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« Face à la puissance » : quelles sources d’énergies pour quelles sociétés ?

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On tend souvent à se représenter le XIXème siècle comme le siècle du charbon et le XXème siècle comme celui du pétrole. C’est vrai si l’on en juge par l’explosion de leur production, de leur consommation, et de leurs impacts sur les modes de vie et les écosystèmes. Les choses sont pourtant infiniment plus complexes. Le pétrole n’a pas remplacé le charbon au tournant du XXème siècle. L’un et l’autre ne se sont pas imposés brutalement, ni de manière uniforme. Surtout, ils ont toujours dû cohabiter avec d’autres sources d’énergies qui, selon les lieux, l’époque, les intérêts et/ou les idéologies de ceux qui les promeuvent, ont été désignées sous des vocables différents : naturelles, nouvelles, alternatives, renouvelables… C’est l’histoire de ces dernières que raconte « Face à la puissance », de François Jarrige et Alexis Vrignon.

Une évidence s’impose : pendant des millénaires, l’humanité s’est développée sans charbon ni pétrole. Elle disposait cependant d’autres ressources, certaines semblant plus évidentes que d’autres. Les bois et les forêts ont toujours été des fournisseurs d’énergie de premier ordre. La domestication progressive des animaux, au Néolithique, s’est accompagnée de celle de leur force. Les premiers moulins à vent sont apparus il y a 3000 ans au Moyen-Orient, les moulins à eau durant l’Antiquité. Plus tardivement, l’énergie solaire a fait l’objet de recherches dès le XVIIIème siècle, avant de coloniser les esprits dans les romans d’anticipation au XIXème et de science-fiction au XXème. Mais les énergies fossiles ont pris le dessus et, malgré leur impact sur l’environnement, représentent toujours 80% de la consommation d’énergie mondiale.

Le développement du charbon et du pétrole est inséparable de celui du capitalisme. Cette histoire là a déjà été faite, mais quid de ces autres sources d’énergies, dont on voudrait faire la solution à tous nos problèmes environnementaux ? Celles-ci ne sont pas, pour la plupart, nouvelles : le livre s’attache à détailler quelles en ont été les utilisations depuis les prémisses de la Révolution Industrielle, au milieu du XVIIIème siècle. Ces sources d’énergie ne sont pas forcément toujours alternatives : une même source d’énergie peut être pour certains militants un outil pour un changement de société beaucoup plus large, tandis qu’elle sera en d’autres mains un moyen de continuer à produire de plus en plus d’énergie et de plus de en plus de biens… d’une manière prétendument de plus en plus propre. En découpant les trois derniers siècles en quatre périodes distinctes et en s’appuyant sur une vingtaine d’études de cas réalisées par d’autres universitaires, François Jarrige et Alexis Vrignon cherchent ainsi à « mettre à distance les discours contemporains en explorant dans le passé l’évolution des pratiques et des langages pour dire les limites du modèle énergétique dominant et énoncer des projets, pour inventer des systèmes énergétiques moins prédateurs et plus démocratiques ».

1750-1860 : le charbon comme alternative aux sources d’énergie naturelles

Dans une première partie courant de 1750 à 1860, les deux chercheurs nuancent l’importance du charbon dans les sociétés de l’époque. Avant 1860, le charbon concerne principalement la Grande-Bretagne, alors première puissance économique mondiale. Ailleurs, la machine à vapeur s’implante progressivement mais demeure souvent une force d’appoint à des systèmes bien rodés (éolien, hydraulique) qu’un récit trop centré sur le « choix du feu » a tendance à invisibiliser. Là où il s’impose, le charbon ne déchaîne pas forcément l’enthousiasme des foules : sa toxicité est vite démontrée, sa dimension tarissable supposée dès les années 1830. De plus, certaines régions n’en disposent pas et les peuples continuent le plus souvent à faire avec ce qu’ils ont sous la main : le bois, les animaux (encore plus mobilisés suite à l’abolition de l’esclavage), les rivières (toutes aménagées au XIXème siècle), les moulins à vent, la tourbe.

Tout ceci fonctionnait très bien pour les besoins de l’époque. Le charbon et la vapeur ont fini par prendre le dessus, tout au long du XIXème siècle, en permettant d’une part de s’émanciper des contraintes du milieu physique, d’autre part de développer un modèle économique basé sur l’individualisme et la recherche de profits, qu’entravaient des sources d’énergie parfois aléatoires (l’éolien) ou nécessitant une discipline collective et une centralisation trop poussée pour les industriels (l’hydraulique). Toutes ces sources d’énergie non-fossiles ont accompagné le charbon dans la première moitié du XIXème siècle, mais pour passer littéralement à la vitesse supérieure, le capitalisme a dû se détacher des énergies naturelles.

1860-1918 : le règne du charbon, l’essor du pétrole et de l’électricité

De 1860 à 1918, le charbon s’impose, le pétrole s’apprête à prendre la relève et l’électricité connaît un essor foudroyant. Les deux auteurs se gardent bien de présenter ces trajectoires comme inéluctables. Dès 1865, l’économiste Stanley Jevons s’interroge sur les améliorations techniques : on a besoin de moins en moins de matières premières pour produire de l’énergie, mais on s’équipe de plus en plus, donc on consomme de plus en plus. La période voit également des scientifiques alerter sur la fin inéluctable des ressources de charbon et de pétrole… tandis que d’autres parient que le temps permettra de trouver des solutions techniques qui garantira l’avenir énergétique des générations futures. Un certain pragmatisme s’impose pourtant : la crainte de manquer ne réduit pas la consommation, elle légitime une exploitation accrue qui passe aussi bien par l’extraction d’un charbon de piètre qualité que par l’implantation de mines dans les colonies.

En cas de pénurie, il faut pourtant bien trouver des alternatives. La tourbe est ainsi ponctuellement réhabilitée lors des grandes crises houillères de 1871-1874 ou de la guerre de 14-18. Des travaux visant à mettre en place de nouveaux convertisseurs énergétiques se multiplient également. On redécouvre la disponibilité, l’abondance, le faible coût, le caractère local de ces sources d’énergie « naturelles », mais aussi leur dispersion, leur variabilité, leur intermittence. Le solaire est encore trop cher pour être rentable seul, les éoliennes danoises fonctionnent tant bien que mal jusqu’aux années 1930 mais peinent à s’imposer ailleurs. A l’inverse, certaines de ces sources d’énergie demeurent prédominantes en dehors de la sphère occidentale. Elles n’y sont alors pas considérées comme des alternatives par les autochtones qui ne connaissent pas encore les « bienfaits » des énergies fossiles. Elles sont, par conséquent, perçues par les pays colonisateurs comme des énergies adaptées à des populations archaïques, la consommation d’énergies fossiles apparaissant de son côté comme un signe d’appartenance au monde civilisé…

1918-1973 : consommation croissante d’énergie et invisibilisation des alternatives

Le pétrole fait de l’ombre au charbon pendant la Première Guerre Mondiale, et continue sa progression durant tout le XXème siècle : sa production de pétrole y est multipliée par 84, notamment grâce aux apports du Moyen-Orient, redécoupé par les puissances occidentales et occasionnant des désordres géopolitiques durables dans la région. Aux États-Unis, une fois les réseaux de transport en commun détricotés par les industriels, l’automobile s’impose, dans la logique de la construction d’une nation de propriétaires et de consommateurs. Marion King Hubbert a beau modéliser sa courbe en cloche et populariser la notion de pic pétrolier dès 1956, les mauvaises habitudes sont déjà prises.

La période se distingue également par une consommation croissante d’électricité : l’idée s’impose dès les années 1930 qu’un doublement de la consommation tous les dix ans est indispensable à la bonne marche de la société. Dans cette perspective, l’hydroélectricité n’est pas perçue comme une alternative : c’est au contraire un des outils pour « la conversion des sociétés à l’usage intensif d’une énergie abondante disponible de manière prédictible ».

Durant les Trente Glorieuses, les énergies renouvelables n’ont plus bonne presse : leurs promoteurs passent pour des excentriques ou des réactionnaires, les prototypes doivent faire preuve de leur rentabilité rapide s’ils souhaitent se raccorder au réseau électrique… et semblent peu pertinents s’ils n’ont pas cette prétention. EDF s’intéresse pourtant au solaire, mais seulement pour les zones arides d’Afrique du Nord. Seuls les grands laboratoires publics et privés attirent l’attention sur leurs travaux, marginalisant les autres chercheurs. Ainsi, « les processus d’invisibilisation à l’œuvre installent dans l’esprit du plus grand nombre l’idée selon laquelle une seule voie énergétique serait possible ». Un sursaut d’esprit est pourtant envisageable en temps de crise : en 1980, 72% des Français sont favorables au développement prioritaire de l’énergie solaire. Mais cinq ans plus tard, alors que les centrales nucléaires prévues par le plan Messmer arrivent à maturation et que le monde connaît un contre-choc pétrolier, ils ne sont plus que 25%.

Depuis 1973 : l’impossible et pourtant indispensable développement d’une modèle alternatif

Aujourd’hui, les énergies renouvelables sont principalement envisagées comme une substitution aux énergies fossiles. Les plus optimistes leur attribuent la possibilité de perpétuer notre mode de vie tout en dégradant un peu moins notre environnement. Mais elles peuvent aussi être partie intégrante d’un changement global, politique, social et environnemental, qui ferait de la sobriété sa valeur cardinale. Force est de reconnaître qu’on n’en prend pas la direction : modèle productiviste oblige, produire mieux revient in fine à produire plus. Et la production d’énergie a déjà été multipliée par 2,5 entre 1971 et 2016. La substitution vantée par les élites relève plus de l’accumulation pure et simple, dans le prolongement logique de l’histoire des énergies dominantes.

Le nucléaire a certes la réputation de polluer moins que le charbon, encore que les impacts écologiques de l’extraction de l’uranium sont tout sauf négligeables (que l’uranium « français » soit en réalité kazakh ou nigérien n’aide pas à en prendre conscience) ; le nucléaire a surtout l’avantage, pour ses promoteurs, d’être une affaire fort complexe qui nécessite d’être gérée par des technocrates plutôt que par les usagers qui en consomment l’énergie. Le nucléaire est assurément une alternative aux énergies fossiles, mais on en a vu des plus écologiques et plus démocratiques.

Des alternatives écologiques et démocratiques, c’est justement ce que de nombreux opposants cherchent à développer depuis les années 1970, au gré de multiples désillusions. L’essor du néolibéralisme dans les années 1980 grippe sévèrement la dynamique alternative née après le premier choc pétrolier : « le succès des approches néolibérales des politiques publiques a grandement fragilisé un secteur déjà peu légitime aux yeux de nombreux décideurs », y compris de gauche. Les énergies renouvelables sont pourtant vantées par ceux-là même qui ne voulaient pas en entendre parler hier. Face au « capitalisme vert », formidable oxymore, d’autres pistes existent pourtant, à base de « diversification maximale des vecteurs d’énergie dans une logique d’adaptation aux usages finaux » et de « réorganisation de la société, délaissant le modèle de la croissance ». De belles idées susceptibles de sonner comme de grossiers jurons aux oreilles de ceux qui veulent construire des champs d’éoliennes ou de panneaux photovoltaïques à tour de bras. Dommage, d’ailleurs, que les auteurs ne consacrent pas quelques pages à l’impact écologique de la construction même de ces technologies pas si vertes que ça.

Qu’il s’agisse du tronc principal du livre, rédigé par Jarrige et Vrignon, ou des dix-huit études de cas qui illustrent leur propos (et occupent une grosse moitié de l’ouvrage), Face à la puissance est un essai historique riche en enseignements qui nous invite à reformuler certaines de nos questions existentielles alors que les effets du réchauffement climatique sont de plus en plus tangibles. Plutôt que tergiverser sur le type d’énergie idéal pour notre société, ne faudrait-il pas plutôt se demander quelle société peut-on bâtir à partir des sources d’énergie les plus « propres » à notre disposition ? Dans la postface, le sociologue Alain Gras souligne que « l’efficacité d’une technique […] s’apprécie […] à partir d’un système de valeurs où la définition de la puissance repose sur une contingence historique, donc provisoire ». Avant d’appeler, joliment, à « laisser la puissance devenir vaine ».

Face à la puissance, François Jarrige et Alexis Vrignon
La Découverte, février 2020, 400 pages

Malpertuis, de Jean Ray : divine terreur

La collection Espace Nord réédite Malpertuis, le roman le plus célèbre de l’écrivain belge Raymond Jean Marie de Kremer, dit Jean Ray. Publié en 1943, Malpertuis reste à ce jour un des sommets de la littérature fantastique du XXème siècle.

Il y a quelques mois, nous faisions l’éloge du très beau film de Jean-Pierre Mocky La Cité de l’indicible peur (aussi connu sous le titre La Grande frousse), avec Bourvil et Jean-Louis Barrault, adapté du roman de Jean Ray. La collection Espace Nord nous permet de (re)découvrir cet écrivain si particulier à travers la réédition de plusieurs titres, dont Malpertuis, son oeuvre la plus connue.
Osons tout de suite l’affirmer : Malpertuis est une oeuvre majeure de la littérature fantastique du XXème siècle. Par son ambiance, par sa construction, par le style d’écriture de Jean Ray, par le malaise qui s’en dégage, le roman s’impose comme une très grande réussite.
Qu’est-ce que Malpertuis ?
C’est un bâtiment. Une maison, dans une “cité” dont nous ne connaîtrons jamais le nom. Une maison sombre et étrange, dont le plan nous restera incompréhensible. On sait qu’elle est très grande, et qu’il s’y trouve une boutique. Ceci mis à part, nous n’en aurons jamais une description exhaustive, juste des bribes utiles à planter le décor et l’atmosphère.
Quentin Moretus Cassave, le propriétaire de Malpertuis, est sur le point de mourir. Il convoque une quinzaine de personnes à la lecture de son testament, qui cache une bien étrange dernière volonté : les quinze personnes héritent collégialement de la fortune colossale de cassave, à l’unique condition qu’ils résident dans Malpertuis. Ceux qui en partiront abandonneront ainsi leur argent.
Dernière volonté pour le moins simple à respecter, a priori, sauf que dès le début nous sommes conscients que ce lieu est le théâtre d’événements angoissants.

Essayer d’expliquer ce qui se déroule dans Malpertuis est non seulement une illusion, mais aussi un peu une trahison. L’un des plaisirs qui se dégage de Malpertuis, c’est justement de se retrouver dans un univers qui échappe à la rationalité.

“Insensé celui qui somme le rêve de s’expliquer”

En effet, Malpertuis semble fonctionner comme un cauchemar, suivant une logique qui est totalement étrangère à la raison humaine.
Cette absence de rationalité est pour beaucoup dans l’atmosphère angoissante du roman. Nous sommes plongés dans un univers inexplicable, donc imprévisible, et sur lequel nous n’avons aucune prise, rien pour nous rattacher.
Cet aspect est renforcé par le fait que nous suivons les événements selon le regard totalement subjectif, donc partial et partiel, d’un narrateur, Jean-Jacques Grandsire. Or, le monde de Malpertuis se divise en deux catégories : ceux qui savent quelque chose et ceux qui ne savent rien. Jean-Jacques relève clairement de cette seconde catégorie. Et comme ceux qui savent ne disent strictement rien (cela semble même être une règle, voire une loi primordiale), Grandsire se retrouve être témoin de ce qui arrive, mais en étant incapable d’en fournir la moindre explication.

“Dieu garde ses mystères et punit les hommes qui essaient d’y porter atteinte”

Du coup, entre absence de description et ignorance du narrateur principal, Malpertuis semble baigner dans un monde flou, dont les contours ne sont pas précis, idée encore renforcée par le paysage brumeux et l’absence de situation géographique. De plus, ici, rien n’est stable, tout semble soumis aux changements brutaux et violents. A Malpertuis, tout est changeant, tout se transforme. Aucun personnage ne semble avoir une identité clairement définie, y compris Malpertuis elle-même.
De plus, Malpertuis est un roman qui semble se tenir sur une frontière. Frontière entre l’humain et le non-humain, entre l’humain et l’animal (les Griboin que Grandsire décrit comme des rats, ou un récit au sujet d’un loup-garou), entre l’humain et le surnaturel, mais aussi entre les vivants et les morts. Parce que dans ce roman, mourir ne signifie pas que l’on disparaisse de l’histoire, loin de là…
Cette notion de frontière est symboliquement marquée par la forte présence de la statue du dieu Terme, le dieu romain qui gardait les bornes limitant les territoires. Sa présence figure ainsi la frontière, donc la jonction entre deux mondes.

Le roman Malpertuis possède une structure interne complexe et remarquable. Nous avons un narrateur qui supervise tout le roman. Dès les premières pages, nous apprenons qu’il a cambriolé le couvent des Pères Blancs pour y soutirer des manuscrits bien cachés. Trois textes que le cambrioleur va mêler pour raconter l’histoire de Malpertuis. Trois narrateurs différents donc (en plus du cambrioleur lui-même, dont nous ne connaîtrons jamais le nom ni la motivation exacte). Le principal est donc Jean-Jacques Grandsire, jeune homme d’une vingtaine d’années se retrouvant plongé dans cette histoire monstrueuse. Les deux autres narrateurs sont Doucedame-le-Vieil, un marin, et Dom Misseron, le père abbé du couvent des Pères Blancs.
Cette structure en récits enchâssés fait fortement penser aux nouvelles de Maupassant, par exemple, mais le style littéraire de Malpertuis est unique. Jean Ray semble combiner diverses influences, depuis Lovecraft jusqu’au romantisme noir en passant par Villiers de l’Isle-Adam. Mais en aucun cas l’écrivain belge ne se contente de copier les maîtres : il crée son propre monde, instaure son style personnel. Chaque narrateur a droit à sa propre écriture, et le lecteur peut retrouver dans le roman une culture encyclopédique doublée d’une grande maîtrise de la langue.
Mapertuis est un roman très riche d’interprétations (la collection Espace Nord, qui réédite le roman, propose un postface rédigée par Jacques Carion et Joseph Duhamel, qui ont l’intelligence de donner des pistes d’interprétations sans épuiser le sujet, nous dévoilant la grande richesse et la complexité du roman). C’est une oeuvre qui n’hésite pas à être déroutante, angoissante, captivante. Assurément, Jean Ray est un grand écrivain encore trop méconnu.

Malpertuis, Jean Ray
Espace Nord, mars 2020, 295 pages

« Monstres de maison » : dédramatiser en s’amusant

Une fois n’est pas coutume, Le Mag du Ciné s’intéresse à un livre d’enfance : Monstres de maison, d’Eleonora Marton.

Tous les parents le savent, l’imagination des enfants est sans limite. Celle-ci leur permet de concevoir des scénarios de jeux fantaisistes, mais elle a un corollaire moins heureux, qui a plongé plus d’une famille dans le désarroi : les frayeurs nocturnes. Les uns peinent à s’endormir, se laissant aller à toutes sortes de visions fantasmagoriques ; les autres se réveillent en pleine nuit, parfois terrifiés.

Monstres de maison permet de dédramatiser les peurs enfantines en dévoilant leurs dessous. La petite Lola imagine un monstre dans chaque pièce de sa maison. Il y a d’abord Crissgrif dans le hall d’entrée, avec ses immenses cornes, ses jambes en forme de tentacules et ses longs doigts crochus. C’est par un jeu d’ombres que celui-ci fait son apparition une fois la nuit tombée, mais les premières lumières du matin laissent ensuite entrevoir les objets anodins qui ont fait son étoffe : un imperméable, une écharpe et un porte-manteau.

Eleonora Marton offre à chaque pièce son monstre en ombres chinoises, tant et si bien que les enfants, une fois échaudés, se délecteront bientôt à tenter de deviner ce qui compose les visions cauchemardesques de la jeune Lola : une couverture devient une langue immense, une serpillère se confond avec une tête couverte de serpents, un rideau ressemble à une silhouette imposante décapitée, un aspirateur s’apparente à un visage pourvu d’une longue trompe…

Aborder les peurs nocturnes à l’aune de Monstres de maison nous semble à la fois ludique et efficace. Les enfants tendent à comprendre la nature onirique des visions cauchemardesques, s’en amusent et apprennent à les relativiser. Ça tombe bien, puisque ce dernier point est de toute évidence l’objectif premier de ce petit livre fortement recommandable.

Monstres de maison, Eleonora Marton
Grasset Jeunesse, janvier 2020, 48 pages

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Emma G. Wildford, la sentimentale intrépide

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Guère plus de 20 ans, la charmante Emma G. Wildford, Anglaise de famille aristocratique, romantique rêveuse et indomptable, publie déjà de la poésie. Elle a aussi le goût de l’aventure !

Été 1920, sous une chaleur torride, Emma papote avec Elizabeth, sa sœur aînée, dans le jardin du manoir familial. Elizabeth est mariée à Charles, un banquier plus vieux qu’elle, du genre réaliste et pragmatique. Il connaît sa position, fait en sorte de la maintenir et d’en profiter. Charles considère que faire des enfants est un excellent investissement. D’ailleurs, lui et Elizabeth envisagent d’en avoir neuf, comme la reine Victoria ! Occupé par la lecture des romans d’Agatha Christie, Lord Wildford, le père d’Elizabeth et Emma, vit assez retiré depuis que sa femme s’est enfuie avec le jardinier (L’amant de lady Chatterley ?) Il semble que tout ce petit monde vive au manoir. Les raisons en demeurent obscures, à l’image des relations familiales qui iront en se révélant progressivement. Aucun souci financier, puisque la famille emploie une domestique, Doris.

Portrait d’Emma

Emma affiche un physique juvénile agrémenté d’un joli visage où on remarque des yeux et cheveux sombres. Un physique qui rappelle ceux affectionnés par le peintre van Dongen. La jeune fille se montre assez espiègle et libre (allant jusqu’à prendre une posture qui rappelle un tableau du peintre préraphaélite John Everett Millais), contrairement à sa sœur plus coincée, matérialiste.

Emma la sentimentale

Emma est amoureuse d’un homme nommé Roald Hodges Jr. parti en expédition en Laponie, à la recherche de traces légendaires (le tombeau de la géante) du peuple Sami. Roald avait promis à Emma de l’épouser pour ses 20 ans. Seulement voilà, il est loin et ne donne pas de nouvelles. Est-il seulement encore vivant ? Refusant d’ouvrir la lettre qu’il lui a laissée en partant (elle ne veut pas croire à un malheur), Emma décide (malgré la réticence de la très masculine Royal Geographical Society), de partir vers la Laponie à la recherche de Roald.

Une présentation originale

L’album bénéficie d’un travail éditorial de qualité qu’il convient de signaler. La première de couverture constitue un rabat cartonné rigide qui se déplie sur la droite. Une fois dépliée cette première de couverture, on en découvre une seconde, tout aussi rigide. L’ensemble donne l’impression d’être aimanté. Mais non, il semble que ce soit juste un ensemble qui s’emboîte parfaitement. Sur l’illustration de couverture, la partie haute présente un paquebot voguant derrière un fond de montagnes glacées, suggérant le lieu et l’époque de l’intrigue. La partie centrale montre Emma en train d’écrire sur une table de jardin. Si la couverture qui se rabat montre immédiatement que l’album sort de l’ordinaire, elle présente néanmoins un inconvénient : on ne sait pas trop quoi en faire pendant la lecture. Le travail éditorial ne s’arrête pas là, puisque l’album comporte trois petites surprises : des objets non détachables qu’on découvre aux moments adaptés.

Les auteurs

Le scénario est signé Zidrou, de son vrai nom Benoît Drousie, auteur assez prolifique qui a notamment signé le scénario de L’Adoption, BD franco-belge dessinée par Arno Monin (2 tomes : 2016 et 2017). Les dessins sont ici signés Edith, de son nom complet Edith Grattery, et ils participent beaucoup au charme de l’album. Un dessin pas trop fouillé qui met surtout l’accent sur les émotions des personnages, tout en mettant en valeur de superbes paysages avec une palette (un trait fin, jamais rigide et parfois virevoltant, à l’encre et des couleurs au pinceau) où dominent les couleurs automnales. Elle aime les jeux d’ombre et les couleurs, sa technique les met en valeur. Majoritairement, l’album présente trois bandes par planche, ce qui donne une bonne lisibilité à l’ensemble. La dessinatrice ne cherche pas trop d’effets avec des arrangements de vignettes originaux, mais elle compose ses planches avec maîtrise, variant les tailles de ses vignettes en fonction des besoins de la narration, allant jusqu’à quelques dessins pleine planche, notamment en fin d’album. Nulle recherche de spectaculaire, juste le moyen de mieux capter l’instant. Décors et costumes très crédibles pour faire sentir l’ambiance de l’époque.

Le caractère d’Emma

Le scénario révèle quelques surprises et verra Emma s’engager dans le grand Nord sans le moindre complexe. Sa nature profonde est celle d’une jeune femme heureuse de vivre, qui voit toutes les péripéties auxquelles elle se trouve confrontée comme des aventures qui ne peuvent que l’empêcher de sombrer dans la monotonie (triste exemple de sa sœur), ou bien de se remémorer trop précisément ce qu’elle cherche à fuir. Bien sûr, la réalité viendra la rattraper.

Un ou des défauts ?

J’ai eu du mal à mettre le doigt sur ma (petite) réticence concernant cet album. J’ai d’abord regretté que la psychologie d’Emma ne soit pas trop fouillée, parce qu’on doit imaginer les années passées à côtoyer Roald, familier du manoir de la famille Wildford. Au début, Emma semble décontractée, joueuse, espiègle, affichant une tranquille assurance. Quand on en sait davantage sur elle, on se dit que cela ne colle pas vraiment. Puis, j’ai mis en cause un scénario trop travaillé, destiné avant tout à ménager des surprises. Finalement, je pense que le petit souci vient d’une narration située en 1920 alors que la mentalité d’Emma est conçue par un esprit d’aujourd’hui.

Petite conclusion incitatrice

L’album retient donc l’attention par un travail éditorial original et sympathique, ainsi que par des dessins au charme suranné qui font revivre une époque. Ajoutons que l’album présente une belle galerie de personnages, de l’aventure et de l’amour, avec quelques touches d’humour. Et si la clé de la personnalité d’Emma résidait en partie dans son deuxième prénom ?

Emma G. Wildford, Zidrou et Edith
Soleil, novembre 2017, 102 pages

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4

Que valent les séries Breeders, Amazing Stories, Little Fires Everywhere, Vagrant Queen ?

Pour cette fournée des séries, au programme, Devs, un techno-thriller produit par FX (Disney) à l’esthétique avant-gardiste d’Alex Garland critique les apprentis-sorciers de l’algorithme. Little Fires Everywhere dépeint le racisme ordinaire dans l’Amérique des années 90 ; Breeders est une comédie sur la parentalité à l’humour britannique dévastateur, Amazing Stories, une anthologie SF fort peu surprenante, produite par Spielberg pour Apple TV+. Nous terminons cette sélection avec Vagrant Queen, la fiction SyFy, qui nous embarque dans un space opera au look coloré et au charme rétro.

DEVS : un indie Westworld sombre et intime

Après Ex-Machina, le réalisateur Alex Garland se lance dans une série à l’ambiance très feutrée et indie.

Dans un futur proche où la technologie est au cœur de notre quotidien, Sergueï (Karl Glusman) et Lily (Sonoya MIzuno) sont un couple mixte travaillant tous deux dans une prestigieuse firme de développeurs. Sergueï est repéré et engagé pour travailler sur un nouveau projet très secret appelé DEVS. Très vite, les conditions de travail particulièrement confidentielles place Sergueï et ses origines russes au cœur des suspicions de son nouveau patron, interprété par Nick Offerman (Parks and Recreation). Mais le véritable mystère débute lorsque Sergueï se suicide dans des circonstances mystérieuses. Lily devient alors personnage principal en enquêtant sur le projet DEVS, qu’elle soupçonne d’être à l’origine de la mort de son petit-ami.

Un premier épisode qui laisse le spectateur en haleine face à un thriller de science-fiction très poreux. La série se fait d’autant plus sombre avec un climat musical et une esthétique proche du film Under the Skin. En un seul épisode, le spectateur peut s’avérer confus et perdu. Il faudra plusieurs épisodes pour que l’ambiance inquiétante cède au rythme volontairement lent de la série. Ce qui retient principalement l’attention reste le coté science-fiction du projet DEVS ou la révélation d’un code capable de prédire l’avenir. Pour ré-hausser l’intrigue, la focalisation sur le personnage de Lily offre également une nouvelle dynamique à l’histoire.

Cette mini-série très spéciale est encore en cours de diffusion et donc à suivre avec patience et témérité. Elle pourrait certainement plaire aux fans de Westworld et autres amateurs du genre de séries de science-fiction intrigantes.

La série DEVS est diffusée depuis le 5 mars sur la plateforme Hulu.

3.5

Céline Lacroix 

Little Fires Everywhere : Au cœur du racisme invisible des banlieues américaines 

Little Fires Everywhere, la nouvelle série Hulu adaptée du best seller de Celeste Ng, met en scène deux femmes, Elena Richardson (Reese Whitherspoon), journaliste à succès et mère de quatre enfants, et Mia Warren (Kerry Washington), mère célibataire afro-américaine qui s’installe avec sa fille, Pearl, dans le quartier résidentiel de Cleveland durant les années 90.

Un drame familial aux notes de romances adolescentes, qui aborde de manière légère mais profonde différents thèmes comme la maternité, le racisme et les différences culturelles en Amérique. Le choix de Reese Whitherspoon pour ce rôle de mère control-freak rappelle sans conteste celui qu’elle interprète dans Big Little Lies, mais cette fois, son personnage s’adapte et s’avère plus humain face à celui de Kerry Washington, qui détonne clairement avec son rôle de Scandal, en s’affichant enfin au naturel.

En seulement trois premiers épisodes, la série installe une ambiance de conflit entre les deux mères que tout semble opposer. Mia et sa fille Pearl semblent ne pas avoir d’attaches et vivre au jour le jour, tandis que le problème d’Elena réside dans son besoin de contrôle permanent sur tout : son poids, le planning de ses enfants, sa consommation d’alcool, mais surtout sur sa fille rebelle.

La véritable intrigue apparaît à la fin de l’épisode 2 avec le personnage de Bebe, une immigrée chinoise et collègue de Mia, qui souffre de l’absence de sa fille, May Lin. L’an passé, vivant dans la précarité, elle dû abandonner sa fille à une station de pompiers. Quand Mia découvre que May Lin a été adoptée par la meilleure amie d’Elena, elle ne peut s’empêcher de dévoiler la vérité. L’histoire va se transformer en un scandale qui va diviser la communauté locale, et faire s’affronter les deux mères.

Une histoire très touchante qui languit beaucoup mais qui mérite d’être regarder plus sérieusement qu’une simple série d’ados à la 13 reasons Why.

Little Fires Everywhere est diffusé sur Hulu depuis le 17 mars aux États-Unis.

https://www.youtube.com/watch?v=JWGkX8ClhBI

4

Céline LACROIX   

Breeders, ou les joies de la parentalité

Paul et sa femme Ally constituent le couple moyen par excellence. Bon travail, bon logement, amour : apparemment, ils ont tout pour mener une vie de rêve.

Oui, mais voilà, il y a forcément un problème. Paul et Ally ont… des enfants !

Deux enfants.

L’action du pilote de la série britannique Breeders se déroule en une nuit. Une de ces nuits que tous les parents ont dû connaître, ou au moins redouter : la nuit où les enfants refusent de dormir. Avec un très bon sens de l’observation, l’épisode va décrire ces situations très quotidiennes : les excuses que l’on se donne pour ne pas avoir à se lever une troisième fois, les histoires que l’on raconte pour la énième fois tout en dormant à moitié sur le lit de la petite dernière, la gestion de la panique irrationnelle du garçon, etc.

Pendant cette nuit, le brave Paul repense aux étapes de sa parentalité, depuis la décision de faire des enfants jusqu’à la naissance de la petite dernière.

Ce pilote est franchement drôle. Jouant sur le rythme, la qualité des dialogues et des situations très finement observées, Breeders parvient à nous faire passer un excellent moment. Seul éventuel bémol : le spectateur comprend aisément que ce pilote de 26 minutes se contente uniquement de poser le décor. L’action principale de la série n’a pas encore commencé, donc finalement, pour le moment, on ne sait pas trop quelle direction prendra la suite.

Breeders, une série britannique de Chris Addison, Simon Blackwell & Martin Freeman, avec Martin Freeman (vu dans Fargo et Sherlock), Daisy Haggard… disponible sur MyCanal.

3.5

Hervé Aubert

Amazing stories : une ouverture en demi-teinte

C’est la déception qui ressort de ce premier épisode. Certes, ce n’est pas mauvais, mais ce n’est pas une réussite non plus. La réalisation, l’écriture, l’interprétation, rien ne parvient véritablement à nous attacher à ce que l’on voit à l’écran.

Amazing stories est une série « anthologique », c’est-à-dire que chaque épisode est indépendant, avec ses propres personnages, sa propre histoire, etc. Ainsi donc, le relatif échec de ce pilote n’engage en rien la qualité de la suite, mais c’est indubitablement un départ en demi-teinte.

La Cave (tel est le titre de ce pilote) prend un point de départ déjà vu et revu, et il n’apporte pas grand-chose à ce sujet ; du coup, l’action est prévisible du début à la fin.

Deux frères retapent une vieille maison. L’aîné est un homme sérieux, rangé, marié et venant d’adopter une petite fille. Le cadet, Sam, est plus préoccupé par les profils de jeunes femmes sur des sites de rencontres. Cependant, la femme dont il va faire la connaissance habite… en 1919, un siècle plus tôt.

La qualité visuelle du pilote est indéniable, et l’interprétation est plutôt bonne. C’est un plaisir de retrouver Victoria Pedretti, que l’on avait vu dans The Haunting of Hill House, et même Sasha Alexander (NCIS). Mais cela ne rattrape pas un scénario qui se partage entre stéréotypes et prévisibilité. Surtout, jamais l’émotion ne décolle vraiment, ce qui est un comble pour une histoire qui prétend jouer sur l’émotion, justement.

Espérons que les autres épisodes relèvent le niveau.

Amazing Stories 2020 « Histoires Fantastiques« est diffusé depuis 6 mars sur Apple TV +.

2.5

Hervé Aubert

Vagrant Queen : humour, fluo et aventures intergalactiques

Synopsis : la princesse Elida se doit de fuir sa planète d’origine après la révolte, après qu’un coup d’état ait conduit à la mort de ses parents. Après avoir passé une partie de sa vie à fuir dans des coins reculés de la galaxie, Isaac parvient à la retrouver et lui apprend que sa mère est toujours vivante. Elida décide donc de rentrer sur sa terre natale, afin de libérer sa mère du malveillant Lazaro.

Avec une équipe de production (autrices et réalisatrices) essentiellement féminine, ce premier épisode de la série Vagrant Queen diffusée sur SYFY (adaptée des comics de Magdalene Visaggio et Jason Smith) nous plonge dans un univers space opera, inspiré par Star Trek. Une toile de fond colorée et fluo nous rappelle aussi l’ambiance visuelle des Gardiens de la Galaxie. Malgré la qualité des costumes, le début de l’épisode est illustré par des effets spéciaux bâclés… notamment pendant les scènes de combat, néanmoins cela reste assez raccord avec l’esprit « second degré » de la série. Reste une photographie soignée, et des lumières qui mettent en évidence un univers rétro-futuriste assumé. Les looks et costumes sont réussis !

L’actrice Adriyan Rae porte le rôle principal d’Elida qui, malgré sa lignée royale, fait partie des « charognards » (des voleurs qui revendent leur butin au plus offrant), mais elle se sent lassée de cette vie dans laquelle elle fuit son passé. Fugitive et recherchée par la République, elle est poursuivie sur la planète Xija.

Frais, décalé, un peu ado-friendly, tout est mis en place pour plaire à la cible des 15-25 un peu geek et adeptes des séries SF. Si la photographie futuriste peut nous faire penser à Altered Carbon, l’ensemble reste bien plus édulcoré et manque un peu de consistance. Les dialogues sont teintés d’humour, les nombreux personnages apportent de la complexité à l’histoire malgré des aspects un peu stéréotypés chez certains d’entre eux. 

3

Fred Jadeau

Vous pouvez suivre les actualités séries sur le site serieophile.fr

Le Goût de la cerise, conte philosophique et politique d’Abbas Kiarostami, en DVD et Blu-ray

Palme d’or 1997 ex-aequo avec L’Anguille, de Shohei Imamura, Le Goût de la cerise contient toutes les qualités habituelles au grand cinéaste iranien Abbas Kiarostami, des qualités que l’édition DVD et Blu-ray sortie chez MK2 et Potemkine nous permet de savourer.

« Une mûre m’a sauvé la vie »

La Palme d’or attribuée au Goût de la cerise, en 1997, a des allures de couronnement de la carrière du cinéaste iranien Abbas Kiarostami. Cela faisait déjà bien 25 ans que le réalisateur était à l’heure, mais c’est surtout depuis la fin des années 80 qu’il est reconnu comme un des plus grands cinéastes de son temps. Quand il arrive au Goût de la cerise, il vient déjà de nous offrir une liste impressionnante de chefs-d’oeuvre, parmi lesquels la trilogie de Koker (Où est la maison de mon ami ?, Et la vie continue, Au travers des oliviers) ou le magnifique Close-Up. Voir un film de Kiarostami, c’est l’assurance de profiter de ses grandes qualités, aussi bien dans l’écriture que l’esthétique ou le sens du rythme. Kiarostami, ce sont des rencontres pleines d’humanité, qui donnent lieu à des dialogues d’une grande profondeur.

Voyage vers la mort
Ces qualités se retrouvent dans Le Goût de la cerise, qui se présente d’emblée comme un film caractéristique du cinéma d’Abbas Kiarostami. D’abord, nous avons un personnage qui voyage, en quête de quelqu’un. Depuis Le Passager, un de ses premiers longs métrages, cette représentation du voyage comme une quête est au cœur de la filmographie de l’Iranien. Et dès les premières images, ce trajet au cœur de Téhéran donne une dimension sociale au film. L’Iran est un pays socialement sinistré, où des ouvriers doivent attendre sur les trottoirs qu’un hypothétique patron vienne les engager à la journée. Ils se ruent sur la voiture du protagoniste, dont nous ne connaissons pas alors le nom. Plus loin, en sortant de la ville, la voiture passera dans des terrains vagues dans lesquels jouent des enfants. En quelques images, sans forcer le trait, Kiarostami impose l’image d’un pays où la vie est pour le moins compliquée.
A la différence d’autres films, ce voyage du Goût de la cerise s’annonce lui aussi complexe. Les premières scènes entretiennent un double mystère : qui est le protagoniste ? Et que cherche-t-il ? Il nous faudra pas loin d’une demi-heure pour répondre en même temps à ces deux questions. Monsieur Badii (dont nous ne connaîtrons jamais le prénom) cherche quelqu’un qui puisse l’aider à se suicider. Il va donc sillonner routes et chemins, dans la campagne proche de la capitale, à la recherche d’un homme qu’il pourra convaincre.

Trois rencontres
Le film se structurera autour de trois personnes que Badii prendra dans sa voiture et qu’il essayera de persuader. Trois personnes très symboliques et représentatives de la société iranienne : le premier est soldat, le second est étudiant en religion (l’armée et la religion, les deux piliers de la République Islamique), le troisième est… taxidermiste, un de ces petits artisans qui font vraiment vivre le pays. Et ces personnages sont aussi représentatifs de la diversité culturelle du pays : Kurde, Afghan, Turc, Kiarostami nous donne l’image d’un pays multiethnique.
Bien entendu, ces rencontres sont avant tout remplies d’humanité. On sait l’amour du réalisateur pour ses personnages, on connaît sa capacité à créer des êtres véritablement humains. Ici aussi, ça ne manque pas. Il suffit de voir le regard baissé du soldat pour partager son désarroi. Un plan sur le regard triste de Badii nous range alors de son côté également.
Cependant, la grande qualité de Kiarostami, c’est de transformer ces rencontres en de véritables dialogues philosophiques, comme on pourrait en croiser chez Platon ou Diderot. L’obéissance à la loi, le sens de la charité, etc. Mais ces rencontres si symboliques donnent aussi au Goût de la cerise la dimension d’un conte. Ainsi, le film joue sur plusieurs niveaux, depuis le réalisme social jusqu’au conte philosophique.
Rappelons que le suicide est interdit en Iran, et ce que demande Badii (non pas qu’on le tue, mais que l’on enterre son corps) est punissable par la loi. D’un certain côté, il place ses interlocuteurs dans la position d’Antigone.

Voyage symbolique
L’écriture et la réalisation de Kiarostami émaillent le film de symboles. Nous l’avons déjà dit, les quatre personnages principaux symbolisent la société iranienne dans son ensemble. Le voyage lui-même est fortement symbolique : au début, la voiture semble perdue dans les rues de Téhéran, errant, ne sachant pas où aller, tournant en rond. Puis, pendant une heure environ, elle effectue immanquablement le même trajet, passant par les mêmes lieux, sur le même chemin, qui aboutit inéluctablement au trou que Badii a creusé en guise de future tombe. Comme une impasse, une aporie, une impossibilité d’aller ailleurs.
La dernière rencontre (le taxidermiste) s’oppose aux deux autres par tout un système de procédés. D’abord, le trajet s’effectue en sens inverse, la voiture redescendant de la montagne aride pour retourner vers la ville vivante (où Badii se retrouvera au milieu de groupes d’enfants). Ensuite, alors que le dialogue avec les deux premiers passagers était constamment perturbé dans des bruits extérieurs (klaxons, camions qui passent, bruits d’un chantier…) qui masquaient les propos des personnages, rien ne vient gêner le troisième entretien.
Enfin, le dernier symbole est des plus importants. Le film se déroule en une journée, et la troisième rencontre a lieu en soirée. La montagne aride et poussiéreuse où se déroule le film, lieu sec où rien ne semble pouvoir vivre, se pare alors d’une splendide couleur orangée dans les rayons du soleil couchant. Si le film répète souvent les mêmes plans (symboles d’une vie qui n’avance pas), ces images vespérales changent complètement le point de vue que nous avons sur ce décor (correspondant ainsi parfaitement aux propos tenus par le taxidermiste). Ainsi, loin de faire un drame sordide sur le suicide, Kiarostami réalise un film d’une grande sérénité. Trouver la beauté à travers l’aridité : une des nombreuses leçons données par le grand réalisateur iranien dans Le Goût de la cerise.

L’édition DVD
Le film est proposé par Potemkine et MK2 dans un très beau combo DVD-Blu-ray. La qualité de l’image et du son ne font que rendre justice à ce grand film et nous permettent d’en savourer toutes les subtilités.
Côté suppléments, le Blu-ray nous en propose trois. Tout d’abord un entretien passionnant avec le critique Jean-Michel Frodon, qui analyse précisément le film (supplément présent aussi bien sur le DVD que sur le Blu-ray), puis deux documentaires réalisés par le fils d’Abbas Kiarostami pendant la préparation ou le tournage du Goût de la cerise.

gout-cerise-abbas-kiarostami-sortie-dvd
MK2 Potemkine

Caractéristiques :
Version originale sous-titrée en français
Son Stéréo
Format de l’image : 1.66
Couleurs
Durée DVD : 95 minutes
Durée Blu-ray : 99 minutes

Suppléments de programme :
Le film vu par Jean-Michel Frodon (25 minutes)
Sohanak, de Bahman Kiarostami (59 minutes, uniquement sur Blu-ray)
Projet, de Bahman Kiarostami (44 minutes, uniquement sur Blu-ray)

Le Goût de la cerise : bande annonce

Vampires : du sang et de la génétique sur Netflix

2.5

Les Vampires à la sauce Netflix boivent du sang dans des verres à vin et tentent de détruire la cellule communautaire pour mieux sauver la cellule familiale. Il y est aussi question de génétique, de liberté et de résistance à sa propre nature. Tout un programme en six épisodes de quarante minutes. A découvrir dans le noir complet, bien entendu. On ne rigole pas avec les traditions.

Les liens du sang

Oulaya Amamra incarne Doïna, 16 ans, la petite vampire qui va jeter un grand froid dans sa communauté, la réveiller aussi. Les vampires existent, ici, maintenant. Ils sont le résultat d’une mutation génétique vieille de 500 ans et d’une pandémie qui a décimé l’humanité, sauf eux. Sauf que ces humains d’un autre genre doivent vivre cachés, fuir la lumière et surtout ne se nourrir que de sang, en évitant tel un Edward Cullen de boire du sang humain. Le risque ? Devenir un camé à la Ladislas Nemeth, le fils de la famille à abattre, dont la mère est pourtant reine de la communauté. Oui, car Netflix ne rigole pas avec les traditions. Il sera question de communauté de vampires, de naphtalines, de refus de vieillir, de désir de soleil. En plus d’être une formidable actrice, Oulaya incarne le personnage qui fait bouger tout ce petit monde. Hybride, complexe et, on le devine dès les premières minutes, puissante, elle va dynamiter les codes. En effet Vampires apparaît d’abord comme un bonne vieille série de genre à la française, qui respecte les codes tout en étant ultra stylisée (le travail sur les couleurs fait du Paris filmé un genre hybride entre le tableau, la carte postale et le fantasme), et s’engouffre très vite dans d’autres thématiques.

« Un sang, une loi, une mère »

Si Doïna explose, c’est à cause de Martha, sa mère. Un personnage incarné par Suzane Clément, jamais meilleure que chez Dolan, partout ailleurs elle semble toujours un poil surjouer. Ici, ça passe presque tant son personnage est tout aussi ridicule que puissant. Cette mère surprotectrice, amoureuse meurtrie aussi, trouve sous ses traits toute la démesure qui lui est nécessaire. Une démesure assez forte pour cramer et être cramée. Et oui, telle est la question. Mais ce qui fait le sel de cette série, c’est sa capacité à faire des vampires des êtres adaptatifs, capables d’être à la fois en plein soleil et puissants. De ne plus se cacher dans l’ombre de vieux appartements où ils ressassent leur trois cent dernières années passées sur terre. D’autres personnages un poil surfaits peuplent cette série où la mère doit renaître de ses cendres pour reconstruire une famille détruite par trop de mensonges. On pense aux grand frère et à la grande sœur Radescu, qui en font toujours trop, quitte à perdre leur intérêt. Quelques questions soulevées laissent cependant supposer des pistes intéressantes qu’on voudrait voir explorées dans la saison 2 : la génétique, la violence de Rad, le lien au père aussi. Toutes ces questions étant finalement liées et prenant le temps d’éclore dans la saison 1.

Adolescence Netflix

En dehors de cela, Vampires se veut aussi une série d’ados comme on en trouve mille sur Netflix où Doïna veut juste passer son bac et sortir avec le mec de ses rêves. Quitte à ce qu’il y perde des plumes et à repenser, une énième fois, l’union entre deux êtres l’un monstrueux, l’autre totalement humain. C’est d’ailleurs un chien qui fait l’union entre leurs deux corps, quand dire la vérité est la seule issue. Finalement, on pense souvent à Only Lovers left alive pour ce sang bu à même la coupe de vin, la stylisation. On regrette cependant un peu trop souvent la poésie qui se dégageait du film de Jarmusch et le manque de réelle surprise. Mais Vampires reste une série intéressante, graphiquement assez belle, qui laisse supposer comme Grave avant elle que la France à beaucoup à offrir au genre, dans sa capacité à le respecter, le dépasser, et même parfois le moderniser (quitte à en faire trop, c’est le prix à payer). A suivre.

Vampires : Bande annonce

Vampires : Fiche technique

Synopsis : À Paris, une adolescente mi-humaine mi-vampire aux prises avec ses nouveaux pouvoirs et ses problèmes familiaux est poursuivie par de mystérieux vampires.

Une série de : Benjamin Dupas, Isaure Pisani-Ferry, Anne Cissé
Avec : Oulaya Amamra, Suzanne Clément, Kate Moran
Diffusée sur : Netflix depuis mars 2020
Durée : saison 1, six épisodes d’environ quarante minutes chacun
1: Une lycéenne comme les autres. 44 min. …
2: Je suis un monstre. 39 min. …
3 : Oublie ta vie d’avant. 37 min. …
4: Un sang, une loi, une mère. 40 min. …
5: Tout est possible dans ce monde. 38 min. …
6: L’Alpha et l’Oméga. 42 min.
Genre : Drame, fantastico-horreur vampirique

« Hospital » (1970), de Frederick Wiseman : savoir ausculter l’hôpital public

Regarder un documentaire intitulé Hospital lorsqu’on est confiné chez soi en pleine pandémie, voilà qui peut sembler légèrement masochiste. C’est pourtant un moment particulièrement adéquat pour réfléchir à ce qu’on attend de l’hôpital public et tenter de se représenter ce que vivent au jour le jour les femmes et les hommes qui y travaillent. Réalisé à Harlem en 1969 par Frederick Wiseman, Hospital continue de nous éclairer sur le sujet tout en constituant une leçon de cinéma documentaire.

L’idée de s’asseoir devant sa télé pour regarder un film sur les hôpitaux, alors que ces derniers sont en surchauffe suite aux attaques combinées d’un méchant virus et de politiques irresponsables, peut sembler un peu anxiogène. On aurait pourtant pu pousser le vice à revisionner Burning Out, l’excellent et effrayant documentaire de Jérôme Le Maire sur le bloc opératoire de l’hôpital Saint-Louis, pour se rappeler, si besoin était, quelles sont les politiques qui ont cours dans le domaine de la santé et quels sont leurs effets sur le personnel soignant. L’hôpital français n’a pas attendu le Covid-19 pour flancher, et le film de Le Maire est un indispensable témoignage sur la vie d’un hôpital en temps de crise. Découvrir celui que Frederick Wiseman a tourné dans un hôpital new-yorkais il y a cinquante ans n’est pas moins intéressant, tant il donne à voir, sans artifice, le quotidien d’un hôpital, en temps « normal », dans un pays développé.

Les temps ne sont pas les mêmes, et le système de santé américain réserve quelques scènes qui nous paraissent ahurissantes, comme cette femme sourde et diabétique déclarant qu’elle ne veut pas être à la charge du gouvernement et qu’il faut se contenter de tenir aussi longtemps que possible, des propos qui auraient enchanté certaines personnalités politiques il y a encore quelques semaines. Pour le reste, ce qui se passait là-bas, à cette époque, pourrait fort bien se passer ici, aujourd’hui. Ainsi de ce vieil homme, diabétique lui aussi, craignant d’avoir un cancer, évoquant difficilement des problèmes très intimes, en pleurs devant l’infirmière qui le rassure sans l’infantiliser, lui disant qu’elle doit tout savoir pour pouvoir le guérir. Ainsi de cet enfant, certes indemne après une chute par la fenêtre, qu’une infirmière ne souhaite pas renvoyer chez sa grand-mère alcoolique. Ainsi de ce psychiatre, en pleine bataille téléphonique avec les services sociaux qui refusent d’aider un jeune prostitué mineur, travesti, noir et abandonné par sa mère. Ainsi de ce jeune étudiant, drogué à son insu, répétant en boucle qu’il ne veut pas mourir, jusqu’à ce que l’ipéca fasse son effet et qu’il vomisse plus que ce qui semblerait humainement possible. Ainsi de cet homme, la gorge en sang après une attaque au couteau, et de sa femme à son chevet qui lui tient la main

On pourrait continuer longtemps cet inventaire, comme toujours chez Wiseman lorsque l’accumulation de cas particuliers aboutit à une représentation fidèle de l’institution qu’il est venu filmer. Des situations sordides qui, pourtant, mettent moins mal à l’aise que ce qu’on pourrait croire. Le personnel soignant y est pour beaucoup : on ne peut qu’admirer leur compétence médicale, leur diplomatie, leur capacité à garder leur sang-froid, malgré les patients difficiles, malgré les problèmes d’organisation internes ou externes à l’hôpital, malgré l’afflux de drames. Wiseman, qui ne verse jamais dans l’angélisme, ne les filme pourtant pas en héros, mais en tant que professionnels tout à leur travail, en tant que fonctionnaires faisant tourner la machine de l’hôpital public.

Le film échappe également au voyeurisme par le regard de Wiseman. L’empathie qu’il manifeste dans ses films, notamment les plus sociaux, est toujours en équilibre avec une certaine distance, qui se manifeste aussi bien par la taille de son équipe, réduite au maximum, que par l’absence de commentaire et d’entretien. Malgré la violence de certaines scènes, le spectateur n’a jamais l’impression d’être là où il ne devrait pas être. A aucun moment Wiseman ne peut être suspecté de voler un moment d’intimité aux personnes qu’il filme. Sa manière de faire des films, de tourner sa caméra sur des individus et de les traiter tous sur un pied d’égalité, chacun étant une pièce du puzzle complexe que constitue le film achevé, n’est finalement pas très éloignée de celle que le personnel hospitalier met en œuvre au jour le jour, lorsqu’on lui en donne les moyens.

Wiseman montre simplement la réalité de l’hôpital, de manière crue, sans idéalisation ni fausse pudeur. On ne peut que comparer l’image que renvoient Hospital et d’autres films du même acabit (songeons aux Urgences de Raymond Depardon) avec celles, largement fantasmées, véhiculées par les séries médicales qui pullulent à la télévision depuis une trentaine d’années, tandis que l’idéologie néolibérale s’imposait partout, et notamment à l’hôpital. La mise en relation de ce type de productions télévisuelles avec ces politiques visant à faire de l’hôpital une entreprise comme une autre nécessiterait sans doute une étude plus poussée qu’un jugement au doigt mouillé, mais peut-être que d’autres regards sur ce lieu, qu’on connaît finalement très mal avant d’y être confronté, auraient permis à beaucoup de personnes de prendre conscience de l’ampleur du problème avant qu’une catastrophe sanitaire ne le mette sous les projecteurs. Il va falloir très vite penser à l’avenir, et changer de regard, ou même parfois apprendre à regarder. Cela vaut pour les métiers de l’audiovisuel (fiction, documentaire, reportage télé…) comme pour les citoyens-spectateurs. Dans les deux cas, les films de Frederick Wiseman sont des phares dont on aurait tort de se priver de la lumière.

L’Arnaqueur : The Loser Strikes Back

Scénariste réputé pour Warner, Fox et Paramount, Robert Rossen est vite devenu un réalisateur de talent (Johnny O’Clock, Body and Soul, Lilith). En 1961, avec L’Arnaqueur, il signe moins un film sur le billard qu’une métaphore singulière de la société américaine, doublée d’une belle étude psychologique. Un film âpre et bouleversant qui offre à Paul Newman l’un de ses plus beaux rôles.

Synopsis : Le talentueux et autodestructeur « Fast » Eddie Felson (Paul Newman) gagne sa vie en arnaquant des amateurs de billards. Son obsession est de battre le champion Minnesota Fats (Jackie Gleason), dont le manager est le tout-puissant Bert Gordon (George C. Scott). Après avoir été vaincu par Fats à la suite d’une partie de plus d’une journée, Eddie cherche à rassembler une forte somme d’argent pour de nouveau jouer contre son adversaire. Dans un bar, il fait la connaissance de Sarah Packard (Piper Laurie), une jeune alcoolique boiteuse, qui devient sa petite amie. S’étant fait briser les doigts par des joueurs n’appréciant pas ses méthodes, l’arnaqueur Eddie se rapproche de plus en plus de Sarah. Une fois guéri, le jeune homme décide de s’associer au redoutable Bert Gordon pour s’améliorer, malgré les mises en garde de Sarah.

Alors qu’il n’est pas rare d’utiliser le sport pour illustrer le rêve américain et le mythe du self-made-man, Robert Rossen préfère se montrer plus critique sur le sujet et s’interroge : si les valeurs du sport sont nobles, la noblesse de l’Homme existe-t-elle encore au contact de ce dieu dollar qui corrompt les cœurs et transforme les rêves en quête de futile, de frime ou de fric ? Après avoir été victime du maccarthysme, Rossen revient à ses premières amours et notamment à la critique du système capitaliste. Pour ce faire, il se sert du livre de Walter S. Tevis, The Hustler, pour établir une relecture de son fameux Sang et or, sortie en 1947. Dans ce film, un jeune boxeur en venait à renier ses valeurs morales, en s’associant à un manager véreux, afin de pouvoir goûter aux joies du succès et du luxe. Il devenait champion grâce à l’argent et non à son talent. Avec L’Arnaqueur, on retrouve la même thématique, l’univers du billard servant cette fois-ci de décor à une réflexion autour des notions de réussite et d’échec, que l’on peut résumer ainsi : argent ou honneur, comment mesure-t-on l’étoffe d’un champion ?

Tout est d’ailleurs parfaitement résumé dans une séquence introductive qui a le mérite de jouer sur nos attentes, dissimulant son propos amer derrière des dehors légers et badins. Eddie Felson (Paul Newman, dans l’un de ses meilleurs rôles), brillant joueur de billard, monte un petit numéro dans le seul but de soutirer de l’argent aux nigauds. Le sourire qu’il esquisse à la vue des billets facilement gagnés en dit long sur sa moralité : il vient de réussir son arnaque, mais est-il un champion pour autant ? Le ton enjoué de la séquence laisse vite la place à un univers bien plus sombre, comme dans les films noirs, comme dans Sang et or, annonçant le destin tragique de celui qui se retrouve broyé par le système capitaliste.

Cette dimension tragique, Rossen la matérialise tout de suite à l’écran à travers le premier duel opposant Fast Eddie à Minnesota Fats, la légende vivante du billard. On remarquera d’ailleurs que les surnoms donnés aux joueurs ont une vraie dimension symbolique : « fats » renvoyant, il est vrai, au surpoids du personnage mais surtout à son épaisseur morale. Il a des principes, des valeurs, une dignité, et c’est pour cela qu’il est champion. Tandis que « fast » renvoie à l’idée de rapidité, légèreté, et finalement d’inconsistance. Et c’est bien sur le plan moral que la partie va se jouer. Tandis que les heures passent, le duel s’éternise, les billets s’entassent et la gloriole monte à la tête du jeune loup qui révèle son vrai visage : ce n’est pas la victoire qui l’intéresse mais l’argent, et il en veut toujours plus. Foncièrement indécent, il ne comprend pas ce qui fait la noblesse d’un homme tel que Minnesota Fats. Il n’a ni vertu ni principe, il n’est qu’un arnaqueur, un perdant. D’ailleurs, lorsqu’on lui fait remarquer qu’il est un « loser », la baudruche se dégonfle et perd inévitablement la partie.

Bien sûr, on pourra reprocher au film une certaine facilité dans son approche allégorique ou dans sa façon d’expliciter son contenu. Mais Rossen semble avoir retenu les leçons de Sang et or, et fait preuve ici de bien plus de rigueur et de finesse. Et même si les écueils demeurent (les discours autour des notions de « winner » et de « loser », comme lors du final), Rossen investit bien mieux l’image et le regard pour soutenir son propos.

Ainsi, pour illustrer le perdant, il filme Eddie perdu dans la ville, perdu dans sa vie. Le N&B et la musique jazzy font briller les couleurs de la détresse, tandis que la largeur du cinémascope lui permet de souligner la perdition de son personnage : petit, isolé dans un coin du cadre, Eddie n’est qu’une silhouette insignifiante cherchant sa véritable place. Et il va la trouver non pas autour d’une table de jeu mais dans le regard de l’autre. C’est dans le regard de Bert Gordon, le manager de Minnesota Fats, l’archétype du capitaliste froid et cynique, qu’il se voit comme un « loser ». Mais c’est dans le regard de Sarah (étonnante Piper Laurie), une paumée comme lui, son âme sœur, qu’il découvre sa propre beauté.

La relation entre Eddie et Sarah représente le cœur de L’Arnaqueur et Rossen lui donne toute son importance en la filmant comme une partie de billard, suffocante par son aspect en huis clos, passionnante par ses rebondissements. Mais si on peut la voir comme une partie de billard, celle-ci s’avère un peu particulière car les joueurs cherchent moins à s’affronter qu’à s’entraider. On retrouve ainsi le propos politique de Sang et or mais que Rossen délivre de manière un peu plus subtile. Comme dans son film précédent, la femme sert de soutien moral, ou plus précisément de révélateur moral : c’est à son contact qu’Eddie va développer sa conscience morale, comme l’atteste la séquence du pique-nique – incontestablement la plus belle du film – dans laquelle il ouvre son cœur et exprime son attirance pour les valeurs humanistes.

Rossen exhorte alors ses congénères à la résistance dans un dernier acte où prédomine son sens du tragique. Tragique car nous sommes dans un film noir, tragique car la confrontation avec le système capitaliste sera impitoyable. Bert Gordon, à l’instar du manager véreux dans Sang et or, est un personnage peu nuancé, incarnant un système capitaliste diabolique qui assujettit le prolétaire. Il exploite ainsi Eddie sans vergogne, exigeant 75% de ses gains, contrôlant sa vie comme ses mains (Sarah qu’il écarte, les pouces d’Eddie qu’il fait briser). Comme ce fut le cas pour le boxeur incarné par John Garfield, la survie d’Eddie passe par sa capacité à résister et à sortir du système. C’est ce qu’exprime l’ultime séquence, au cours de laquelle Eddie est chassé du monde du billard tout en gagnant l’estime de Minnesota Fats.

Si la conclusion peut paraître un peu facile, on retiendra néanmoins la description pour le moins cinglante qui nous est faite du système américain et qui se trouve résumée par les mots écrits par Sarah : « Perverted, twisted, crippled ». Un propos amer qui donne toute sa force à L’Arnaqueur, contrairement à la suite que proposera Scorsese dans les années 80 (The Color of Money) qui sera insipide et sans grand intérêt.

L’Arnaqueur : Bande-Annonce

L’Arnaqueur : Fiche Technique

Réalisation : Robert Rossen
Scénario : Sidney Carroll et R. Rossen, d’après le roman de Walter Tevis paru en 1959
Photographie : Eugen Schüfftan
Musique : Kenyon Hopkins
Production : Robert Rossen
Genre : Drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 12 janvier 1962 (France)

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3.8

Blu-ray : La Main qui venge (Dark City) de William Dieterle avec Charlton Heston

Retour sur La Main qui venge / Dark City, film signé par William Dieterle qui a lancé la carrière hollywoodienne de Charlton Heston, ainsi que sur sa très bonne édition Blu-ray disponible chez Sidonis Calysta depuis le 17 mars.

Synopsis : Arthur Winant perd au poker une importante somme d’argent qu’il avait empruntée pour l’achat de matériel sportif pour son club. Devant cette catastrophe, il préfère se suicider. Sidney, le frère d’Arthur, un psychopathe, recherche alors les trois hommes qu’il rend responsables de cette mort, bien décidé à les tuer…

Charlton Heston, un roc en mâchoire et épaules

Dark City (on préfère ici le titre original au français) n’est pas n’importe quel film noir : il est d’abord réalisé en 1950 par William Dieterle à qui l’on doit notamment le formidable Portrait de Jennie produit par le grandiloquent producteur David O’Selznick. Et il est le long métrage qui a permis au jeune Charlton Heston (alors âgé de vingt-sept ans) de lancer sa carrière hollywoodienne.

François Guerif, spécialiste du roman noir comme du film noir, essayiste sur le cinéma et éditeur de nombreux polars, Patrick Brion, historien du cinéma, et Bertrand Tavernier, immense cinéaste et formidable érudit de cinéma, en parlent très bien dans les formidables compléments de l’édition Blu-ray. Dark City n’est pas le premier film de Charlton Heston qui a déjà joué dans deux longs métrages indépendants, alors jugés « amateurs » par Hollywood. Le film de William Dieterle, cinéaste souvent méprisé par la critique, mit sur le carreau quelques grands noms de la critique française à l’époque dont Claude Chabrol qui aurait expliqué avoir été bouche bée devant le premier long plan du film présentant un personnage marchant dans la rue, s’arrêtant ensuite pour être le témoin silencieux du saccage de son entreprise de paris. Ce sentiment de surprise est toujours d’actualité lorsque l’on découvre le film, et il est dû autant au long et judicieux plan d’introduction du personnage principal– et de son point de vue– dans un contexte urbain et narratif clairement posé- qu’à la gueule de son interprète, Charlton Heston.

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Charlton Heston, méfiant face Dean Jagger, fermé aux sentiments de Lizabeth Scott.
Paramount Pictures – Sidonis Calysta

William Dieterle, l’oublié

Avançant d’un pas sûr, cette carrure massive aux épaules bien larges et à la mâchoire carrée parfaitement dessinée s’imposait déjà aux yeux de tous comme une star. C’était hélas moins le cas du réalisateur du film, William Dieterle, aujourd’hui reconsidéré et en voie de reconnaissance. Dieterle n’était pourtant pas seulement un réalisateur-technicien faiseur de pellicule hollywoodienne. Il était aussi et surtout un narrateur qui cherchait toujours à élever le matériau de travail. Ainsi, Dark Citydont le scénario a tendance à partir dans de multiples directions parfois déconcertantes de paradoxe (la fin, suppose Brion, doit être liée au contrat de l’une des actrices), réussit notamment à passer l’épreuve du temps et d’un genre qui a déjà connu nombre de chefs d’œuvres, grâce au savoir-faire de Dieterle. Ce dernier s’amuse à éveiller  l’expressionnisme le temps de quelques scènes, et surtout crée l’une des plus belles séquences du cinéma hollywoodien avec quelques dutch plans et gros plans sur des visages terrifiants d’ombres et de lumières, montés de telle manière qu’ils semblent alors appartenir à un cosmos de monstres prêts à dévorer le pauvre Arthur Winant. Ce dernier, mis à mal dans une partie de poker truquée (voir image de couverture), est à bout de souffle. Il n’est plus que chair à l’âme en extinction, dont la flamme de la vie prendra fin au fur et à mesure qu’il signera son chèque devant les visages de ses avides tortionnaires de jeu. Et même lorsque le film se retrouve à naviguer dans les eaux de l’épouvante puis de la romance malheureuse, William Dieterle réussit à nous tenir en haleine grâce à d’autres formidables dispositifs filmiques : on pense notamment au fait que le tueur soit plus grand et massif que Heston, et qu’il est d’abord présenté comme une créature monstrueuse dont les gros plans sur la main évoquent celle du maudit M.

Ainsi, sans être un grand métrage du genre, ni même un film pleinement réussi, Dark City réussit à tirer son épingle du jeu grâce aux talents qui s’y animent, Charlton Heston – accompagné quelques formidables seconds rôles comme Jack Webb (Joe Friday dans Dragnet – 1967-1970), Harry Morgan (autre acteur principal de Dragnet) & Lizabeth Scott – et William Dieterle.

Ci-dessous, un extrait de la première moitié de la partie de poker qui mettre à mal la vie d’Arthur Winant.

Dark HD City

la-main-qui-venge-dark-city-hal-wallis-charlton-heston-visuel-du-blu-ray-sidonis-calystaDark City est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray soignée. S’il est globalement correct, le master du film est toutefois inégal. Datant de 2012 (voir ses premières éditions chez Olive Films outre-Atlantique), il alterne entre trois niveaux : le formidable, au piqué, à la stabilité et la gestion du grain exemplaires ; le correct, avec un déficit de contraste et une définition un peu moins précise ; et de temps à autre, le médiocre, avec des séquences nocturnes cramées et surtout une instabilité tellement importante que se manifeste une distorsion de l’image bien visible telle qu’on peut l’observer dans la scène de rencontre chez la veuve Winant à environ 1h00 du film. Il y a cependant peu à dire du côté de la bande originale sonore, impeccable à quelques plans près où elle se révèle plus étouffée. La VF a cependant subi le poids des âges : les voix sont étouffées, les effets sonores sont inaudibles, et la bande originale musicale tend facilement à saturer. On peut aussi entendre tout au long du film du bruit sonore.

Quant aux compléments, Sidonis Calysta a soigné son édition en produisant et présentant trois interviews. Il ne s’agit, comme noté en première partie, pas de quelques obscurs commentateurs de cinéma puisqu’ils ont pris le temps de questionner Patrick Brion, François Guérif et Bertrand Tavernier. Ces entretiens, présentés en HD, durent respectivement (environ) huit, six et dix-huit minutes. Enfin on note la présence de la bande-annonce en SD.

Bande-annonce – Dark City / La Main qui venge (1950)

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray

BD-50 – 1080p HD – 16/9 – 1.33 :1 – Images : Noir et Blanc – Audio : Anglais et Français Mono restaurées 2.0 – Sous-titres français – Durée : 93 min – Etats-Unis – 1950

COMPLÉMENTS

Présentations du film par François Guérif, Patrick Brion et Bertrand Tavernier Bande-annonce originale

Sortie le 17 mars 2020 – Prix indicatif public : 19,99€

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4

La Ronde, de Max Ophüls : le tourbillon de l’amour, en version restaurée chez Carlotta

La Ronde de Max Ophüls ressortait en février dernier en Blu-Ray et DVD chez Carlotta dans sa nouvelle restauration, de quoi redécouvrir l’une des œuvres phares du réalisateur français.

Synopsis : Un narrateur, le « meneur de jeu », présente une série d’histoires tournant autour de rencontres amoureuses ou « galantes ». La « ronde » passe de la prostituée au soldat, du soldat à la femme de chambre, de la femme de chambre au fils de famille, de celui-ci à Emma, la dame mariée, d’Emma à Charles son mari, de Charles à la grisette Anna qui tend la main au poète, qui l’abandonne pour la comédienne qui ne résiste pas au comte, lequel, retournant s’encanailler avec la prostituée, boucle le cercle.

Jeux d’illusionniste

La Ronde est peut-être le film le plus connu de Max Ophüls : il signe avant tout son grand retour en France, après son exil américain en 1940 ; il réunit ensuite un casting ahurissant (Simone Signoret, Serge Reggiani, Danielle Darrieux, Simone Simon, etc.) ; il obtient, enfin, le BAFTA du meilleur film en 1952. Adapté de la pièce d’Arthur Schnitzler, La Ronde est on ne peut plus théâtral. Par sa thématique d’abord : l’amour impossible, frustré et en fuite, entre une ribambelle de personnages qui aiment tous quelqu’un de différent, sans être aimé en retour. On se croirait chez Racine, à la façon d’Andromaque ; la politique, l’héroïsme et le tragique en moins, le comique et la légèreté en plus. Mais non sans une touche de cynisme – nous y reviendrons. Les décors, puis l’unité de lieu et de temps de chaque saynète, eux aussi, relèvent du théâtre. Mais Ophüls ne fait pas du théâtre : il fait du cinéma. Et le montage, ainsi que sa caméra, briseront codes et unités pour jouir de toutes les possibilités du médium : faire voyager dans le temps et l’espace en une simple transition, voire au cours d’un même travelling, en seulement quelques pas ; créer l’illusion, la magie, et suspendre l’incrédulité.

En ce sens, la scène d’introduction est tout simplement magistrale. De manière générale, ce sont l’ouverture et la fermeture, ainsi que les transitions entre chaque histoire, qui font la saveur et la virtuosité de La Ronde. C’est au cours de celles-ci que le rôle phare du conteur, narrateur-prestidigitateur et double du cinéaste, déploie son arsenal poétique et philosophique. Incarné avec une élégance aristocratique par Anton Walbrook, à la fois bienveillant et malicieux, guidant les personnages autant qu’il s’amuse à le perdre, il fait inévitablement penser au chat de Cheshire des Aventures d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Comme lui, il s’immisce dans chaque tableau, fondu dans le décor, déguisé pour mieux interagir avec les passants et s’assurer du bon déroulement de sa mise en scène. Lors de l’ouverture, donc, il s’adresse directement au spectateur tout en déambulant d’une scène de théâtre à des décors en carton-pâte autour desquels sont visibles projecteurs, perches et câbles en tous genres. Il questionne son rapport à l’image, à la narration, à la vérité et la fiction, et lui annonce le tour de magie à venir – et le destin de ses personnages, marionnettes qu’il animera tour à tour.

« Et moi, qui suis-je dans cette histoire ? […] Je suis l’incarnation de votre désir ; de votre désir de tout connaître. Les hommes ne connaissent jamais qu’une partie de la réalité. Et pourquoi ? Parce qu’ils ne voient qu’un seul aspect des choses… Moi, je les vois tous, parce que je vois en rond ! »

Pour mettre en scène cette ronde annoncée, Ophüls fait preuve d’une double virtuosité : virtuosité de la caméra et virtuosité de la dramaturgie. L’on passe ainsi du point de vue d’un personnage à un autre, le premier s’évanouissant à l’arrivée du deuxième, pour une constante impression paradoxale de fluidité et de fragmentation : là où le conteur annonce chaque nouvelle saynète à venir, ouvrant et clôturant ses sous-récits – parfois même aidé d’un clap de réalisateur de cinéma –, les personnages, eux, demeurent en perpétuelle transition entre deux mondes, assurant leur continuité. Comme si l’amour, ou tout simplement la vie sentimentale, qui se balade de personnage en personnage, de scène en scène, transcendait toute tentative cinématographique de rupture (jusqu’à une scène de mise en abîme où le conteur découpe une bobine de film, au motif de la censure). Toutes les saynètes ne sont pas d’égale qualité, rythmiquement et en termes d’écriture. Certaines paraissent trop vite expédiées quand d’autres s’étalent un peu en longueur. Mais c’est, dans l’ensemble, remarquablement homogène dans l’excellence.

L’amour, toujours

Pour animer la ronde, pour faire fonctionner la machinerie du carrousel, une seule huile : l’amour. L’amour est comme une énergie indépendante et volatile qui traverse, un par un, ces pantins incapables de la retenir. Se dessine alors une double gradation : à l’ascension sociale que les personnages successifs permettent (de la prostituée à l’aristocratie) répond parallèlement une ascension dans l’intensité et la complexité du sentiment amoureux. De la simple passe nocturne au flirt d’un soir au bal du coin, avant l’adultère, la fascination, l’ennui, la vie de couple, etc. Les responsabilités des personnages sont de plus en plus lourdes, mais le résultat demeure le même : tous recherchent la nouveauté aux dépens de la pérennité. Triomphent ainsi le plaisir charnel, la jouissance, le désir, l’interdit, le secret, le libertinage, le romantisme désabusé, sur la stabilité de la cellule maritale.

Des choses très modernes, en somme. En effet, ce ne sont, à peu de choses près, que des couples impromptus qui s’adonnent aux plaisirs de la chair dans des lieux tout aussi inopportuns. Mais rien n’est jamais montré, bien sûr. Là n’est pas l’intérêt. Et ces ellipses suggèrent d’autant plus la vacuité de l’acte sexuel pour ces êtres dont la satisfaction des corps ne fait qu’insatisfaire un peu plus les cœurs. Parfois, Ophüls montre clairement que désirs et fantasmes prennent le pas sur l’amour pur et véritable, et la clé de sa dramaturgie se trouve dans l’éternel décalage qui sépare ses personnages, tel un gouffre infranchissable. Dans chaque scène, le plus « ancien » (c’est-à-dire, celui déjà présent dans la scène précédente), voué à disparaître, est toujours celui qui vit le moment avec le plus de passion, quand l’autre est encore plein de retenu, fantomatique. Ce dernier ne vit jamais vraiment l’instant, et semble perpétuellement attiré vers l’extérieur, vers la scène suivante – avant de devenir, à son tour, le personnage délaissé par le nouveau venu, ayant alors pris sa place d’insatisfait sur le départ. Et ainsi de suite. Le soldat délaisse la prostituée pour la femme de chambre, le jeune homme délaisse la femme de chambre pour la femme mariée, etc., etc. De cette ronde infernale émerge un sentiment d’éternelle frustration, et une vision assez noire des relations humaines : un même moment n’est jamais vécu avec autant d’intensité par deux personnes, l’amour n’est jamais réciproque, et chaque individu s’épuise dans cette fuite en avant circulaire. Et lorsqu’un amour semble fonctionner – entre le jeune homme et la femme mariée, par exemple –, le carrousel du conteur s’enraye, la ronde se brise, le cycle éternel des sentiments humains se fige. Que faut-il en conclure de la vision du cinéaste ? Est-ce là une conception cynique de l’amour ? Un parti-pris à double-tranchant qui fait d’un côté la poésie douce-amère du métrage et de l’autre sa limite émotionnelle, notamment vis-à-vis des personnages qui sonnent parfois un peu creux, car, par essence, « de passage ». Mais il n’y a que sur les chefs-d’œuvres qu’il est possible de pinailler de la sorte, rassurons-nous.

Dans cette comédie d’une légèreté confondante, Ophüls constate l’évanescence des sentiments. Le monde en marche est un monde où l’amour arrive et passe, surgit au détour d’une ruelle et claque la porte sans crier gare. Pas de temps pour la stabilité, pas de temps pour les seconds rendez-vous, pas de retrouvailles, pas de retour en arrière ni d’arrêt sur le présent. Dans Jules & Jim de Truffaut, Jeanne Moreau chantait « Le tourbillon de la vie » ; dans La Ronde d’Ophüls, le conteur chante le cycle des saisons, de l’eau et de la nature. Un éternel retour où les âmes errent en s’accrochant à des sentiments sans prise, et où les transitions, les irrémédiables passages et renouvellements, sont les véritables moments présents dont nous ne savons que trop peu profiter – et où se niche l’amour dans sa simplicité et sa vérité.

Qualité de la présente édition :

Visuellement, le film est superbe, la copie restaurée offrant une image granuleuse du plus bel effet. La version proposée est d’une heure et trente-trois minutes, visiblement plus longue de 5 à 10 minutes par rapport à certaines versions que l’on peut trouver sur le net ou en DVD, d’habitude. Mais difficile de savoir si ce sont des scènes rajoutées ou simplement la fréquence d’images par seconde qui, modulée lors de la restauration, rallonge la durée totale du film. Du côté des suppléments, le tour est vite fait : rien du tout, hormis une bande-annonce… C’est tout de même dommage, tant il y aurait eu à écouter de la part de spécialistes.

Versions :
– Française – DTS-HD Master Audio 1.0
– Audiodescription – Dolby Digital 2.0
– Sous-titrée – Sourds et malentendants

Suppléments :
– Bande-annonce
– Crédits

Chloë Sevigny et Maggie Smith, deux femmes de l’ombre

Pour ce cycle sur les rôles secondaires, il semble intéressant d’étudier le cas de deux actrices dont le nom vous est peut-être inconnu, mais dont le visage ou le rôle incarné vous rafraîchira la mémoire. Chloë Sevigny et Maggie Smith, deux comédiennes aux carrières très opposées mais qui ont en commun d’avoir jusqu’à présent mené de front une carrière brillante en ne jouant exclusivement que des seconds rôles.

Certains acteurs (actrices) passent leur carrière a l’ombre des projecteurs, et pourtant ils où elles parviennent a briller aussi fort que les grands noms de l’affiche. Alors qu’ils ou elles enchaînent que des rôles secondaires, voire tertiaires, cela ne les empêche pas de travailler auprès de grands réalisateurs et réalisatrices, dans des films cultes et gagner même des récompenses.

Maggie Smith, la matriarche snob et drôle

A 85 ans, l’actrice Maggie Smith n’est plus à révéler. Pourtant, elle fait partie de ces grandes actrices, avant tout connues pour leurs rôles secondaires a l’écran. C’est au théâtre, là où elle a commencé sa carrière, qu’elle est davantage sur le devant de la scène. Elle reste considérée comme une des plus prolifiques et talentueuses actrices britanniques au vu de son interminable filmographie et de l’éclectisme de ses rôles, mêmes secondaires.

Si la vieillesse fait peur à la majorité des actrices, ça n’a jamais été un soucis pour Maggie Smith et bien au contraire. C’est en sa qualité de femme âgée qu’elle obtient ses rôles les plus reconnus. Sur le grand écran, le public la reconnaît sous le trait de la mythique professeure McGonagall au sein de la saga Harry Potter. Quant au petit écran, c’est dans la célèbre série britannique Downton Abbey, que Maggie Smith incarne merveilleusement la comtesse Violet Crawley. Rôle qui lui vaudra un Golden Globe et deux Emmys.

Au fil de sa carrière, elle est surtout reconnue en tant que comédienne de théâtre, pour ses performances classiques et littéraires. Une image british qui lui colle à la peau dans des rôles récurrents de femme froide et autoritaire ou de grand-mère exigeante et snobe. Mais plus tard, pour casser cette image rigide, elle joue dans des comédies satiriques comme Quartet (2012), Indian Palace (2012), My OLd Lady (2014) et The Lady in the Van (2015).

Maggie Smith n’est donc pas une actrice qui a souffert de ses seconds rôles au cinéma car elle a longtemps été récompensée pour ses différentes performances. Elle gagne un oscar pour California Hotel, un Golden Globe pour Chambre avec vue, ainsi qu’un BAFA pour Un Thé avec Mussolini. Tous, résultant de ses performances dans ses rôles secondaires féminins. Une actrice qui sait plus que briller dans l’ombre.

Chloë Sevigny, belle et creepy

Blonde et svelte, l’actrice n’a rien à envier aux autres Margot Robbie, Elle Fanning ou Amanda Seyfried. Si ce n’est pas une question de physique, on pourrait s’interroger sur ce choix de carrière centrée sur des seconds rôles. Serait-ce une question d’opportunité ? Très peu probable quand on sait que l’actrice commence sa carrière avec brio. Graâce a son petit ami de l’époque, qui s’avère être aussi scénariste et ami proche de Larry Clarke, elle obtient un rôle pour le film très controversé KIDS. Grace au film Boys don’t Cry de Kimberley Pierce, elle obtient le rôle qui la révélera et lui vaudra d’être fortement récompensée auprès de divers cérémonies et festivals, dont l’oscar et le golden globe dans la catégorie meilleure actrice dans un second rôle.

A partir de là, sa carrière se centre sur les films indépendant américains, à la fois très critique mais dont les rôles lui permettent d’expérimenter son jeu d’actrice. On la voit donc apparaître dans des drames très sombres comme Zodiac de David Fincher, American Psycho de Mary Harron, et Dogville de Lars von Trier, mais aussi des films plus légers et atypiques comme Melinda et Melinda de Woody Allen ou encore Broken Flowers de Jim Jarmusch.

Au vu des noms des réalisateurs.ices pour lesquel.le.s elle a interprété ses rôles secondaires, Chloé Sevigny s’engage dans un film davantage par intérêt personnel que pour se mettre en avant. Encore récemment, elle apparaissait en tant qu’officier dans le film de Jim Jarmusch qui faisait l’ouverture de Cannes, The Dead Don’t Die. Un rôle assez mineure et peu reluisant, mais qui semblait plus être une question de loyauté auprès du réalisateur.

En outre le cinéma, elle persiste à jouer des rôles secondaires dans le milieu des séries. Ce qui ne l’empêche pas d’être récompensée pour son rôle dans Big Love, grâce auquel elle obtient le Golden Globe de Meilleure actrice dans un second rôle dans une série. Elle se fait également particulièrement remarquer en 2012 pour son rôle de tueuse a gage transgenre dans Hit and Miss en 2012. Puis on la retrouve également dans des séries comiques (Louie, Portlandia, The Mindy Project, Russian Roulette), horrifiques (American Horror Story) et dramatiques (Bloodline, The Act, Those Who KIll).

Malgré sa multitude de rôles secondaires, sa carrière reste impressionnante. Chloë Sevigny s’est démarquée pour ses choix de carrière dans des projets et auprès de réalisateurs (réalisatrices) très hors-normes. Alors même si ses rôles sont parfois qualifiés de mauvais, l’actrice s’en tient à ses convictions artistiques. C’est donc l’intégrité de Chloé Sevigny qui a fait d’elle une aussi bonne interprète de rôles secondaires.

Une carrière au second plan ?

Ces deux actrices nous montrent que parfois être seconde n’est pas à plaindre. Leurs noms ne sont peut-être pas inscrits en lettres capitales sur l’affiche, mais elles ont réussi a marquer l’esprit du public. Par leur visage, leur performance unique et surtout leurs choix de films, elles ont su se démarquer. En prenant ainsi le risque de bâtir une carrière autour des seconds rôles, ces actrices ont façonné leur place à leur manière dans l’histoire du cinéma.