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ALIENS : Defiance, par Brian Wood chez Vestron : au-delà des règles

Ce mois de mars débarque chez l’éditeur de comic books Vestron le deuxième tome de la série limitée ALIENS: Defiance, imaginée par Brian Wood, auteur vétéran dans le domaine, qui nous emmène dans une course contre-la-montre face aux xénomorphes et à la Compagnie, la Weyland-Yutani, qui n’a cessé, depuis le premier film réalisé par Ridley Scott en 1979, de chercher à capturer et exploiter un spécimen à des fins malveillantes.

Synopsis : (Tome 1) Jeune recrue du corps des Colonial Marines, Zula Hendricks va devoir affronter ses démons du passé alors qu’elle lutte pour survivre face à des créatures d’origine inconnue en compagnie des synthétiques de la Weyland-Yutani. Les ordres qui suivront mettront en doute sa loyauté, alors que de terribles événements se préparent…

(Tome 2) La suite du périple de Zula Hendricks, qui va devoir affronter les Colonial Marines lancés à sa poursuite et les xénomorphes dont veut s’emparer la Weyland-Yutani…

ALIENS: Defiance : se dépasser face à l’insurmontable

Publiés entre avril 2016 et juin 2017 chez Dark Horse Comics, les six premiers des douze numéros constituant ALIENS : Defiance peuvent être découvert en France avec la sortie d’un premier tome en décembre 2019. Vestron, l’éditeur qui, depuis une bonne année, enchante notamment les fans de licences fortes de l’imaginaire telles qu’Alien, Predator, Terminator, Evil Dead ou encore RoboCop en publiant leurs prolongements imaginés, dessinés et publiés chez Dark Horse, sort ce mois-ci le deuxième volume d’ALIENS : Defiance qui vient poursuivre et clore la série.

Située entre Alien (Ridley Scott, 1979) et Aliens (James Cameron, 1986), Defiance suit une trooper du fameux corps des Colonial Marines, blessée dans sa chair. Zula Hendricks n’a plus de colonne vertébrale, ou à peine. À peine venait-elle de terminer sa riche formation qu’elle est blessée en débarquant en plein combat. L’égo en a pris un coup, mais elle ne relâche rien. Elle a dû se battre pour s’imposer en tant que femme, noire et petite de taille. Et elle avait réussi jusqu’au terrible incident. Alors qu’elle se remet sur pieds à coup de traitements chirurgicaux, Zula se retrouve embarquée dans une mission d’abordage d’un transporteur à la dérive. Elle est notamment accompagnée par une équipe de drones de la Weyland. Le vaisseau fantôme n’en est pas vraiment un, la vie alien y réside et est déjà prête à s’attaquer aux nouveaux venus. Déchainements de violence à la double mâchoire et queue perçante, ou encore au fusil à impulsions traversent, entre autres cauchemars, le récit de science-fiction qu’est ALIENS : Defiance. Parce qu’avant d’être un produit dérivé d’une franchise culture, Defiance est d’abord le récit d’un personnage qui va encore une fois dépasser les jugements d’autrui pour s’accomplir, non plus juste en tant que digne marine colonial, mais être humain moral digne de l’être.

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« Light my fire » – La Weyland-Yutani et son imagerie militaro-fasciste.
Copyright : Vestron.

Au-delà d’Alien(s)

Une machine qui rêve d’indépendance, d’autres prêtes à tout pour suivre la mission, des flux de xénomorphes, des space marines prêts à tout pour la Compagnie, fameuse pour sa quête de la créature… Autant de grands concepts de science-fiction réappropriés par l’imaginaire d’Alien et qui réussissent à retrouver ici une vision neuve sinon efficace, grâce à la scénographie de Brian Wood, ainsi qu’aux traits et couleurs de ses comparses : Tristan Jones, Tony Brescini, Eduardo Francisco, entre autres, au dessin ; Dan Jackson à la couleur. Oui, une scène d’humano-xéno accouchement vous rappellera Prometheus (Ridley Scott, 2012), non pas pour le fan service mais pour mettre en scène la scène gore et malsaine – terminée sur un jeu ironique avec le nouveau-né – qu’on n’a pas peut-être pas eu en salles, mais qu’on a là, sans postures et bien réelle, sur papier, entre nos mains – quand vos doigts seront notamment posés sur le tome 2. On peut aussi penser à cette fabuleuse découverte des aliens dans le tome 1 (voir cases au-dessus et ci-dessous) qui renvoie à la dramaturgie cameronienne et verhoevenienne (coucou Starship Troopers) : des sons de tirs entendus par les deux personnages principaux dans une pièce silencieuse et fantomatique, puis, page suivante, un plan moyen sur des troopers en mode shooters posés et assurés, un contre-champ sur des matières étrangères déchiquetées par les tirs, puis ce revirement devenu propre au film d’infestation, ici formidablement exécuté en trois cases. Deux plans serrés au cadre vertical viennent ainsi densifier cette fausse pause : le signe de main qui demande l’arrêt du tir ; la lampe dirigée vers la zone de tir dans un plan en contre-plongée ; et enfin ce formidable plan large qui vient inverser le rapport de force avec une contre-plongée vers la horde alien inarrêtable, et un éclairage de sas rouge qui cite Aliens tout autant qu’il annonce le massacre à venir. Aussi peut-on vous parler des planches en double page qui replongent le lecteur dans l’expérience du vide spatial telle que les fans de space opera et space survival ont pu apprécier dans le film 2001 L’Odyssée de l’espace et le jeu video Alien Isolation.

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Comment mettre en scène l’entrée du xénomorphe avec un savoir-faire inspiré et efficace avec Brian Wood.
Copyright : Vestron.

À ce propos, les fans de la licence seront probablement ravis de trouver ici quelques clins d’œil à Amanda Ripley et son aventure avec le Torrens qui ont amené les joueurs à passer plus de vingt heures* de plaisir horribilo-sci-fi-maso-Alien sur consoles ou PC depuis sa sortie en 2014 (*et cela, sans les excellents DLC sortis entre temps, dont certains – rejeux de séquences du dernier acte du premier film – sont gratuits). Il ne s’agit pas de simple fan service puisque Zula, qui a déjà un certain lien avec Amanda, la retrouvera dans la suite de Defiance et d’Isolation, ALIENS : Resistance, qu’on peut d’ores et déjà prévoir d’acquérir chez Vestron. Certes, la fin de Defiance promet d’emmener l’aventure dans de nouvelles voies pour la licence qui – de façon générale – réussit sur papier ce qu’elle rate sur grand écran depuis la deuxième moitié des nineties. On peut toutefois regretter le cheminement quelque peu hiératique de son personnage principal qui va passer de l’héroïne prête à tout pour son corps d’armées à la rebelle humaniste avec son lot de petits et grands moments mais aussi naïveté, de trahison et de retournements qui tendent, notamment dans le tome 2, à faire passer Zula pour une pure imbécile égoïste reniant toute logique héroïque en très peu de décisions. Ce qui est d’autant plus dommage que le personnage de Brian Wood s’impose comme une formidable nouvelle figure héroïque de l’univers Alien sur le premier tome et dans l’épilogue solaire et riche de promesses du second volume.

Vestron : you gonna (re)love paperbacks

Il ne s’agissait pas pour l’auteur de ces lignes de vanter les éditions estampillées Vestron mais de revenir brièvement sur leur qualité assez unique. L’éditeur ne s’en cache pas, on le note d’ailleurs sur le site : « Les albums Vestron sont des « Paperbacks » : des livres à couverture souple, au format unique. Vestron utilise des papiers de qualité supérieure et applique à ses couvertures des finitions spéciales pour en faire des objets agréables à toucher et à lire. » On a pu lire un commentaire sur la page Facebook de l’éditeur qui revenait sur la fragilité de ce type d’édition. Oui il y a une forme de fragilité. Un softcover peut s’écorner et être marqué plus facilement qu’un hardcover. Mais cette dégradation naturelle pour tout lecteur et ce format unique nous ramènent au contenu : de la SF pop, gore, fun, à lire ici, relire là-bas, et donc user passionnément.

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ALIENS : Defiance – Tome 1 – 144 pages – sorti en Décembre 2019 – Tome 2 – 144 pages – sorti en Mars 2020 – Couleur – Vestron (éditions) – Prix unitaire : 17,95€

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4.5

Stephen King : addictions et écriture (1978-1986). Drogues, inspirations et interprétations

Étrange cocktail que les addictions et l’écriture. Dans la littérature de Stephen King, cette addiction est incarnée par deux grands romans : Ça et Misery. Analyse et interprétation psychanalytique du côté de chez Freud…
Comment et pourquoi les personnages de Stephen King, faibles et frustrés, deviennent super puissants ?

Stephen King avoue une période de sa vie douloureuse : celle où il était accro aux drogues (1978-1986).

Cependant, l’écriture et les drogues, c’est loin d’être récent, c’était fréquent dans le mouvement surréaliste et même avec Baudelaire.

Nous analyserons donc l’effet des drogues sur l’écrivain mais aussi comment sa dépendance a pu entraîner des œuvres-phares et des personnages incarnant par excellence le Mal, comme Ça dans le roman éponyme et Kathy Bathes dans Misery.

Aussi, nous analyserons quelques personnages adolescents pour y déceler des personnages frustrés qui vont devenir puissants.

Que symbolise cette métamorphose ?

Stephen King et sa double vie (1978-1986)

Stephen King le dit lui-même, il fut addict et accro à l’alcool et aux drogues dures.

L’ auteur ne se souvient absolument pas d’avoir écrit son roman Cujo (1981). Il admet dans Ecriture : Mémoires d’un métier avoir écrit Les Tommycknockers (publié en 1987 mais écrit à partir de 1982) durant une période où il était dépendant à l’alcool et à des drogues, dont la cocaïne. Il a réalisé ensuite que le roman était la métaphore de son addiction.

La représentation  de cette addiction dans des livres-phares : Ça et Misery. Dans les profondeurs de l’inconscient…

Dans ces années-phares, deux personnages sont l’incarnation de cette addiction, il s’agit du personnage du clown diabolique et monstrueux dans Ça. Le personnage du clown se nourrit de la peur la plus profonde des enfants et parvient à en prendre la forme.

Le personnage dans Ça est un personnage de clown tueur et psychopathe ; il incarne le mal par excellence en proposant une apparence humaine qui paraît de prime abord joviale et heureuse.  Le personnage du clown absorbe dans un entre-deux (les égouts) les enfants dont il se nourrit. Les égouts symbolisent un monde intermédiaire entre le monde réel et le monde de la mort. C’est le monde dans lequel le clown vit. Il n’est ni réel ni vivant, il est une projection du mal incarné, le mal qui absorbe les enfants, un auteur qui prend de la cocaïne.

Stephen King va jouer à nouveau avec cette image toute faite dans Misery : Paul Sheldon, le double de l’auteur, vient de terminer son roman et a un accident dans les montagnes en voiture. C’est sa plus grande admiratrice, Annie Wilkes, infirmière, qui va le sauver, prendre soin de lui et devenir sa pire ennemie lorsqu’elle va comprendre, après avoir eu le droit de lire le roman non publié, que son héroïne favorite va être tuée à la fin de l’histoire. Elle va alors séquestrer Paul Sheldon pour l’obliger à modifier la fin de son roman.

Stephen King a déclaré à Rolling Stones en 2014 : « Misery est un livre à propos de la cocaïne. Annie Wilkes est la cocaïne. C’est mon admiratrice numéro 1. »

Le personnage de Annie Wilkes vit à travers l’héroïne du livre de Paul Sheldon. Il s’agit quasiment d’un dédoublement de personnalité. Elle connait tous les romans du romancier par coeur. Elle se transforme d’un coup de l’infirmière gentille et bienveillante en une infirmière menaçante et psychopathe parce que son héroïne préférée meurt. Cette métamorphose de ce personnage incarne bien la drogue : lorsque la personne est saine, elle a un comportement normal et, sous la drogue, son comportement change de manière radicale et devient agressif.

La lutte de Paul Sheldon pour se sauver de chez sa plus grande fan est la métaphore de cette lutte de son alter ego pour se sortir de cette dépendance.

Misery est le dernier livre écrit par l’auteur avant de devenir sobre.

En voyant le nom du personnage « ça », il est impossible de ne pas penser à Freud  et à ses concepts psychanalytiques. En 1923, Freud explique à propos du ça : « C‘est la partie la plus obscure, la plus impénétrable de notre personnalité ».

En deux mots, le ça est le réservoir de toutes nos pulsions, il obéit au principe de plaisir, « ignore les jugements de valeurs, le bien, le mal, la morale ».

Du ça naissent le moi (principe de réalité) et le surmoi (interdits comme l’inceste).

Le moi est coincé entre trois dangers :  les exigences du ça, la sévérité du surmoi (comme une éducation trop rigide) et les contraintes du monde extérieur (règles sociales).

Si une personnalité est trop fragile et n’arrive pas à surmonter par elle-même, c’est la cassure de l’ordre parfait du psychisme de l’individu.

Nous allons voir que les personnages de Stephen King ont ces caractéristiques, des personnages communs, voire faibles, qui vont soudainement devenir puissants lors d’un changement important, d’une métamorphose dans leur vie. Cette addiction à la drogue donne cette sensation de puissance.

Des personnages faibles et frustrés deviennent des personnages hyper-puissants. Analyse et interprétation

Nous évoquerons ici particulièrement deux personnages-clés : Carrie, dans le roman éponyme (1974), et Arnie Cunningham et sa Plymouth Fury modèle 1958 rouge et blanche dans Christine (1983).

Carrie est une jeune adolescente gentille mais très renfermée, timide et complexée. Sa mère lui inculque une éducation très rigide pour l’époque et pour son âge. Elle ne comprendra pas ce qui lui arrivera sous la douche, lorsque, pour la première fois, elle aura ses règles. Les filles de son lycée la prennent comme bouc émissaire.

A partir de sa transformation symbolique, Carrie se découvre le pouvoir ancien de télékinésie : elle peut, rien que par la force de son esprit, faire déplacer des objets. Comme sous la drogue, Carrie adolescente dominée devient forte après avoir eu ses règles (métamorphose), et c’est elle qui va alors dominer les autres et donc avoir le pouvoir. Ce pouvoir, elle va le garder secret jusqu’au bal du lycée où elle va être élue reine du bal, mais l’élection est truquée et des adolescents ont prémédité leur coup jusqu’a renverser sur Carrie des seaux de sang de porc.

C’est à partir de ce moment-là, où elle est doublement humiliée, qu’elle rentre dans une fureur et active ses pouvoirs. La jeune adolescente timide devient une adolescente terrifiante et meurtrière. Toute la furor des autres qu’elle a subie pendant des années, elle la laisse exploser en bloquant tous les accès de la salle de bal et en laissant les adolescents périr. De retour chez elle, sa mère la poignarde et Carrie la tue avant de décéder en faisant arrêter son cœur.

L’éducation de Carrie a été si répressive que son moi n’a pas pu surmonter toutes ces frustrations et c’est son ça qui a pris le dessus. Elle devient donc une meurtrière en puissance. Sa soudaine puissance d’abord évoquée comme une humiliation (règles) face à ses amies qui se moquent d’elle se transforme en une puissance incroyable capable de tuer (télékinésie). Le personnage de Carrie montre qu’une même adolescente tout d’abord faible et humiliée peut se transformer sous la prise de drogue en une vengeresse.

Arnie, comme Carrie, est un adolescent frustré et qui est rempli d’acné. Comme Carrie, il est le souffre-douleur de ses camarades jusqu’au jour où il s’offre une voiture qu’il va prénommer Christine, une Plymouth Fury modèle 1958, rouge et blanche. Christine devient la personnification d’Arnie, il s’investit et aime sa voiture comme on aime une femme. Christine prend toutes les caractéristiques d’un humain. La personnalité d’Arnie évolue. Avant de posséder Christine, Arnie s’inquiétait des autres. A partir du moment où il fait l’acquisition de Christine, il devient beaucoup plus distant mais plus sûr de lui. L’exemple le plus frappant, c’est lorsque Arnie se trouve avec sa petite amie dans la voiture et que la jeune fille s’étouffe sans raison apparente ; Arnie ne réagit absolument pas pour la sauver. Arnie est possédé par Christine. Il se transforme comme Carrie, une fois avec Christine. Le bolide lui donne l’idée de beauté et de puissance, symboles de la voiture.

C’est bien connu, la voiture est le symbole phallique par excellence et montre un désir de puissance et de mort qui est bien entendu lié à la sexualité. Comme avec Carrie, la personnalité de l’adolescent qu’est Arnie est trop faible pour pouvoir lui-même faire face à toutes ses frustrations. C’est donc son ça qui va s’exprimer, mais contrairement à Carrie, ce n’est pas lui qui va agir directement : il est le possesseur de la voiture et les pulsions d’Arnie se dédoublent en Christine.

Stephen King a créé  des personnages lésés qui vont incarner leur frustrations avec des pouvoirs divers qu’ils  vont se découvrir et découvrir. Cet archétype de personnage vient des drogues ingérées durant toute cette période.

Si la drogue n’est pas explicitement citée elle existe symboliquement par le lien du personnage avec son pouvoir et de l’usage qu’il en fait.

Les personnages du clown et d’Annie Wilkes symbolisent à eux deux l’incarnation du mal et de la folie humaine. Deux incarnations dans toute sa splendeur du ça, qui n’est plus maîtrisé par les personnages diaboliques de Stephen King. Cela nous terrifie. Mais on adore ça et on en redemande…

 

 

Les Feux de l’Été (The Long, Hot Summer), de Martin Ritt en Blu-ray chez BQHL

Sortie ce mois de mars des Feux de l’Été (The Long, Hot Summer) en Blu-ray pour la seconde fois. Ici réédité chez les éditions BQHL, le long métrage de Martin Ritt nous emmène dans le sud des Etats-Unis dans un récit emmené par un casting prestigieux et étrangement partagé entre envolées romantiques, chronique rurale et farce bourgeoise.

Synopsis : Quand se consument toutes les passions… Précédé par une réputation d’incendiaire, Ben Quick échoue à Frenchman’s Farm, une petite ville du Mississippi dominée par le patriarche Will Varner et sa famille. Varner donne davantage que du travail à cet étranger en qui il se reconnaît : il l’accueille à son domicile, en fait le rival de son propre fils et le pousse dans les bras de sa fille, une femme indépendante que courtise un aristocrate indécis… En bousculant malgré lui l’ordre établi, Quick s’expose aussi à l’hostilité de certains.

Paul « Magnificent Blue Eyes » Newman et les autres

Les Feux de l’Été tient du récit classique qui suit l’arrivée d’un étranger au cœur d’une bourgade bien rodée. Bien sûr, cette intrusion dans la routine d’une ville et de sa famille dirigeante va poser quelques problèmes. Le charme du film n’est pas de faire de Welles un pestiféré usant jusqu’à la moelle un langage faulknérien même si cela s’avère être assez amusant. Et il n’est clairement pas dans son happy end brutalement – car rapidement – déployé dans un récit qui progressait à petit pas et tout en précisions. Il s’agit de la manière dont Ritt croise les tons. La chronique rurale croise ainsi celle bourgeoise qui tire vers une forme de farce baignée d’ironie. Et l’ensemble est habité par des envolées romantiques formidables.

Pour cela, Ritt joue des déplacements des personnages – et donc de leurs sentiments – qui vont amener les spectateurs dans des espaces musicaux bien précis. Le compositeur Alex North (Spartacus, Cléopâtre, Un tramway nommé désir) nous livre des refrains jazzy diégétiques, des tensions dramatiques extradiégétiques ou encore, à la croisée des chemins, des envolées lyriques avec l’une des plus belles compositions romantiques de l’histoire du cinéma (à écouter ci-dessous). Justement, Ritt amène Newman et les spectateurs dans la demeure bourgeoise des Varner où le refrain jazzy résonne aussi fort que l’ironie déployée sur les personnages et leur routine. La musique, ici diégétique, permet d’exposer une forme d’ironie méta, ancrée dans le réel comme dans notre expérience du film. L’accompagnement dramatique mis à part, cette mise en abîme laisse place à cette « croisée des chemins » constituée par un romantisme et un lyrisme particuliers. Cette manifestation prend notamment place lorsque Newman se retrouve en compagnie de la lumineuse Joan Woodward. La musique, utilisée de façon extradiégétique (que vous écoutez ci-dessous, si ce n’est pas encore fait), questionne les sentiments, joue musicalement des ambiguïtés émotionnelles à l’image des personnages qui se testent. C’est à croire que le compositeur, les personnages et les spectateurs sont tous dans l’expectative, conscients des enjeux tout en ne connaissant pas l’aboutissement de la séquence.

Ci-dessous, un morceau romantique et étrange de la bande-son composée par Alex North.

L’autre maillon qui traverse ces ambiances est bien sûr le personnage de Newman. Même si son point de vue est de temps à autre abandonné, ce dernier semble laisser l’empreinte de son regard, de son passage sur chaque scène, comme s’il était présent dans l’esprit des autres personnages et comme s’il les observait. On doit cela à la présence über-charismatique de Paul Newman dont le regard perçant et la belle gueule explosent de charme à l’écran, faisant exister le personnage davantage dans les silences que dans les dialogues bien menés. Le long métrage aurait beaucoup perdu en puissance dramatique sans l’acteur non reconnu à l’époque et que Ritt a imposé aux studios. Les deux se retrouveront d’ailleurs dans Paris Blues, Hombre, The Outrage et leur chef d’œuvre, Hud (Le Plus sauvage d’entre tous).

The Long, Hot Blu-ray

Les Feux de l’Été ressort en Blu-ray chez BQHL avec un nouveau master inédit en France que l’on pouvait découvrir outre-Atlantique chez l’éditeur Twilight Time en 2017. Exit le master de 2012 édité chez nous par Filmedia en 2014, sa définition médiocre et son grain sur-présent. Le film fait un come-back HD surprenant : définition à la hauteur du support (hormis sur quelques plans mais rien de grave) ; pas d’artefacts (griffes, poussières) et un grain mieux géré. On note aussi un meilleur rendu du scope anamorphique qui constitue la copie avec, à l’inverse du master de 2012, un grain de données sur chaque bord du cadre. Toutefois, quelques doutes subsistent quant à la colorimétrie très contrastée du film qui manque de nuances par rapport au master de 2012 (voir comparatifs ci-dessous). La question se pose : est-ce que cette nouvelle palette colorimétrique est plus proche du rendu original du film ? Un léger doute peut se former suite à un simple constat : les couleurs sont menées par deux dominantes : le jaune/doré et le magenta/violet.

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Copyright : Jerry Wald Productions, 20th Century Fox, Medusa, Twilight Time
Captures d’écran : DVDBeaver, Blu-ray.com

Peu à dire concernant les pistes sonores si ce n’est que la VF est à éviter tant les voix dominent et ce, sans restauration. On note quelques résonances sur certains dialogues beaucoup trop clairs en VO par rapport au reste de la piste sonore. Enfin, on regrette le sous-titrage très moyen du film par l’éditeur. Répliques ou morceaux de dialogues non sous-titrés, termes oubliés ou négligés et une traduction approximative constitue les sous-titres, gros point noir de l’édition.

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Même si le cadre n’est le meme entre les photogrammes, le changement colorimétrique est notable. Copyright : Jerry Wald Productions, 20th Century Fox, Medusa, Twilight Time
Captures d’écran : DVDBeaver, Blu-ray.com

Côté compléments, l’édition de BQHL ne comporte aucun des bonus présents sur celle de Twilight Time – soit la piste sonore musicale isolée, la bande-annonce, une archive des news de l’époque et un documentaire d’une vingtaine de minutes –, ni de la précédente édition de Filmedia. D’ailleurs, ne comptez pas sur des bonus vidéo et encore moins sur un menu, puisque la galette vous propose juste d’accéder à la version originale sous-titrée ou à la piste française. On note heureusement la présence extra-disque d’un livret de seize pages écrit par Marc Toullec, déjà rencontré sur de nombreuses éditions vidéo : Hellraiser, Zombie, Un justicier dans la ville, Jason et les argonautes, entre autres. Le Magduciné n’a pu avoir accès au livret, mais comme le note Kinoscript, Toullec, accompagné de citations de membres de l’équipe du film (acteurs, etc), reviendrait sur sa conception.

Ainsi l’édition BQHL partage : malgré cette colorimétrie étrangement exacerbée, le master enchante. Le manque de compléments sur la galette Blu-ray, même s’il est heureusement comblé par la présence du livret, a un gout de déception. Enfin les sous-titres sont tellement moyens qu’ils pousseront hélas certains à passer sur la VF médiocre ou bien mieux, à retirer manuellement ceux-ci via le lecteur et à goûter le film pleinement dans sa langue natale.

Extrait – Les Feux de l’été/ The Long, Hot Summer (1958)

CARACTERISTIQUES TECHNIQUESles-feux-de-l-ete-the-long-hot-summer-de-martin-ritt-avec-paul-newman-orson-wells-lee-remick-joan-woodward-visuel-du-dvd-blu-ray-editions-bqhl

USA – 1958 – Durée du film : 116 mn – format : 16/9 comp. 4/3- noir et blanc –

Sous-titres : français – Éditions BQHL

Bonus : Un livret de 16 pages conçu par Marc Toullec

Prix de vente conseillé

Blu-ray : 19,99 euros TTC

DVD : 18,00 euros

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3

Neon Genesis Evangelion : une jeunesse sacrifiée

Les Anges descendent du ciel et les hommes ne font que constater la destruction de leur monde. Ces derniers regardent la lueur des étoiles mais ne voient que la foudre s’abattre sur leur sol. C’est alors que Neon Genesis Evangelion de Hideaki Anno abasourdit et foudroie par sa majesté. 

Dans un Tokyo futuriste qui voit l’immensité de la technologie perpétrée par l’Homme s’agrandir et la petitesse physiologique de l’être humain s’affaisser encore plus, des jeunes adolescents sont, à première vue, le seul rempart face au chaos, les seuls à pouvoir se synchroniser et à prendre le contrôle d’Eva, des robots géants créés pour anéantir les Anges (Manuscrit de la Mer Morte) qui viennent sur Terre, après le Second Impact où l’humanité toute entière a failli s’éteindre. Mais à vouloir jouer avec des choses qui le dépasse, l’Homme va se brûler. Neon Genesis Evangelion est difficile à appréhender sous toutes ses coutures, allant de strates en strates, mêlant à la fois l’animation fluide de combats endiablés, sanguinolents et gargantuesques à un récit mystique et religieux sur la place de l’homme dans l’univers et sa quête absolue de jouissance et de contrôle. 

C’est à ce moment que la série prend alors toute son ampleur, et requiert l’attention voire la fascination de son spectateur. Car derrière les multiples ruptures de tons et les visages hétéroclites que peuvent prendre les épisodes les uns après les autres, la meurtrissure de chaque protagoniste devient alors plus véloce. Derrière ce regard bienveillant voire pittoresque sur l’adolescence – leur libido,  la nudité et les amours -, la série ne semble ne pas avoir de frontières, ne donne aucune limite à la solitude et à l’autodestruction de chaque personnage et n’en oublie jamais sa première note d’intention : décrire un monde mutant, fuyant et désagrégé par le néant où politiciens et scientifiques se servent d’enfants pour jouer aux Dieux des Dieux. 

Comme dans Akira ou Ghost in the Shell, il n’est pas aisé de raccorder toutes les synapses d’un sérieux en vases communicants qui au fil du temps deviendra de plus en plus théorique voire biblique. Les épisodes passent, les combats s’accumulent, les mises en perspectives de la confusion sur la création alors palpables, les sauts suicidaires résonnent par leur écho, les dommages collatéraux cicatrisent de moins en moins chez cette jeunesse torturée et les plaies ouvertes par la peur deviennent un gouffre où il est difficile de s’extirper.  Que ça soit Shinji, Rei ou Asuka, tous sont des machines à tuer à qui on dicte ce qu’ils doivent faire, tous ont un vide, une forme de mutisme, un secret qui les pousse à se « désynchroniser » ou alors voient dans leurs âmes des blessures qui mettent à mal leur conscience et leurs raisons de vivre. 

Que cela soit dans une rame de train où de multiples réflexions existentielles bourdonnent et dissimulent un passé trouble, que cela soit dans une grande salle de conférence placide et architecturale où des décisions avec une absconse logorrhée scientifique sur la survie de l’humanité jaillissent, ou finalement dans ces deux derniers épisodes psychédéliques et omniscients où il est question du soi et de sa relation à la réalité, Neon Genesis Evangelion éblouit et fascine par sa capacité à mélanger les genres, à parler de l’humain et sa finalité. Une grande série. 

Bande Annonce – Neon Genesis Evangelion

Nos 10 films de super héros préférés : Spider-Man 2, Incassable, Watchmen…

Alors que le genre super héroïque est un genre cinématographique qui fleurit à grandes enjambées dans nos salles avec les écuries Marvel et DC Comics, la rédaction du LeMagduciné a voulu se frotter au jeu de savoir quel était son top 10 de films de super héros.

10 – Wonder Woman de Patty Jenkins

Parmi les films de super héros, rare est de constater les films mettant les super héroïnes au cœur de l’intrigue, sans passer pour une side-kick. Il faut attendre 2020, après pas loin de 23 films Marvel pour que la superbe Black Widow obtienne enfin le film la mettant en avant. Captain Marvel avant elle a servi de mise en bouche d’une nouvelle tendance à féminiser les super héros. Mais parmi ces figures féminines, la plus incontournable reste celle de Wonder Woman. La première apparition sur les écrans de Wonder Woman fut sous les traits de Lynda Carter, élue Miss World USA en 1972. Sortie de l’imagination de son créateur masculin, William M. Marston, la belle héroïne impressionnait plus par ses courbes sexy que par sa force physique.

C’est en 2017, que Patty Jenkins, la réalisatrice de Monster, ré-actualise la figure de Wonder Woman dans un film super féministe. Son actrice, Gal Gadot, n’est plus juste l’incarnation d’un fantasme masculin en mini-jupe, mais une véritable guerrière invincible. Le personnage de Diana, princesse amazone se bat a égalité avec des autres guerriers masculins et détient un véritable pouvoir d’agency qui est mis en avant tout au long du film. Pas question pour elle d’être relayée à l’ombre des hommes.
Dès le début, la scène ou elle s’extirpe des tranchées pour affronter les balles du No Man’s Land, sublime sa force et sa témérité sur le champ de bataille. Elle sert aussi d’exemple aux autres personnages féminins, sans jamais les considérer comme plus faibles qu’elle. On retrouve en Wonder Woman (2017) une véritable figure de super-héroïne encore rarement montrée au sein des block-busters américains.

Céline Lacroix

9 – Batman Le défi de Tim Burton

Si l’on aime se souvenir de l’interprétation joyeuse de Jack Nicholson en Joker dans le premier Batman réalisé par Tim Burton, on a tendance à oublier que l’acteur laissait finalement peu de place au reste de la bande. Même le jeune réalisateur semble un peu perdu dans ce blockbuster qui le dépasse. Le film n’en est pas moins un succès, et la Warner remet l’argent sur la table, avec une promesse : laisser une totale liberté à Burton, qui semble avoir fait ses preuves. Le studio s’en mordra les doigts, voyant son contrat avec McDonald’s fondre comme neige au soleil, tant leur jeune poulain déploie des trésors d’imagination macabres, éloignant de plus en plus le sacro-saint public familial. Trop sombre, trop étrange…le film déçoit à sa sortie.

Pourtant, avec le recul, il apparaît comme l’un des plus personnels de son auteur. Apprenant de ses erreurs passées, Burton trouve un équilibre parfait entre ses multiples personnages (le seul film de super-héros à ce jour capable de faire exister trois méchants à l’écran) et ses thématiques riches (qui est le monstre, qui est l’humain?). Le tout orchestré dans un Gotham toue en grandiloquence gothique, jamais très loin de l’expressionnisme allemand auquel Burton ne manque jamais de rendre hommage. Michael Keaton y est un Batman/Bruce Wayne dont on doute, plus que jamais, de la santé mentale. Michelle Pfeiffer offre la meilleure interprétation de Catwoman, aussi sensuelle que cruelle et masochiste, tandis que Dany DeVito trouve là un rôle à sa mesure : une véritable bête humaine, grotesque, touchante et terrifiante.

Plus jamais l’univers Batman n’aura l’air aussi fou et aussi déviant. Avec Burton poussé vers la sortie, très peu de films de super-héros après celui-là peuvent encore réclamer le statut de film d’auteur. C’est, paradoxalement, dans le blockbuster et dans la culture comics qu’il apprécie peu, que Burton aura fait naître son chef-d’œuvre.

Vincent B.

8 – Batman Vs Superman de Zack Snyder

Batman vs Superman est un objet cinématographique complexe. Œuvre matricielle de ce qui aurait dû être un grand DC Universe, mené tambours battants par l’idéal Zack Snyder, le film n’aura pas les suites qu’il mérite (on connaît le désastre Justice League, et hormis peut-être Wonder Woman, qui aura plutôt convaincu, Aquaman se révélera en désaccord total avec le ton et les enjeux disséminés dans « BvS »). Très critiqué à sa sortie, le film de Snyder sera, espérons-le, réhabilité avec le temps ; car il est passionnant.

Au-delà de la confrontation entre Batman et Superman, c’est la confrontation de l’humain et du divin que Snyder, réalisateur d’un Watchmen aux thématiques finalement assez proches de ce point de vue, met en scène. Rares sont les films de super-héros à réfléchir autant sur l’opinion publique, les répercussions des actes super-héroïques sur les populations, sur la légitimité d’un demi-dieu tel que Superman à faire justice lui-même, et sur la légitimité, en parallèle, d’un Batman en roue libre et quasi-dépressif, de l’imiter.

Un film où le religieux imprègne chaque scène et toute l’imagerie de Snyder, jusqu’à la descente du corps de Superman, inerte, dans les bras de Wonder Woman, faite Marie. La colère des civils, les pertes humaines, le procès de Superman, les doutes de Batman : tout ceci participe à une atmosphère sombre et torturée sublimée par une esthétique purement « snyderienne », que le combat final en tout-numérique entachera forcément. Mais qu’importe : le film est loin d’être parfait, surtout si l’on passe à côté du Director’s Cut indispensable à l’épaisseur de l’écriture et au déploiement de ses thématiques.

La place de la mère, centrale, et loin d’être ridicule, ramène ces héros à une humanité rarement aussi palpable dans ce genre de films. L’émotion point, entre deux scènes d’action toujours très bien filmées, et la mythologie que l’introduction des autres superhéros esquisse permet, malgré les déceptions que l’on connaît aujourd’hui, de retrouver cet état d’esprit de l’époque de sa découverte en salle – époque où tout était encore permis d’espérer.

Jules Chambry 

7 – Hellboy 1 et 2 de Guillermo Del Toro

Mike Mignola donne naissance en 1994 à un beau petit bébé Satan, croisé d’un démon et d’une humaine, soit un peu comme Merlin l’enchanteur, mais avec plus de cornes diaboliques, de vannes, de flingues et de nazis : bienvenue dans la pop culture foutraque et jubilatoire. Cette histoire douce et dingue n’attendait qu’un autre démiurge pour le faire entrer dans une autre dimension : 10 et 14 ans plus tard, Guillermo del Toro, ses bouquins de Lovecraft sous le bras et des tonnes d’idées visuelles à en faire baver nos yeux intronise la bête en en convoquant une autre : Ron Perlman, l’acteur adéquat, éternel second couteau, devient le véhicule rêvé pour faire jaillir des entrailles de la création un anti-héros rêvé pour tous les spectateurs lassés de super héros bombant des torses, moulés de partout.

Avec sa dégaine de mastard las et cynique bedonnante, Hellboy prend les rênes d’une contre-culture heureuse de débarquer dans un blockbuster pour mieux en contourner les codes naissants. Des acolytes anonymes, ou presque : un homme-poisson (Doug Jones), une pirokynésiste schizophrène/dépressive/lunatique (Selma Blair), des personnages entre loufoquerie et cliché, sont là pour défier Raspoutine, quelques nostalgiques du 3ème Reich, leur employeur de FBI et un public sûrement trop gâté avant l’heure. Las, le premier film culte, suivi d’un second seulement très bon, ne suffira pas à conclure la seule trilogie qui aurait valu le coup d’exister depuis un, deux, trois soleil… Tant pis pour nous. On souffrira comme rarement depuis un reboot Star Wars en 2009, avec un remake de ce chef d’œuvre de dinguerie, aseptisé et charismatique comme un froncement de sourcil de Chris Pine. Dommage, on retournera vers nos sucreries, en attendant que Guillermo convoque de nouveau les enfers…

Romaric Jouan

6 – X-Men : days of future past de Bryan Singer

Bryan Singer, avec X-MEN : Days of Future Past, nous livre un des meilleurs X-MEN de la saga. Une vision prospective de la fin de l’humanité, où un casting très complet sera réuni pour interpréter l’équipe des X-Men à travers les différentes temporalités abordées dans le scénario. Ici, l’accent est mis sur les tensions entre certains personnages à travers les âges, et sur l’aventure collective menée de front par un Wolverine charismatique, déterminé à sauver les mutants. Pour arrêter la guerre avant qu’elle n’éclate, il devra rassembler chaque mutant malgré certaines réticences et leurs conflits passés, jusqu’à mettre le professeur Xavier face à lui-même, et changer le passé. Tel un prophète, Logan sera le guide qui rassemble, qui unit, pour sauver les mutants face à un ennemi redoutable : les Sentinelles. Le film nous dresse ici un tableau complexe, tant sur la temporalité que sur la psychologie des personnages, qu’on voit évoluer tout au long de leur vie et de leurs expériences.

Fred Jadeau

5 – Incassable de M.Night Shyamalan

Quand dans bien des années, nous oserons faire le compte de ce qui aura durablement marqué nos esprits (et donc la culture qui l’aura façonnée), nous arriverons invariablement à un même constat : l’hégémonie de Marvel et DC aura profondément impacté notre perception des super-héros. Des êtres à la puissance infinie, acclamés, capables de soulever des buildings ou de voler, mais dont on notera une propension claire à ne jamais s’aventurer (sauf à de rares occasions) dans le versant humain, voire intime. C’est sans doute pour cette raison qu’encore aujourd’hui, le Incassable de M. Night Shyamalan continue de séduire et de s’imposer auprès des fans de lycra, comme une oeuvre qui compte dans le vivier super-héroïque. Pourquoi ?

Pour avoir su embrasser tous les dilemmes d’un super-héros qui ici, ne sait pas comment percevoir ses capacités (est-ce un cadeau ou une malédiction) tout en étant implanté dans un monde résolument humain et donc normal. Sans doute est-ce là, la clé de la réussite du film : avoir su normaliser un comportement et des capacités jusqu’ici représentées de manière anormales et donc amener le film dans une poche de réel, qui marque davantage les esprits tant on serait tenté de croire que les super-héros se cachent réellement parmi nous et restent tapis dans l’ombre.

Antoine Delassus

4 – Spider-Man 2 de Sam Raimi

À l’heure de l’offre pléthorique de l’univers Marvel appelé le « Marvel Cinematic Universe », et de ses nuances qualitatives, il est aujourd’hui encore difficile de trouver le plaisir et la maturité de la trilogie de Sam Raimi. Bon, à l’exception du troisième volet, peut-être, un peu plus bancal. Mais ce Spider-Man 2 constitue le sommet de cette trilogie, et est aujourd’hui considéré, à juste titre, comme une pièce maîtresse du genre « super-héros ».

Le premier Spider-Man plaçait déjà la barre haute en terme d’entertainment de qualité, intelligent dans son scénario, haletant dans son rythme, émouvant dans ses intentions. Spider-Man 2 est loin d’être une vulgaire suite sans saveur. Plus sombre, plus profond, finalement plus abouti, ce deuxième volet recentre l’histoire autour de ses personnages et pousse plus loin l’exploration du caractère de ses personnages.

Une manière de constamment ramener l’histoire à des enjeux humains et humanistes. Un détail, loin d’être insignifiant, que semblent pas mal oublier les nouvelles productions Marvel. Le cinéma est fort lorsqu’il parle de l’humain, de l’intime. Sam Raimi l’a bien compris et nous livre avec ce film un sommet de spectacle mêlé à un récit dramatique intense, finalement bien ancré dans le monde réel. Il serait judicieux de ne pas l’oublier.

Jonathan Rodriguez

3 – Watchmen de Zack Snyder

Avec Watchmen, Zack Snyder s’est réapproprié avec brio le comics d’Alan Moore. Certains pourraient argumenter sur le fait que le film retranscrit de manière trop scolaire case par case, l’ouvrage de base, mais pourtant, malgré sa fidélité évidente et son amour du genre, le cinéaste n’a pas son pareil pour distiller une atmosphère de soufre, de puanteur humaine autour de ses personnages psychotiques (magnifiques Dr Manhattan et Rorschach) et amener son récit vers un questionnement passionnant sur la place du super héros dans la société et son rôle dans l’autodestruction de cette dernière. Avec sa mise en scène glaçante, son adoration pour l’action qui tape là où il faut, sa caractérisation et son design aussi hypnotique que viscéral, Watchmen est une oeuvre salutaire pour le genre super héroïque, sombre et pessimiste sur les hommes et femmes aux costumes, qui sont le visage masqué d’une Amérique aux antipodes des valeurs dont elle se prémunit de manière hypocrite.

Sébastien Guilhermet 

2 – Logan de James Mangold

Alors que, depuis des années, les films de super-héros semblent se dérouler selon le même schéma et obéir au même cahier des charges, Logan se démarque sur de très nombreux points. Ici, nous ne sommes pas inondés sous un déluge d’effets spéciaux : les trucages vertigineux ne sont pas la raison d’être du film, remplacés ici par un travail remarquable sur l’ambiance et les personnages. Les deux sont d’ailleurs en adéquation : l’atmosphère du film est sombre, poussiéreuse, cadre idéal pour faire évoluer des personnages en fin de vie. Les mutants sont en voie de disparition, le professeur X est mourant et reclus dans un hangar, et Logan lui-même, que l’on croyait indestructible, est mal en point… James Mangold nous offre une réalisation nerveuse, brutale et d’une grande précision, et signe un des films de super-héros les plus violents. Mais aussi un film désespéré, hanté par la maladie et la mort.

Hervé Aubert 

1 – The Dark Knight de Christopher Nolan

Avec The Dark Knight, Christopher Nolan a révolutionné le film de super héros. A des années lumières des Marvel funs et décomplexés, des Superman, Batman humoristiques, et des remakes plutôt aseptisés, il insuffle au genre un traitement noir, psychologique, dramaturgique et politique, sous la forme assez inédite d’un thriller haletant et oppressant. La figure emblématique du Joker, ici aussi effrayante qu’insaisissable, représente la folie, l’anarchisme nés d’une société corrompue et gangrenée. TDK, film épique, ne donne pas à voir un super héros tout puissant, infaillible, mais un Bruce Wayne parfaitement humain, en proie aux doutes, à la rage, à la peur de perdre l’être aimé et de l’échec. Un homme prêt à tous les sacrifices, à se salir les mains, à endosser des crimes pour défendre ses valeurs et la paix publique. Un cavalier noir.

Ariane L. Emmanuelle

 

 

 

 

La Rue de la honte, de Kenji Mizoguchi en DVD et Blu-ray (chez Arcadès-Capricci)

Kenji Mizoguchi réalise entre 1922 et 1956 près d’une centaine de films. La Rue de la honte est son ultime réalisation. En brossant le portrait de cinq prostituées dans le  Tokyo d’après-guerre, Mizoguchi remet sur le tatami une thématique qui aura été le fil rouge de sa filmographie : le statut des femmes japonaises et en particulier celui des geishas. Les éditions Caprici rééditent ce film peu connu dans une version remastérisée Blu-ray/DVD.

Un film engagé

Yoshiwara, le « rêve » en japonais, est un établissement de charme situé dans Le Quartier de la lumière rouge (titre original). Cinq « courtisanes » y officient pour un maigre salaire sous la houlette d’un couple de tenanciers. S’y rendent discrètement ou sans souci (sushi) du qu’en-dira-t-on, hommes d’affaires ou traine-misère, hommes mariés ou célibataires invétérés. Parallèlement, un projet de loi visant à interdire les lieux de prostitution divise la communauté. La Rue de la honte s’inscrit à la suite de Miss Oyu ou des Musiciens de Gion, dans une filmographie très fortement consacrée à la condition de la femme japonaise. L’occasion pour le réalisateur de mettre en évidence l’hypocrisie d’une société ancestralement patriarcale.

Solidarité féminine

Film choral, La Rue de la honte s’attache à cinq femmes aux personnalités différentes. Il y a les expérimentées Yumeko et Yori :  la première s’accroche au rêve de voir son fils entrer à l’usine, la deuxième à un mariage longtemps repoussé. Il y a Hanaë qui supporte la double charge d’un nourrisson et d’un mari tuberculeux. Elle emprunte à crédit à Yasuni dont la beauté le dispute à son sens de la thésaurisation : une pipe est une pipe et un yen est un yen ! Et puis Mickey, la dernière arrivée, « panier percé » au grand cœur qui tire sur sa cigarette avec la même indifférence qu’elle enchaine les clients. Chacune compose avec ses rêves, parfois illusoires et ses difficultés mais toutes font preuve d’une grande solidarité comme dans la scène des cadeaux de mariage pour Yori. Une poignée de personnages féminins très attachants et parfaitement interprétés.

Ombres et lumière

Mizoguchi est connu pour apporter un soin tout particulier à chacun de ses plans. Cela se traduit aussi bien en matière de rythme – la formule « une scène/un plan » s’appliquant particulièrement bien ici – qu’en termes de photographie. La Rue de la honte bénéficie notamment d’un superbe noir et blanc sublimé par la remastérisation. Les scènes de rue, souvent nocturnes, s’accordent parfaitement au clair obscur typique du style de Mizoguchi. Le travail sur les décors est également caractéristique. En artisan du plan, le réalisateur n’a de cesse de jouer avec les lignes architecturales, tant du point de vue du cadre (ou des cadres dans le cadre) que de la lumière. Les extérieurs – la rue – et  les alcôves propices aux confidences s’agençant comme dans une maison de poupée. De l’orfèvrerie cinématographique.
Un beau film  à redécouvrir.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre : La Rue de la honte
  • Titre original : Akasen chitai (赤線 地帯)
  • Réalisation : Kenji Mizoguchi
  • Scénario : Masashige Narusawa, d’après le roman de Yoshiko Shibaki.
  • Production : Masaichi Nagata
  • Musique : Toshiro Mayuzumi
  • Photographie : Kazuo Miyagawa
  • Montage : Kanji Sugawara
  • Décors : Hiroshi Mizutani
  • Pays d’origine : Japon
  • Langue : japonais
  • Format : Noir et blanc – 1,37:1- Mono – 35 mm
  • Genre : Drame
  • Durée : 87 minutes
  • Date de sortie : Japon 1956

Contenu du boitier :

  • 1 DVD
  • 1 Blu ray
  • Version remastérisée
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4

L’inspecteur Javert, fin limier et traqueur inflexible

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Il a été interprété par Charles Vanel, Michel Bouquet, Anthony Perkins, Bernard Blier, John Malkovich ou Charles Laughton. Il est, parmi la foule des personnages des Misérables, un des plus connus et des plus marquants. L’inspecteur Javert fait partie de ces seconds rôles qui font avancer l’action et qui permettent de mieux comprendre le personnage principal.

Victor Hugo, dans la célèbre Préface de Cromwell (décidément plus connue que la pièce de théâtre qu’elle est censée préfacer), soutient la nécessité de créer des personnages antithétiques dans les œuvres littéraires. Selon lui, on n’apprécie vraiment la beauté que lorsqu’elle est confrontée à la laideur, la pureté, à la noirceur, etc.
Selon ce principe, Hugo, dont l’œuvre est souvent très théorique, n’a pas hésité à peupler ses livres de personnages secondaires dont le rôle était de mettre en valeur les protagonistes. Dans son roman phare, Les Misérables, publié en 1862, face à Jean Valjean, il place d’un côté les Thénardier, de l’autre Javert. Les premiers, qui n’apparaissent que dans quelques épisodes du roman, représentent la noirceur morale la plus abjecte. Javert, dont l’ombre plane sur l’ensemble des Misérables, est l’exemple typique de ces seconds rôles sans lesquels le portrait du protagoniste paraîtrait incomplet.

La traque comme obsession
Plusieurs des films adaptés des Misérables commencent par la même scène, pourtant absente du roman : encore au bagne, Valjean est convoqué dans le bureau du surveillant général, qui lui indique qu’il est libéré. Ce surveillant, c’est Javert.
Javert connaît Valjean. Ou, pourrait-on dire, il le connaissait. Il connaissait le Valjean forçat, cet homme condamné à cinq ans de bagne pour avoir volé un pain dans une vitrine, et dont la peine sera portée finalement à dix-neuf ans après plusieurs tentatives d’évasion. Un Valjean que Javert a pu observer de près, dont il a pu mesurer la force titanesque.
Or, Javert a les forçats en horreur. Né en prison d’un père galérien et d’une mère tireuse de cartes, il est constamment en quête de respectabilité, en lutte contre ce milieu qui l’a vu naître. Javert est un homme guidé par la haine, ce qui explique son aveuglement permanent. Mais il s’agit, in fine, d’une haine de lui-même, d’une haine de ses origines et d’une volonté de “se racheter”.
Lorsque, huit ans après la libération de Valjean, Javert est nommé comme policier à Montreuil-sur-Mer, lorsqu’il aperçoit le maire M. Madeleine, il reconnaît intuitivement, inconsciemment, Valjean. Le véritable duel va pouvoir commencer. Javert sera finalement le moteur de l’action des Misérables : c’est lui qui va obliger Valjean à dévoiler son identité et ainsi à quitter Montreuil. Ainsi, Javert va arrêter une personne dans laquelle il a cru reconnaître Valjean et va la poursuivre en justice. Valjean va alors être confronté à un dilemme (rester dans sa position confortable et sa sécurité, ou empêcher un innocent d’être condamné à sa place), à l’issue duquel il montrera sa véritable valeur morale. C’est ainsi que Javert fait avancer l’action du roman tout en faisant progresser le protagoniste.
Pendant le roman, Hugo comparera Javert à un chien policier, un de ces molosses qui pourchassent inlassablement leur proie. De fait, Javert fait un formidable limier, mu par une intuition infaillible et une grande connaissance du milieu criminel. Un de ces policiers instinctifs et tenaces qui ne reculent jamais.

L’opposé de Valjean
On sait que Hugo était animé par ses grandes théories sociales et politiques. Celles-ci sont, bien entendu, à la base des Misérables, comme de n’importe quelle autre œuvre du grand écrivain. Parmi ces théories, il y en a une qui préside à la création du personnage de Jean Valjean : la rédemption. Valjean illustre une idée qui était essentielle dans la philosophie hugolienne, celle d’un homme qui, éclairé par l’éducation et la charité, sortait de la bestialité pour devenir véritablement un être humain. Amateur de symboles forts, ce n’est pas un hasard si le romancier a choisi, parmi les objets responsables de cette conversion de Valjean, des chandeliers, qui portent donc la lumière.
Valjean est donc l’homme qui est passé par le repentir, celui qui a définitivement tourné le dos à son passé.
Face à lui, Javert représente l’exact opposé. Le policier, qui l’on qualifierait de nos jours de “psychorigide”, est intimement convaincu que les hommes ne changent jamais. Criminel un jour, criminel toujours. C’est en vertu de cela qu’il poursuivra inlassablement Valjean, qui, à ses yeux, restera à jamais le bagnard bestial.
Une fois de plus, les comparaisons animales ont de l’importance. Nous l’avons déjà dit, Javert est sans cesse comparé à un animal. Alors que Valjean est devenu un être humain par sa pratique de la charité et de l’amour christique, Javert est resté dans le domaine de la bestialité. D’ailleurs, Javert n’a même pas de prénom, ce qui fait de lui un être pas vraiment humain.
La construction de l’action va renforcer encore le parallèle entre les deux personnages en un terrible jeu de miroir. Au début du roman, Valjean va passer par une “tempête sous un crâne”, un moment qui aboutira à la transformation morale et psychologique du personnage. Javert connaîtra aussi cela, mais à la fin de l’action, lorsqu’il comprendra que toute l’idéologie sur laquelle il avait basé sa vie était fausse. Cette seconde “tempête sous un crâne” sapera complètement les fondements trop rigides du personnage, qui ne s’en remettra pas. Valjean s’en était sorti par le haut, s’élevant progressivement aussi bien dans la spiritualité que dans la société. Javert s’effondrera, et cette chute est, elle aussi, montrée symboliquement par son suicide.

Javert est l’exemple du personnage secondaire indispensable : non seulement il pousse le protagoniste à agir et à se dévoiler, mais aussi il agit comme un miroir, par effet de contraste.

Les Misérables, de Raymond Bernard (1934) : bande annonce

Maya : Mia Hansen-Love et le féminin au cinéma

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4.5

Avec Maya, sorti en 2018, Mia Hansen-Love partage de nouveau avec nous la destinée d’une jeune fille, mais sans en faire cette fois son héroïne principale. Sans être la « femme de l’ombre » de son héros, elle est un personnage à la fois indépendant et intimement lié au parcours de Gabriel. Un film solaire, malgré un sujet lourd de conséquences.

Portrait d’un jeune homme en feu

De feu, il sera question plusieurs fois dans le film : le feu qui n’anime plus la relation entre Gabriel et Naomi qui tente pourtant de raviver les flammes d’un amour terminé, le feu qui va naître progressivement entre Gabriel et Maya et qu’il tentera en vain d’éteindre ou encore le feu qui ravagera peu à peu une maison tant chérie. Et puis surtout Gabriel exerce son métier au front, sous le feu des balles ou des bombes parfois. Le film commence sur son corps nu, banal, qui se lave. Il retire peu à peu les oripeaux qui vont le faire retourner à la civilisation. Déjà, son visage barbu change du tout au tout quand il se rase. Plus tard, on le retrouve sur le tarmac d’un aéroport sous le feu des projecteurs. En quelques images simples, Mia Hansen-Love film le retour de deux ex-otages en Syrie. Ils sont fêtés en héros, mais comme bien souvent, il faut se reconstruire avec le traumatisme. Très vite cependant on comprend que l’enjeu de Mia Hansen-Love est ailleurs : il ne sera pas question de traumatisme mais uniquement de chemin à construire. D’ailleurs, son personnage le dit clairement, il ne veut pas être une victime, être bloqué dans ce statut. Il décide donc très vite, et la réalisatrice aussi par la même occasion, de quitter Paris pour l’Inde. Le chapitre du retour au pays est assez vite achevé. Pour Gabriel, la vie n’est pas finie, figée. L’objectif en sourdine est de repartir en reportage bien entendu, mais avant il y a une phase bien particulière qui s’ouvre à lui.

« Plus on monte, plus on va vers la légèreté, le féminin »

Alors qu’il débarque en Inde, Gabriel regarde le pays avec des yeux neufs, mais pas d’angélisme ou de tourisme. L’Inde que filme Mia Hansen-Love est l’occasion d’un voyage dans de beaux paysages, mais c’est aussi un discours sur la corruption. Il n’est pas question d’aller dans des temples ou, pour le personnage principal, de trouver une spiritualité clichée, on n’est dans Un + Une. L’intérêt pour Gabriel est de retrouver une part de son enfance, il a vécu en Inde jusqu’à ses 7 ans, et de se réconcilier avec cette part. Mais surtout, il est question pour lui d’explorer cette part et au-delà d’elle, de la dépasser, pour construire une nouvelle histoire. La lenteur, la douceur et la pudeur sont encore une fois les marques de fabrique de la réalisatrice, on voit donc très souvent les personnages marcher ou encore se déplacer à vélo, en scooter. La mise en route du corps, sa déambulation dans l’espace de la ville, dans des sites magnifiques ou face à de beaux paysages, est la forme de liberté la plus pure, la plus simple et souvent la plus difficile à abandonner, que Mia Hanse-Love développe depuis toujours. Elle dit tout simplement qu’il n’y a pas le choix, pour se reconstruire, il faut avancer.

Les premiers, les derniers 

En mettant en présence de Gabriel, la jeune Maya, Mia Hansen-Love lui donne l’occasion de rencontrer la beauté, la douceur et l’avenir tout à la fois. Maya donne son titre au film, c’est un personnage totalement indépendant avec ses propres désirs : ne pas renoncer aux rêves que l’on s’est forgés, avancer et bâtir dans le respect si possible de l’Inde telle qu’elle la connaît. Toute la subtilité du film est d’en faire un personnage secondaire et pourtant essentiel, capital même. Un personnage qui révèle autant la beauté de Gabriel que sa lâcheté, ou plutôt sa dureté. Mais Maya ne flanche pas, elle se montre digne. Ce n’est qu’une jeune fille mais déjà sûre de ce qu’elle ne veut pas être, à l’image de Mariem dans Bande de filles. Ainsi, Mia Hansen-Love fait dire à un personnage un peu le leitmotiv de son film, de son oeuvre « plus on monte, plus on va vers la légèreté, le féminin » dit Maya lorsqu’elle fait visiter à Gabriel les ruines d’un temple. La société telle qu’elle est vue par Mia Hansen-Love est faite de la force, de la fragilité, de la légèreté, tout est inextricablement lié, ici pour faire tenir un bâtiment symboliquement, mais aussi pour représenter la vie plus largement.

Quand une voix s’élève …

Au final, Gabriel poursuit son parcours, dessine des lignes étroites entre lui et le monde qu’il a un temps quitté sans le vouloir, mais pour mieux le retrouver. Tout cela est baigné par une douce lumière, une latence, quelque chose qui laisse entrer le temps, la liberté d’observer, celui nécessaire pour dresser un portrait. Maya et Gabriel ne sont que deux lignes qui s’entrecroisent à un moment donné, s’observent, sans se juger. Au final, Maya est le fil qui va relier Gabriel plus solidement au monde et il y demeurera sur le pied de guerre, incapable de se poser vraiment, prêt à repartir… Dans cette belle partition, Mia Hansen-Love fait de nouveau confiance à Roman Kolinka (déjà présent aux côtés d’Isabelle Huppert dans L’Avenir, mais aussi dans Eden) dont elle décrit « une forme de pudeur, son charisme, sa dureté », mais aussi à la lumineuse et étonnante Aarshi Banerjee (qu’elle décrit, elle comme « lumineuse, simple, profonde » et dont la « manière d’être au monde » a inspiré l’écriture du scénario) qui complète parfaitement la prestation rapide mais marquante de Judith Chelma (Naomi) au début du film dont la voix s’élevant, et qui faisait frémir Gabriel, nous hante longtemps, à l’image d’un autre chant de femmes autour d’un feu.

Maya : Bande annonce

Maya : Fiche Technique

Synopsis : Décembre 2012, après quatre mois de captivité en Syrie, deux journalistes français sont libérés, dont Gabriel, trentenaire.
Après une journée passée entre interrogatoires et examens, Gabriel peut revoir ses proches : son père, son ex-petite amie, Naomi. Sa mère, elle, vit en Inde, où Gabriel a grandi. Mais elle a coupé les ponts.
Quelques semaines plus tard, voulant rompre avec sa vie d’avant, Gabriel décide de partir à Goa. Il s’installe dans la maison de son enfance et fait la connaissance de Maya, une jeune indienne.

Réalisation : Mia Hansen-Love
Scénario : Mia Hansen-Love
Interprètes : Roman Kolinka, Aarshi Banerjee, Alex Descas, Judith Chelma
Photographie : Hélène Louvart
Montage : Marion Monnier
Producteurs : Philippe Martin, David Thion, Gerhard Meixner, Roman Paul, Olivier Père, Sandrine Dumas, Déborah Benattar
Sociétés de production :  Les films Pélléas, Razor Films, Arte France Cinéma
Distributeur : Les films du Losange
Date de sortie : 19 décembre 2018
Genre : Drame
Durée : 105 minutes

France – Allemagne – 2018

Portrait de Mia Hansen-Løve, réalisatrice

Mia Hansen-Løve, dans ses trois premiers films, avait filmé des jeunes filles qui grandissent, frêles et fortes à la fois. Elles étaient toujours baignées d’une douce lumière et entourées de la force du fleuve Loire. Avec Eden, la voilà qui opérait une franche rupture dans sa filmographie. Une page se tournait. Ont suivi des films plus propres à son premier mouvement : L’Avenir et Maya (2018) actuellement diffusé sur Canal+. L’occasion d’un portrait de la réalisatrice en douce mélancolique qui se tourne résolument vers l’avenir.

Cinéma et philosophie

Chaque fois, une image revient comme un leitmotiv des trois premiers films de Mia Hansen-Løve, 39 ans, réalisatrice, actrice, et un temps critique de cinéma : le départ ou le commencement. Bref, c’est toujours un ailleurs qui s’ouvre en clôture des films de cette jeune femme au visage doux et pâle mais au regard plein de force. On voit donc des jeunes filles quitter la jeunesse pour s’écrire autrement, grandir en somme. La réalisatrice a grandi, elle aussi, avec le cinéma, d’Olivier Assayas pour lequel elle fut actrice, aux Cahiers du cinéma pour lesquels elle a écrit des critiques pendant près de 3 ans (de 2003 à 2005). D’ailleurs, elle a consacré un film au cinéma, Le père de mes enfants, à l’amour que lui porte ceux qui le fabriquent, même quand il s’agit avant tout d’argent. Elle y dressait le portrait de Grégoire Canvel, qui n’est pas sans rappeler Humbert Balsan, producteur de cinéma qui s’est suicidé et a beaucoup marqué la réalisatrice dans sa vie comme dans son œuvre. Mais, surtout, la jeune femme a été élevée entourée de philosophie, ses parents enseignent tous deux cette discipline. Elle a transformé cette héritage en parlant d’avenir et de pardon dans presque tous ses films, dont le premier Tout est pardonné, sur les retrouvailles entre un père et une fille alors adolescente. Pardonner au père, à l’homme, s’en émanciper aussi, c’est tout le sens du travail, pour ses trois premiers films, de la réalisatrice. Le père de mes enfants, son deuxième film, voyait se détacher la figure de la plus grande fille, s’attachant à déconstruire, sans haine, l’image de héros laissée par son père pendant la première moitié du film. Quant à Un amour de jeunesse, s’il célébrait avant tout la naissance du sentiment, la douleur de la perte, il donnait aussi à entendre ce qui doit être pour les femmes de Mia Hansen-Løve : l’émancipation. « Ne fais pas tout reposer sur moi », lancera à Camille l’amoureux presque déjà perdu.

Des récits d’apprentissage

Devenir. Dans les récits d’apprentissage qu’écrit Mia Hansen-Løve, c’est toujours l’enjeu. Si la famille est un ancrage, il faut aussi s’en émanciper, la pardonner de notre enfance puis l’étouffer, toujours sans violence, avec une économie de dialogues souvent bluffante. Toutes les jeunes filles de ses films débutent au cinéma (Victoire Rousseau, Alice de Lencquesaing, Lola Créton). Ces actrices ont à la fois la voix douce et fluette, le visage fin et une grâce certaine, celle de la timidité, de la douceur éclatante. Les personnages de jeunes filles achèvent leur cheminement, l’été, dans des sentiers, au gré d’une promenade qui, enfin, se fait seule, sans nulle besoin d’être tenue par la main. Elles passent de l’enfance à la vitalité de la jeunesse comme dans un souffle avant d’aller doucement vers l’âge adulte par la force de leurs émotions. Mais d’où sortent les héroïnes de Mia Hansen-Love ? Où va-t-elle chercher ces jeunes fleurs perdues, mélancoliques et douces qui s’essayent à la vie et à l’amour ? Peut-être dans son propre parcours, sur son visage à elle en tout cas, si semblable dans sa force et sa douceur à celui des héroïnes romantiques qu’elle peint. Sa famille est source d’inspiration, sa propre jeunesse, et la destruction de celle-ci. Car si elles ne se rebellent pas à coup de cheveux noirs, de piercing, de folies, de sorties en douce, et d’alcool ou autres substances, bref, si elles ne sont pas les adolescentes caricaturales parfois aperçues derrière certaines caméras, elles n’en sont pas moins des jeunes filles qui cherchent autre chose. Leur révolte à elles est presque sourde, c’est un changement intérieur, un bouleversement chargé d’émotions que la lumière vient apaiser. Leurs larmes sont des œuvres d’art, leurs sourires aussi et le dernier regard qu’elles nous lancent avant d’arpenter un demain qu’on ne verra pas est plein d’une mélancolie dépossédée par l’élan d’avenir qui parcourt ces femmes en devenir. Parce que Mia Hansen-Love l’a bien compris, « la jeunesse est un art » comme le disait si bien Oscar Wilde.

A 33 ans, Mia Hansen-Løve sortait son 4e film Eden, si le nom est doux, promesse d’un moment suspendu, il est marqué par une impression de rupture tant dans le récit que dans la forme. Cette chronique de la « french touch », faisait résonner une musique plus assourdissante que les plans muets de ses premiers films. Et le personnage, un garçon, aura 20 ans de vie résumés en 2h11, de quoi chambouler les jeunes filles d’autrefois. De la douceur mélancolique de la Loire, Mia Hansen-Løve se tourne vers la fièvre des années 90, électriques. Si la fièvre n’est pas dans le film, qui s’intéresse à un microcosme parisien, elle est visible dans les corps de la génération que filme la réalisatrice dans Eden. Ce microcosme parisien, Mia Hansen-Love le connaît bien puisque, si de rupture il est question, la jeune femme reste auprès des siens en filmant le parcours de son frère Sven (rebaptisé Paul). Là encore le héros est tendre et pâle, mais aussi plein d’une envie, d’un désir, il est curieux. S’il y a peu de dialogues, que la lenteur prime, Mia Hansen-Løve ne filme pourtant pas une jeunesse qui s’ennuie à l’image d’une Sofia Coppola. C’est autre chose. Il n’y a clairement pas de pessimisme chez Mia Hansen-Love, juste la volonté de filmer « la fin de la jeunesse »*. Pourtant, cette dernière reste assez marquée par l’image de la perte, de la douleur. Mais avec Eden, elle passe à autre chose, clairement, car si la solitude est encore présente, tenace, la multitude l’emporte. « Ce film était aussi l’occasion de filmer une chose nouvelle pour moi : une bande. Le film s’est vraiment incarné dans ce défi-là, de créer une dynamique collective, dans l’improvisation, dans l’humour, et de penser ainsi le choix des comédiens et l’ambiance en termes de groupe »*. Et les filles dans tout ça ? « L’équilibre s’est trouvé avec les personnages féminins qui campent la succession des petites amies, comme une ronde, pour lesquelles il fallait des personnes plus identifiables (Pauline Etienne, Greta Gerwig, Laura Smet, Golshifteh Farahani) afin qu’elles impriment, en se chassant l’une l’autre, comme une traînée de leur présence »*. Voilà donc le secret de Mia Hansen-Løve, imprimer le cinéma, de son allure à ses films, d’une petite étincelle de présence inoubliable qui se lit sur les visages de chacun de ses acteurs, dans ses lumières, dans sa profonde douceur.

L’Avenir ?

En 2016, sortait L’Avenir. Encore une rupture ? Oui et non à la fois. Le film est l’occasion du portrait d’une professeure de philosophie (comme sa mère). La famille, toujours. UN visage identifiable, connu est venu la rejoindre : Isabelle Huppert. « C’est le portrait d’une femme, tout simplement »**, déclare la réalisatrice à propos du film. Et à la question « est-ce que ce sera différent de filmer maintenant une période de la vie que vous n’avez pas encore vécue? » (le personnage a 57 ans), elle répond : « Oui. Je suis effrayée par ce film. Je pense que c’est une question difficile pour moi. Le film n’est pas sombre, (…) mais pour être honnête, voir combien il est difficile d’être une femme à cet âge et d’être seule me fait vraiment peur. Après cela, je veux revenir à la jeunesse ! Je sens que je dois m’éloigner de ce que je connais, de moi et me débarrasser d’elle [la jeunesse] pour pouvoir revenir en arrière ensuite ». La jeunesse n’est donc pas perdue pour Mia qui se résume comme un vent de fraîcheur apaisé qui souffle sur le cinéma français. Et c’est ce qu’elle a prouvé avec son dernier film en date, Maya, sorti fin 2018, un récit aussi sombre que lumineux dans une Inde jamais clichée. Maya n’est pas l’héroïne du film mais elle est la présence, la rencontre qui va faire renaître le personnage principal, meurtri par une condition d’otage de laquelle il doit désormais s’extraire après sa libération. Lui qui refuse de se murer dans une position de victime va construire un long chemin aussi bien sur les traces de son enfance que de son avenir. Avec ce film, Mia Hansen-Love continue de tirer le fil rouge de sa mélancolie, de sa douceur et de donner aux êtres humains qu’elle décrit, les capacités pour se construire, se reconstruire, sans violence, sans vengeance, avec au cœur la certitude d’être sur le bon chemin, même sinueux.

*Voir le très bel entretien de la réalisatrice dans Libération Next : Mia Hansen-Løve: «Le mot eden symbolise ces années»

** Interview, en anglais, dans Indiewire Interview: Mia Hansen-Løve Talks ‘Eden,’ Daft Punk, French Disco & Her Next Film ‘The Future’

Le conte de la princesse Kaguya, d’Isao Takahata

Dans l’univers Ghibli, Isao Takahata occupe une place particulière. En effet, il n’est pas dessinateur mais réalisateur. Peu de continuité graphique donc entre des œuvres aussi différentes que Le Tombeau des Lucioles et Le Conte de la princesse Kaguya qui nous intéresse ici. L’émotion en revanche est toujours au rendez-vous.

Un conte millénaire

En adaptant Le Conte du coupeur de bambous, Isao Takahata raconte une histoire à portée universelle, celle d’une enfant au destin royal adoptée par un couple de paysans. Mais le cadre général de l’histoire est bien celui de la culture japonaise. Un imaginaire collectif fait de bambouseraies et de cerisiers en fleurs, de chambres cloisonnées et de jardins intérieurs, de rapports de filiation et de code de l’honneur. Un Japon que des œuvres littéraires ou cinématographiques (on pense à Ozu ou Imamura) nous avaient rendu familier et que le film d’Isao Takahata met en scène avec finesse et légèreté.

Dessin et musique au service de l’émotion

Les choix de l’aquarelle et de l’esquisse participent de cette harmonie. Un style très épuré à la fois classique et  audacieux. Lorsque la princesse s’enfuit à travers la campagne, cette scène charnière dans le récit est traitée avec un dessin pour le moins énergique. De même, là où les traits des personnages secondaires sont pour la plupart simplement esquissés, le traitement graphique de la Princesse semble plus sophistiqué, lui conférant une personnalité plus affirmée. La musique de Joe Hishaishi contribue grandement à la poésie du film comme les scènes où la princesse égrène des notes nostalgiques sur son koto, ou encore la procession des êtres célestes qui génère une émotion d’autant plus forte qu’elle s’inscrit dans un récit tout en pudeur et retenue.

La poupée qui dit non

Mais surtout, quelle belle héroïne que cette Princesse Kaguya. Irréductible à toute forme d’embrigadement, rétive aux tentatives de séduction des hommes. Une petite qui obéit quoi qu’il lui en coûte à ses parents, rentre dans le rang qu’on lui assigne mais sans jamais oublier les instants de bonheur bucoliques de son enfance. Il y a de la fidélité mais aussi de la résistance chez cette jeune fille qui envoie balader ses prétendants, préférant son modeste métier à tisser aux offres de l’empereur. On pense à Pénélope ou Shéhérazade, autres incarnation féminine de la résilience. Une princesse libertaire, qui tient du bambou qui l’a vu naître sa capacité à résister, et de la lune vagabonde son désir d’indépendance absolue.

Bande annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=ctdEB6tTbL8

Fiche technique :

  • Titre original : かぐや姫の物語 (Kaguya-hime no monogatari)
  • Titre français : Le Conte de la princesse Kaguya
  • Réalisation : Isao Takahata
  • Scénario : Isao Takahata et Rito Sakagushi d’après Kaguya-hime de Murasaki Shikibu
  • Musique : Joe Hisaishi
  • Production : Yoshiaki Nishimura, Toshio Suzuki et Seiichiro Ujiie
  • Sociétés de production : studio Ghibli, Walt Disney Studios Entertainment et Dentsu
  • Société de distribution : Toho
  • Budget : 5 milliards ¥ (soit environ 49,3 millions $)
  • Pays d’origine : Japon
  • Langue originale : japonais
  • Format : couleurs
  • Genre : Animation, fantastique, historique
  • Durée : 137 minutes
  • Dates de sortie :
    • Japon : 23 novembre 2013
    • France : 25 juin 2014
    • Portugal : 9 avril 2015
    • Brésil : 16 juillet 2015
  • Dates de sortie DVD :
    • États-Unis et Canada : 17 février 2015
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Les personnages secondaires dans les films de Hayao Miyazaki

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Les héroïnes de Hayao Miyazaki ne sont jamais seules. Fortes, impétueuses, modernes, mais aussi bien accompagnées par une ribambelle de personnages secondaires hauts en couleur et dont nous nous proposons, dans le cadre de notre cycle, de tracer le contour des principaux archétypes.

D’abord, il s’agit de définir à partir de quels critères peut-on parler de personnage secondaire dans les films de Miyazaki. Car son œuvre peut se diviser en deux catégories : les héroïnes réellement « principales », et celles qui partagent le devant de l’affiche avec un alter ego (souvent masculin). Dans la seconde catégorie, on retiendra les couples Mononoké-Ashitaka (Princesse Mononoké), Shiita-Pazu (Le Château dans le ciel), Ponyo-Sosuke (Ponyo sur la falaise), Fio-Porco (Porco Rosso), Mei-Satsuki (Mon voisin Totoro), et enfin les deux acolytes Edgar et Jigen (Le Château de Cagliostro). Pour ces cas précis, difficile de parler de personnage principal et de personnage secondaire, tant les deux sont à chaque fois au centre de la même aventure et voient leurs destins intimement liés à l’écran. Ces binômes, bien que passionnants, ne sont pas l’objet de la présente réflexion. Même chose pour les antagonistes, qui mériteraient un livre tout entier à leur sujet.

Pour la première catégorie, par contre, l’un des deux personnages semble toujours plus en retrait par rapport au protagoniste : Chihiro croisera la route de l’énigmatique Haku (La Voyage de Chihiro), qui sera son guide dans un monde fantastique parfois hostile, et aux règles nouvelles. Même chose pour Sophie, recueillie à bord du Château ambulant de l’excentrique et imprévisible Hauru, esprit libre qui donnera, par ses errements, un nouveau but à la vie de l’héroïne – s’occuper des siens et nouer de nouveaux liens familiaux. Kiki trouvera en Tombo (Kiki la petite sorcière) une occasion de se sociabiliser, de rire et de goûter aux aventures imprudentes de l’amitié. Jirô, héros autobiographique – ou presque – de Miyazaki, vivra avec la délicate Naoko (Le Vent se lève) une histoire d’amour prise par les vents d’un destin capable de réunir comme de séparer ; elle sera sa raison d’être, de travailler, et même de vivre. Enfin, le cas de Nausicaä de la vallée du vent est inédit, puisque l’héroïne éponyme est la seule à braver les obstacles en relative solitaire.

La transition est toute trouvée, puisque Nausicaä n’est évidemment pas seule : elle est accompagnée, comme la plupart des héroïnes « miyazakiennes », d’un fidèle familier. Ceux-ci, à l’image du petit renard de feu Teto, jouent un rôle déterminant dans l’écriture des protagonistes. Ils partagent parfois un lien de profonde amitié : c’est le cas de Kiki avec son chat noir Jiji, compagnon indispensable à toute sorcière, qui sera son principal interlocuteur à chaque fois que la jeune fille se sentira isolée, déprimée, et avec qui la communication fera l’objet d’un réel ressort dramatique. C’est aussi le cas de Calcifer, vis-à-vis de Hauru puis de Sophie : non pas un animal, mais un petit être de feu chargé de maintenir le château ambulant sur ses pattes, symbole du cœur de la structure et de Hauru lui-même. Tout comme Jiji, Calcifer n’est pas avare en mots…

D’autres animaux sont plus discrets, mais pas moins importants. On pense à Yakkuru, la monture d’Ashitakka qui le portera partout, en toute circonstance, jusqu’à être grièvement blessée. Sans oublier les personnages humains transformés en familiers par sortilège, et qui seront garants de la tonalité comique de nombreuses séquences : le bébé de Yubbaba changé en petit hamster, soutenu par les battements d’ailes frénétiques d’une petite mouche autrefois l’oiseau de proie de la sorcière ; le chien longiligne suivant Sophie partout, que l’on suppose être contrôlé par Hauru ; Navet, le serviable épouvantail, cachant derrière son sourire un beau prince emprisonné d’un maléfice ; les petits « totoros », versions miniatures, malicieuses et craintives du gros Totoro que Mei découvrira bientôt au creux d’une clairière secrète. Et bien d’autres encore…

Autour de ces noyaux de personnages plus ou moins réunis tout au long des films, gravite une foultitude d’autres rôles plus mineurs mais toujours savoureux, qui font le charme des films du maître japonais. Les parents sont bien souvent les grands absents : la mère de Sophie ne transpire pas l’amabilité et ne s’inquiète pas de sa fugue ; ceux de Chihiro ne semblent pas très raisonnables et sont rapidement changés en cochons ; ceux de Kiki, bien qu’adorables, la laissent volontiers partir seule à l’aventure ; la mère de Mei et Satsuki est recluse à l’hôpital, quand son père, lunaire, est très occupé à retaper la nouvelle maison ; etc., etc. Les figures parentales de substitution sont donc légion : Sophie en devient une elle-même, la vieille voisine veille sur Mei et Satsuki, Porco endosse un rôle paternel vis-à-vis de Fio, les deux boulangers deviennent les nouveaux parents de Kiki, les loups élèvent et adoptent Mononoké ainsi qu’Ashitaka, Zeniba s’improvise grand-mère de Chihiro quand celle-ci fuit la cité de Yubaba, la cheffe des bandits à la recherche du trésor de Laputa se découvre une nouvelle fibre maternelle pour Shiita et Pazu. Enfin, le « méchant sorcier » à la recherche de Ponyo n’est ni plus ni moins qu’un père à la recherche de sa progéniture. L’émancipation, le passage à l’âge adulte sont des thèmes centraux du cinéma de Miyazaki, et de telles initiations demandent de se séparer des véritables liens parentaux pour accomplir son destin et trouver, forcément, au fil de ses aventures, de nouvelles figures tutélaires, plus libres.

Bien des archétypes sont encore récurrents chez Miyazaki, comme la figure du vieux sage (Le Voyage de Chihiro, Le Château dans le ciel, Mon voisin Totoro), de la rivale féminine (Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro), des hors-la-loi souvent hilarants et attachants (Porco Rosso, Le Château dans le ciel), de l’autorité institutionnelle (Le Château ambulant, Le Vent se lève, Nausicaä), et bien sûr de tout un tas d’entités magiques, d’esprits, comme les noiraudes grouillant dans le grenier (Mon voisin Totoro) ou dans les fourneaux (Le Voyage de Chihiro), les esprits sylvains (Princesse Mononoké), les robots jardiniers ou guerriers (Le Château dans le ciel), les animaux sacrés (Princesse Mononoké, Nausicaä)… Et bien d’autres encore…

Avec le cinéma de Hayao Miyazaki, et en particulier à travers les relations qu’il tisse entre ses innombrables personnages, il y a de quoi rêver, se faire des amis, se sentir protégé; être guidé, apprendre de l’autre, respecter des principes et des valeurs ; et puis s’amuser, rire, pleurer, aimer, s’encourager, se sauver la vie, ou se dire au revoir. En s’enlaçant beaucoup, et en pleurant parfois.

Trois classiques d’André Téchiné en DVD et Blu-ray chez Carlotta

André Téchiné est devenu un des cinéastes français majeurs actuellement. Des films comme Hôtel des Amériques, Ma Saison préférée ou Les Roseaux Sauvages sont entrés parmi les classiques du 7ème art hexagonal, et le réalisateur a donné quelques uns de leurs meilleurs rôles à des interprètes comme Patrick Dewaere, Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Daniel Auteuil ou Michel Blanc. C’est donc toujours avec plaisir que l’on peut se replonger dans les films de ce chroniqueur hors pair des passions humaines.

Les éditions Carlotta nous proposent donc de retrouver, en DVD et Blu-ray, trois films de Téchiné, datant des années 70 et 80.

Souvenirs d’en France
Deux de ces films nous propulsent dans le Sud-Ouest dont le cinéaste est originaire (mais en le filmant de deux façons très différentes, tirant des partis très variés des décors proposés par la région). Ces deux films étant moins connus dans l’œuvre du cinéaste, ils n’en sont que plus intéressants.
D’abord, nous avons Souvenirs d’en France, qui est souvent considéré comme le véritable début de la carrière d’André Téchiné. Le cinéaste y reprend un thème majeur du 7ème art français (et aussi de sa littérature), le portrait, sur plusieurs générations, d’une famille de la bourgeoisie de province. Souvenirs d’en France déroule son récit autour du personnage de Berthe, une blanchisseuse qui va réussir à entrer dans la famille et à s’y imposer. Le film est construit comme une suite de scènes séparées par de longues ellipses, une construction savante qui permet de mettre en évidence à la fois l’évolution (de la famille comme institution et des personnages comme individus) et de la persistance de certains schémas sociaux.
Cet équilibre entre l’ancien et le moderne, le conservatisme et l’innovation, va sous-tendre tout le film, aussi bien sur le fond que sur la forme. Le film de Téchiné fait appel à Jean Renoir (impossible de ne pas penser à La Règle du Jeu) ou Marcel Pagnol (la présence d’Orane Demazis rappelant inexorablement Fanny) et, tout en respectant une narration d’apparence classique, le cinéaste emploie quelques innovations (dans la bande-son ou le brouillage temporel, par exemple). Il en sort un grand film, injustement méconnu et que Carlotta nous propose heureusement de voir ou revoir.

Caractéristiques DVD :
PAL
Encodage MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Audiodescription Dolby Digital 2.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 1.66 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée : 91 minutes
Caractéristiques Blu-ray :
PAL
Encodage AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Audiodescription Dolby Digital 2.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 1.66 respecté
Couleurs
Durée : 95 minutes
Compléments de programme :
Bande-annonce
Fantaisie et maîtrise (entretien avec André Téchiné) : 24 minutes

Souvenirs d’en France : bande annonce

Le Lieu du Crime
Sorti en 1986, Le Lieu du crime est un autre film méconnu que Téchiné a tourné dans son Sud-Ouest natal. Ici, l’impression est très différente, et même si l’action se déroule dans une famille de la bonne bourgeoisie provinciale, le film prend un chemin autre que Souvenirs d’en France. Déjà par l’exploitation du décor naturel : Le Lieu du crime nous offre de nombreux et longs plans sur une nature paradisiaque. Plongée dans une lumière souvent ocre, cette nature fournit un écrin à l’action, mais surtout elle se pose en contraste avec le drame qui se joue à l’écran et instaure une distanciation bienfaitrice qui évite au film de sombrer dans le mélo.
C’est dans ce Sud-Ouest idéalisé que nous rencontrons Thomas, un adolescent, « fils de famille » de la bourgeoisie de province, éduqué dans l’enseignement catholique, comme il se doit, et préparant sa communion. Sauf que Thomas n’en veut pas, de toute cette éducation, de ce monde trop guindé, de ce costume qui le gratte. Alors il envoie tout balader, il parvient à se faire exclure de son collège, il ment tout le temps et déclare vouloir poser une bombe dans son école. Des paroles et des actes qui sont autant de signaux révélant un malaise.
Aussi, lorsque Thomas rencontre des évadés en cavale, il y voit sans aucun doute l’occasion de franchir encore des limites, de s’élever un peu plus contre ce milieu honni. Ce sera le déclencheur vers une atomisation de la famille…
Écrit par Téchiné, Pascal Bonitzer et Olivier Assayas, Le Lieu du Crime est un très beau film. La réalisation instaure une sorte de distanciation entre les faits, les personnages et les spectateurs, ce qui permet à Téchiné d’étudier des caractères sans sombrer dans le pathos. La violence du propos est atténuée par le regard pudique et scrutateur du cinéaste. L’interprétation est exceptionnelle, avec un casting de très haut vol : Catherine Deneuve, Danielle Darrieux et l’excellent et regretté Victor Lanoux.

Caractéristiques DVD :
PAL
Encodage MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 2.35 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée : 88 minutes
Caractéristiques Blu-ray :
1080/23.98p
Encodage AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 2.35 respecté
Couleurs
Durée : 91 minutes
Compléments de programme :
Bande-annonce
Souvenirs d’enfance (entretien avec André Téchiné) : 24 minutes

Le Lieu du Crime : bande annonce

Rendez-vous
Le troisième film apporte un changement de décor et d’ambiance. Il s’agit d’un des films les plus célèbres d’André Téchiné, sorti juste avant Le Lieu du Crime, et qui connut un grand succès critique et public : Rendez-vous. Le générique qui ouvre le film se déroule dans un train qui va vers Paris. Dans le train se trouve (du moins le devine-t-on) Nina, jeune femme qui vient à la capitale tenter sa chance dans le milieu du théâtre. A vrai dire, pour le moment, elle stagne dans une petite apparition dans un vaudeville, qui lui permet de réciter ses deux ou trois répliques.
Mais Nina est surtout une superbe jeune femme autour de laquelle les passions vont se déchaîner.
Rendez-vous est un film qui permet à Téchiné de décrypter les mécanismes de la passion aveugle. Une fois de plus, les décors permettent de construire une atmosphère particulière, ici très sombre et renfermée, à l’image de ces hommes enfermés dans leurs désirs. La violence, ici, est celle des passions, et Nina en est la victime.
Une fois de plus, comme dans Souvenirs d’en France, Téchiné prend ici un thème traditionnel du cinéma et de la littérature en France : la provinciale qui arrive à Paris en croyant y faire carrière. Et le cinéaste va apporter sa patte personnelle, modernisant un sujet déjà maintes fois rebattu.
De plus, Nina, comme le film, est déchirée entre deux mondes : celui du théâtre et celui de la vie réelle. Le monde du théâtre est plus qu’un petit sujet anecdotique pour deux ou trois scènes, il a une importance grandissante dans l’action. Ainsi, une partie des hommes autour de Nina provient du milieu du théâtre…
L’interprétation a toujours eu une place essentielle chez Téchiné, et le film Rendez-vous s’enroule autour de la beauté et du talent de Juliette Binoche, ainsi que du charisme sombre de Lambert Wilson.

Caractéristiques DVD :
PAL
Encodage MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 2.35 respecté
16/9 compatible 4/3
Couleurs
Durée : 80 minutes
Caractéristiques Blu-ray :
PAL
Encodage AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Sous-titres Sourds et malentendants
Format 2.35 respecté
Couleurs
Durée : 83 minutes
Compléments de programme :
Bande-annonce
Ghost Story (entretien avec André Téchiné) : 20 minutes
Entretien avec Lambert Wilson : 20 minutes

Rendez-vous : bande annonce

Les trois films sont présentés dans une très belle copie restaurée (restauration 4K pour Souvenirs d’en France) qui sait rendre hommage au travail esthétique toujours soigné chez André Téchiné. Enfin, chaque film est accompagné d’un entretien avec le réalisateur, qui revient plus précisément sur un des thèmes abordés.
Voir les trois films, à la fois bien distincts et constellés de points communs, permet de comprendre un peu mieux les thèmes et les procédés habituels du cinéaste. De par son travail et sa place dans le cinéma français de ces 40 dernières années, le réalisateur le mérite bien.