« Face à la puissance » : quelles sources d’énergies pour quelles sociétés ?

On tend souvent à se représenter le XIXème siècle comme le siècle du charbon et le XXème siècle comme celui du pétrole. C’est vrai si l’on en juge par l’explosion de leur production, de leur consommation, et de leurs impacts sur les modes de vie et les écosystèmes. Les choses sont pourtant infiniment plus complexes. Le pétrole n’a pas remplacé le charbon au tournant du XXème siècle. L’un et l’autre ne se sont pas imposés brutalement, ni de manière uniforme. Surtout, ils ont toujours dû cohabiter avec d’autres sources d’énergies qui, selon les lieux, l’époque, les intérêts et/ou les idéologies de ceux qui les promeuvent, ont été désignées sous des vocables différents : naturelles, nouvelles, alternatives, renouvelables… C’est l’histoire de ces dernières que raconte « Face à la puissance », de François Jarrige et Alexis Vrignon.

Une évidence s’impose : pendant des millénaires, l’humanité s’est développée sans charbon ni pétrole. Elle disposait cependant d’autres ressources, certaines semblant plus évidentes que d’autres. Les bois et les forêts ont toujours été des fournisseurs d’énergie de premier ordre. La domestication progressive des animaux, au Néolithique, s’est accompagnée de celle de leur force. Les premiers moulins à vent sont apparus il y a 3000 ans au Moyen-Orient, les moulins à eau durant l’Antiquité. Plus tardivement, l’énergie solaire a fait l’objet de recherches dès le XVIIIème siècle, avant de coloniser les esprits dans les romans d’anticipation au XIXème et de science-fiction au XXème. Mais les énergies fossiles ont pris le dessus et, malgré leur impact sur l’environnement, représentent toujours 80% de la consommation d’énergie mondiale.

Le développement du charbon et du pétrole est inséparable de celui du capitalisme. Cette histoire là a déjà été faite, mais quid de ces autres sources d’énergies, dont on voudrait faire la solution à tous nos problèmes environnementaux ? Celles-ci ne sont pas, pour la plupart, nouvelles : le livre s’attache à détailler quelles en ont été les utilisations depuis les prémisses de la Révolution Industrielle, au milieu du XVIIIème siècle. Ces sources d’énergie ne sont pas forcément toujours alternatives : une même source d’énergie peut être pour certains militants un outil pour un changement de société beaucoup plus large, tandis qu’elle sera en d’autres mains un moyen de continuer à produire de plus en plus d’énergie et de plus de en plus de biens… d’une manière prétendument de plus en plus propre. En découpant les trois derniers siècles en quatre périodes distinctes et en s’appuyant sur une vingtaine d’études de cas réalisées par d’autres universitaires, François Jarrige et Alexis Vrignon cherchent ainsi à « mettre à distance les discours contemporains en explorant dans le passé l’évolution des pratiques et des langages pour dire les limites du modèle énergétique dominant et énoncer des projets, pour inventer des systèmes énergétiques moins prédateurs et plus démocratiques ».

1750-1860 : le charbon comme alternative aux sources d’énergie naturelles

Dans une première partie courant de 1750 à 1860, les deux chercheurs nuancent l’importance du charbon dans les sociétés de l’époque. Avant 1860, le charbon concerne principalement la Grande-Bretagne, alors première puissance économique mondiale. Ailleurs, la machine à vapeur s’implante progressivement mais demeure souvent une force d’appoint à des systèmes bien rodés (éolien, hydraulique) qu’un récit trop centré sur le « choix du feu » a tendance à invisibiliser. Là où il s’impose, le charbon ne déchaîne pas forcément l’enthousiasme des foules : sa toxicité est vite démontrée, sa dimension tarissable supposée dès les années 1830. De plus, certaines régions n’en disposent pas et les peuples continuent le plus souvent à faire avec ce qu’ils ont sous la main : le bois, les animaux (encore plus mobilisés suite à l’abolition de l’esclavage), les rivières (toutes aménagées au XIXème siècle), les moulins à vent, la tourbe.

Tout ceci fonctionnait très bien pour les besoins de l’époque. Le charbon et la vapeur ont fini par prendre le dessus, tout au long du XIXème siècle, en permettant d’une part de s’émanciper des contraintes du milieu physique, d’autre part de développer un modèle économique basé sur l’individualisme et la recherche de profits, qu’entravaient des sources d’énergie parfois aléatoires (l’éolien) ou nécessitant une discipline collective et une centralisation trop poussée pour les industriels (l’hydraulique). Toutes ces sources d’énergie non-fossiles ont accompagné le charbon dans la première moitié du XIXème siècle, mais pour passer littéralement à la vitesse supérieure, le capitalisme a dû se détacher des énergies naturelles.

1860-1918 : le règne du charbon, l’essor du pétrole et de l’électricité

De 1860 à 1918, le charbon s’impose, le pétrole s’apprête à prendre la relève et l’électricité connaît un essor foudroyant. Les deux auteurs se gardent bien de présenter ces trajectoires comme inéluctables. Dès 1865, l’économiste Stanley Jevons s’interroge sur les améliorations techniques : on a besoin de moins en moins de matières premières pour produire de l’énergie, mais on s’équipe de plus en plus, donc on consomme de plus en plus. La période voit également des scientifiques alerter sur la fin inéluctable des ressources de charbon et de pétrole… tandis que d’autres parient que le temps permettra de trouver des solutions techniques qui garantira l’avenir énergétique des générations futures. Un certain pragmatisme s’impose pourtant : la crainte de manquer ne réduit pas la consommation, elle légitime une exploitation accrue qui passe aussi bien par l’extraction d’un charbon de piètre qualité que par l’implantation de mines dans les colonies.

En cas de pénurie, il faut pourtant bien trouver des alternatives. La tourbe est ainsi ponctuellement réhabilitée lors des grandes crises houillères de 1871-1874 ou de la guerre de 14-18. Des travaux visant à mettre en place de nouveaux convertisseurs énergétiques se multiplient également. On redécouvre la disponibilité, l’abondance, le faible coût, le caractère local de ces sources d’énergie « naturelles », mais aussi leur dispersion, leur variabilité, leur intermittence. Le solaire est encore trop cher pour être rentable seul, les éoliennes danoises fonctionnent tant bien que mal jusqu’aux années 1930 mais peinent à s’imposer ailleurs. A l’inverse, certaines de ces sources d’énergie demeurent prédominantes en dehors de la sphère occidentale. Elles n’y sont alors pas considérées comme des alternatives par les autochtones qui ne connaissent pas encore les « bienfaits » des énergies fossiles. Elles sont, par conséquent, perçues par les pays colonisateurs comme des énergies adaptées à des populations archaïques, la consommation d’énergies fossiles apparaissant de son côté comme un signe d’appartenance au monde civilisé…

1918-1973 : consommation croissante d’énergie et invisibilisation des alternatives

Le pétrole fait de l’ombre au charbon pendant la Première Guerre Mondiale, et continue sa progression durant tout le XXème siècle : sa production de pétrole y est multipliée par 84, notamment grâce aux apports du Moyen-Orient, redécoupé par les puissances occidentales et occasionnant des désordres géopolitiques durables dans la région. Aux États-Unis, une fois les réseaux de transport en commun détricotés par les industriels, l’automobile s’impose, dans la logique de la construction d’une nation de propriétaires et de consommateurs. Marion King Hubbert a beau modéliser sa courbe en cloche et populariser la notion de pic pétrolier dès 1956, les mauvaises habitudes sont déjà prises.

La période se distingue également par une consommation croissante d’électricité : l’idée s’impose dès les années 1930 qu’un doublement de la consommation tous les dix ans est indispensable à la bonne marche de la société. Dans cette perspective, l’hydroélectricité n’est pas perçue comme une alternative : c’est au contraire un des outils pour « la conversion des sociétés à l’usage intensif d’une énergie abondante disponible de manière prédictible ».

Durant les Trente Glorieuses, les énergies renouvelables n’ont plus bonne presse : leurs promoteurs passent pour des excentriques ou des réactionnaires, les prototypes doivent faire preuve de leur rentabilité rapide s’ils souhaitent se raccorder au réseau électrique… et semblent peu pertinents s’ils n’ont pas cette prétention. EDF s’intéresse pourtant au solaire, mais seulement pour les zones arides d’Afrique du Nord. Seuls les grands laboratoires publics et privés attirent l’attention sur leurs travaux, marginalisant les autres chercheurs. Ainsi, « les processus d’invisibilisation à l’œuvre installent dans l’esprit du plus grand nombre l’idée selon laquelle une seule voie énergétique serait possible ». Un sursaut d’esprit est pourtant envisageable en temps de crise : en 1980, 72% des Français sont favorables au développement prioritaire de l’énergie solaire. Mais cinq ans plus tard, alors que les centrales nucléaires prévues par le plan Messmer arrivent à maturation et que le monde connaît un contre-choc pétrolier, ils ne sont plus que 25%.

Depuis 1973 : l’impossible et pourtant indispensable développement d’une modèle alternatif

Aujourd’hui, les énergies renouvelables sont principalement envisagées comme une substitution aux énergies fossiles. Les plus optimistes leur attribuent la possibilité de perpétuer notre mode de vie tout en dégradant un peu moins notre environnement. Mais elles peuvent aussi être partie intégrante d’un changement global, politique, social et environnemental, qui ferait de la sobriété sa valeur cardinale. Force est de reconnaître qu’on n’en prend pas la direction : modèle productiviste oblige, produire mieux revient in fine à produire plus. Et la production d’énergie a déjà été multipliée par 2,5 entre 1971 et 2016. La substitution vantée par les élites relève plus de l’accumulation pure et simple, dans le prolongement logique de l’histoire des énergies dominantes.

Le nucléaire a certes la réputation de polluer moins que le charbon, encore que les impacts écologiques de l’extraction de l’uranium sont tout sauf négligeables (que l’uranium « français » soit en réalité kazakh ou nigérien n’aide pas à en prendre conscience) ; le nucléaire a surtout l’avantage, pour ses promoteurs, d’être une affaire fort complexe qui nécessite d’être gérée par des technocrates plutôt que par les usagers qui en consomment l’énergie. Le nucléaire est assurément une alternative aux énergies fossiles, mais on en a vu des plus écologiques et plus démocratiques.

Des alternatives écologiques et démocratiques, c’est justement ce que de nombreux opposants cherchent à développer depuis les années 1970, au gré de multiples désillusions. L’essor du néolibéralisme dans les années 1980 grippe sévèrement la dynamique alternative née après le premier choc pétrolier : « le succès des approches néolibérales des politiques publiques a grandement fragilisé un secteur déjà peu légitime aux yeux de nombreux décideurs », y compris de gauche. Les énergies renouvelables sont pourtant vantées par ceux-là même qui ne voulaient pas en entendre parler hier. Face au « capitalisme vert », formidable oxymore, d’autres pistes existent pourtant, à base de « diversification maximale des vecteurs d’énergie dans une logique d’adaptation aux usages finaux » et de « réorganisation de la société, délaissant le modèle de la croissance ». De belles idées susceptibles de sonner comme de grossiers jurons aux oreilles de ceux qui veulent construire des champs d’éoliennes ou de panneaux photovoltaïques à tour de bras. Dommage, d’ailleurs, que les auteurs ne consacrent pas quelques pages à l’impact écologique de la construction même de ces technologies pas si vertes que ça.

Qu’il s’agisse du tronc principal du livre, rédigé par Jarrige et Vrignon, ou des dix-huit études de cas qui illustrent leur propos (et occupent une grosse moitié de l’ouvrage), Face à la puissance est un essai historique riche en enseignements qui nous invite à reformuler certaines de nos questions existentielles alors que les effets du réchauffement climatique sont de plus en plus tangibles. Plutôt que tergiverser sur le type d’énergie idéal pour notre société, ne faudrait-il pas plutôt se demander quelle société peut-on bâtir à partir des sources d’énergie les plus « propres » à notre disposition ? Dans la postface, le sociologue Alain Gras souligne que « l’efficacité d’une technique […] s’apprécie […] à partir d’un système de valeurs où la définition de la puissance repose sur une contingence historique, donc provisoire ». Avant d’appeler, joliment, à « laisser la puissance devenir vaine ».

Face à la puissance, François Jarrige et Alexis Vrignon
La Découverte, février 2020, 400 pages

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