barbare, sauf la jeune recrue, Eriksson. A partir de là, Outrages va devenir un bras de fer, un face à face moral et hiérarchique entre deux hommes. Incarné par Sean Penn et Michael J. Fox, le film se veut âpre et régule sa mécanique autour de la justice morale et la déshumanisation presque logique d’humains devenus des animaux.

Outrages, comme souvent chez Brian de Palma, se sert de ce contexte pour n’en faire qu’un simple fil rouge figuratif. Ce qui le touche principalement dans ce récit, c’est le symbole de la vérité donnée, c’est la croyance ou la défiance en un système qui se protège malgré ses actes horrifiques. Outrages, à sa manière, dénonce l’armée américaine et l‘instrumentalisation de sa venue au Vietnam, mais aussi de la place et de la conséquence des images véhiculées, comme dans Snake Eyes et d’autres de ses œuvres : à savoir, notre position par rapport au voyeurisme et la complicité même du témoin ou même du spectateur. Cependant, dans cette guerre qui devient interne, où l’armée américaine se divise, c’est une tragédie insidieuse qui se noue.

Mais derrière cette insurrection, Brian de Palma n’en oublie pas non plus de parfois tenir au cahier des charges du film de guerre des scènes de combats, notamment celle dans les souterrains des tranchées ennemies où Meserve sauve Eriksson. Là où Snake Eyes ne devait qu’être qu’une enquête policière, Outrages ne devait être qu’un film de guerre. Sauf que De Palma en fait des thrillers politiques sur le code d’honneur, l’étroite limite de la fraternité, la promiscuité avec la mort et le nivellement par le bas de la hiérarchie. Pourtant, derrière la maîtrise incessante de Brian de Palma sur son sujet, à la fois dans sa mise en scène, de son montage alterné, de son cavenas alambiqué, sa tenue en tension, Outrages peine à émouvoir ou à toucher du doigt l’humain que nous sommes, à cause du surjeu de ses acteurs.

Se donnant souvent le mot à travers des dialogues symboliques et à la vision du monde différente, Sean Penn et Michael J. Fox emprisonnent par moments le film dans un cabotinage un peu éhonté, qui, par sa théâtralité, dessert le film. Quoi qu’il en soit, De Palma a toujours aimé rajouter cette touche de vulgarisation dans l’antre même de ses œuvres : Outrages ne diffère pas de la filmographie de son auteur. Parfois un peu bancal, trop schématique dans sa manière de lire son cas de conscience entre le bien et le mal, le film n’en reste pas moins une convocation hybride et passionnante du monde de la guerre et de ses enjeux invisibles.

Synopsis : Lors d’une mission, Eriksson, jeune recrue, est sauvé d’une mort certaine par son commandant Meserve. Quelques jours plus tard, l’opérateur radio de l’escouade américaine est abattu dans un village allié. Meserve décide alors d’enlever une jeune villageoise. Eriksson, ne doutant pas du sort réservé à la jeune fille, va se battre, malgré son admiration pour son commandant, contre tous les hommes de sa patrouille.

A voir à la Cinémathèque Française le 02/06 à 14h30 et le 24/06 à 16h30

Bande Annonce – Outrages

Fiche Technique – Outrages

Réalisateur : Brian de Palma
Scénario : David Rabe
Interprétation : Sean Penn, Michael J. Fox, Don Harvey
Musique : Ennio Morricone
Photographie : Stephen H. Burum
Montage : Bill Pankow
Maisons de production : Columbia Pictures
Distribution (France) : Columbia TriStar Pictures
Durée : 113 minutes
Genre : Guerre
Date de sortie : 19 janvier 1990

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Digger : satire à balles réelles !

Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.

Doraemon et le Château sous-marin : un cœur sous la carrosserie

"Doraemon et le Château sous-marin" plonge le chat-robot bleu et sa bande dans les abysses, entre camping aquatique, mythes de Mu et de l'Atlantide et peuple des profondeurs. Remake d'un classique de 1983, le film sonde l'âme des machines avec Buggy, véhicule au grand cœur. Une aventure tendre et sage.

Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Dans Les Roches rouges, Bruno Dumont filme les jeux et les amours de l’enfance avec le sérieux qu’ils méritent, sans en atténuer le ridicule ni la violence. Sous le soleil de la Côte d’Azur, l’innocence a ses abîmes, et les gestes les plus simples viennent révéler ce que nos vies d’adultes s’emploient à recouvrir.

Détective Conan : L’Ange déchu de l’asphalte – un bolide qui cale au démarrage

Le plus grand petit détective du Japon file à moto aux côtés de Chihaya Hagiwara, la « Déesse du vent », pour traquer un bolide fantôme sur les routes de Yokohama. Un thriller survolté porté par son héroïne et un final à tombeau ouvert, mais dont l'enquête cousue de fil blanc peine à passer la seconde.

Raisons et Sentiments (2026) : le romantisme sous cloche

Georgia Oakley adapte le roman de Jane Austen avec Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles en sœurs Dashwood. Tourné en 35 mm dans le Devon, le film soigne son naturalisme et sa sororité, mais peine à retrouver la satire sociale et la profondeur émotionnelle qui faisaient la force du texte original.

Yi Yi : les angles morts de l’existence

"Yi Yi", ultime film d’Edward Yang, déploie une fresque sensible où une famille taïwanaise traverse doutes, silences et bouleversements intimes. À travers Taipei en mutation, le cinéaste explore la modernité, la transmission et les angles morts de nos existences. Cette analyse revient sur la puissance émotionnelle, la précision formelle et l’héritage durable de ce chef-d’œuvre.

Mahjong : les mirages du capitalisme

Dans "Mahjong", Edward Yang transforme le Taipei des années 1990 en un labyrinthe urbain où argent, illusions et identités en dérive s’entrechoquent. Satire féroce d’une mondialisation naissante, le film dévoile des êtres dispersés comme des tuiles, en quête d’amour, de sens et de ce que l’argent ne pourra jamais acheter. Un portrait lucide, nerveux et profondément humain.

Confusion chez Confucius : Anatomie du désordre

À travers "Confusion chez Confucius", Edward Yang dépeint un Taipei en pleine métamorphose, où modernité, ambition et valeurs traditionnelles s’entrechoquent. Entre satire sociale, portraits intimes et quête d’indépendance, le film explore le travail, l’art, les relations et les fractures d’une société qui évolue plus vite que ceux qui la vivent. Une fresque lucide et poétique sur l’identité taïwanaise face à la modernité.