Malpertuis, de Jean Ray : divine terreur

La collection Espace Nord réédite Malpertuis, le roman le plus célèbre de l’écrivain belge Raymond Jean Marie de Kremer, dit Jean Ray. Publié en 1943, Malpertuis reste à ce jour un des sommets de la littérature fantastique du XXème siècle.

Il y a quelques mois, nous faisions l’éloge du très beau film de Jean-Pierre Mocky La Cité de l’indicible peur (aussi connu sous le titre La Grande frousse), avec Bourvil et Jean-Louis Barrault, adapté du roman de Jean Ray. La collection Espace Nord nous permet de (re)découvrir cet écrivain si particulier à travers la réédition de plusieurs titres, dont Malpertuis, son oeuvre la plus connue.
Osons tout de suite l’affirmer : Malpertuis est une oeuvre majeure de la littérature fantastique du XXème siècle. Par son ambiance, par sa construction, par le style d’écriture de Jean Ray, par le malaise qui s’en dégage, le roman s’impose comme une très grande réussite.
Qu’est-ce que Malpertuis ?
C’est un bâtiment. Une maison, dans une “cité” dont nous ne connaîtrons jamais le nom. Une maison sombre et étrange, dont le plan nous restera incompréhensible. On sait qu’elle est très grande, et qu’il s’y trouve une boutique. Ceci mis à part, nous n’en aurons jamais une description exhaustive, juste des bribes utiles à planter le décor et l’atmosphère.
Quentin Moretus Cassave, le propriétaire de Malpertuis, est sur le point de mourir. Il convoque une quinzaine de personnes à la lecture de son testament, qui cache une bien étrange dernière volonté : les quinze personnes héritent collégialement de la fortune colossale de cassave, à l’unique condition qu’ils résident dans Malpertuis. Ceux qui en partiront abandonneront ainsi leur argent.
Dernière volonté pour le moins simple à respecter, a priori, sauf que dès le début nous sommes conscients que ce lieu est le théâtre d’événements angoissants.

Essayer d’expliquer ce qui se déroule dans Malpertuis est non seulement une illusion, mais aussi un peu une trahison. L’un des plaisirs qui se dégage de Malpertuis, c’est justement de se retrouver dans un univers qui échappe à la rationalité.

“Insensé celui qui somme le rêve de s’expliquer”

En effet, Malpertuis semble fonctionner comme un cauchemar, suivant une logique qui est totalement étrangère à la raison humaine.
Cette absence de rationalité est pour beaucoup dans l’atmosphère angoissante du roman. Nous sommes plongés dans un univers inexplicable, donc imprévisible, et sur lequel nous n’avons aucune prise, rien pour nous rattacher.
Cet aspect est renforcé par le fait que nous suivons les événements selon le regard totalement subjectif, donc partial et partiel, d’un narrateur, Jean-Jacques Grandsire. Or, le monde de Malpertuis se divise en deux catégories : ceux qui savent quelque chose et ceux qui ne savent rien. Jean-Jacques relève clairement de cette seconde catégorie. Et comme ceux qui savent ne disent strictement rien (cela semble même être une règle, voire une loi primordiale), Grandsire se retrouve être témoin de ce qui arrive, mais en étant incapable d’en fournir la moindre explication.

“Dieu garde ses mystères et punit les hommes qui essaient d’y porter atteinte”

Du coup, entre absence de description et ignorance du narrateur principal, Malpertuis semble baigner dans un monde flou, dont les contours ne sont pas précis, idée encore renforcée par le paysage brumeux et l’absence de situation géographique. De plus, ici, rien n’est stable, tout semble soumis aux changements brutaux et violents. A Malpertuis, tout est changeant, tout se transforme. Aucun personnage ne semble avoir une identité clairement définie, y compris Malpertuis elle-même.
De plus, Malpertuis est un roman qui semble se tenir sur une frontière. Frontière entre l’humain et le non-humain, entre l’humain et l’animal (les Griboin que Grandsire décrit comme des rats, ou un récit au sujet d’un loup-garou), entre l’humain et le surnaturel, mais aussi entre les vivants et les morts. Parce que dans ce roman, mourir ne signifie pas que l’on disparaisse de l’histoire, loin de là…
Cette notion de frontière est symboliquement marquée par la forte présence de la statue du dieu Terme, le dieu romain qui gardait les bornes limitant les territoires. Sa présence figure ainsi la frontière, donc la jonction entre deux mondes.

Le roman Malpertuis possède une structure interne complexe et remarquable. Nous avons un narrateur qui supervise tout le roman. Dès les premières pages, nous apprenons qu’il a cambriolé le couvent des Pères Blancs pour y soutirer des manuscrits bien cachés. Trois textes que le cambrioleur va mêler pour raconter l’histoire de Malpertuis. Trois narrateurs différents donc (en plus du cambrioleur lui-même, dont nous ne connaîtrons jamais le nom ni la motivation exacte). Le principal est donc Jean-Jacques Grandsire, jeune homme d’une vingtaine d’années se retrouvant plongé dans cette histoire monstrueuse. Les deux autres narrateurs sont Doucedame-le-Vieil, un marin, et Dom Misseron, le père abbé du couvent des Pères Blancs.
Cette structure en récits enchâssés fait fortement penser aux nouvelles de Maupassant, par exemple, mais le style littéraire de Malpertuis est unique. Jean Ray semble combiner diverses influences, depuis Lovecraft jusqu’au romantisme noir en passant par Villiers de l’Isle-Adam. Mais en aucun cas l’écrivain belge ne se contente de copier les maîtres : il crée son propre monde, instaure son style personnel. Chaque narrateur a droit à sa propre écriture, et le lecteur peut retrouver dans le roman une culture encyclopédique doublée d’une grande maîtrise de la langue.
Mapertuis est un roman très riche d’interprétations (la collection Espace Nord, qui réédite le roman, propose un postface rédigée par Jacques Carion et Joseph Duhamel, qui ont l’intelligence de donner des pistes d’interprétations sans épuiser le sujet, nous dévoilant la grande richesse et la complexité du roman). C’est une oeuvre qui n’hésite pas à être déroutante, angoissante, captivante. Assurément, Jean Ray est un grand écrivain encore trop méconnu.

Malpertuis, Jean Ray
Espace Nord, mars 2020, 295 pages

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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