Emma G. Wildford, la sentimentale intrépide

Guère plus de 20 ans, la charmante Emma G. Wildford, Anglaise de famille aristocratique, romantique rêveuse et indomptable, publie déjà de la poésie. Elle a aussi le goût de l’aventure !

Été 1920, sous une chaleur torride, Emma papote avec Elizabeth, sa sœur aînée, dans le jardin du manoir familial. Elizabeth est mariée à Charles, un banquier plus vieux qu’elle, du genre réaliste et pragmatique. Il connaît sa position, fait en sorte de la maintenir et d’en profiter. Charles considère que faire des enfants est un excellent investissement. D’ailleurs, lui et Elizabeth envisagent d’en avoir neuf, comme la reine Victoria ! Occupé par la lecture des romans d’Agatha Christie, Lord Wildford, le père d’Elizabeth et Emma, vit assez retiré depuis que sa femme s’est enfuie avec le jardinier (L’amant de lady Chatterley ?) Il semble que tout ce petit monde vive au manoir. Les raisons en demeurent obscures, à l’image des relations familiales qui iront en se révélant progressivement. Aucun souci financier, puisque la famille emploie une domestique, Doris.

Portrait d’Emma

Emma affiche un physique juvénile agrémenté d’un joli visage où on remarque des yeux et cheveux sombres. Un physique qui rappelle ceux affectionnés par le peintre van Dongen. La jeune fille se montre assez espiègle et libre (allant jusqu’à prendre une posture qui rappelle un tableau du peintre préraphaélite John Everett Millais), contrairement à sa sœur plus coincée, matérialiste.

Emma la sentimentale

Emma est amoureuse d’un homme nommé Roald Hodges Jr. parti en expédition en Laponie, à la recherche de traces légendaires (le tombeau de la géante) du peuple Sami. Roald avait promis à Emma de l’épouser pour ses 20 ans. Seulement voilà, il est loin et ne donne pas de nouvelles. Est-il seulement encore vivant ? Refusant d’ouvrir la lettre qu’il lui a laissée en partant (elle ne veut pas croire à un malheur), Emma décide (malgré la réticence de la très masculine Royal Geographical Society), de partir vers la Laponie à la recherche de Roald.

Une présentation originale

L’album bénéficie d’un travail éditorial de qualité qu’il convient de signaler. La première de couverture constitue un rabat cartonné rigide qui se déplie sur la droite. Une fois dépliée cette première de couverture, on en découvre une seconde, tout aussi rigide. L’ensemble donne l’impression d’être aimanté. Mais non, il semble que ce soit juste un ensemble qui s’emboîte parfaitement. Sur l’illustration de couverture, la partie haute présente un paquebot voguant derrière un fond de montagnes glacées, suggérant le lieu et l’époque de l’intrigue. La partie centrale montre Emma en train d’écrire sur une table de jardin. Si la couverture qui se rabat montre immédiatement que l’album sort de l’ordinaire, elle présente néanmoins un inconvénient : on ne sait pas trop quoi en faire pendant la lecture. Le travail éditorial ne s’arrête pas là, puisque l’album comporte trois petites surprises : des objets non détachables qu’on découvre aux moments adaptés.

Les auteurs

Le scénario est signé Zidrou, de son vrai nom Benoît Drousie, auteur assez prolifique qui a notamment signé le scénario de L’Adoption, BD franco-belge dessinée par Arno Monin (2 tomes : 2016 et 2017). Les dessins sont ici signés Edith, de son nom complet Edith Grattery, et ils participent beaucoup au charme de l’album. Un dessin pas trop fouillé qui met surtout l’accent sur les émotions des personnages, tout en mettant en valeur de superbes paysages avec une palette (un trait fin, jamais rigide et parfois virevoltant, à l’encre et des couleurs au pinceau) où dominent les couleurs automnales. Elle aime les jeux d’ombre et les couleurs, sa technique les met en valeur. Majoritairement, l’album présente trois bandes par planche, ce qui donne une bonne lisibilité à l’ensemble. La dessinatrice ne cherche pas trop d’effets avec des arrangements de vignettes originaux, mais elle compose ses planches avec maîtrise, variant les tailles de ses vignettes en fonction des besoins de la narration, allant jusqu’à quelques dessins pleine planche, notamment en fin d’album. Nulle recherche de spectaculaire, juste le moyen de mieux capter l’instant. Décors et costumes très crédibles pour faire sentir l’ambiance de l’époque.

Le caractère d’Emma

Le scénario révèle quelques surprises et verra Emma s’engager dans le grand Nord sans le moindre complexe. Sa nature profonde est celle d’une jeune femme heureuse de vivre, qui voit toutes les péripéties auxquelles elle se trouve confrontée comme des aventures qui ne peuvent que l’empêcher de sombrer dans la monotonie (triste exemple de sa sœur), ou bien de se remémorer trop précisément ce qu’elle cherche à fuir. Bien sûr, la réalité viendra la rattraper.

Un ou des défauts ?

J’ai eu du mal à mettre le doigt sur ma (petite) réticence concernant cet album. J’ai d’abord regretté que la psychologie d’Emma ne soit pas trop fouillée, parce qu’on doit imaginer les années passées à côtoyer Roald, familier du manoir de la famille Wildford. Au début, Emma semble décontractée, joueuse, espiègle, affichant une tranquille assurance. Quand on en sait davantage sur elle, on se dit que cela ne colle pas vraiment. Puis, j’ai mis en cause un scénario trop travaillé, destiné avant tout à ménager des surprises. Finalement, je pense que le petit souci vient d’une narration située en 1920 alors que la mentalité d’Emma est conçue par un esprit d’aujourd’hui.

Petite conclusion incitatrice

L’album retient donc l’attention par un travail éditorial original et sympathique, ainsi que par des dessins au charme suranné qui font revivre une époque. Ajoutons que l’album présente une belle galerie de personnages, de l’aventure et de l’amour, avec quelques touches d’humour. Et si la clé de la personnalité d’Emma résidait en partie dans son deuxième prénom ?

Emma G. Wildford, Zidrou et Edith
Soleil, novembre 2017, 102 pages

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4

Festival

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